Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)
Part 6
C’est ce jugement ou un analogue que, neuf fois sur dix, j’ai entendu prononcer sur lui et ses œuvres quand j’en ai parlé; et je regarde cela comme la preuve d’une intelligence saine et de sentiments droits, état d’esprit extrêmement honorable et plus répandu chez nos voisins français que nous ne le croyons. J’en fus d’autant plus heureuse, que je m’y attendais moins. Il y a tant de faux éclat dans les œuvres de Victor Hugo--d’ailleurs avec de très réels éclats de temps à autre--que je pensais trouver la jeunesse et la partie la moins raisonnable de la population beaucoup plus chaudes dans leur admiration pour lui.
Son goût passionné pour les scènes de vice et d’horreur, et son profond mépris pour tout ce que le temps a consacré comme bon, soit en matière de goût soit en
morale, pouvait, à ce que je pensais, entraîner les cerveaux déréglés de notre temps; et, de la sorte, il ne pouvait manquer d’avoir la sympathie et la louange de ceux qui mettent ses théories en pratique. Mais il n’en est pas ainsi. On reconnaît la vigueur sauvage de quelques-unes de ses descriptions; mais c’est là le seul éloge que j’aie jamais entendu faire de l’œuvre dramatique de Victor Hugo, dans son pays natal.
Les incidents émouvants, hardis, effrayants de ses drames dégoûtants peuvent et doivent exciter un certain degré d’attention quand on les voit pour la première fois et il est évidemment dans l’intérêt des directeurs d’encourager des productions qui peuvent produire ces effets; cela ne peut donc être considéré comme une dégradation systématique du théâtre. C’est un fait que les affiches seules attestent suffisamment, que les pièces de Victor Hugo, quand elles ont épuisé leur première vogue, ne sont plus jamais reprises à la scène; pas une ne reste au répertoire. Ce fait, qui m’avait déjà été signalé par une personne parfaitement au courant du sujet, m’a été confirmé par beaucoup d’autres; et cela en dit plus qu’aucun critique ne le pourrait faire sur le bon sens du public...
XV
VERSAILLES.--MUSÉE PROJETÉ.--SOUVENIRS D’UN JARDINIER SUR LES BOURBONS.--LES GRANDES EAUX A SAINT-CLOUD.
Le _château de Versailles_, ce merveilleux _chef-d’œuvre_ du goût splendide et de l’extravagance illimitée de Louis le Grand, est fermé, depuis dix-huit mois. C’est un gros désappointement pour ceux des nôtres qui n’ont jamais vu ces immenses pièces et leurs décorations somptueuses. La raison de cette exclusion momentanée du public est que les ouvriers occupent en ce moment tout l’édifice, non pas en vue de le restaurer pour le roi, mais de le préparer à devenir un musée universel pour le pays. Les bâtiments sont vraiment trop grands pour un palais, et tellement somptueux que je pense qu’aucun souverain moderne ne désirerait les habiter. Je me suis parfois étonnée que Napoléon ne se soit pas pris de goût pour cette immensité; mais je pense qu’il y aurait trouvé peu de charmes: il préférait convertir ses millions en nerf de la guerre que de posséder toutes les sculptures et toutes les dorures du monde.
Si le musée qu’on projette est _monté_ avec science, jugement et goût, et avec la magnificence accoutumée en France, on aura tiré un excellent parti de la fantaisie splendide du _grand monarque_.
On parlait l’autre soir dans une réunion, des travaux qui sont exécutés à Versailles, et quelqu’un disait que l’intention du roi était de convertir une partie du bâtiment en une galerie d’histoire nationale, qui contiendrait les tableaux représentant toutes les victoires françaises.
La réflexion que cela amena, m’amusa: elle est tellement française!--«_Ma foi!... Mais cette galerie-là doit être bien longue... et assez ennuyeuse pour les étrangers._»
Bien que le château fût fermé, nous ne renonçâmes pas à notre expédition à Versailles. Là, chaque chose est intéressante, non pas seulement par sa splendeur, mais aussi par tous les souvenirs qui font revivre à nos yeux des scènes que l’histoire nous a rendues familières. Les horreurs du dernier siècle comme les gloires royales du précédent sont bien connues de tout le monde en Angleterre, et il faut qu’on nous ait transmis de France un nombre prodigieux de récits, pour que nous soyons au fait des événements qui se sont passés à Versailles tout aussi bien que nous le sommes de ceux qui avaient dans le même temps Windsor pour théâtre. Pourtant il en est ainsi...
Avant de visiter la confusion ordonnée des bosquets, des statues, des temples et des fontaines, nous nous fîmes conduire par notre guide à cheveux gris tout autour de chaque partie des bâtiments, tandis qu’il nous contait une série de vieilles histoires intéressantes sur Louis XVI, Marie-Antoinette, Monsieur et le comte d’Artois (car il semblait avoir oublié ou ne pas savoir qu’ils avaient porté d’autres noms que ceux qu’ils avaient dans sa jeunesse); et tous, ils occupaient la même place dans son imagination qu’ils y tenaient quelque cinquante ans plus tôt, quand il était aide du gardien de l’_orangerie_.
Il se glorifiait d’avoir approché jadis la famille royale; il raconta comment la reine avait donné son nom à un oranger parce qu’elle en trouvait les fleurs plus douces que celles de tous les autres; et comment il cueillait tous les jours pour Sa Majesté, sur un myrte aux larges feuilles et aux fleurs doubles, un _bouquet_ que l’on plaçait sur la toilette de la Reine à deux heures. Ce vieil homme connaissait chaque oranger, sa naissance et son histoire comme un berger connaît ses moutons. Le doyen de la bande date du règne de François Iᵉʳ, et vraiment il est très vert pour son âge. Un autre, surnommé _Louis le Grand_, qui était frère jumeau, comme dit notre guide, de ce puissant monarque est regardé comme un jeune, et l’on assure qu’il n’a pas encore atteint son développement entier.
Oh! si ces orangers pouvaient parler! S’ils pouvaient nous raconter les scènes dont ils ont été témoins! s’ils pouvaient nous décrire les beautés sur lesquelles ils ont égrainé leurs ardentes fleurs, tous les héros, les hommes d’Etat, les poètes et les princes qui, dans leur promenade, se sont arrêtés sous leur ombre, que de remarques spirituellement méchantes, de graves conseils et de tristes réflexions nous aurions à entendre!...
La vue des grandes eaux à Saint-Cloud faisait partie du programme de notre journée; mais, pour y aller, nous fûmes obligés de monter dans un de ces indescriptibles véhicules qui transportent la joyeuse _bourgeoisie_ de Paris de palais en palais, et de _guinguette_ en _guinguette_. Nous avions abandonné notre confortable _citadine_, croyant n’avoir aucune difficulté à en trouver une autre. En quoi nous fûmes désappointés, car la quantité de voyageurs excédait les véhicules disponibles et nous nous considérâmes comme très heureux de trouver des places dans un équipage que nous aurions bien méprisé le matin, quand nous quittions Paris...
Quelques-uns de ces singuliers véhicules étaient tirés par cinq ou six chevaux. Ceux-là n’étaient au juste que des chariots peints de couleurs éclatantes, suspendus sur de grossiers ressorts, avec une tente à plat au-dessus. Dans plusieurs je comptai jusqu’à vingt personnes; mais il y en avait quelques-uns dont une ou même deux places demeuraient vacantes, et alors rien ne pouvait égaler la joie de la foule à la vue des efforts que faisait le conducteur, non moins gai qu’elle, d’ailleurs, pour obtenir des voyageurs qu’ils remplissent les sièges libres.
Chaque individu croisé sur la route se voyait invité par des hurlements à occuper les places vacantes. «Saint-Cloud, Saint-Cloud, Saint-Cloud!» ces mots, criés par le conducteur et repris en refrain par la compagnie, résonnaient dans les oreilles de tous les passants; et si l’on rencontrait un paisible voyageur se rendant dans la direction opposée, l’invitation était alors proférée avec une véhémence décuplée, et accompagnée d’éclats de rires, auxquels, loin de s’offenser, le promeneur répondait sur le même ton. Mais quand on rencontrait une voiture au plein galop se rendant à Versailles, c’est alors que la joie devenait indescriptible. «_Saint-Cloud! Saint-Cloud! Saint-Cloud!... Tournez donc, messieurs, tournez à Saint-Cloud!_» Les cris et les vociférations auraient suffi à effrayer tous les chevaux du monde, excepté des chevaux français; ceux-là sont tellement habitués au vacarme, qu’il y a peu de danger que le bruit les fasse partir. Je croirais même qu’ils prennent leur part de la gaieté générale; car ils secouaient leurs têtières et leurs glands, s’ébrouant et s’agitant comme s’ils étaient ravis de la fête.
Au total, nous et quelques centaines d’autres arrivâmes trop tard pour le spectacle, l’eau ayant manqué avant que la demi-heure de réjouissances promise fût écoulée. Les jardins, cependant, étaient pleins, et tout le monde paraissait aussi gai et content que si le spectacle n’avait pas manqué.
Je me demande si les Français deviennent jamais vieux, c’est-à-dire, vieux comme nous, assis au foyer, et ne rêvant pas plus de fêtes que de jouer à colin-maillard. J’ai vu là et ailleurs des hommes et aussi des femmes à cheveux gris, assez ridés pour être aussi graves qu’un vénérable juge au tribunal; mais je n’en ai jamais vu qui ne semblassent prêts à sauter, danser, valser et faire l’amour.
XVI
GENS REMARQUABLES.--GENS DISTINGUÉS.
Nous passâmes notre soirée d’hier dans la maison d’une dame qui m’avait été présentée avec cette recommandation: «Vous rencontrerez aux réunions de Mᵐᵉ de V... beaucoup de gens remarquables.»
C’est là, il me semble, exactement le genre de recommandation qui puisse donner le plus piquant intérêt à une nouvelle connaissance, mais surtout à Paris, car cette attrayante capitale possède une collection de gens remarquables plus divers par la nationalité, les classes et les croyances qu’aucune autre.
Néanmoins, il ne faut pas prendre à la lettre ce terme de «gens remarquables» et croire qu’il désigne toujours des individus si distingués que tout le monde ait les yeux sur eux; ce terme varie dans sa valeur et son application, selon les sentiments, les facultés et la situation de celui qui l’emploie.
Chacun a invariablement des «gens remarquables» à vous présenter; et je commence à savoir quel genre de «gens remarquables», je puis m’attendre à rencontrer dans chacune des maisons qui me sont ouvertes.
Quand Mᵐᵉ A... me murmure à l’oreille au moment où j’entre dans son salon: «--_Ah! vous voilà! c’est bon; j’aurais été bien fâchée si vous m’aviez manqué; il y a ici, ce soir, une personne bien remarquable, qu’il faut absolument vous présenter_», je suis sûre que je verrai quelqu’un qui a été maréchal, ou duc ou général, ou savant, ou acteur, ou artiste sous Napoléon.
Mais si c’est Mᵐᵉ B... qui me dit la même chose, je suis certaine que ce sera un respectable doctrinaire qui occupe, a occupé ou occupera une place, et qui a fait entendre sa voix du côté triomphant.
Mᵐᵉ C... au contraire, ne daignerait pas appeler «remarquable» un homme dont les désirs et les occupations fussent aussi terre à terre. Ce ne peut être que quelque philosophe, pâli par le travail de concilier des paradoxes ou de découvrir quelque nouvel élément.
Ma charmante, gracieuse, gentille Mᵐᵉ D... n’userait de ce terme qu’en parlant d’un ex-chancelier, ou chambellan, ou ami, ou serviteur fidèle de la dynastie exilée.
Quant à la fatale Mᵐᵉ E... avec ses lèvres minces et son sourire sinistre, bien qu’elle déclare tenir un _salon_ où tout talent, quelle que soit sa nuance, est le bienvenu, je suis bien sûre qu’elle n’a de considération que pour ceux qui ont eu part aux grandes et immortelles iniquités d’une révolution quelconque. Elle n’est pas assez vieille pour avoir eu rien de commun avec la première, mais je ne doute pas qu’elle n’ait été fort occupée pendant la dernière et je suis sûre qu’elle ne sera tranquille ni jour ni nuit avant d’en avoir vu une autre. Si ses espoirs sont trompés sur ce point, elle mourra d’atrophie; car elle ne se nourrit que de l’espoir d’une rébellion contre toute autorité constituée.
Je crois qu’elle ne m’aime pas; et si je suis admise à l’honneur de paraître chez elle, c’est uniquement parce qu’elle pense que j’y entendrai des choses qui me seront désagréables. Elle s’imagine que je déteste de rencontrer des Américains, en quoi elle se trompe comme en beaucoup d’autres choses...
Les «remarquables» de Mᵐᵉ F... sont presque tous des étrangers du genre philosophico-révolutionnaire; des gens, qui ne sont pas particulièrement bien vus chez eux, et qui préfèrent être remarquables et remarqués à quelques centaines de lieues de leur pays.
Ceux de Mᵐᵉ G... sont principalement des musiciens. «--_Croyez-moi, madame, dit-elle, il n’y a que lui pour toucher le piano... Vous n’avez pas encore entendu Mˡˡᵉ Z..., quelle voix superbe!... Elle fera, j’en suis sûre, une fortune immense à Londres._»
Les connaissances de Mᵐᵉ H... ne sont pas «remarquables» pour une chose spéciale à chacune d’elles, mais pour être en toutes choses exactement opposées les unes aux autres. Elle aime entendre dire: _Les soirées antithestique[D] de Mᵐᵉ H_.., et elle éprouve un plaisir particulier à voir assis côte à côte sous le manteau de sa cheminée, des gens qui se tireraient peut-être des coups de pistolet s’ils se rencontraient autre part. C’est là une manière bizarre d’arranger une réunion sociable; mais ses _soirées_ sont de très amusantes _soirées_ à cause de cela.
Les amis de Mᵐᵉ J... sont «distingués» et non pas «remarquables». J’ai rencontré dans sa maison un nombre extraordinaire de gens distingués.
Mais je ne vous fatiguerai pas en allant jusqu’à la fin de l’alphabet...
XVII
EXCURSION AU LUXEMBOURG.--LES FEMMES N’ENTRENT PAS AU PROCÈS MONSTRE.--GEORGE SAND EN HOMME.--COSTUME RÉPUBLICAIN.--LE QUAI VOLTAIRE.--INSCRIPTIONS MURALES.--COMMENT LE MARÉCHAL LOBAU DISPERSE LES ÉMEUTES.--UNE MANIFESTATION.
Depuis que le Procès a commencé au Luxembourg, nous avons l’intention d’aller jeter un coup d’œil sur le campement établi dans le jardin, sur l’appareil militaire déployé autour du palais, et, en un mot, sur tout ce qu’il peut être permis à des yeux féminins de voir d’un lieu si intéressant en ce moment par les affaires importantes qui s’y traitent.
J’ai donc fait tout ce que j’ai pu pour
obtenir l’autorisation d’entrer à la Chambre pendant qu’elle siège, et de très aimables amis m’ont aidée; mais en vain: on n’admet aucune dame. Si les regrets féminins ont été augmentés ou diminués par les récits quotidiens qui sont publiés sur la conduite abominable des prisonniers, je ne m’aventurerai pas à vous le dire. _C’est égal_, nous ne pouvons entrer, que nous le désirions ou non. On dit que, dans une des tribunes réservées au public, on a vu un jeune garçon rajuster ses boucles avec une petite main blanche; et on dit, aussi, que ce garçon s’appelait George S..d; mais j’ai entendu déclarer partout que seuls pénétraient dans les limites proscrites ceux qui jouissaient de la prérogative d’_une barbe au menton_.
Notre modeste projet de regarder les murs qui contiennent les rebelles tapageurs et leurs juges patients s’accomplit facilement, non sans nous procurer beaucoup d’amusement.
Deux aimables Français nous accompagnaient, qui avaient promis de nous expliquer les signes et les symboles qui pourraient tomber sous nos yeux sans que nous les comprissions. La matinée étant délicieuse, nous nous rendîmes à pied à l’endroit de notre destination et nous nous promîmes de nous reposer au retour en nous faisant cahoter dans un _fiacre_.
Notre route traversait le jardin des Tuileries, cette raison acheva de nous décider, et, comme d’habitude, nous nous accordâmes de passer une délicieuse demi-heure assises sous les arbres...
Trois jeunes gens suivaient l’allée où nous nous installâmes, absorbés en apparence par quelque affaire de terrible importance. En vérité, ils avaient l’air de caricatures animées et n’étaient rien d’autre.
C’étaient des républicains. On voit constamment de semblables personnages se pavaner sur les boulevards, ou flâner, comme ceux que nous voyions, dans les Tuileries, ou rôder en groupes sinistres dans le bois de Boulogne, chacun se croyant le front d’un Brutus et le cœur d’un Caton. Où et à quelque heure que vous les voyiez, leur aspect ne trompe jamais; il n’est pas à Paris un enfant de dix ans qui ne puisse dire en les apercevant: Ce sont des républicains. J’ai vu dans plusieurs magasins d’estampes, une explication des symboles de leur toilette qui permettrait au plus ignorant de les reconnaître. Le plus important est le chapeau, qui formerait un cône parfait si le fond en était seulement plus élevé de quelques pouces; l’ombre de Cromwell peut se glorifier en voyant combien de mauvaises têtes imitent encore sa coiffure. Ensuite viennent les longs cheveux emmêlés, qui pendent salement sous le chapeau. Le cou est nu, au moins de linge; mais une profusion de cheveux remplace celui-ci. Le gilet, comme le chapeau, porte un nom immortel: «_gilet à la Robespierre_,» telle est sa terrible appellation; et la dimension de ses revers augmente ou diminue selon la grandeur des principes de celui qui les porte. _Au reste_, un air farouche et sauvage est tout à fait nécessaire pour achever l’extérieur d’un républicain à Paris en 1835.
Quelles grimaces j’ai vu défigurer le visage de ceux qui portent ce déguisement! Les uns roulent des yeux et froncent les sourcils comme s’ils voulaient intimider l’univers entier; d’autres fixent leurs sombres regards vers la terre, absorbés dans une effrayante méditation; pendant que d’autres, tristement appuyés à une statue ou un arbre, jettent des regards terribles, qui pourraient être interprétés dans le langage des sorcières de Macbeth.
«Nous devons, nous voulons--nous devons, nous voulons avoir du sang davantage encore--et devenir pires, et devenir pires.»
Les trois jeunes hommes qui passaient près de nous étaient ainsi faits...
Nous poursuivîmes notre promenade, et, ayant traversé le Pont Royal, nous longeâmes le quai Voltaire, pour éviter la rue du Bac; nous étions tous d’avis que cette rue, dont Mᵐᵉ de Staël parle si tendrement à distance, est loin d’être agréable de près.
Si ce n’était l’antipathie naturelle des Anglais pour la flânerie devant les vitrines, la promenade le long du quai Voltaire pourrait occuper une matinée entière. Depuis le premier étalage de «gens remarquables» à cinq sous pièce--et il y a des têtes parmi eux qui vaudraient d’être étudiées,--depuis cette galerie de gloires à cinq sous jusqu’à l’entrée de la rue de Seine, c’est une suite ininterrompue de boutiques: livres vieux et neufs, riches, rares ou sans valeur; gravures pouvant être classées de même; _articles d’occasion_ de toutes sortes; et, par-dessus tout, de véritables musées de sculptures et de dorures, de chaises extraordinaires, de chandeliers effrayants, de pendules grotesques, et de tous les ornements sans nom que l’on ait pu trouver. C’est ici que l’opulent amateur du style massif de Louis XV entre avec une lourde bourse, de là qu’il repart avec une bourse légère. L’actuelle famille royale de France aime, dit-on, ce style princier mais lourd; et l’on voit souvent les voitures royales s’arrêter à la porte de ces magasins, si hétérogènes par leur contenu qu’on pourrait leur donner toute sorte de noms, sauf celui de _magasins de nouveautés_, et qui, au premier coup d’œil, ont vraiment l’air de boutiques de prêteurs sur gages...
En arrivant dans le _quartier Latin_, nous nous amusâmes à raisonner sur cette inclination des très jeunes hommes, qui sont encore soumis à la contrainte de leurs parents ou de leurs maîtres, à ruiner et détruire tout ce qui affirme l’autorité ou la discipline. Les murs abondent en inscriptions de ce genre: «_A bas Philippe!_» «_Les Pairs sont des assassins!_» «_Vive la République!_» et ainsi de suite. Les poires de toutes dimensions et de toutes formes, avec des traits pour le nez, les yeux et la bouche, sont nombreuses, et tout cela dénote le mépris de la jeunesse étudiante pour le monarque régnant. Un signe évident de cette haine de l’autorité, ce fut, il y a quelques jours, la manifestation de quatre ou cinq cents de ces jeunes hommes déréglés qui escortèrent avec des cris et des huées M. Royer-Collard, professeur nouvellement nommé par le gouvernement à la Faculté de médecine, depuis l’Ecole jusque chez lui, rue de Provence.
En pareil cas, ce gouvernement ou un autre devrait suivre l’exemple donné par le général Lobau. L’anecdote est généralement connue; peut-être, l’avez-vous déjà entendue? Mais je préfère que vous l’écoutiez une seconde fois, plutôt que de risquer que vous ne l’entendiez pas.
Une partie des _jeunes gens de Paris_, qui s’exercent à faire de petites émeutes républicaines, s’était assemblée en nombre considérable sur la place Vendôme. Les tambours battirent, le commandant fut prévenu et arriva. Les jeunes mécontents serrèrent leurs rangs, prirent en main leurs couteaux de poche et leurs cannes, et s’apprêtèrent à résister. On vit le général dépêcher un aide de camp, et quelques moments anxieux passèrent; enfin quelque chose qui semblait effrayant comme un engin militaire parut, s’avançant par la rue de la Paix. Etait-ce un canon?... Une foule de soldats en casques entouraient ce terrible objet, le firent tourner avec une précision militaire et l’approchèrent de l’endroit où les séditieux formaient leur phalange la plus épaisse. Un commandement fut donné, et en un instant la foule entière se vit inondée d’eau.
Beaucoup, parmi ceux qui virent la déroute et la fuite précipitée des héros que poursuivaient avec leurs tuyaux les _pompiers_ amusés, déclarent que jamais aucune manœuvre militaire n’avait encore produit une retraite aussi rapide. Je découvre dans ce procédé de la garde nationale un indice frappant du mépris tranquille que sentent ces puissants gardiens du pouvoir présent pour leurs ennemis républicains.
Ayant atteint le Luxembourg et obtenu de pénétrer dans les jardins, nous nous arrêtâmes encore pour contempler une scène, non seulement tout à fait nouvelle, mais aussi très singulière pour ceux qui étaient accoutumés à l’aspect ordinaire du lieu.
Au milieu des lilas et des roses un campement de petites tentes blanches offrait son air martial. Des armes, des tambours, et toutes sortes d’objets militaires apparaissaient çà et là; tandis que des troupiers flânant, fumant, lisant, achevaient de donner à la scène une apparence inaccoutumée...