Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)
Part 4
En quittant le Luxembourg, nous allâmes au bureau du secrétariat de l’Institut demander des places pour la réunion annuelle des cinq Académies, qui eut lieu hier. On nous les accorda très obligeamment--(oh! si nos institutions, nos Académies, nos cours, à nous, étaient aussi libéralement organisés!)--et, grâce à cela, nous passâmes deux heures très agréables.
Je voudrais bien que les polytechniciens quand ils eurent la fantaisie de changer l’ancien _régime_ de la France, eussent compris l’uniforme de l’Institut dans leurs proscriptions: ce perfectionnement aurait été moins contestable que beaucoup d’autres.
Comment peut-on admettre, en effet, que tant de savants académiciens de tous les âges, parfois sveltes et élancés comme des hommes de 30 ans, mais souvent lourds et protubérants comme des vieillards de 80, s’affublent tous uniformément d’un costume bleu brodé de feuilles de myrte! C’est la meilleure preuve de l’intérêt des choses dites à cette séance, qu’il ne m’ait pas fallu plus d’une demi-heure pour cesser de m’étonner de ce surprenant habit.
Nous assistâmes d’abord à la distribution des récompenses; puis nous entendîmes un ou deux membres dire, ou plutôt lire leurs compositions. Mais le grand attrait de la fête fut le discours prononcé par M. Mignet. Ce gentleman était trop célèbre pour n’avoir pas excité en nous le désir de l’entendre; mais jamais désir ne fut aussi heureusement satisfait. Aux avantages d’une figure remarquablement belle, M. Mignet ajoute un son de voix et un jeu de physionomie qui assureraient à eux seuls le succès d’un orateur. Mais ce n’est pas à des dons de ce genre qu’il dut son succès: son discours était en tous points admirable; sujet, sentiment, composition et diction,--tout fut excellent...
Vous avouerez que nous ne sommes pas paresseux, quand je vous aurai dit qu’après tout cela, nous allâmes dans la soirée au _concert Musard_. C’est là un de ces divertissements dont nous n’avons pas jusqu’à présent l’équivalent à Londres. A sept heures et demie, vous entrez dans une belle et grande salle bien éclairée, qui se remplit sans retard; un bon orchestre vous joue pendant une couple d’heures la musique la meilleure et la plus à la mode de la saison; et, quand vous en avez assez, vous vous en allez vous habiller pour une soirée, ou manger des glaces chez Tortoni, ou sobrement boire votre thé chez vous et vous coucher de bonne heure. Pour entrer à ce concert vous payez un franc; et cet humble prix, non moins que le genre de toilette (les femmes portent simplement le chapeau et le châle), laisserait supposer que ce divertissement est pour _le beau monde_ des faubourgs, si la longue file des
voitures de maître remplissant la rue ne montrait, que, malgré sa simplicité et son manque de prétentions, ce concert attire la meilleure société de Paris.
La facilité avec laquelle on y entre me fit penser aux théâtres d’Allemagne. J’y remarquai beaucoup de dames sans cavalier, venues deux ou trois ensemble. Dans les entr’actes, on se promenait autour de la salle; là on se rencontrait, on se réunissait, et il me sembla que c’était une des plus agréables manières qu’eussent les Français de satisfaire ce besoin de se distraire hors de chez soi qui est contagieux à Paris.
IX
DÉLICES DU JARDIN DES TUILERIES.--LE LÉGITIMISTE.--LE RÉPUBLICAIN.--LE DOCTRINAIRE.--LES ENFANTS.--LA GRACE DES PARISIENNES.--LES MOUSTACHES, LES IMPÉRIALES ET LES CHEVEUX NOIRS DES DANDYS.--LIBRE ENTRÉE DES JARDINS DEPUIS LES TROIS GLORIEUSES.--ANECDOTE.
Existe-t-il rien en ce monde de comparable aux jardins des Tuileries? Je ne le crois pas...
L’endroit lui-même, indépendamment du mouvement perpétuel de la foule, est fort à mon gré: j’affectionne tous les détails de ses ornements, et j’aime passionnément l’aspect brillant et heureux de son ensemble. Mais je connais sur ce sujet une foule d’opinions différentes: beaucoup parlent avec mépris des lignes droites, des arbres taillés, des massifs de fleurs réguliers, des vilains toits, quelques-uns médisent même des orangers, parce qu’ils poussent dans des caisses carrées et n’agitent pas leurs branches au vent comme des saules pleureurs!
Moi, je n’admets aucune de ces objections. Il me paraît aussi raisonnable et d’aussi bon goût de reprocher à l’abbaye de Westminster de ne pas ressembler à un temple grec que de critiquer les jardins des Tuileries parce qu’ils sont disposés en jardins français et non en parcs anglais. Pour ma part, je ne voudrais pas changer, si j’en avais le pouvoir, même le plus petit détail dans un lieu si plaisant: à quelque heure et par quelque côté que j’y entre, il semble toujours m’accueillir par des sourires et des amabilités.
Nous passons rarement un jour sans aller nous asseoir un moment sous ses ombrages et parmi ses fleurs. De l’endroit de la ville où nous habitons maintenant, la porte vis-à-vis de la place Vendôme est l’entrée la plus proche; et peut-être d’aucun lieu l’aspect général n’est-il aussi beau que du haut de la verte promenade en terrasse à laquelle cette porte donne accès.
A droite, la sombre masse des arbres non taillés,--rehaussée en ce moment par des marronniers en fleur, qui poussent aussi fièrement et aussi librement que le jardinier anglais le plus difficile le pourrait désirer,--conduit la vue à travers une délicieuse perspective d’ombrages jusqu’à la magnifique porte qui ouvre sur la place Louis-Quinze. A gauche, on voit la vaste façade du palais des Tuileries; la disgracieuse élévation des toits de ses pavillons s’oublie bien vite et se trouve tout à fait compensée par la beauté des jardins qui s’étendent à leurs pieds. Et juste à l’endroit où l’ombre des grands arbres cesse et où les brillants rayons du soleil commencent, quelle multitude de fleurs ravissantes dans tout l’éclat de leur épanouissement! Une teinte de lilas mauve semble en cette saison s’étendre sur tout l’horizon, et chaque brise qui passe, nous arrive toute pleine de parfums. Ma promenade quotidienne est presque toujours la même, et je l’aime tant que je ne désire pas la changer. Nous suivons la terrasse ombragée par laquelle nous entrons jusqu’à l’endroit où elle descend au niveau de la magnifique esplanade, en face du palais; là nous tournons à droite, et supportons l’éclat du soleil, jusqu’à ce que nous arrivions à la superbe allée qui part du pavillon central et qui s’étend à perte de vue, à travers des fleurs, des statues, des orangers et des bosquets de marronniers, sans autre repos pour l’œil qu’au loin la majestueuse arche de la barrière de l’Etoile.
Ce _coup d’œil_ est tellement magnifique que je ressens toujours un nouveau plaisir à en jouir. Je confesse être de ceux qui prennent du plaisir à ces jardins taillés. J’aime l’élégance étudiée, la grâce soignée de chacun des objets qui flattent les yeux en un endroit comme celui-ci. J’aime ces princières plantes exotiques, élevées avec amour, ces vieux orangers majestueusement rangés; et j’aime plus encore les groupes de marbre, qui parfois se dressent si noblement en pleine lumière, et parfois se cachent à demi sous l’ombre des arbres. Toutes ces choses-là semblent parler de goût, de luxe et d’élégance.
Après qu’on s’est avancé en flânant depuis le palais jusqu’à l’endroit où le soleil finit et où l’ombre commence, on découvre une nouvelle sorte de distraction. Des milliers de chaises, éparses sous les arbres, sont occupées par de jolis groupes infiniment variés.
Au bout de combien de mois d’attention suivie me lasserai-je d’observer l’ensemble et les détails de ce brillant tableau! En tant que spectacle, sa beauté, en tant qu’étude de mœurs nationales, son intérêt sont incomparables. Là, on peut voir et examiner tout Paris, et nulle part il n’est aussi aisé de remarquer les caractères respectifs des différentes classes populaires.
Ce matin, nous avons pris possession d’une demi-douzaine de chaises sous les arbres devant le beau groupe de _Pætus et Arria_. C’était l’heure où paraissent tous les journaux, et nous eûmes la satisfaction d’étudier trois individus, dont chacun aurait pu servir de modèle à un artiste qui aurait voulu représenter l’idéal de leurs particularités. Nous reconnûmes, sans le moindre doute possible, un royaliste, un doctrinaire et un républicain, qui se donnèrent, pendant la demi-heure que nous restâmes là, pour deux sous de politique chacun dans le genre qu’il préférait.
Un vieux monsieur, cérémonieux, mais très gentilhomme, arriva d’abord, et ayant pris un journal au petit kiosque,--la _France_, ou la _Quotidienne_, probablement--il s’installa non loin de nous. Pourquoi étions-nous certains qu’il était légitimiste? Je pourrais difficilement vous l’expliquer, et cependant nous n’avions aucun doute à cet égard. Il avait l’air tranquille, à demi fier, à demi triste de se tenir à l’écart; une physionomie aristocratique; un visage pâli par le chagrin et une coupe de vêtements que ne pouvait porter un homme vulgaire, mais que ne porterait pas non plus un homme riche d’aujourd’hui. C’est tout ce que je peux vous dire de lui: mais il y avait dans l’ensemble de sa personne je ne sais quoi de trop royaliste pour qu’on se méprît, et de trop délicat de ton pour pouvoir être peint à grands traits. Sans le connaître, nous nous sentîmes assurés de ce qu’il était; et si je découvrais jamais que ce vieux monsieur est doctrinaire ou républicain, de ma vie je n’oserais plus juger personne sur l’apparence.
Celui qui se présenta ensuite était un républicain de toute évidence; mais cette découverte fait peu d’honneur à notre discernement, car ces sortes de gens s’efforcent de ne laisser aucun doute sur eux-mêmes et ils s’appliquent à ce qu’il n’y ait pas un détail de leur extérieur qui ne soit le symbole, le signe, le témoignage et le stigmate de la folie qui les possède. Notre républicain tenait en mains un journal, et sans nous risquer à approcher de trop près un si terrible personnage, nous ne nous fîmes pas scrupule de nous confier les uns aux autres que le journal qu’il lisait si attentivement était certainement _le Réformateur_.
Comme nous venions de décider à quelle espèce appartenait l’homme qui passait devant nous si majestueusement, un superbe bourgeois en uniforme de garde national arriva, qui se mit tout incontinent à prendre sa ration quotidienne de politique avec l’air d’un homme satisfait à l’avance de ce qu’il trouvera, et qui, au surplus, l’est trop de lui-même pour se soucier excessivement des affaires publiques. Chaque trait de son joyeux visage, chaque courbe de sa face, disait le contentement et la bonne santé. Il appartenait probablement à cette race très nouvelle en France: celle des commerçants qui font une fortune rapide. Pouvait-on douter que le journal qu’il tenait ne fût _le Journal des Débats_? Pouvait-on croire qu’il fût autre chose lui-même qu’un doctrinaire heureux?
De la sorte, sur le terrain neutre de ces délicieux jardins, se rencontrent des esprits hostiles, qui, sans se mêler, jouissent en commun de l’ombre fraîche, de l’air exquis, et du luxe de quelque journal tout frais, cela au milieu d’une cité remplie de partis divisés, et aussi calmement que si chacun d’eux se promenait dans un domaine princier qui lui appartînt.
Pour un observateur non enclin au spleen, que d’études vivantes à faire, en suivant les allées et venues des minuscules dandys et des petites maîtresses en miniature qui, à toute heure du jour, volettent dans l’ombre et le soleil des Tuileries comme oiseaux-mouches? Ou ces petits enfants français se conduisent merveilleusement bien, ou quelque surveillance attentive les empêche de crier, car je n’ai certainement jamais vu tant de jeunesse réunie s’abandonner si rarement au salutaire exercice de développer ses poumons en hurlant--exercice qui fait souvent tressaillir lorsqu’on s’approche de cette:
«Douce enfance, qui ne peut rien, sinon crier!»
Les costumes de ces jolies créatures sont par eux-mêmes un amusement; ils sont souvent si fantaisistes, qu’ils donnent parfois l’air de masques aux enfants qui les portent. J’ai vu de petits bonshommes jouant au cerceau dans un uniforme complet de garde national; d’autres qui se balançaient vêtus en montagnards écossais; et d’innombrables petites dames habillées de tous les ajustements possibles, à part celui de leur âge.
Le plaisir d’examiner les passants et d’étudier les costumes dans les jardins des Tuileries n’est pas limité à la partie la plus jeune de l’assistance. Dans aucun pays je n’ai vu d’habillements aussi grotesques que ceux de quelques personnages que l’on rencontre quotidiennement et à toute heure flânant dans ces allées. D’ailleurs, cette observation ne s’applique qu’aux hommes; il est très rare de rencontrer une femme habillée ridiculement, et, si cela arrive, il y a cinq cents chances contre une pour que ce ne soit pas une Française. L’élégance simple et parfaite est, je pense, le caractère le plus frappant du costume de promenade des dames de Paris. Les petits détails de leur toilette semblent être plus étudiés encore que la pelisse et la robe. Toute femme que vous rencontrez est _bien chaussée, bien gantée_. Ses rubans, s’ils ne sont pas semblables à sa robe, s’harmonisent certainement avec elle; et quant à ces garnitures délicates, dont le soin incombe à la blanchisseuse, il semble que Paris soit le seul pays du monde, où l’on sache repasser.
Au contraire, les fantasques caprices du vêtement masculin dépassent tout ce que l’on pourrait dire. On croirait vraiment que l’air de Paris a la qualité de rendre d’un noir de jais tous les _impériales_, _favoris_ et _moustaches_ que renferment les murs de la capitale. A distance, on jurerait que les jeunes hommes se sont bandé la figure d’un ruban noir pour se guérir des oreillons; et cette sombre _chevelure_, qui, naguères, faisait généralement bien, est devenue si commune, que cela nuit considérablement aujourd’hui à son heureux effet. Quand tous les hommes ont la moitié de la figure couverte par des poils noirs, cela cesse d’être une bien précieuse distinction pour chacun d’eux. Peut-être, aussi, les nombreuses annonces de compositions infaillibles pour teindre les cheveux en toutes nuances, excepté celle que Dieu leur a voulue, contribuent-elles à nous faire suspecter beaucoup cette séduisante couleur méridionale. Je ne doute pas qu’en ce moment, un gentleman soigné, bien rasé, septentrional, ne serait fort goûté dans tous les _salons_ de Paris.
On ne peut méconnaître que les «glorieuses et immortelles journées» ont beaucoup nui à l’aspect général des jardins des Tuileries. Avant elles, il n’était pas permis d’y entrer vêtu d’une _blouse_, d’une camisole ou d’une _casquette_, et ni homme, ni femme, portant des paniers ou des paquets, n’avait le droit de traverser ces jolis lieux, consacrés au délassement et à la gaîté. Mais, liberté et habillement sordide ne font qu’un dans l’esprit du peuple--souverain... pas tout à fait: la populace n’est encore que vice-reine à Paris;--elle a toutefois obtenu, comme une marque du respect dû à ses volontés, un nouvel arrêté de circulation, grâce auquel ces jardins royaux sont devenus une sorte d’arche de Noé, où peuvent entrer les animaux propres ou non.
Peut-on souhaiter un meilleur exemple de ce que peut l’autorité pour le bonheur de ceux qui préfèrent avoir ce qu’ils appellent la liberté? Pas un de ceux qui pénètrent aujourd’hui dans ces jardins n’était privé auparavant d’y entrer; seulement il devait pour cela s’habiller décemment,--c’est-à-dire mettre ses habits du dimanche ou des jours de fête,--seuls jours, semble-t-il, où les classes ouvrières puissent désirer la permission de se promener dans un jardin public. Mais l’obligation de paraître propre dans le jardin du palais du Roi était une entrave à la liberté; aussi a-t-on aboli cette formalité; et les gens du peuple ont obtenu le noble privilège d’y paraître aussi sales et mal habillés qu’ils aiment à l’être.
Jadis, la sentinelle avait ordre, là où elle stationnait, de refuser l’entrée à toute personne mal vêtue, et cela donna naissance à une assez amusante histoire qui eut pour acteur un garde national. Ce militaire avait été placé en faction à la porte d’une certaine _mairie_, le jour de quelque fête, avec ordre de ne laisser entrer aucune personne _mal-mise_. Un _incroyable_ se présente, non seulement vêtu à la mode, mais au delà. La sentinelle le regarde, et, croisant sa baïonnette devant la porte, prononce d’une voix de commandement:
«On n’entre pas!
--On n’entre pas?--s’écrie l’élégant, ahuri du résultat de sa merveilleuse toilette;--on n’entre pas? Me défendre d’entrer, monsieur? Impossible! à quoi pensez-vous? Laissez-moi passer, vous dis-je!»
La sentinelle imperturbable restait comme un roc devant l’entrée: «Mes ordres sont précis, dit-elle, et je ne puis les enfreindre.
--Précis! Vos ordres vous précisent de me refuser, moi?
--_Oui, monsieur, précis, de refuser qui que ce soit que je trouve mal-mis._»[C]
X
SALETÉ DES RUES.--CARDAGE DES MATELAS EN PLEIN AIR.--CHAUDRONNIERS AMBULANTS.--CONSTRUCTION DES MAISONS.--PAS D’ÉGOUTS.--MAUVAIS PAVÉ.--RÉVERBÈRES A L’HUILE.
Ma dernière lettre était sur les jardins des Tuileries, un sujet qui me fournit tant d’observations, que je crois que je laisserais mon enthousiasme m’entraîner aujourd’hui à en parler encore, si je n’avais point souci de la variété. Mon humeur, ou, si vous voulez, ma mauvaise humeur l’exigeant ainsi, je vous parlerai aujourd’hui de la police des rues à Paris.
Je ne vous dirai pas qu’elle est mauvaise, car je ne doute pas que beaucoup d’autres n’aient dit cela avant moi; mais je vous dirai que je la considère comme quelque chose de puissant, de mystérieux, d’incompréhensible et de parfaitement étonnant. Dans une ville où chaque chose, destinée à être vue, est obligée d’être un ornement gracieux; où les boutiques et les cafés ont l’air de palais de fée; où les places des marchés sont ornées de fontaines dans lesquelles les plus délicates naïades pourraient se baigner avec délices; dans une ville où les femmes sont trop délicates pour être tout à fait terrestres et les hommes trop raffinés et trop galants pour souffrir qu’un souffle impur s’approche d’elles; dans une ville comme celle-là, vous êtes choquée à chaque pas que vous faites, ou à chaque secousse de votre voiture, par la vue et l’odeur de mille choses qu’on ne saurait décrire.
Chaque jour porte mon étonnement à un plus haut degré que le précédent, car chaque jour un nouveau fait me montre qu’une partie considérable du bonheur et de la facilité de la vie est détruite à Paris par la négligence et la mollesse de la police municipale, qui pourrait pourtant éviter aisément au peuple le plus élégant du monde le dégoût qu’il doit sentir de ce perpétuel outrage à la simple décence des rues.
Sur ce sujet, il est impossible d’en dire davantage; mais à d’autres points de vue, l’insuffisance de la police des rues est aussi manifeste, quoique moins révoltante en apparence; et je vous les énumérerai par curiosité, puisqu’ils peuvent être décrits sans inconvenance; mais quand on les rapproche de cette passion pour la grâce des ornements, qui est si particulière au peuple français, ils offrent à l’esprit une anomalie tellement forte qu’on est tout déconcerté pour les expliquer.
Vous ne pouvez, en cette saison, suivre aucune rue de Paris, pour élégante qu’elle soit par sa situation, ou distinguée par ceux qui la fréquentent, sans être obligée de vous détourner à tout instant, afin de ne pas heurter deux ou plusieurs femmes couvertes de poussière, et parfois de vermine, travaillant à carder leurs matelas dans la rue. Debout ou assises, elles ne s’occupent de personne, mais peignent, tournent et secouent la laine sur les passants, prennent toute la place et forcent les promeneurs à faire un détour dans la boue, qui ne les empêche pas de frôler le matériel et d’avaler la poussière qui sort de ces dépôts autorisés.
Il y a une demi-heure, en allant du boulevard des Italiens à l’Opéra, j’ai vu une vieille femme occupée à cette dégoûtante opération. Elle y a sans doute travaillé toute la journée et dérangera son attirail juste à temps pour permettre au duc d’Orléans de passer en voiture en se rendant à l’Opéra sans se heurter à elle, mais certainement pas assez tôt pour que le prince ne reçoive pas une partie des impuretés animées ou inanimées qu’elle éparpillait dans l’air depuis plusieurs heures.
Il y a quelques jours, je vis un gentleman très élégant se faire une forte contusion à la tête et voir son vêtement complètement sali, par une chute qu’il fit en se prenant les pieds dans l’appareil d’un chaudronnier ambulant; celui-ci travaillait dans la rue et avait étalé son feu de charbon, son soufflet, son creuset et tous les autres objets nécessaires au métier d’étameur sur l’étroit trottoir de la rue de Provence.
Au moment où l’accident arriva, toutes les personnes qui passaient semblèrent prendre un grand intérêt au malheur du gentleman; mais aucune n’eut un mot de reproche ni une simple remarque sur cette invasion de la rue par le chaudronnier ambulant; et celui-ci ne sembla pas même imaginer qu’il dût faire des excuses ou seulement changer la disposition de son établissement.
A Londres, quand on construit ou quand on répare une maison, la première chose que l’on fait, c’est d’entourer les lieux d’une haute palissade qui empêche que les allées et venues nécessaires incommodent en aucune manière le public dans la rue. Après quoi, on établit un trottoir provisoire, protégé par des planches, afin que l’invasion inévitable du trottoir ordinaire par les travailleurs soit aussi peu gênante que possible.
Si vous passez dans Paris à un endroit qui soit dans les mêmes conditions, vous vous imaginerez tout d’abord que quelque terrible accident--le feu peut-être, ou la chute d’un toit--a occasionné ces difficultés, cet embarras de circulation qu’on croirait tolérable une heure à peine; mais les autorités municipales ne s’occupent pas de cela: aucun ordre de leur part n’empêche que les choses restent en cet état pour le tourment et le danger de mille passants, pendant des mois. Si un tombereau doit être chargé ou déchargé dans la rue, il peut prendre et garder la position la plus gênante pour la circulation, sans qu’on se soucie du danger ou du retard qu’il occasionne aux voitures et aux piétons qui ont à passer par là.
Des incongruités et des abominations de toutes sortes sont déposées sans scrupule dans les rues à toute heure du jour et de la nuit et y restent jusqu’à ce que le balayeur les enlève au matin. L’humble piéton peut se considérer comme heureux si, seuls, son nez et ses yeux souffrent de ces ordures, et s’il ne prend pas contact avec elles dans leur sortie sans cérémonie par la porte ou la fenêtre. _Quel bonheur!_ s’exclame-t-il, quand il échappe; et, s’il est éclaboussé des pieds à la tête, il se console en jetant sur ses habits un regard plein de tristesse, et d’ailleurs nullement irrité.
Quant à cette barbarie d’un ruisseau tracé au milieu des rues pour recevoir toutes les ordures, qui gâte une grande partie de cette belle ville, je puis seulement dire que la patience avec laquelle des hommes et des femmes de mil huit cent trente-cinq la supportent me paraît inconcevable.