Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)
Part 5
Il me semble en vérité que les égouts et les puisards soient une chose que tous les hommes du monde sachent faire, sauf les Français. L’autre semaine, après une violente pluie d’une ou deux heures, cette partie de la place Louis-XV qui est près de l’entrée des Champs-Elysées resta couverte d’eau. Le ministère des Travaux publics, ayant attendu un jour ou deux pour voir ce qui adviendrait et trouvant que ce lac boueux ne disparaissait pas, commanda vingt-six vigoureux ouvriers, qui se mirent à creuser une rigole, telle que les petits garçons s’amusent à en faire auprès d’un étang. Grâce à ce remarquable exploit, l’eau stagnante fut enfin conduite au ruisseau le plus proche; les pioches furent rangées, et un canal boueux à ciel ouvert orna cette superbe place qui, si on se donnait la peine de l’arranger, serait probablement le lieu le plus beau dont aucune ville au monde se pût glorifier.
Peut-être serai-je trop exigeante en mettant parmi mes lamentations sur les rues de Paris, mon regret qu’on n’y ait pas encore adopté notre dernière et plus luxueuse amélioration. Je peux affirmer, après avoir passé quelques semaines ici, que les rues macadamisées de Londres doivent devenir un sujet de joie pour nous. Le bruit excédant de Paris, qui provient du mauvais état du pavé des rues, comme de la construction défectueuse des roues et des ressorts, est si violent et si incessant qu’il semble avoir une cause ininterrompue; c’est une sorte de torture dont une très longue habitude peut seule empêcher que l’on souffre. Et les rues macadamisées auraient en plus cet avantage d’embarrasser les futurs héros de barricades.
Il y a un autre défaut, dont le remède serait plus aisé, et qui a pour seule cause, à mon avis, la défectueuse administration des rues: c’est la profonde obscurité qui règne dans les parties de la ville où les propriétaires des boutiques ne s’éclairent pas avec le gaz. Sur les boulevards, les _cafés_ et les _restaurants_ en sont si brillamment illuminés que l’on oublie le réverbère à la vieille mode, suspendu à de longs intervalles au-dessus du _pavé_. Mais aussitôt que vous avez quitté ces lieux de lumière et de gaieté, vous vous trouvez plongée dans la plus profonde obscurité; et il n’y a pas une petite ville en Angleterre, qui ne soit incomparablement mieux éclairée que celles des rues de Paris dont l’éclairage est assuré par la seule municipalité.
Comme il est évident que des conduites de gaz s’étendent actuellement dans toutes les directions pour alimenter les nombreux particuliers qui l’emploient dans leur maisons, je ne comprends pas qu’on use de ces lugubres réverbères à l’huile, au lieu de leur préférer cette ravissante lumière qui égale celle du soleil; je me suis dit qu’il y avait probablement un contrat qui n’était pas encore expiré entre la Ville et les entrepreneurs de lumière. Mais si la commodité du public était aussi sérieusement considérée en France qu’en Angleterre, aucune prétention de tous les marchands de lumière du monde, quoi qu’il en coûte pour les satisfaire, ne saurait faire que les citoyens marchassent à tâtons dans l’obscurité, quand il serait si aisé de leur assurer un bon éclairage.
Pour ne point paraître ingrate, je ne m’étendrai pas plus sur les inconvénients qui déparent certainement cette admirable cité; mais je peux assurer, sans crainte d’être contredite ni blâmée, qu’une administration des rues, semblable à celle de Londres, serait le plus grand cadeau que le roi Philippe pût faire à sa _belle ville de Paris_.
XI
LA FÊTE DU ROI.--INQUIÉTUDES.--ARRIVÉE DES TROUPES.--LES CHAMPS-ELYSÉES.--POLITESSE NATURELLE DES GENS DU PEUPLE.--CONCERT DANS LE JARDIN DES TUILERIES.--LA FAMILLE ROYALE AU BALCON: INDIFFÉRENCE DU POPULAIRE.--FEUX D’ARTIFICE.
Nous sommes allés, il y a quelques jours, voir les préparatifs que l’on fait pour la fête du roi: peut-être n’égalent-ils pas ceux que l’on faisait du temps de l’empereur, quand toutes les fontaines de Paris versaient du vin, mais ils sont splendides néanmoins, et, s’ils sont plus sobres, ils sont peut-être aussi plus princiers. Ce ne sont que théâtres, salles de bals, orchestres dans les Champs-Elysées, magnifiques feux d’artifice sur le pont Louis-Seize, concert en face du palais des Tuileries, illuminations partout, et spécialement dans les jardins. Mais ce qui nous a frappés le plus, ç’a été le nombre sans cesse croissant des troupes. Les gardes nationaux et les soldats de la ligne se partagent les rues; et comme une grande revue fait naturellement partie du programme, cela ne se remarquerait pas, si les partis politiques n’avaient persuadé au peuple que le roi Philippe trouvât nécessaire de se tenir sur la défensive.
Je vous laisse à imaginer les sous-entendus qui ont été émis à ce sujet; et il m’a été assuré confidentiellement, dans plusieurs maisons, que les revues de troupes seront à l’avenir un des divertissements les plus fréquents, sinon les plus populaires des Parisiens. Si vraiment il est nécessaire de déployer des forces pour assurer la tranquillité dans ce pays sans cesse agité, le gouvernement a raison de le faire; mais si ce ne l’est pas, il y a quelque imprudence à montrer tant de soldats, car
Une riche armure portée dans la chaleur du jour protège, mais étouffe.
Hier, 1ᵉʳ mai étant, d’après le calendrier, le jour consacré à saint Jacques et à saint Philippe, était regardé comme la fête du roi actuel de France. Le temps était superbe, et tout semblait gai, surtout dans la partie de la capitale qui avoisine les Champs-Elysées et les Tuileries.
Comme un sage spectateur m’avait assurée que c’est dans les nombreux rassemblements que se manifestent les impressions populaires, et, comme je désirais me promener aux Champs-Elysées, j’étais sur le point de commander une voiture pour nous conduire; mais mon ami m’arrêta:
«Vous pouvez aussi bien rester chez vous, me dit-il; de votre voiture vous ne verrez qu’une masse de gens; tandis que si vous vous promenez au milieu de la foule, vous pourrez peut-être découvrir si le peuple pense à quelque chose ou à rien.
--A quelque chose ou à rien? répondis-je. Le «quelque chose» amènerait peut-être une révolution? Réellement dites-moi si vous croyez qu’il y a des chances d’émeute?»
Au lieu de répondre, mon ami se tourna vers un gentleman qui revenait de la revue des troupes passée par le roi.
«Avez-vous assisté à la revue? demanda-t-il.
--Oui, j’en reviens justement.
--Et que pensez-vous des troupes?
--Ce sont de superbes militaires, de remarquablement beaux hommes que les gardes nationaux et les soldats de la ligne.
--Et sont-ils en force suffisante pour assurer la tranquillité de Paris en cas d’une crise de folie?
--J’en suis persuadé.»
Ces mots nous décidèrent à nous rendre aux Champs-Elysées, laissant par prudence la plus jeune partie féminine de notre compagnie à la maison.
Si l’on n’a pas assisté à une fête publique à Paris, on ne peut se faire une idée de l’impression que donne en ce cas la ville entière: la tête me tourne encore à y penser. Imaginez une centaine de balançoires enlevant à travers les airs leurs cargaisons joyeuses; une centaine de bateaux ailés tourbillonnant, et dont chacun porte comme équipage un couple d’amoureux en tête à tête; imaginez des centaines de chevaux de bois, levant leurs sabots vers le ciel et se poursuivant infatigablement autour du même cercle, les naseaux en feu; des centaines de saltimbanques, jacassant et baragouinant leur incompréhensible jargon, habillés les uns en généraux, les autres en Turcs, d’aucuns offrant leurs secrets sous le costume d’un juif arménien, d’autres encore faisant la culbute sur une estrade, et présentant une drogue avec une affreuse grimace. Nous nous arrêtâmes plusieurs fois pour regarder comment procédaient ces personnages quand ils avaient réussi à attirer une proie: la pauvre victime était cajolée et enjôlée jusqu’à ce qu’on lui eût bien persuadé que nulle maladie ne l’atteindrait plus si elle avait confiance dans le seul spécifique certain et efficace.
De chaque côté de nous s’étendaient de longues files de baraques ornées de marchandises étincelantes: bagues, fermoirs, broches, boucles, plus séduisantes les unes que les autres, et toutes à cinq sous. C’est assez amusant d’observer les regards de convoitise que jettent sur ces magasins de fausse élégance féminine les jeunes filles accompagnées de leurs complaisants amoureux. Hélas! c’est peut-être pour elles le commencement du chagrin.
Sur la plus grande place des Champs-Elysées, deux scènes de théâtres se dressaient, pouvant contenir dans l’espace ménagé entre elles deux, m’a-t-on dit, vingt mille spectateurs. Pendant que sur l’une se joue une pièce, une pantomime, je crois, l’autre savoure une _relâche_ et se repose; mais dès que le rideau de la première tombe, la toile de la seconde se lève, et l’océan de têtes qui remplit la place, tourne et ondule comme les vagues de la mer, fluant et refluant en avant et en arrière selon la marée.
Quatre grands enclos _al fresco_, destinés à la danse et munis chacun d’un orchestre respectable, occupaient les coins de cet espace; et malgré la foule, la chaleur, le soleil et le tapage, la danse ne cessa pas un seul instant pendant toute cette journée d’été. Quand un couple de danseurs était fatigué, un autre le remplaçait. L’activité, la gaieté et la bonne humeur générale de cette immense foule ne se démentirent pas du matin au soir.
Ce peuple mérite réellement des fêtes; il se réjouit si cordialement, et en même temps si paisiblement!
Tels furent les faits les plus frappants dans ce jubilé; mais nous ne faisons pas un pas à travers la foule sans y découvrir quelque trait caractéristique de la joie parisienne. Je fus charmée de constater pendant toute ma promenade que, suivant le mot de notre ami: «Personne ne pensait à rien.»
Mais ce qui me plut davantage que tout le reste fut la sobriété que montre le peuple dans ses rafraîchissements. Les hommes, jeunes et vieux, les respectables matrones et les gentilles demoiselles étanchaient leur soif avec de la limonade glacée, que des fontaines ambulantes fournissaient en quantité incroyable, au prix d’un sou le verre. Heureusement pour elle, cette population au cœur léger, et qui aime tant les fêtes, ne se divertit pas dans les palais du gin.
Cependant il faut satisfaire la faim comme la soif: pour contenter le goût _friand_ du peuple, on voyait donc des réchauds par douzaines, sous les arbres, à chacun desquels présidait une vieille femme, brandissant sur les charbons une poêle à frire d’où s’échappait un parfum d’oignons, et vantant d’une voix perçante les qualités de ses _saucisses_ et de son _foie_. Ce fut pour moi le seul désagrément de la journée: l’odeur de ces cuisines en plein air n’avait rien, je l’avoue, d’agréable; mais tout le reste me plut extrêmement. Je voyais pour la première fois une populace entière en fête, et je ne croyais pas que ce spectacle pourrait autant m’amuser et sans m’effrayer aucunement. Devant une de ces cuisines à la terrible odeur, j’admirai en quel style poli une vieille, qui avait profité de l’ombre d’un arbre pour son restaurant, défendait son installation contre l’invasion d’un marchand de pain d’épice:
«_Pardon, monsieur!... ne venez pas, je vous prie, déranger mon établissement._»
La vue de ces deux vieilles grotesques têtes, avec leur accoutrement, rendait exquise cette simple apostrophe. La réponse fut un salut et le départ du marchand de pain d’épice. Ici, je ne puis m’empêcher de songer au langage énergique qui aurait été tenu, en semblable circonstance, à la foire de Bartholomew.
En somme, nous revînmes ravis de notre expédition, mais je ne crois pas avoir été de ma vie aussi fatiguée. Néanmoins je me trouvai suffisamment reposée pour parcourir dans la soirée une grande partie des Tuileries, où l’on nous assura que deux cent mille personnes étaient réunies. La foule était vraiment très grande, et nous fûmes obligés de nous séparer; trois heures plus tard nous nous retrouvâmes tous, sains et saufs, au même hôtel d’où nous étions partis.
L’attraction qui, durant la première partie de la soirée, attira le plus la foule fut l’orchestre en face du palais. Une musique militaire y jouait, tandis que des milliers de lampes s’allumaient dans les jardins.
A ce moment, le roi, la reine et la famille royale parurent au balcon. Et alors se produisit la seule faute de toute cette jolie journée, faute si grave d’ailleurs qu’elle me produisit l’effet le plus désagréable. Du premier au dernier, on sembla avoir oublié la cause des réjouissances; pas un son d’aucune sorte n’accueillit l’apparition de la famille royale. Je trouvai absolument étonnant qu’un peuple si gai et si démonstratif, assemblé en si grande quantité et en une telle occasion, restât la tête levée à regarder son souverain sans qu’une seule voix proférât un cri. D’ailleurs, s’il n’y eut pas de bravos, il n’y eut pas non plus de sifflets.
La scène en elle-même était d’une gaieté enivrante. Devant nous s’élevaient les pavillons illuminés des Tuileries: les brillants lampions mettaient en pleine lumière, à travers les lauriers-roses et les myrtes, la famille royale, qui se tenait sur le balcon. De chaque côté, on voyait des arbres, des statues, des fleurs éclairés par d’innombrables pyramides de lampions, tandis que les sons d’une musique martiale résonnaient au milieu de la fête. Les _jets d’eau_, retenant la lumière artificielle, s’élevaient dans l’air comme des flèches de feu, se transformaient en brindilles et retombaient en pluie lumineuse, en répandant sur la foule une délicieuse fraîcheur. Enfin, derrière eux, et aussi loin que les regards pouvaient atteindre, s’étendait la forêt suburbaine, illuminée par des festons de lampions qui semblaient s’allonger, en diminuant peu à peu, jusqu’à la barrière de l’Etoile. Véritablement, ce spectacle était délicieux, et il eût été parfait si, au lieu de ce lourd silence, des acclamations venant du cœur avaient accueilli le jour de fête d’un roi aimé.
Les feux d’artifice aussi furent superbes; et bien que tous les théâtres de Paris fussent ouverts gratuitement au public, et, comme nous le sûmes ensuite, absolument pleins, la multitude, qui les regardait, me sembla assez grande pour peupler douze villes. C’est que les Parisiens, riches et pauvres, jeunes et vieux, ont tellement accoutumé de vivre dehors, que la plus légère tentation suffit à faire sortir tous ceux d’entre eux qui sont capables de marcher seuls; et, en vérité, il ne reste guère dans les maisons que ceux qui ne sauraient quitter leurs fauteuils ou les bras de leurs nourrices.
Tous les feux d’artifice furent tirés sur le pont Louis-Seize. On n’aurait pu choisir un meilleur endroit; en effet, on les voyait parfaitement du haut des terrasses des Tuileries; et, sur tous les quais, le long des deux rives de la rivière, jusqu’à la _Cité_, les spectateurs pouvaient admirer les feux de toutes couleurs qui y étincelaient. Une des plus jolies inventions des feux d’artifice, ce sont ces fusées, bleues, blanches, rouges que l’on fait se succéder rapidement, et qui semblaient, ainsi que j’entendis un jeune républicain le dire, «être les messagers ailés portant le drapeau chéri jusqu’au ciel». Je me gardai de répondre que, si ces messagers racontaient là-haut tout ce que le drapeau tricolore a fait, ils auraient d’étranges mots à dire.
Le _bouquet_, cette dernière grande pièce du feu d’artifice, était tout à fait splendide, mais ce qui me parut le plus beau, ce fut la vue de la Chambre des Députés, dont toute l’architecture était marquée par des lignes de feu: les magnifiques escaliers qui y conduisent avec leurs lignes ininterrompues de lumières semblaient un signe mystique de cette épreuve de l’élection populaire que doivent subir ceux qui veulent entrer dans le temple de la Sagesse.
Combien délicieux me parut mon thé bouillant sur ma lampe de nuit! et quelle reconnaissance j’éprouvai ce matin vers une heure, en pensant que la fête du roi s’était paisiblement terminée! Je m’endormis aussitôt couchée dans mon lit.
XII
REVUE SUR LA PLACE DU CARROUSEL.--LA GARDE MUNICIPALE.--LA GARDE NATIONALE.
Nous avons assisté sur la place du Carrousel à une revue de très belles troupes, composées de gardes nationaux, de soldats de la ligne, et de ce superbe corps municipal appelé _la garde de Paris_. Ce dernier, il me semble, remplit dans Paris, depuis la révolution de 1830, les fonctions policières de ce que l’on appelait anciennement la _gendarmerie_; mais ce nom étant tombé en discrédit dans la capitale--_les jeunes gens, par exemple_, considéreraient comme une insulte le nom de gendarme--on a pris à sa place celui de _garde de Paris_; les _gendarmes_ ne se trouvent plus qu’en province. D’ailleurs, qu’ils s’appellent d’un nom ou d’un autre, je ne vis jamais un corps avoir plus belle apparence. Les hommes et les chevaux, les équipements et la discipline, tout m’y sembla parfait...
L’apparence de la garde nationale réunie sous les armes, comme à cette revue, est aussi très imposante. On s’aperçoit au premier coup d’œil que ce ne sont pas là des troupes ordinaires. Tous les équipements sont en excellent état, et leurs uniformes, confectionnés non en gros drap de soldat, mais en drap fin, contribuent à rehausser leur éclat. Inutile de dire que l’uniforme lui-même, bleu foncé, avec son délicat pantalon blanc, est particulièrement joli dans une parade; le blanc est beaucoup plus seyant, à mon avis, que le pantalon rouge des troupes, il est peut-être moins pratique en campagne.
Le roi et ses fils étaient à cheval. L’état-major entier était brillant et élégant, et d’un style aussi aristocratique qu’un prince le peut désirer. Des cris de «_Vive le roi!_» fournis et gais, se faisaient entendre le long des rangs; et, si cela est un indice des sentiments de l’armée envers Philippe, le roi peut rester indifférent à toutes les prédictions de mauvais avenir.
Mais, dans cette cité de contradictions, on ne peut jamais tirer aucune conclusion sûre de ce qu’on observe; car, cinq minutes après, celui-ci ou celui-là vient vous affirmer que vous êtes dans l’erreur, que vous vous abusez complètement, et que c’est le contraire exactement de ce que vous supposez qui est la vérité. Ainsi, lorsque je racontai dans la soirée la réception cordiale que les soldats avaient faite au roi le matin même, on me répondit: «_Je le crois bien, madame; les officiers leur commandent de le faire_.»
Nous restâmes un bon moment sur le terrain de la revue, et nous vîmes aussi bien qu’on peut voir du fond d’une voiture. Comme toute parade de troupes bien équipées et bien commandées, celle-là formait un spectacle brillant et joli; et en dépit de la caustique réponse à mon enthousiasme que je viens de vous rapporter, je reste d’avis que le roi Philippe peut être content de ses troupes et de la manière dont elles l’ont accueilli...
XIII
SOIRÉE.--LE CAUSEUR QUI FAIT MYSTÈRE DE TOUT.
6 mai 1835.
... Nous tînmes hier l’engagement que nous avions pris de passer la _soirée_ chez Mᵐᵉ de L***; j’eusse été fâchée d’y manquer, car la première séance du Procès-Monstre qui avait eu lieu le matin même, semblait avoir réveillé et excité l’esprit de chacun. Peu de choses me plaisent autant que d’écouter une conversation parisienne libre et bien nourrie; surtout, comme c’était hier le cas, quand la société est restreinte et animée...
Il y avait là un monsieur qui avait une manière fort irritante de provoquer l’attention. Il n’était pas tout à fait comme le Timante de Molière dont Célimène dit:
«_Et, jusques au bonjour, il dit tout à l’oreille._»
Mais, au milieu d’une conversation qui intéressait tout le monde, il s’écriait soudain:
«_Par exemple!_ J’ai entendu aujourd’hui la meilleure histoire possible sur le roi. Voulez-vous l’entendre, Mᵐᵉ B...?»
La dame à qui cette question s’adressait, étant une doctrinaire décidée, répondit naturellement en secouant la tête; mais comme un demi-sourire accompagnait cette réponse, et comme la dame se penchait vers le questionneur, elle, mais elle seulement, entendit «la meilleure histoire possible» murmurée à l’oreille.
A un autre moment, il s’adressa à la maîtresse de maison; mais, comme il parlait au milieu du cercle, il attira non seulement son attention mais celle de tout le monde:
«Madame, dit-il subitement, laissez-moi vous dire un petit mot de la trahison.»
--«_Comment? de la trahison? A propos de quoi, s’il vous plaît?... Mais c’est égal, contez toujours._»
En recevant cette réponse, le conteur de bonnes histoires quitta la profondeur de son fauteuil,--entreprise difficile, car il n’était ni vif ni léger dans ses mouvements,--et contournant délibérément toutes les chaises, il se plaça derrière Mᵐᵉ de L***, et lui murmura dans l’oreille quelque chose qui fit rougir et secouer la tête; mais elle se mit à rire en lui disant qu’elle haïssait les politiques timides, et qu’elle n’avait aucun goût pour des histoires de _trahisons_ qui n’étaient pas _hautement prononcées_.
Cet avis le remit à sa place; mais il le prit très bien, car, au lieu de murmurer davantage, il se mit soudain à raconter de bizarres et interminables potins, d’ailleurs en termes si vivants que cela les rendait semblables à d’amusantes histoires...
XIV
VICTOR HUGO.
J’ai appris à nouveau quelques détails curieux sur l’état actuel de la littérature française. Je pense vous avoir déjà dit que j’ai entendu uniformément traiter avec mépris l’école du _décousu_, et cela non seulement par les partisans vénérables du _bon vieux temps_, mais aussi par des hommes distingués de ce moment, distingués par leur position comme par leur savoir.
Concernant Victor Hugo, le seul de cette école auquel je ferai allusion, parce qu’il a été suffisamment lu en Angleterre pour que nous le regardions comme une célébrité, ce sentiment est plus remarquable encore. Je n’ai jamais parlé de lui ou de ses ouvrages à une personne d’une bonne
morale et d’un esprit cultivé, sans qu’elle se refuse à lui accorder cette estime que nos critiques les plus autorisés lui concèdent. Je peux dire que la France semble être honteuse de lui.
Vingt fois, il m’est arrivé, quand je demandais l’opinion des gens sur ses pièces, de m’entendre répondre:
«Je vous assure que je ne les connais pas; je n’ai jamais rien vu jouer de lui.
--Les avez-vous lues?
--Non, je ne peux lire les ouvrages de Victor Hugo.»
Quelqu’un, qui m’avait entendue à plusieurs reprises persister dans mes questions sur la réputation dont Victor Hugo jouit à Paris comme écrivain de génie et auteur dramatique, me dit qu’il voyait bien que, comme tous les étrangers généralement, et les Anglais en particulier, je regardais Victor Hugo comme une sorte de type de la littérature française du moment.
«Pourtant permettez-moi de vous assurer, ajouta-t-il gravement et avec conviction, qu’aucune idée n’a jamais été à ce point erronée. Il est le chef d’une secte, le Grand Prêtre d’une congrégation ayant aboli toutes les lois «morales et intellectuelles» qui jusqu’ici servaient de règles aux esprits humains. Il a atteint à cette prééminence que pas un autre, j’espère, ne tentera de lui disputer. Mais Victor Hugo n’est pas un écrivain populaire en France.»