Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)

Part 7

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Il semble que, depuis le commencement des jugements, le principal devoir des gendarmes--(je vous demande pardon, je voulais dire: de la garde de Paris)--soit d’empêcher tout rassemblement de gens conversant et bavardant dans les cours et les jardins du Luxembourg. Aussitôt qu’on voit deux ou trois personnes stationnant ensemble un sergent de ville s’approche et prononce sur un ton de commandement: «--_Circulez messieurs! Circulez, s’il vous plaît!_» La raison de cette précaution est que, tous les soirs, à la porte Saint-Martin, des _jeunes gens_ se rassemblent pour faire un vain tapage sans aucune signification, mais dont l’écho, répercuté de rue en rue, arrive à prendre l’importance d’une _émeute_. Nous sommes présentement tellement habitués à ces insignifiantes émeutes, que nous n’y attachons pas plus d’importance que le général Lobau lui-même; néanmoins, on juge convenable de prévenir tout rassemblement à proximité du Luxembourg, de peur que la dame aux cent voix qui grossit les huées de quelques ouvriers paresseux jusqu’à en faire une émeute, ne propage à travers la France la nouvelle que le Luxembourg est assiégé par le peuple. Le tapage que nous entendîmes était occasionné par le rassemblement d’une douzaine de personnes; un agent était au milieu du groupe et nous entendîmes parler d’_arrestation_. En moins de cinq minutes, cependant, tout était calme; mais nous remarquâmes des figures si pittoresques dans leur républicanisme, que nous reprîmes nos sièges pour en faire un croquis, tout en nous amusant à imaginer quelles pouvaient être les sinistres paroles qu’ils échangeaient entre eux avec tant de circonspection. M. de L. nous assura que, sans aucun doute, ils se disaient:

«_Ce soir, à la porte Saint-Martin!_» Réponse: «_J’y serai..._»

XVIII

LIBERTÉ FRANÇAISE DE PROPOS.--«L’ODEUR DU CONTINENT.»--MALPROPRETÉ ET LUXE.--L’EAU NON INSTALLÉE DANS LES MAISONS.--DÉLICATESSE ANGLAISE.--SES CAUSES.

Parmi les usages français qui nous frappent par leur contraste avec les nôtres, je note d’abord la liberté stupéfiante avec laquelle, ici, et même dans la bonne société, on parle d’une foule de choses auxquelles on n’oserait faire la plus légère allusion chez nous, fût-ce dans les plus modestes classes. Il semble que l’opinion de Martine ne lui soit point du tout particulière, et que les Français pensent généralement avec elle que:

_Quand on se fait entendre, on parle toujours bien._

Il est impossible de ne pas admettre que la France manque de raffinement à ce point de vue, si on la compare à l’Angleterre. Aucun Anglais, je crois, n’est jamais revenu de Paris sans l’affirmer; et malgré la gallomanie qui règne chez nous, tout le monde reconnaît que, pour saisissantes que soient l’élégance et la grâce des plus hautes classes françaises, il leur manque encore cette délicatesse raffinée, si hautement estimée à tous les rangs de notre société, même les plus vulgaires. Les Français voient des choses et supportent des désagréments, qui nous feraient perdre l’esprit en juillet et nous pendre en novembre...

Il fut certainement un temps où l’usage voulut en Angleterre comme il le veut aujourd’hui en France, que l’on nommât les choses, pour grossières qu’elles fussent, «par leur véritable nom»; on en peut trouver la preuve jusque dans les sermons et à plus forte raison dans les traités, les essais, les poèmes, les romans et le théâtre.

Si nous voulions nous former une opinion sur le ton de la conversation en Angleterre, il y a un siècle, d’après le langage des comédies écrites et jouées à cette époque, nous constaterions que notre pays était alors plus éloigné encore du raffinement dont nous nous glorifions aujourd’hui, que nos voisins français ne le sont présentement.

Je ne fais pas allusion ici à l’immoralité, ou à un cynique aveu de l’immoralité; mais à une sorte de grossièreté qui peut être compatible avec la vertu, comme son absence n’est malheureusement pas une garantie contre le vice.

Si nous nous sommes corrigés de cela, sauf erreur, c’est bien plutôt grâce à l’opulence de l’Angleterre qu’à la sévérité de sa vertu. Vous direz, peut-être, que je m’éloigne à une immense distance de mon point de départ; mais je ne le crois pas: en France comme en Angleterre, je trouve des raisons nombreuses pour penser que je suis dans le vrai en attribuant moins cette différence à la disposition naturelle et au caractère propre des deux nations, qu’aux facilités accidentelles de progrès rencontrées par l’une et non par l’autre.

Il serait facile d’établir, à l’aide des divers ouvrages littéraires dont je viens de parler, que la délicatesse du goût en Angleterre s’est développée graduellement, en proportion de l’accroissement de la richesse et du soin que l’on y a pris d’éloigner de la vue tout ce qui peut choquer les sens.

Quand nous cessons d’entendre, de voir et de sentir les choses qui sont désagréables, il est naturel que nous cessions d’en parler; et il est, je crois, certain que l’Anglais prend plus de peine que tout autre peuple au monde pour que les sens--qui conduisent les impressions du corps à l’âme--apportent à l’esprit le moins de connaissance possible des choses désagréables. Tout le continent d’Europe (excepté une partie de la Hollande, qui montre à beaucoup de points de vue une ressemblance fraternelle avec nous) peut être cité comme inférieur à l’Angleterre sous ce rapport. Je me souviens de m’être beaucoup amusée l’an dernier, en débarquant à Calais, de la réponse faite par un vieux voyageur à un novice qui faisait son premier voyage.

«Quelle affreuse odeur! dit l’étranger non initié, cachant son nez dans son mouchoir.

--C’est l’odeur du continent, monsieur, répondit l’homme expérimenté.» Et c’était vrai.

Il y a des détails à ce sujet sur lesquels il est impossible de s’appesantir et qui malheureusement n’exigent pas de plume pour attirer l’attention. Ceux-là, s’il était possible, je les noierais volontiers plus encore dans l’ombre qu’ils n’y sont. Mais il est des faits, provenant de la pauvreté comparative du peuple, qui tendent à prouver par suite de l’enchaînement nécessaire des choses, ce manque de raffinement dont je parle.

Examinez la disposition intérieure d’une maison de Paris habitée par des gens de la classe moyenne, et comparez-la avec celle d’une maison de Londres aménagée pour des habitants du même rang. On trouvera à profusion dans un appartement parisien tous les articles d’ornementation et de décoration que l’on peut acquérir _à bon marché_. Miroirs, tentures de soie, moulures d’or sous toutes les formes, vases de Chine, lampes d’albâtre, et pendules--sur lesquelles le temps qui passe est marqué avec tant de grâce qu’on oublie qu’il ne reviendra pas,--tout cela se voit en abondance, et la dixième partie de ce que l’on considère comme nécessaire à Paris pour meubler un appartement ordinaire, suffirait à une jolie dame de Londres pour être enviée par ses voisines.

Mais après avoir admiré toutes ces élégances et leur joli arrangement, passons et entrons dans les chambres à coucher--non, entrons dans la cuisine, ou bien vous jugeriez mal la véritable différence des deux habitations.

A Londres, l’eau monte jusqu’au second étage, et souvent jusqu’au troisième, et on la trouve en abondance, sans que les domestiques aient plus de peine pour se la procurer que s’ils la tiraient d’une fontaine à thé. Dans une des cuisines de chaque maison, généralement dans deux, souvent dans trois, on trouve la même disposition. Au contraire, si l’on songe qu’à Paris chaque famille reçoit ce précieux don de la nature par deux seaux à la fois, que monte péniblement un porteur en _sabots_, en passant souvent par le même escalier qui conduit au salon, il est difficile de supposer qu’on y dépense aussi facilement et aussi libéralement cette eau que chez nous.

On peut opposer à cette remarque, il est vrai, avec assez de raison, le bas prix et la facilité d’accès des bains publics. Mais, en admettant que les ablutions personnelles, faites de la sorte, puissent suffire aux personnes qui ne regardent pas comme indispensable de trouver toutes leurs aises à leur domicile, encore ce manque d’eau est-il un obstacle à cette absolue propreté dans toutes les parties des maisons que nous considérons comme nécessaire à notre confort.

J’admire beaucoup l’église de la Madeleine, mais je trouve que la ville de Paris aurait eu infiniment plus de profit à employer les sommes qu’a coûtées cet imposant monument à construire des conduits destinés à alimenter d’eau les habitations privées.

D’ailleurs, si grands que soient les inconvénients résultant de la rareté d’eau dans les chambres et les cuisines, il est une autre imperfection bien plus grande et plus grave par ses conséquences. L’absence de puisards et d’égouts est le vice de toutes les villes de France; et c’est là un terrible défaut. Ce peuple qui, dès l’enfance, se voit obligé d’accoutumer ses sens et de les soumettre aux incommodités provenant de cela, ce peuple-là aurait-il moins de raffinement que nous dans ses pensées et dans ses paroles, ce ne serait que naturel et inévitable. Ainsi, comme vous voyez, je reviens à mon texte tel un prédicateur; et j’ai expliqué, je crois, suffisamment, comment j’avais raison de prétendre tout à l’heure que les indélicatesses qui si souvent nous offensent en France ne viennent pas d’une grossièreté d’esprit naturelle, mais sont le résultat inévitable de circonstances qui changeront sans aucun doute à mesure que s’accroîtra la prospérité du pays et que son peuple se familiarisera davantage avec les mœurs de l’Angleterre.

Cet éloignement de toutes les choses qui peuvent choquer les sens, cette élévation que procure à l’intelligence l’absence de tout ce qui pourrait évoquer une sensation pénible, est probablement le dernier point auquel parviendront jamais les efforts que fait l’homme pour embellir son existence.

Le plaisir et l’amusement nous ont demandé moins de travail assidu que ce soin scrupuleux d’éviter tout ce qui est importun; et il se pourrait que, de même que nous avons dépassé toutes les nations modernes dans ce tendre soin de nous-mêmes, nous soyons aussi les premiers à tomber du haut de notre délicatesse dans ce gouffre de scrupules qui a englouti la vieille Grèce et Rome. Est-ce ainsi qu’il faut interpréter le bill de la Réforme et les autres horribles lois de ce genre?

Quant à cette autre espèce de raffinement qui, celle-là, regarde l’intelligence et qui, si elle ne saute pas aux yeux tout d’abord, est plus importante dans ses effets que celle qui a seulement rapport aux usages, il est moins aisé d’en parler avec assurance. La France et l’Angleterre ont l’une et l’autre une si longue liste de noms éminents à citer pour prouver que chacune d’elles a contribué plus que l’autre au progrès littéraire, que la seule façon de résoudre la question de savoir laquelle occupe le plus haut rang, c’est de reconnaître que chaque pays a raison de préférer ce qu’il a produit. Malheureusement, en ce moment, ni l’un ni l’autre ne peut avoir grande raison de se glorifier. Ce qui est bien est accablé et étouffé par ce qui est mal. Grâce à la liberté de la presse, il a paru depuis quelques années tant d’immondices, que je ne sais si la lecture de ce qui se publie est en général plus dangereuse pour la jeunesse en Angleterre ou en France.

Il est certain, je crois, que l’école de Hugo a mêlé du ridicule au mal, et il n’est pas impossible que cela agisse comme un antidote au poison. C’est une forme de mystification qui passera de mode aussi vite que les pilules de Morrison. Nous n’avons rien dans notre littérature d’aussi faible que cela; mais je crains bien, au point de vue du bonheur de notre pays, que nous ayons quelque chose de plus profondément dangereux.

Quant à déterminer ce qui est moral et ce qui ne l’est pas, cela semble simple à première vue, et au fond c’est très embarrassant. En ouvrant un volume de _Adèle et Théodore_, l’autre jour,--ouvrage écrit spécialement _sur l’éducation_, et par un auteur que nous devons croire animé d’intentions honnêtes et parlant avec sincérité,--je tombai sur ce passage:

_Je ne connais que trois romans véritablement moraux: Clarisse, le plus beau de tous; Grandison, et Paméla. Ma fille les lira en anglais lorsqu’elle aura dix-huit ans._

Je passerais encore sur le vénérable Grandison, bien qu’il ne soit nullement _sans tache_; mais qu’une mère parle de laisser sa fille de _dix-huit ans_, lire les autres, c’est pour moi un mystère difficile à comprendre, surtout dans un pays où les jeunes filles sont protégées et préservées de toute espèce de mal avec la plus incessante et la plus scrupuleuse vigilance. Je pense que Mᵐᵉ de Genlis aura seulement considéré l’objet et le but moral de ces ouvrages, qui sont bons, sans remarquer combien peut être mauvaise la grossièreté révoltante avec laquelle sont écrits quelques-uns de leurs plus puissants passages. Mais c’est un jugement osé et dangereux que celui-là quand il s’agit des études d’une jeune personne.

Je pense que nous pouvons trouver les symptômes du sentiment qui dicte un tel jugement, dans le ton de satire mordante avec lequel Molière attaque ceux qui prétendent bannir ce qui peut _faire insulte à la pudeur des femmes_.

Prêter à Philaminte les propos qu’il lui prête, fait rire quoi qu’on en ait; mais, chez nous, Sheridan lui-même n’aurait pas osé plaisanter sur ce sujet.

_Mais le plus beau projet de notre Académie,_ _Une entreprise noble et dont je suis ravie,_ _Un dessein plein de gloire et qui sera vanté,_ _Chez tous les beaux esprits de la postérité,_ _C’est le retranchement de ces syllabes sales_ _Qui dans les plus beaux mots produisent des scandales;_ _Ces jouets éternels des sots de tous les temps,_ _Ces fades lieux communs de nos méchants plaisants;_ _Ces sources d’un amas d’équivoques infâmes_ _Dont on vient faire insulte à la pudeur des femmes._

Une telle académie pourrait être, certainement, une institution très comique; mais les devoirs qu’elle aurait à accomplir, ne rendraient pas les fauteuils de ses membres _des sinécures en France_.

XIX

LE DIMANCHE A PARIS.--LE PLAISIR EN FAMILLE.--GAIETÉ NATURELLE.--LES POLYTECHNICIENS S’APPLIQUENT A RESSEMBLER A NAPOLÉON.--UN DIMANCHE AUX TUILERIES.

A Paris, le dimanche est un jour délicieux, plus que dans tous les autres pays que j’ai visités, à part Francfort. La joie est universelle et néanmoins très familiale, et, si je formais mon idée sur le caractère français d’après les scènes que j’ai vues le dimanche et non d’après les livres et les journaux, je dirais que le trait le plus marquant en est l’affection conjugale et paternelle.

Il est rare de voir un homme ou une femme en âge d’être mariés et d’avoir des enfants, sans que l’un ou l’autre soit accompagné de son époux et de sa petite famille.

C’est en famille qu’ils boivent une bouteille de vin léger; ce qui fait le plaisir de l’un le fait aussi de l’autre; et que l’on ait ce jour-là peu ou beaucoup à dépenser pour s’amuser, l’homme et la femme en profiteront également.

J’ai visité beaucoup d’églises pendant les messes du matin, dans différents quartiers de la ville, et je les ai trouvées toutes remplies de monde; et bien que je n’aie jamais remarqué aucun exemple de cette dévotion si fréquente dans les églises de Belgique où les bras douloureusement étendus font songer aux solennités hindoues, j’ai vu partout l’apparence de l’attention la plus pieuse et la plus sincère.

Une fois la grand’messe dite, le peuple se répand dans toutes les parties de la ville, non point tant pour chercher des distractions que pour en rencontrer. Et l’on est assuré d’en trouver; car on ne saurait faire dix pas dans aucune direction sans rencontrer un divertissement quelconque.

Rien ne me plaît autant que la vue d’un peuple nombreux dans ses réjouissances. Quand il s’assemble pour faire de la politique, je confesse que je n’ai pas grand amour ni admiration pour lui; mais quand il est joyeux, surtout quand les femmes et les enfants participent à la joie générale, le spectacle me paraît délicieux; et où pourrait-il l’être plus qu’à Paris? La nature des habitants, le climat, la forme et la disposition de la ville, tout favorise les plaisirs. C’est en plein air, sous la voûte du ciel bleu, devant des milliers d’yeux que les Parisiens aiment à s’amuser et à se chauffer au soleil. L’atmosphère claire et brillante de leur ville semble faite exprès pour cela; et quiconque traverse les boulevards, les quais, les jardins de Paris s’apercevra certainement combien leurs espaces étaient nécessaires aux citoyens pour s’assembler à leur aise.

Les jeunes hommes de l’Ecole Polytechnique font sensation le dimanche à Paris; ils n’ont la liberté de sortir dans la ville que les _jours de fête_; mais ces jours-là, dans les rues et dans les promenades publiques, on peut croiser à chaque pas de jeunes Napoléons.

Il est très étonnant de constater qu’un principe ou un sentiment puissant, commun à un corps nombreux, peut avoir pour résultat de rendre extérieurement semblables les membres de ce corps, que la nature avait faits pourtant aussi dissemblables que possible. Bien que le plus âgé de ces jeunes Polytechniciens ne puisse guère être né avant les jours où Napoléon quitta la France pour toujours, il n’y a pas un seul d’entre eux qui ne rappelle plus ou moins l’aspect et la figure bien connus de l’Empereur. Qu’ils soient petits, qu’ils soient grands, qu’ils soient gras, qu’ils soient maigres, c’est tout de même. Pour avoir étudié évidemment leur modèle adoré sur les peintures, les gravures, les marbres, les bronzes et les vases de Chine, ils ont tous quelque chose qui approche de son regard et de son aspect, lesquels ne ressemblaient en rien à ceux du commun des Français, avant que le tyran le plus populaire qu’on ait jamais vu les eût rendus aussi familiers à tous les yeux que le soleil lui-même.

Il est certain que l’art du tailleur contribue beaucoup à donner une similitude extérieure à deux personnes; mais il ne peut donner toute cette ressemblance d’un élève de Polytechnique avec l’homme extraordinaire dont le nom, si longtemps après son exil et sa mort, est encore certainement celui que l’on prononce avec le plus d’émotion en France. La période qui s’est écoulée depuis sa chute a été importante et pleine d’événements importants pour l’humanité; pourtant sa mémoire est aussi vivante parmi eux que si c’était hier qu’il fût rentré dans les Tuileries, triomphant, après une de ses cent victoires...

Vous devez être lasse de m’entendre parler du jardin des Tuileries; mais je ne puis en sortir, surtout quand je décris le dimanche à Paris, car c’est là que se donnent rendez-vous les plus jolis groupes: on peut y lire l’histoire du jour entier. Aussitôt que les portes sont ouvertes, on voit des hommes et des femmes, en déshabille plus convenable qu’élégant, les traverser en tous sens pour gagner la sortie donnant sur le quai et de là _les Bains Vigier_. Ensuite arrivent les habitués d’après déjeuner; et ceux-là sont ravissants. D’élégantes jeunes mères en demi-toilettes accompagnent leurs _bonnes_ et les gentilles créatures confiées à ces dernières, et elles regardent pendant une heure les gambades que la présence de la _chère maman_ rend sept fois plus gaies que de coutume.

J’ai observé cela plusieurs fois avec beaucoup d’intérêt: souvent la jeune mère essaie de lire, mais elle n’y réussit pas plus de trois quarts de minute de suite; alors elle renonce, et, mettant le livre sur ses genoux, elle répond complaisamment à toutes les questions enfantines qui lui sont posées, tout en contemplant, avec une expression souriante d’heureuse maternité, chaque mouvement et chaque grimace de la charmante miniature où elle se revoit elle-même, et peut-être quelqu’un de plus cher encore.

De dix heures à une heure, les jardins fourmillent d’enfants et de bonnes; et qu’ils sont jolis et amusants, avec leurs robes toutes de fantaisie et leurs volontés de bébés! Arrive l’heure du dîner: les nourrices et les enfants s’en vont; et s’il était possible que pendant une heure un jardin de Paris restât vide, ce serait durant celle-là.

Le décor change par l’arrivée des plus beaux chapeaux, roses, blancs, verts, bleus. Les plumes flottent et les fleurs aux couleurs fraîches s’étalent. De joyeux vivants débouchent des rues de Castiglione et de Rivoli; des voitures déposent à tout instant leurs joyeuses charges dans les jardins. Deux, trois rangées de chaises sont occupées peu à peu sur le bord de chaque promenade, tandis que l’espace libre du milieu est plein d’une masse mouvante de flâneurs heureux.

La scène dure jusqu’à cinq heures; la foule élégante se retire alors, et une autre, peut-être moins gracieuse, mais plus animée, la remplace. Les bonnets succèdent aux chapeaux; et des rires ininterrompus, éclatants de jeunesse et de gaieté, remplacent les murmures galants, les silencieux sourires, et toutes ces façons qu’ont les personnes bien élevées d’échanger leurs pensées en troublant aussi peu que possible l’air qui les entoure.

De ce moment jusqu’à la nuit, la foule va augmentant sans cesse; et qui ne saurait que chaque théâtre, chaque guinguette, chaque boulevard, chaque café dans Paris est à cette heure plein à suffoquer, serait tenté de croire que la population entière se réunit sous les fenêtres du roi.

Pour la bonne société, le dimanche soir à Paris est exactement semblable à tous les autres jours. Il y a le même nombre de _soirées_, sans plus, le même nombre de dîners; on joue aux cartes, on danse, on fait de la musique, on va à l’Opéra, ni plus ni moins qu’en semaine; pourtant les autres théâtres sont laissés aux _endimanchés_.

XX

Mᵐᵉ RÉCAMIER.--SES MATINÉES.--PORTRAIT DE CORINNE, PAR GÉRARD.--PORTRAIT EN MINIATURE DE Mᵐᵉ DE STAËL.--M. DE CHATEAUBRIAND.--LES ÉTRANGERS PEUVENT-ILS COMPRENDRE TOUTES LES FINESSES DE LA LANGUE FRANÇAISE?--NÉCESSITÉ DE PARLER FRANÇAIS.

Parmi toutes les dames dont j’ai fait la connaissance à Paris, celle qui me paraît le type le plus parfait de la Française élégante est Mᵐᵉ Récamier,--cette même Mᵐᵉ Récamier que (je ne dirai pas combien il y a d’années) je me souviens d’avoir vue faire dans Londres l’admiration de tous. Chose surprenante! elle la fait encore. La première fois que je la vis, c’était en public; elle m’avait été désignée comme la plus jolie femme d’Europe; mais à présent que j’ai le plaisir de la connaître, je comprends, beaucoup mieux que vous ne le pouvez faire, vous qui ne la connaissez que par la réputation de sa beauté, pourquoi et comment des agréments, généralement si passagers, se trouvent chez elle si durables. Elle est véritablement le modèle de toutes les grâces. Tant par sa personne que par ses façons, ses mouvements, sa manière de s’habiller, sa voix, son langage, elle semble absolument parfaite; et je ne pense pas qu’il serait possible d’imaginer une meilleure manière d’achever l’éducation d’une jeune fille sous le rapport de la grâce, que de lui donner la possibilité d’étudier chaque geste de Mᵐᵉ Récamier.

Elle possède le monopole de tant de talents et d’attraits que ceux-ci et ceux-là suffiraient, s’ils étaient partagés, dans les proportions ordinaires, à faire une armée de femmes exquises. Je n’ai jamais rencontré un Français qui ne reconnût que, bien que ses jolies compatriotes soient charmantes par certains _agréments_ qui leur sont très particuliers, les beautés sans défauts se trouvent en plus petit nombre en France qu’en Angleterre; seulement, ajoutait-il: «_Quand une Française se mêle d’être jolie, elle est furieusement jolie_.» Ce mot est aussi vrai en fait que piquant par son expression: une belle Française est peut-être la plus belle femme du monde.