Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)
Part 8
La parfaite beauté de Mᵐᵉ Récamier a fait d’elle jadis «une chose merveilleuse»; et maintenant qu’elle a passé l’âge où la beauté est à son apogée, elle est peut-être plus admirable encore, car je ne sais réellement si elle a jamais excité plus d’admiration qu’aujourd’hui. Elle est suivie, recherchée, regardée, écoutée, et qui plus est, aimée et estimée par presque toute la première société de Paris, et l’on trouve dans son cercle quelques-uns des noms les plus illustres de la littérature française.
Son entourage, aussi bien qu’elle, est délicieux, et c’est là un fait si généralement reconnu qu’en ajoutant ma voix au jugement universel, je montre peut-être autant de vanité que de gratitude pour le privilège d’avoir été admise chez elle: mais personne, je pense, ayant la même faveur, ne pourrait, en parlant de la bonne société de Paris, manquer de citer le _salon_ de Mᵐᵉ Récamier. Elle arrive à communiquer le charme qui la rend si remarquable même aux objets qui l’entourent, et tout est chez elle d’une élégance achevée qui exerce une attraction irrésistible: je suis souvent entrée dans des salons assez vastes pour contenir toute une suite d’appartements, et je les ai trouvés infiniment moins frappants avec toute leur richesse que le joli petit salon de l’Abbaye aux Bois.
Les riches draperies de soie blanche, la teinte délicate du bleu qui se marie au blanc dans toute la pièce, les miroirs, les fleurs, tout cela donne à l’appartement un air qui s’harmonise merveilleusement à celui de sa jolie habitante. Il faut penser que Mᵐᵉ Récamier était pour toujours _vouée au blanc_, car aucune draperie ne tombe autour d’elle qui ne soit d’une blancheur de neige, et vraiment le mélange d’une autre couleur semblerait comme une profanation à la délicatesse exquise de son apparence.
Dans la journée, Mᵐᵉ Récamier admet de 4 heures à 6 heures un nombre limité de personnes, dont les noms sont donnés au domestique qui attend dans l’antichambre. C’est là que j’eus le plaisir d’être présentée à M. de Chateaubriand et la satisfaction de le rencontrer souvent ensuite, satisfaction que je n’oublierai jamais, et pour laquelle j’aurais sacrifié bien volontiers la moitié des belles choses qui récompensent de l’effort d’un voyage à Paris.
Le cercle qu’elle reçoit ainsi l’après-midi est toujours limité et la conversation y est toujours générale. La première fois que moi et mes filles y allâmes, nous ne trouvâmes que deux dames et une demi-douzaine de messieurs, dont M. de Chateaubriand. Une magnifique toile de Gérard, hardiment et sublimement conçue, et exécutée dans la meilleure manière du peintre, occupe tout un côté de l’élégant petit _salon_. Le sujet du tableau est Corinne dans un moment d’exaltation poétique, une lyre dans la main et une couronne de lauriers sur la tête. Si les costumes de ceux qui l’entourent n’étaient pas modernes, on pourrait prendre cette figure pour Sapho: et jamais cet être passionné, ce martyr de l’amour ne fut peint avec plus de grandeur, plus de sentiment poétique, ou plus d’exquise grâce féminine.
La vue de ce chef-d’œuvre fit tomber la conversation sur Mᵐᵉ de Staël. Son intimité avec Mᵐᵉ Récamier est aussi connue que sa repartie spirituelle à un malheureux monsieur qui, ayant réussi à se placer entre elles deux, s’écria maladroitement: «_Me voilà entre l’esprit et la beauté!_» A quoi il lui fut sur-le-champ répondu: «_Sans posséder ni l’un ni l’autre._»
Ma connaissance de cette liaison me poussa à profiter de l’occasion pour demander à Mᵐᵉ Récamier si Mᵐᵉ de Staël avait eu l’intention de peindre son propre caractère dans celui de Corinne.
«Assurément, me répondit-elle, l’âme de Mᵐᵉ de Staël est entièrement développée dans son portrait de Corinne.» Et se tournant vers la peinture, elle ajouta: «Ces yeux sont les yeux de Mᵐᵉ de Staël.»
Elle me montra une miniature représentant son amie dans tout l’éclat de sa jeunesse, à un âge où véritablement Mᵐᵉ Récamier n’avait pu la connaître. Les yeux avaient certainement la même beauté profonde, la même expression inspirée, que celles que Gérard a données à Corinne. Mais là s’arrête la ressemblance; les lèvres épaisses et le menton gras et lourd de la véritable sibylle sont remplacés sur la toile par ce que l’on peut rêver de plus joli dans une beauté féminine.
L’aspect de la figure représentée sur la miniature indique le moment où celle-ci fut peinte; et cela ne nous donne pas une idée favorable du goût qui régnait à ce moment; car la tête surmontée de boucles à la Brutus est placée sur des bras et sur un buste, aussi dépouillés de toute draperie, mais plus rebondis que ceux de la Vénus de Médicis.
Pendant que nous regardions tour à tour une peinture puis l’autre, et que nous en parlions, je fus frappée du beau front, des yeux, de la voix et du langage singulièrement gracieux et choisi d’un gentilhomme qui était assis en face de moi, et prenait part à la conversation.
Je fis remarquer à Mᵐᵉ Récamier que peu de héros de romans avaient eu l’honneur d’être illustrés par une peinture comme celle de Gérard et qu’elle devait avoir grand plaisir à posséder celle-là.
«C’est vrai, me répondit-elle, mais ce n’est pas mon seul trésor en ce genre;--je suis assez heureuse pour posséder le dessin original de l’_Atala_, de Girodet, dont vous devez avoir vu souvent la gravure. Permettez que je vous le montre.»
Nous la suivîmes dans la salle à manger, où ce dessin si intéressant est placé. «Vous ne connaissez pas M. de Chateaubriand?» dit-elle. Je répondis que je n’avais pas ce plaisir.
«C’est lui qui était assis en face de vous dans le salon.»
Je la priai de me le présenter, ce qu’elle fit quand nous retournâmes dans le salon. La conversation reprit et de la façon la plus agréable; chacun s’y mêla. Lamartine, Casimir Delavigne, Dumas, Victor Hugo, et quelques autres, furent passés en revue et jugés avec légèreté, mais finesse et subtilité. Notre Byron, Scott, etc., suivirent; et il était évident qu’ils avaient été lus et compris. Je demandai à M. de Chateaubriand s’il avait connu lord Byron: il répondit: «_Non_», et ajouta: «_Je l’avais précédé dans la vie, et malheureusement il m’a précédé au tombeau_.»
On débattit la question de savoir jusqu’à quel point un pays peut apprécier la littérature d’un autre, et M. de Chateaubriand déclara qu’une telle appréciation ne pouvait être nécessairement qu’imparfaite. Ses remarques à ce sujet me parurent d’une vérité indiscutable, surtout en ce qui concerne certaines tournures et certaines nuances dans l’expression, dont la grâce subtile semble échapper dès qu’on tente de les traduire dans une autre langue. Cependant je suppose que la majorité des lecteurs anglais--ceux du moins qui comprennent le français--sont plus _au fait_ de la littérature française que ne le pense M. de Chateaubriand.
L’habitude, tellement répandue parmi nous, d’apprendre la langue française dès l’enfance, nous rend cette langue plus familière qu’on ne le croit. M. de Chateaubriand doutait que nous pussions goûter Molière, et il nommait La Fontaine comme étant hors de portée de la critique ou de la jouissance de quiconque n’était pas Français jusqu’aux moelles.
Je ne puis être de cet avis, bien que je ne sois pas surprise qu’une telle idée existe. Tous les Anglais qui viennent à Paris sont obligés de parler français, qu’ils en soient capables ou non. S’ils s’y refusent, ils doivent perdre tout espoir de causer avec personne de quoi que ce soit. Il suffit d’ailleurs de s’exprimer d’une manière satisfaisante, car on ne peut réussir à parler une langue étrangère comme sa langue nationale. Tout Français qui a coutume de rencontrer des Anglais dans la société doit avoir les oreilles et la mémoire remplies de fausses consonances, de faux accords, et de faux accents; faut-il s’étonner, après cela, s’il pense que ceux qui écorchent une langue de la sorte ne sauraient la comprendre? Toutefois pour plausible que semble cette conclusion, elle ne me paraît pas absolument juste. Quel est celui parmi les hellénistes les plus remarquables, qui serait capable de soutenir une conversation familière en grec? Le cas est ici précisément le même; car j’ai connu des personnes qui pouvaient goûter jusque dans leur moindre finesse les beautés de la littérature française, et qui auraient été probablement inintelligibles si elles avaient essayé de converser dans ce langage durant cinq minutes de suite; tandis que, beaucoup d’autres, s’ils ont eu quelque domestique ou une bonne française, peuvent posséder une assez bonne prononciation et une grande facilité à s’exprimer, mais seraient embarrassés de traduire avec une exactitude scrupuleuse les passages les plus faciles de Rousseau.
Une grande partie des Français instruits lit l’anglais, et semble souvent comprendre tout à fait l’esprit de nos auteurs; mais il n’y a pas en France une personne sur cinquante qui prononcerait un simple mot de notre langage courant. Les Parisiens écoutent avec une gravité polie et parfaitement imperturbable les bévues les plus comiques que commettent les étrangers quand ils parlent français; mais ils ne voudraient pas courir le risque d’en commettre de semblables...
L’idée d’émettre une pensée, fût-ce la plus brillante et la plus élevée qui se puisse former dans une tête humaine, en une langue ridiculement incorrecte, leur inspirerait un sentiment de répugnance assez fort pour rendre calme le plus animé, et silencieux le plus loquace de tous les Français.
Dans ce temps de relations intimes et suivies entre les deux pays, c’est donc aux Anglais à faire abstraction de leur vanité s’ils veulent jouir de la conversation; qu’ils s’embrouillent consciencieusement dans la grammaire et dans l’accent pour avoir le véritable plaisir d’écouter en retour une de ces phrases ciselées, une de ces tournures gracieuses, une de ces épigrammes spirituelles, qui sont l’essence même du génie de la conversation française...
J’ai entendu plus d’une fois, durant les visites que je lui fis depuis, Mᵐᵉ Récamier parler de l’amie illustre qu’elle a perdue. Rien ne m’a jamais intéressée davantage que tout ce que cette charmante femme racontait de Mᵐᵉ de Staël: chaque mot qu’elle prononçait semblait un mélange de chagrin et de bonheur, d’enthousiasme et de regret. Il est triste de songer qu’elle ne trouvera jamais une autre femme qui soit capable de remplacer celle qui n’est plus. Elle semble le sentir, et s’entoure de tout ce qui peut contribuer à garder présent à son souvenir ce qui est à jamais disparu.
L’original du portrait posthume de Mᵐᵉ de Staël par Gérard, que les gravures, les vases de Sèvres même et les caisses à thé ont rendu si familier à tous; la miniature dont j’ai déjà parlé; enfin la figure inspirée de Corinne, où Mᵐᵉ Récamier trouve une ressemblance avec son amie qui ne s’arrête pas aux traits, semblent être pour elle des objets de vénération et d’amour...
XXI
ÉMEUTE QUOTIDIENNE A LA PORTE SAINT-MARTIN.--INDULGENCE EXCESSIVE DU GOUVERNEMENT.--COMMENT FAIRE CESSER LES DÉSORDRES.
Bien que Paris soit en réalité aussi tranquille qu’une grande cité peut l’être, on continue à nous annoncer régulièrement chaque matin _qu’il y avait une émeute hier soir à la porte Saint-Martin_. Mais je vous assure que ce sont là passe-temps fort innocents; et quoique l’heure mystérieuse qui doit toujours amener une révolution s’écoule rarement sans quelques arrestations, les individus menés au poste sont toujours mis en liberté le lendemain matin, car on s’est aperçu que ces juvéniles agresseurs, qui ont rarement plus de vingt ans, sont aussi inoffensifs qu’une troupe de grenouilles coassant sur les bancs de sable de la Wabash. Néanmoins le récit continuellement répété de ces réunions nocturnes inspira, il y a quelques soirs, à deux de nos amis l’envie d’aller à cette célèbre porte Saint-Martin, dans l’espoir d’être témoins d’une de ces charmantes petites émeutes. Mais en arrivant à l’endroit fixé, ils trouvèrent tout parfaitement tranquille et plongé dans le silence d’une nuit tranquille et bien surveillée. Quelques militaires toutefois allaient et venaient près de là; et ce furent eux qui apprirent à nos amis la cause d’un calme si inusité dans ce quartier de la ville, devenu célèbre.
«_Mais ne voyez-vous pas que l’eau tombe, messieurs?_ dit le garde national qui stationnait là; _c’est bien assez pour refroidir le feu de nos républicains. S’il fait beau demain soir, messieurs, nous aurons encore notre petit spectacle._»
Déterminés à savoir ce qu’il y avait de vrai dans ces histoires et si le tout n’était pas une mystification, y compris la prédiction du _militaire_, ils tentèrent à nouveau l’aventure un autre soir, par un temps remarquablement beau; et cette fois ils virent des choses très différentes.
Il y eut ce soir-là, d’après ce qu’ils nous dirent, une petite émeute aussi jolie qu’on le pouvait désirer. Le rassemblement était d’au moins quatre cents personnes; des soldats à cheval et à pied se trouvaient parmi les manifestants; les chapeaux pointus abondaient comme les mûres en septembre, et aussi «les bannières flottant sans un souffle de vent» sur les épaules chancelantes de petits voyous qu’on avait loués deux sous pour les porter.
En cette soirée mémorable, dont quelques-uns des journaux républicains font grand état ce matin, une grande partie, la plus bruyante, de l’assemblée, fut arrêtée; mais, en somme, la force armée semble en avoir usé très doucement, et nos amis ont souvent entendu répondre à de violentes explosions d’éloquence qui auraient pu être considérées comme des crimes de lèse-majesté par cette joyeuse repartie: _Vive le roi!_
Sur un point, cependant, il y eut lutte autour d’un jeune héros, vêtu de pied en cap à la Robespierre, que deux gardes municipaux s’occupaient à arrêter, tandis qu’un petit garçon de dix ans environ, qui tenait une bannière plus lourde que lui et qui servait probablement de garde du corps au prisonnier, se dressait à quelques mètres, rugissant: _Vive la République!_ aussi fort qu’il pouvait brailler.
Un autre, qui semblait appartenir à la plus basse classe, harangua, pendant tout le temps que le tumulte dura, ceux qui l’entouraient. Ses bras étaient nus jusqu’aux épaules et ses gestes extrêmement violents.
«_Nous avons des droits!_ criait-il avec une grande véhémence, _nous avons des droits!... qui est-ce qui veut les nier?... Nous ne demandons que la Charte... Qu’ils nous donnent la Charte!..._»
Le tumulte dura environ trois heures, après quoi la foule se dispersa tranquillement; et il faut espérer que chacun de ceux qui y prirent part s’occupera honnêtement à son emploi jusqu’à la prochaine belle soirée qui le réunira de nouveau aux autres pour remplir le double rôle de spectateur et d’acteur à ce _petit spectacle_.
Le renouvellement périodique de ces émeutes semble maintenant ne plus inquiéter personne, et si des amendes et des arrestations constantes (quelquefois injustes d’ailleurs, et qui ne calment nullement les audacieuses démonstrations du mécontentement de la populace et des journaux qui la soutiennent),--si ces rigueurs ne montraient pas que l’on apporte quelque attention à ces manifestations, on pourrait attribuer l’indifférence du gouvernement à sa confiance dans sa propre force et au peu de crainte que lui inspirent les conséquences possibles de cette agitation.
Et c’est bien là, je crois, le sentiment du gouvernement du roi Philippe. Néanmoins il vaudrait beaucoup mieux pour Paris que, par un moyen quelconque, on mît fin à ces scènes déplaisantes...
Louis-Philippe n’est ni Napoléon ni Charles X. Il n’a ni les droits inaliénables de l’un ni la gloire accablante de l’autre; mais s’il était assez heureux pour assurer à ce beau pays, fatigué de luttes intestines, l’ère de tranquille prospérité qui paraît commencer, il pourrait être considéré par le peuple français comme plus grand que ces deux souverains...
S’il voulait entreprendre une croisade pour rendre l’indépendance à l’Italie, il convertirait chaque traître en héros. Qu’il adresse à l’armée recrutée pour ce projet les mêmes mots inspirés dont se servait Napoléon autrefois: _Soldats!... Partons!... rétablir le Capitole... réveiller le peuple romain engourdi par plusieurs siècles d’esclavage... Tel sera le fruit de vos victoires. Vous rentrerez alors dans vos foyers, et vos concitoyens diront en vous montrant: Il était de l’armée d’Italie!..._ Qu’il institue ensuite un nouvel ordre qu’il appellera «l’ordre impérial de la Redingote grise», ou «l’ordre indomptable des Bras croisés»; qu’il permette à tout homme qui en sera membre de faire broder un aigle sur le devant de son habit, à condition qu’il se soit conduit bravement et comme un Français sur le champ de bataille: aussitôt la porte Saint-Martin deviendra aussi paisible que le cabinet de toilette de l’autocrate à Saint-Pétersbourg...
XXII
SOIRÉE DANSANTE.--EN ANGLETERRE, LES JEUNES FILLES SONT ÉLEVÉES LIBREMENT ET AU BAL LES JEUNES FEMMES S’EFFACENT DEVANT ELLES.--EN FRANCE, C’EST TOUT LE CONTRAIRE.--ANECDOTE.--LE SPECTACLE DES FLEURTS, CONSOLATION DES VIEILLES DAMES CHAPERONS.--DISCUSSION SUR LA SUPÉRIORITÉ DE L’USAGE FRANÇAIS OU DE L’USAGE ANGLAIS.--LES JEUNES FILLES ANGLAISES CHOISISSENT ELLES-MÊMES LEURS MARIS.
L’autre soir, nous fûmes à un bal, ou, pour mieux dire, à une _soirée dansante_; car, en cette saison, on a beau danser du soir au matin, ce n’est pas un bal. Mais, qu’on appelle cette fête du nom qu’on voudra, elle n’aurait pu être plus gaie et plus agréable au mois de janvier qu’elle le fut en ce mois de mai.
Plusieurs Anglais y assistaient, qui, au grand étonnement de beaucoup, choisirent toujours leurs danseuses parmi les jeunes filles; et cela peut nous sembler naturel, mais cela passe ici pour un procédé extraordinaire.
Le rôle des jeunes filles dans les salons d’Angleterre et de France est fort différent, et c’est très remarquable pour qui n’est pas au fait des usages de la société française. Chez nous, ce qui passe pour le plus agréable à regarder, et ce que l’on invite en premier à danser, ce sont les jeunes filles. Brillantes par l’éclat de leur jeunesse, gracieuses et gaies comme des jeunes faons dans tous les mouvements de cet exercice si essentiellement juvénile qu’est la danse, éclipsant l’élégance de leur toilette par leur joliesse qui empêche nos yeux de s’arrêter sur autre chose qu’elles-mêmes, ce sont les jeunes personnes qui, en dépit des diamants et des dentelles, en dépit des beautés mariées et de leurs grâces savantes, semblent les reines d’un bal. Mais, en France, on n’est point de cet avis.
Quelquefois il arrive chez nous qu’une coquette matrone valse avec plus d’ardeur que de sagesse; mais, en le faisant, elle risque toujours d’être _mal notée_ d’une manière ou d’une autre, et plus ou moins gravement, par les personnes présentes; en outre, je ne lui affirmerais point que son danseur n’aimerait pas beaucoup mieux tourner en compagnie d’une des brillantes jeunes filles, légères comme des sylphides, qu’il voit voler autour de lui, qu’avec la femme mariée la plus fashionable de Londres.
A Paris, il en va tout au contraire; et ce qui est assez étrange, c’est que, dans les deux pays, les raisons par lesquelles on explique cette différence sont inspirées par le souci de la morale.
En entrant dans un bal en France, au lieu de voir les plus jeunes et les plus jolies des assistantes occuper les places en évidence, entourées par les jeunes hommes, et habillées avec l’élégance la plus étudiée et la plus convenable, vous les verrez se tenir tout à fait au fond, sobrement habillées, et totalement éclipsées par les beautés épanouies de leurs amies mariées...
Le charme et la fascination par lesquels se distingue incontestablement une Française élégante ne lui appartiennent totalement et réellement que lorsqu’elle est mariée. Une jeune personne française _parfaitement bien élevée_ regarde tout... comme il convient à une jeune personne _parfaitement bien élevée_; mais il faut avouer qu’aussi elle regarde comme si sa gouvernante (et une gouvernante vigilante!) regardait en même temps qu’elle par-dessus son épaule. Elle sera habillée, bien entendu, avec la plus exacte précision et la plus parfaite bienséance; son corset empêchera sa robe de faire un pli, et son _friseur_ ne permettra à aucun cheveu de s’échapper de la place qui lui est assignée. Mais, si vous voulez
admirer cette perfection gracieuse de la toilette, cette inimitable _agacerie_ de costume qui distinguent une femme française de toutes les autres dans le monde, quittez _mademoiselle_ pour _madame_. Le son de la voix même est différent. Il semble que l’âme et le cœur d’une jeune fille française soient endormis, ou au moins assoupis, jusqu’à ce que la cérémonie du mariage les réveille. Tant que c’est mademoiselle qui parle, le ton, ou plutôt le son de la voix garde je ne sais quoi de monotone, de terne, d’ennuyeux; mais quand madame s’adresse à vous, alors tout le charme que la manière, la cadence et l’accent peuvent ajouter à un organe apparaît.
En Angleterre, au contraire, je ne connais rien de plus ravissant que le son de voix frais, naturel, doux et joyeux d’une jeune fille. C’est aussi délicieux que le chant de l’alouette quand il s’élève dans la fraîcheur du matin pour saluer le soleil. Il ne s’y trouve rien de retenu, de contraint, d’emprisonné par la peur de montrer trop tôt un pouvoir de sirène.
Jusque dans la danse, véritable arène où se déploient les grâces de la jeunesse, la jeune fille française est vaincue, quand on compare ses pas bien corrects aux mouvements aisés, caressants et fascinants de la femme mariée.
Dans cette naïve amabilité, qui suffirait à rendre tout à fait charmante une jeune fille simple et d’un bon naturel, si même elle n’avait pas d’autre séduction, il entre aussi une prudente contrainte. Une _demoiselle française_, quand elle serait la plus gentillement tendre créature du monde, serait empêchée par la _bienséance_ de se laisser voir ainsi.
Un jeune Anglais de ma connaissance qui, bien qu’ayant beaucoup fréquenté la société française, n’était pas initié aux mystères de l’éducation féminine, me raconta l’autre jour une aventure qui lui arriva et que je rapporterai parce qu’elle est typique, encore qu’elle n’ait rien à voir avec notre bal. Ce jeune homme avait été pendant très longtemps reçu dans une famille française; il y avait très souvent accepté à dîner, et, en fait, il se considérait comme admis dans l’intimité de la maison.
Le seul enfant de cette famille était une fille, plutôt jolie, mais froide, silencieuse et plutôt éloignante par ses manières, bref presque gauche et n’inspirant aucun intérêt. Tout effort pour tirer d’elle quelque conversation était resté sans résultat, et, bien qu’il la vît souvent, notre Anglais croyait qu’elle le considérait à peine comme une relation.
Le jeune homme retourna en Angleterre, puis, après quelques mois, revint à Paris. Un jour qu’il était plongé, au Louvre, dans la contemplation d’un tableau, il fut soudainement accosté par une très jolie femme qui, de la manière la plus aimable et la plus amicale possible, lui posa une multitude de questions, lui fit mille demandes sur sa santé, l’invita à venir la voir le plus tôt possible, et termina en s’écriant: «_Mais c’est un siècle depuis que je vous ai vu!_»