Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)

Part 3

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Ce n’est pas à ces grandes et brillantes réceptions qui se renouvellent trois ou quatre fois par saison dans les maisons très élégantes, que nous trouverions beaucoup à apprendre. Une belle fête chez lady A., dans Grosvenor Square, est aussi semblable à une grande réception chez lady B., dans Berkeley Square, qu’une belle soirée à Paris l’est à une à Londres. Il y a beaucoup de jolies femmes, d’hommes élégants, de satins, de gazes, de velours, de diamants, de chaînes, de décorations, de moustaches, d’impériales, et peut-être très peu, parmi tout cela, de véritable plaisir.

Je croirais, même, à vrai dire, que nous avons plutôt l’avantage dans ces réunions nombreuses: en effet, nous changeons fréquemment de place, car nous passons d’une pièce à l’autre pour prendre nos glaces, et, comme les assistants jouissent par groupes de ce répit dans la suffocation, on trouve chez nous non seulement l’occasion de respirer, mais aussi celle de parler durant quelques minutes sans être dérangés.

Ce n’est donc pas dans les réunions nombreuses que j’étudierai les caractères des _salons_ de Paris, mais dans les relations familières et quotidiennes. Là, on observe un ton enjoué, une absence de toute pompe, de tout orgueil, de toute cérémonie, dont malheureusement, nous n’avons aucune idée. Hélas! avant d’oser nous aventurer à passer une heure de la soirée dans le salon de notre amie, il nous faut savoir un mois à l’avance, par carte spécialement imprimée, qu’elle sera «at home» ce jour-là, que ses domestiques en livrée nous attendront, et, que son habitation sera illuminée. Voyez-vous une dame de Londres recevant entre huit et onze heures, une demie-douzaine de ses plus chères amies qui arriveraient en châles et en bonnets, sans avoir été invitées! Et combien cela serait pour nous étrangement nouveau, que les plus amusants et les plus recherchés engagements de la semaine fussent précisément ceux qu’on a formés sans cérémonie et sans ostentation, et naquissent d’une rencontre accidentelle!

C’est cette aisance, cette absence habituelle de cérémonie et de parade, cette horreur de la contrainte et de l’ennui sous toutes ces formes, qui rendent le ton des manières françaises infiniment plus agréable que celui des nôtres. Et à quel point je dis vrai, seuls le savent ceux qui, par quelque heureux hasard, possèdent un bon «Sésame, ouvre-toi!» pour les portes parisiennes.

En dépit de la vanité surabondante que l’on attribue aux Français, ils en montrent certainement infiniment moins que nous dans leurs rapports avec leurs semblables.

J’ai vu une comtesse, de la plus vieille et de la meilleure noblesse, recevoir les visiteurs à la porte extérieure de son appartement avec autant de grâce et d’élégance que si une triple chaîne de grands laquais portant sa livrée eût passé les noms des arrivants du vestibule au salon. Or, ce n’était pas là manque de richesse: cocher, laquais, suivante et tout ce qui s’ensuit, elle les avait; seulement elle les avait envoyés en course, et jamais il n’était entré dans son esprit que sa dignité pourrait avoir à souffrir de se montrer sans eux. En un mot, la vanité française n’apparaît pas dans les petites choses; et c’est précisément pour cette raison que le ton charmant de la société est débarrassé de l’inquiète, susceptible, fastueuse et égoïste étiquette qui entrave si étroitement la société anglaise.

Beaucoup de nos compatriotes, mon amie, trouveront dangereuses ces louanges du charme de la société française, parce qu’elles glorifient et donnent en exemple les manières d’un peuple dont la moralité est considérée comme beaucoup moins stricte que la nôtre. Si je pensais, en approuvant ainsi ce qui est agréable, diminuer de l’épaisseur d’un cheveu l’intervalle que nous croyons exister entre eux et nous à cet égard, je changerais mon approbation en blâme, et ma louange superficielle en noire réprobation; mais, à ceux qui m’exprimeraient une telle crainte, je répondrais en leur assurant que l’intimité des milieux dans lesquels j’ai eu l’honneur d’être admise n’a rien offert à mes observations personnelles qui autorise la moindre attaque contre la moralité de la société parisienne. On ne trouverait nulle part, on ne saurait souhaiter un raffinement plus scrupuleux et plus délicat dans le ton et les manières. Et je suspecte fort que beaucoup des tableaux de la dépravation française que nous ont rapportés nos voyageurs ont été pris dans des milieux où les recommandations que j’engage si fort mes compatriotes à se procurer n’étaient pas absolument nécessaires pour pénétrer. Mais on ne pense pas, je suppose, que je parle ici de ces milieux-là.

V

INQUIÉTUDE CAUSÉE PAR LE PROCHAIN JUGEMENT DES PRISONNIERS DE LYON.--LE «PROCÈS MONSTRE».

Nous avons éprouvé une véritable panique causée par les bruits que l’on fait courir sur le terrible procès qui est tout près d’avoir lieu. Beaucoup de gens craignent que des scènes terribles ne se passent dans Paris quand il commencera.

Les journaux de tous les partis en sont remplis à tel point qu’on n’y peut trouver autre chose; et tous ceux qui sont opposés au gouvernement, de quelque couleur qu’ils soient, parlent de la façon dont la procédure a été menée comme de l’abus de pouvoir le plus tyrannique que l’on ait encore vu dans l’Europe moderne.

Les royalistes légitimistes déclarent la procédure illégale, parce que les accusés ont le droit d’être jugés par un jury composé de _leurs_ pairs, à savoir, les citoyens français, tandis que ce droit leur est retiré, et qu’on ne leur accorde pas d’autres juges et jury que _les_ pairs de France.

Je ne sais si cette accusation est fondée; mais il y a pour le moins une apparence plausible dans l’objection qu’on peut lui faire. Il n’est pas difficile de voir que l’article 28 de la Charte dit:--«La Chambre des Pairs prend connaissance des

Pour les journaux, les pamphlets, et les publications républicaines de toutes sortes, la détention et le procès sont une violation scandaleuse des droits nouvellement acquis par «la jeune France»; et ils disent, ils jurent même qu’aucun roi couronné, aucun pair, aucun ministre, n’avait encore osé jusqu’ici prendre une décision tyrannique à ce point.

Tout ce que l’infortuné Louis XVI fit jamais ou permit de faire, tout ce que Charles X le banni projeta, tout cela n’a jamais indigné autant que cet acte sans nom que le roi Louis-Philippe Iᵉʳ est sur le point de perpétrer.

Enfin, l’horrible chose a été baptisée et elle s’appelle: _le Procès Monstre_. Cet heureux nom m’évitera un flot de paroles inutiles. Avant que l’on eût trouvé cette appellation expressive, chaque paragraphe où il était question du procès commençait par une vaste description de la terrible affaire; maintenant toute éloquence préliminaire est devenue inutile: _Procès Monstre!_ simplement, _Procès Monstre!_ ces deux mots expriment d’abord ce qu’on veut dire, et ce qui suit n’est plus que nouvelles et récits.

Ces nouvelles et ces récits, d’ailleurs, varient considérablement et nous laissent fort inquiets sur ce qui va arriver. Celui-là affirme que Paris peut d’un moment à

l’autre être mis en état de siège et que tous les étrangers, sauf ceux appartenant à l’ambassade, seront priés de partir. Un autre déclare que tout cela est une pure invention; mais ajoute qu’un fort _cordon_ de troupes entourera probablement Paris, et veillera nuit et jour de peur que les _jeunes gens_ de la capitale n’entreprennent, dans leur excitation, de laver dans le sang de leurs concitoyens la honte que la naissance illégitime du Monstre a répandue sur la France. D’autres annoncent qu’un corps dévoué de patriotes a juré de sacrifier une hécatombe de gardes nationaux, pour expier une abomination dont ils accusent lesdits guerriers d’être les auteurs.

Beaucoup enfin déclarent que le procès ne sera jamais jugé; que le gouvernement se sert audacieusement de l’image du Monstre pour effrayer les gens; et qu’une amnistie générale terminera l’affaire. En vérité, ce serait une tâche fatigante que de rapporter seulement la moitié des histoires qui courent en ce moment à ce sujet; mais je vous assure que voir tous ces préparatifs et écouter tout cela, c’est assez pour devenir nerveuse; et beaucoup de familles anglaises ont trouvé plus prudent de quitter Paris...

VI

ÉLOQUENCE DE LA CHAIRE.--L’ABBÉ CŒUR.--SERMON A SAINT-ROCH.--ÉLÉGANCE DU PUBLIC.--COSTUME DU JEUNE CLERGÉ.

Depuis mon retour dans cette changeante France, j’ai constaté une nouveauté qui m’a été très agréable, c’est la considération et le goût que l’on y a maintenant pour l’éloquence de la chaire...

Il y a environ une douzaine d’années, je voulus savoir si l’on trouvait encore à Paris quelques traces de la glorieuse éloquence des Bossuet et des Fénelon. J’entendis des sermons à Notre-Dame, à Saint-Roch, à Saint Eustache; mais jamais course au talent fut aussi peu couronnée de succès. Les prédicateurs étaient cruellement médiocres; aussi bien, ils avaient l’air d’hommes communs et sans culture, ce qui était d’ailleurs, et est encore, je crois, bien souvent le cas. Les églises étaient à peu près vides; et les rares personnes dispersées çà et là dans leurs splendides bas-côtés étaient généralement des vieilles femmes du peuple.

Que le changement est grand aujourd’hui!... «Avez-vous entendu l’abbé Cœur?» Cette question me fut posée dans la première semaine de mon arrivée, par quelqu’un qui, pour rien au monde ne voudrait être considéré comme rococo. A l’effet que produisit ma réponse négative, je m’aperçus que j’étais bien peu au courant de ce qui devait être connu à Paris. «--C’est réellement extraordinaire! je vous engage à aller l’entendre sans délai. Il est, je vous assure, non moins à la mode que Taglioni.»

La conversation continua sur les prédicateurs en vogue, et je me rendis compte que j’étais tout à fait dans l’ignorance. D’autres noms célèbres furent cités: Lacordaire, Deguerry, et quelques autres que je ne me rappelle pas, et on parlait d’eux comme si leur réputation devait nécessairement s’étendre d’un pôle à l’autre, mais, en vérité, je ne connaissais pas plus ces messieurs que les chapelains privés des princes de Chili. Toutefois j’inscrivis leurs noms avec beaucoup de docilité; et plus j’écoutais, plus je me réjouissais en pensant que la Semaine Sainte et Pâques allaient venir bientôt; car j’étais bien décidée à profiter de cette époque si favorable à la prédication pour connaître une chose parfaitement nouvelle pour moi; un sermon populaire à Paris.

Je perdis peu de temps pour réaliser ce projet. L’église de Saint-Roch est, je crois, la plus à la mode de Paris, et là nous étions sûres d’entendre le célèbre abbé Cœur: ces deux raisons nous décidèrent à écouter à Saint-Roch notre «sermon d’étude»! Je m’enquis immédiatement du jour et de l’heure où l’abbé devait monter en chaire.

Comme nous demandions ces renseignements à l’église, on nous apprit que, si nous désirions nous procurer des chaises, il nous serait indispensable de venir au moins une heure avant la grand’messe qui précédait le sermon. C’était assez effrayant pour des hérétiques qui avaient une foule d’affaires sur les bras. Mais je voulus absolument exécuter mon projet et je me soumis, avec une petite partie de ma famille, à la pénitence préliminaire d’une longue heure silencieuse en face de la chaire de Saint-Roch. La précaution était, au reste, parfaitement nécessaire, car la presse était effroyable; mais, ce qui nous consola, elle était toute composée de personnes très élégantes, si bien que l’heure nous sembla à peine assez longue pour passer en revue les toilettes, les plumes ondoyantes et les fleurs épanouies, qui ne cessaient de s’entasser autour de nous.

Rien de plus joli que cette collection de chapeaux, si ce n’était celle des yeux qu’ils abritaient. La proportion des femmes aux hommes était peut-être de douze à un.

«--Je désirerais savoir», demanda près de moi un jeune homme à une jolie femme, sa voisine, «je désirerais savoir si par hasard M. l’abbé Cœur est jeune?»

La dame ne répondit que par une figure indignée.

Quelques instants après, les doutes du jeune homme, s’il en avait eu, cessèrent. Un homme, fort loin de paraître malade et plus loin encore de paraître vieux, monta dans la chaire, et tout aussitôt quelques milliers d’yeux brillants se rivèrent sur lui. Le silence et la profonde attention avec lesquelles ses paroles étaient accueillies, sans que le moindre bruit, ni un mot, ni un coup d’œil les vinssent interrompre, montra combien devait être grande son influence sur l’élégant et nombreux public qui l’écoutait, et combien son éloquence irrésistible. Au reste, quoique «d’une autre paroisse», je comprenais son pouvoir, car «il était convaincu». Sa voix, bien que faible et parfois nerveuse, était distincte et sa diction claire: je ne perdis pas un seul mot.

Son ton était simple et affectueux; son langage fort mais sans violence; il s’adressait plus au cœur de ses auditeurs qu’à leur intelligence, et c’étaient bien leurs cœurs qui lui répondaient, car beaucoup pleuraient abondamment.

Un grand nombre de prêtres assistaient à ce sermon, revêtus de leurs costumes ecclésiastiques et assis aux places qui leur sont réservées en face de la chaire. Ils se trouvèrent de la sorte près de nous, et nous eûmes ainsi toute facilité de remarquer sur eux les résultats de ce «progrès des esprits» qui produit actuellement de si étonnantes merveilles sur la terre.

Au lieu de cette tonsure d’autrefois, qui nous inspirait du respect parce que, faite souvent sur une épaisse chevelure dont le noir d’ébène ou le châtain brillant parlaient encore de jeunesse, elle marquait le sacrifice d’un avantage extérieur à un sentiment de dévotion,--au lieu de cela, nous aperçûmes des têtes sans tonsure, et même plus d’une paire de favoris florissants, évidemment entretenus, arrangés et calamistrés avec le plus grand soin, tandis que quelque sévère capuchon à trois cornes pendait derrière les riches et ondoyantes chevelures de ces jeunes têtes. L’effet d’un tel contraste est singulier. Toutefois, en dépit de cet abandon de la tonsure sacerdotale par le jeune clergé, il y aurait eu dans la double rangée de têtes qui regardaient la chaire, plusieurs belles études à faire pour un artiste; et rien, depuis que l’humanité expie la faute d’Adam, ne pouvait être mieux en harmonie que les physionomies et l’habillement religieux de ceux à qui ces têtes appartenaient. Les mêmes causes produisent, je pense, en tous temps les mêmes effets; et c’est pourquoi, parmi les vingt prêtres de Saint-Roch, en 1835, il me sembla reconnaître l’original de plus d’un noble et pieux visage avec lequel les grands peintres d’Italie, d’Espagne et des Flandres m’ont familiarisée.

Le contraste entre les yeux profonds et l’expression austère de quelques-uns de ces fronts consacrés, et la brillante et vive élégance des jolies femmes qui les entouraient, était saisissant; et la lumière douce des vitraux, la majestueuse dimension de cette église formaient un spectacle émouvant et pittoresque...

Avant que nous quittassions l’église, cent cinquante garçons et filles, de dix à quatorze ans, s’assemblèrent pour le catéchisme qui leur fut fait par un jeune prêtre derrière l’autel de la Vierge. Le ton de celui-là était familier, caressant et bon, et ses cheveux, qui cachaient ses oreilles, lui donnaient l’air d’un jeune saint Jean.

VII

LONGCHAMPS.--LE CARÊME.

Je crois que vous savez, mon amie, bien que pour ma part je l’ignorasse, que le mercredi, le jeudi et le vendredi de la semaine sainte les Parisiens font chaque année une sorte de pèlerinage à cette partie du bois de Boulogne qu’on nomme Longchamps. J’étais intriguée par l’origine de cette gaie et brillante promenade de personnes et d’équipages, qui ne se rassemblent évidemment qu’afin de se donner le plaisir d’être vus et de voir, et cela pendant des jours généralement consacrés aux exercices religieux. L’explication que j’en ai eue, je vous la communique, espérant que vous l’ignorez. «Longchamps» est, paraît-il, une sorte de cérémonie dévote ou l’a été dans les premiers temps de son institution.

Quand le _beau monde_ de Paris adopta l’habitude de se rendre à Longchamps le mercredi, le jeudi et le vendredi de la semaine sainte, il y existait un couvent dont les nonnes étaient célèbres pour chanter les offices de ces journées solennelles avec une piété et une pompe toutes spéciales. Elles soutinrent longtemps cette réputation et pendant beaucoup d’années tous ceux qui obtinrent la permission d’entrer dans leur église s’y pressèrent afin d’entendre leurs douces voix.

Le couvent fut détruit à _la_ Révolution (_par excellence_), mais les équipages parisiens continuent de se diriger vers le même endroit quand arrivent les trois derniers jours du carême.

Ce spectacle ravissant peut rivaliser avec celui d’un dimanche de printemps à Hyde-Park quant au nombre et à l’élégance des équipages, mais le surpasse par la longueur et la beauté de la route que l’on suit. Bien que l’on appelle toujours «aller à Longchamps» cette promenade de tout ce que Paris compte de riche, d’important et d’élégant, les voitures, les cavaliers et les piétons ne sortent guère de cette noble avenue qui conduit de l’entrée des Champs-Elysées à la barrière de l’Etoile.

De trois à six heures, ce vaste espace est plein de monde; et je n’imaginais réellement pas que tant d’équipages bien attelés pussent être réunis ailleurs qu’à Londres. La famille royale avait là plusieurs belles voitures; celle du duc d’Orléans était particulièrement remarquable par la beauté de ses chevaux et son élégance d’ensemble.

Les ministres d’Etat et toutes les légations étrangères étaient là également; plusieurs dans des équipages vraiment parfaits, avec des chasseurs à plumets de diverses couleurs; beaucoup avaient attelé à quatre de très beaux chevaux, réellement bien harnachés. Enfin une quantité de particuliers montraient aussi des voitures, ravissantes par les jolies femmes qu’elles renfermaient et tout cela contribuait fort à l’éclat de la scène.

Le seul personnage toutefois, à part le duc d’Orléans, qui eût deux voitures, deux chasseurs emplumés et deux fois deux paires de chevaux richement harnachés, était un certain M. T..., commerçant américain, dont la grande fortune, et encore plus les colossales dépenses, consternent les compatriotes raisonnables. On nous a assuré que l’excentricité de ce gentleman trans-atlantique est telle que, pendant les trois jours qu’a duré la promenade de Longchamps, il s’est montré chaque fois avec des livrées différentes. Apparemment qu’il n’a aucune raison de famille pour préférer une couleur à une autre.

On voyait çà et là plusieurs cavaliers anglais très élégants, et la réunion en était ornée, car les gracieuses lançades, l’allure, la robe luisante de ces charmants animaux que sont les chevaux de selle anglais étaient des plus attrayantes parties du spectacle. Il ne manquait pas non plus de Français sur de très belles _montures_. Sous les arbres, dans la contre-allée, se pressaient des milliers de piétons élégants. Si bien que la scène entière était comme une masse mouvante de pompe et de plaisir.

Néanmoins le temps était loin, le premier jour, d’être favorable: le vent était si aigrement froid que je décommandai la voiture que j’avais demandée, et, au lieu d’aller à Longchamps, nous restâmes à nous chauffer assis au coin du feu; avant trois heures, la terre était déjà couverte de neige. Le jour suivant promettant d’être meilleur, nous nous aventurâmes; mais le spectacle fut fâcheux; beaucoup de voitures étaient ouvertes et les dames qui les occupaient frissonnaient dans leurs claires et flottantes robes de printemps. Car c’est à Longchamps que paraissent d’abord les modes de la nouvelle saison; et avant cette promenade décisive personne ne peut dire, pour renseigné qu’il soit sur ce chapitre, quel chapeau, quelle écharpe, quel schall, ou quelle couleur sera préféré par les élégantes de Paris durant la saison à venir. Conséquemment les modistes avaient fait leur devoir et avancé le printemps. Mais c’était une tristesse de voir tant de ravissantes branches de lilas, de gracieuses et flexibles cytises, dont chacune était une œuvre d’art, tordues et torturées, pliées et cassées par le vent. On eût dit que le paresseux printemps, humilié de voir imiter si parfaitement les fleurs qu’il avait lui-même oublié d’apporter, envoyait ce souffle inclément pour les détruire. Tout fut abîmé. Les rubans aux teintes tendres furent bientôt couverts de grésil; tandis que les plumes, au lieu de flotter, comme elles auraient dû sous la brise, livraient une furieuse bataille au vent.

Ce ne fut donc que le jour suivant--le dernier des trois--que Longchamps montra réellement le brillant assemblage de voitures, de cavaliers et de piétons dont je vous ai parlé. Ce dernier jour, bien qu’il fît encore froid pour la saison (l’Angleterre même eût été honteuse d’un tel temps le 17 avril), le soleil se montra et sourit pour consoler en quelque sorte les pieux pèlerins.

Nous restâmes, comme tout Paris, à nous promener en voiture au milieu de la foule élégante jusqu’à six heures, moment où graduellement on commença à se retirer et à rentrer chez soi pour le dîner.

VIII

LA CHAMBRE DE JUSTICE AU LUXEMBOURG.--L’INSTITUT.--M. MIGNET.--CONCERT MUSARD.

Par une faveur très grande et toute spéciale, nous avons pu voir la nouvelle chambre qui a été construite au Luxembourg pour le jugement des prisonniers politiques. L’extérieur en est très beau, et, quoique la salle soit bâtie entièrement en bois, elle s’harmonise bien au vieux palais dont elle imite le style massif et riche. Les lourdes balustrades, les gigantesques bas-reliefs qui la décorent, sont tous grands, solides et magnifiques; et quand on pense que tout cela a été élevé en deux mois, on est tenté de croire qu’Aladin est devenu _doctrinaire_ et a mis sa lampe la plus diligente au service de l’Etat.

La salle d’audience est vaste, mais par suite du grand nombre des accusés et du nombre plus grand encore des témoins, il s’y trouvera peu de place pour le public. La prudence, peut-être, a fait cela autant que la nécessité; on ne peut s’étonner qu’en cette occasion les pairs de France désirent avoir affaire aussi peu que possible à la foule parisienne.

Je remarquai qu’un espace considérable avait été réservé pour les couloirs, pour les antichambres et pour les dégagements de toutes sortes; c’est une mesure fort sage, car on devra peut-être déployer beaucoup de force armée. De fait, je crois que les troupes sont et seront toujours le seul moyen de maintenir en respect un peuple remarquablement libre...