Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)

Part 2

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A ce qu’on réclamait de lui, Louis-Philippe répondit très bien. Quand on voyait le roi-citoyen faire sa promenade à pied sur les boulevards, à la façon d’un bon bourgeois à qui ne manque que sa dame et sa demoiselle, tel que Mrs. Trollope nous le montre: le parapluie sous le bras, et distingué seulement du commun des hommes par une innocente petite cocarde à son chapeau, on ne saluait guère, mais au fond on n’était pas fâché.--Et l’on ne doit pas oublier, non plus, que Louis-Philippe était l’homme le plus spirituel de son royaume.--Malheureusement, il régnait sur un siècle romantique, et il faut avouer que le «juste-milieu» n’était pas très exaltant pour l’imagination... Comprimé, le romantisme politique éclata, comme on sait, par cette révolution de «quarante-huit», qui fut sans doute la plus niaise de toutes les révolutions françaises.

Le grand événement qui passionnait l’opinion en ce printemps de 1835, c’était le Procès-Monstre.

Depuis les «Trois Glorieuses», le parti républicain n’avait cessé de s’agiter contre le gouvernement de Louis-Philippe, à qui il reprochait d’avoir «escamoté» la République. Il était peu nombreux et dénué d’argent, mais bien organisé en sociétés secrètes, et composé d’hommes résolus: ouvriers luttant pour améliorer leur vie et étudiants enflammés de lyrisme. Depuis 1831, les insurrections n’avaient pas cessé. En avril 1834 des émeutes éclatèrent dans diverses villes. Du 9 au 13 avril, les ouvriers lyonnais tinrent tête à la troupe. Dès que la nouvelle de leur soulèvement parvint à Paris, le 13 avril, les républicains de la capitale commencèrent à faire des barricades; et un officier de la petite armée que M. Thiers déploya contre eux ayant été blessé devant le nº 12 de la rue Transnonain, ses soldats entrèrent dans la maison et y massacrèrent tout, compris les femmes et les petits enfants. A Lunéville, Grenoble, Marseille, Poitiers, etc., il y eut également des troubles.

Le gouvernement résolut d’en finir et déféra 164 émeutiers, accusés d’avoir comploté contre la sûreté de l’Etat, à la Chambre des Pairs constituée en Haute-Cour de justice. Le _Procès des accusés d’avril_, surnommé le _Procès-Monstre_, dura de mars 1835 à janvier 1836. On avait interdit aux femmes l’entrée du Luxembourg; seule, paraît-il, George Sand, vêtue en homme, put assister à quelques séances. Mais Mrs. Trollope qui était une honnête lady, n’avait pas coutume de fumer des cigares ni de revêtir des pantalons à pont: elle ne put entrer. Toutefois elle donne une quantité de détails amusants sur l’état de l’opinion et les précautions du gouvernement.

En littérature, comme en politique, Mrs. Trollope est réactionnaire. Au théâtre, ce qu’elle préfère, ce sont les pièces anciennes et même les grandes coquettes de cinquante-six ans, telle l’illustre Mˡˡᵉ Mars. En revanche, ce qu’elle déteste le plus c’est la nouvelle école des romantiques, «l’école du décousu», comme elle l’appelle. On trouvera plus loin quelques-unes de ses diatribes contre les «horreurs à la mode»... Et vraiment elle n’y a pas tort.

Car, lorsqu’elle parle de la littérature romantique, Mrs. Trollope pense presque toujours au théâtre. C’est sur ses pièces qu’elle juge Victor Hugo. De la romancière George Sand, elle dit au contraire: «La dame qui écrit sous ce nom ne saurait être rejetée, même par le défenseur le plus austère des mœurs publiques, sans un soupir», et elle consacre tout un chapitre à pousser ce soupir-là. Quant à M. d’Arlincourt, il est vrai qu’elle se montre rigoureuse pour lui, mais vraiment ce vicomte était trop ridicule. Encore un coup, ce ne sont pas les poèmes ni les romans, mais les pièces de la nouvelle école que Mrs. Trollope appelle «les horreurs à la mode».

Or, que vit-elle jouer pendant son séjour à Paris? _Charlotte Brown_, de Mᵐᵉ de Bawr... Si elle «éreinta» de la belle manière cette consœur, excusons Mrs. Trollope.--Quoi encore? _Le Monomane_, de Duveyrier, mélodrame en cinq actes, à l’Ambigu. En ce temps-là, les mélodrames étaient des pièces «littéraires»; on n’y allait pas du tout, en souriant, pour pleurer, mais gravement, et on les trouvait sublimes. Si vous connaissez _Le Monomane_ de Duveyrier, histoire abracadabrante d’un procureur du roi agité de la folie du sang, intrigue mêlée de somnambulisme, poison, assassinat sur la scène, et tout ce qui s’ensuit, vous excuserez encore Mrs. Trollope de n’avoir pas admiré ce drame autant que les «jeunes gens de Paris»; et vous lui pardonnerez également, je pense, d’avoir un peu ri à la _Tour de Nesles_, de Gaillardet et Dumas, qui en 1835, ne passait pas moins que _Le Monomane_ pour une pièce de haute littérature.

Enfin, pour tout achever, la pauvre femme vit jouer le _Roi s’amuse_ et _Angelo, tyran de Padoue_, de Victor Hugo. On venait de faire autour de la première représentation d’_Angelo_ une réclame incroyable. Le Théâtre-Français avait engagé spécialement Mᵐᵉ Dorval pour figurer aux côtés de Mˡˡᵉ Mars... Cette fois encore, peut-on en vouloir à Mrs. Trollope de se livrer à d’innocentes plaisanteries sur ce «tyran pas doux du tout», qu’elle trouve ridicule non sans raison, et a-t-elle tort lorsqu’elle constate que Victor Hugo a parfaitement réussi à mêler le tragique au comique, car la «catastrophe se produisant par le moyen du poignard et du poison, la pièce est une tragédie _sans contredit_, mais les incidents et les dialogues ayant été traités dans l’esprit le plus gai, cette même pièce est sans faute une comédie»?

En ce temps-là, on s’amusait beaucoup des quatrains comme celui-ci:

Où, ô Hugo! jucheras-tu ton nom? Justice encor faite que ne t’a-t-on? Quand donc, au corps qu’académique on nomme, Grimperas-tu de roc en roc, rare homme?

C’était drôle... Pardonnons au vieux classique qui blasphémait de la sorte notre Hugo: sans doute il n’avait pas lu les _Feuilles d’automne_, et c’était peut-être un spectateur d’_Angelo_.

JACQUES BOULENGER.

PARIS ROMANTIQUE

I

L’ARGOT A LA MODE.--LES JEUNES GENS DE PARIS.--LA JEUNE FRANCE.--ROCOCO.--DÉCOUSU.

Je suppose que, chez tous les peuples et dans tous les temps, une certaine partie de ce que nous appelons _argot_ s’insinue dans la conversation familière, et même ose quelquefois se faire entendre à la tribune et sur la scène. Mais il me semble que la France prend en ce moment de bien grandes libertés vis-à-vis de sa langue maternelle. D’ailleurs, pour traiter convenablement ce sujet, il faudrait être Française soi-même, et, de plus, érudite. Je me contente de noter sous toutes réserves, comme une chose qui m’a frappée, que cette innovation paraît s’accentuer visiblement.

Je le sais: on peut dire que tout mot nouveau, qu’il soit fabriqué ou emprunté, ajoute quelque chose à la richesse du langage; et, sans doute, il en est ainsi. Mais la langue française, telle qu’on l’écrivait au Grand Siècle, présente une telle grâce, une élégance si accomplie, que cela supplée au manque d’abondance qui lui a été quelquefois reproché. Augmenter sa force en lui donnant de la rudesse, ce serait comme si l’on échangeait un cheval de race contre un cheval de brasseur:

«Vous gagnez en puissance ce que vous perdez en grâce, dira le brasseur.

--Il se peut; mais beaucoup de gens, même en ce temps d’activité et d’utilitarisme où nous sommes, regretteraient l’échange.»

Au reste, c’est là un sujet, comme je l’ai déjà dit, sur lequel je ne me sens pas le droit de disserter. Personne ne devrait se permettre d’examiner ni de discuter les finesses d’une langue qui n’est pas la sienne. Mais, sans se permettre un examen aussi présomptueux, il y a des mots et des phrases qui sont à la portée de l’observation d’une étrangère et qui me frappent comme remarquables en ce moment, soit par la fréquence de leur emploi dans la conversation, soit par le sens emphatique qu’on leur donne.

Les _jeunes gens de Paris_[B] me semble une de ces expressions-là. Traduisez-la en anglais et vous n’y trouverez aucune signification plus remarquable qu’à celle-ci: «Les jeunes gens de Londres» ou de toute autre métropole. Mais entendez cette locution à Paris... Miséricorde! elle résonne comme la foudre. Ce n’est pas cependant qu’elle soit bruyante et fanfaronne, elle a plutôt un sens imposant ou mystique; elle semble symboliser le pouvoir, la science,--oui, et la sagesse entière de toute la nation.

_La jeune France_ est une autre de ces expressions cabalistiques qui laissent sous-entendre quelque chose de grand, de terrible, de volcanique, de sublime. Je dois vous avouer que ces deux phrases, prononcées, comme elles le sont toujours, avec une mystérieuse emphase qui semble dire que ce qu’elles expriment dépasse ce qu’on entend, produisent sur moi un effet stupéfiant. Je me rends parfaitement compte que je ne saisis pas complètement toutes les nuances à quoi elles font allusion, et je redoute de demander des explications qui me rendraient peut-être les choses encore plus inintelligibles...

En dehors de ces phrases et de quelques autres que je pourrai peut-être citer dans la suite comme difficiles à comprendre, j’ai appris un mot tout nouveau pour moi et que je crois tout récemment introduit dans la langue française; du moins, il n’est pas dans les dictionnaires et je suppose que c’est une de ces heureuses innovations qui viennent de temps à autre enrichir et renforcer le langage. Comment l’ancienne Académie aurait-elle traité ce vocable? Je ne le sais. Mais il me semble fort expressif et je pense qu’on peut très convenablement s’en servir; en tout cas, je l’utiliserai souvent comme un adjectif des plus utiles. Ce mot nouveau-né, c’est _rococo_. Il me paraît désigner, pour tout ce qui est jeune et nouveau, tout ce qui porte l’empreinte du goût, des principes ou des sentiments du temps passé.

L’épithète de _rococo_ peut s’appliquer à cette partie de la population française qui a gardé les modes surannées, le goût des habits galonnés et des nœuds d’épée en diamant, comme à celle qui, par un fier royalisme, reste dévouée à son roi légitime, bien qu’elle n’en puisse plus rien attendre; tel est du moins le sens du mot _rococo_ dans la bouche d’un doctrinaire. Mais entendez maintenant un républicain le prononcer: il l’appliquera à toute espèce d’autorité régulière, même au pouvoir actuel, et, en fait, à tout ce qui se rapporte à la loi ou à l’Evangile.

Il y a un autre adjectif qui me paraît être employé très fréquemment et qui mérite tout autant d’être considéré comme étant à la mode. C’est un bon vieux mot régulier, admirablement expressif, et aujourd’hui d’une utilité plus qu’ordinaire:

l’adjectif _décousu_. Les esprits raisonnables semblent s’en servir pour qualifier la divagation de la nouvelle école littéraire et tous ces lambeaux d’opinions qu’ont recueillis au hasard les jeunes gens qui dissertent sur la philosophie, comme il est en ce moment de bon ton de le faire à Paris.

Si la population entière devait être classée en deux grandes divisions, je doute qu’elle le pût être plus explicitement que par ces deux termes: les _Décousus_, les _Rococos_. Je vous ai dit de quoi se composerait la classe des _Rococos_. Celle des _Décousus_ comprendrait toute l’école ultra-romantique: romanciers, poètes, auteurs dramatiques; les républicains de toutes nuances, depuis ceux qui avouent admirer «l’ardent Robespierre», jusqu’aux paisibles disciples de Lamennais; enfin la plupart des écoliers et toutes les _poissardes_ de Paris...

II

Mˡˡᵉ MARS DANS ELMIRE DE _Tartuffe_. ETERNELLE JEUNESSE DE L’ACTRICE.

J’avais quelque crainte de passer pour atteinte de «rococoïsme» quand j’osai, peu de temps après mon arrivée, avouer que je désirais ardemment détourner mon attention des choses nouvelles, et voir une fois encore Mˡˡᵉ Mars dans le rôle d’Elmire de _Tartuffe_.

Je n’étais pas non plus sans redouter que le délicieux souvenir qu’elle m’avait laissé ne fût effacé par le changement que sept années avaient dû produire en elle. J’avais peur de montrer à mes enfants une réalité qui détruisît le _beau idéal_ que je leur avais tracé de la seule parfaite actrice que l’on voie encore au théâtre.

Mais _Tartuffe_ était affiché, et peut-être ne le serait-il plus de longtemps. Nous dînâmes hâtivement et de bonne heure, et bientôt je me trouvai une fois de plus devant le rideau que j’avais vu se lever si souvent pour Talma, Duchesnois et Mars.

Je m’aperçus avec un grand plaisir, en arrivant au théâtre, que les Parisiens, si inconstants en toutes choses, étaient restés fidèles à leur adoration de Mˡˡᵉ Mars, car bien que ce fût la cinq centième fois, peut-être, qu’elle jouait Elmire, les barrières étaient aussi nécessaires, la queue aussi longue et aussi nombreuse, que lorsque, quinze ans plus tôt, j’avais remarqué pour la première fois le prodigieux pouvoir exercé par une actrice qui avait depuis longtemps déjà dépassé le premier épanouissement de sa jeunesse et de sa beauté. Si les Parisiens pouvaient justifier leur amour du changement comme cette singulière preuve de fidélité, ce serait bien. Il y a malgré tout en elle un étrange enchantement...

Je consentirais volontiers à mourir pour quelques heures, si cela pouvait faire revivre Molière et lui laisser voir Mars jouant un de ses rôles préférés; quel ne serait pas son plaisir à voir la créature de son imagination vivre exquisement devant lui, et à remarquer en même temps le frémissement que son esprit, transmis par cette charmante actrice, fait courir à travers les rangs pressés dans la salle, ainsi qu’un courant d’électricité! Pensez-vous que le meilleur sourire de Louis le Grand ait jamais valu cela?...

III

LE SALON AU LOUVRE.--IMPERTINENCE QU’IL Y A A RECOUVRIR LES CHEFS-D’ŒUVRE ANCIENS PAR DES TABLEAUX CONTEMPORAINS.--SALETÉ DU PUBLIC.--L’ÉGALITÉ EST UNE NIAISERIE.

Je me suis si peu préoccupée des dates et des saisons que j’ai absolument oublié, ou plutôt que j’ai négligé de dire que le moment de notre arrivée à Paris était celui de l’exposition des artistes vivants au Louvre; et il ne serait pas facile de vous décrire la sensation que j’éprouvai quand je vis, dans la Galerie, des tableaux si différents de ceux que j’avais coutume d’y trouver.

D’ailleurs l’exposition est très belle, et tellement supérieure à tout ce que j’ai vu jusqu’ici de l’école moderne, qu’après notre premier désappointement, nous eûmes la consolation de nous y plaire et même d’en jouir.

Pourtant il n’est certainement pas un système moins capable d’attirer l’admiration que celui qui consiste à couvrir Poussin, Raphaël, Titien et le Corrège, par les productions des palettes modernes!...

Il doit être excessivement désagréable pour les artistes--qui, je crois, rôdent fréquemment incognito et affectant l’indifférence autour de leurs toiles préférées--d’ouïr des remarques comme celles que j’entendais hier dans cette partie de la Galerie où se trouvent les _Saint Bruno_ de Le Sueur! «Certainement, les rubans de la robe de cette dame sont d’un bleu délicat, disait le critique, mais la draperie de Le Sueur, qui se trouve en dessous pour mes péchés, est identique. Pourrait-on désirer un meilleur contraste que celui de cette figure sans expression, froide, lisse, à la peau vernie, aux membres inanimés et à la mollesse inexprimable, qui a pour nom _Portrait d’une Dame_, avec le chef-d’œuvre qu’elle cache?...»

L’exposition remplit environ les trois quarts de la Galerie; et, à l’endroit où elle cesse, un horrible rideau, suspendu en travers, cache les précieuses œuvres des écoles espagnoles et italiennes qui occupent l’extrémité de la galerie. Peut-on inventer un tel supplice de Tantale? Et quel artiste vivant pourrait être apprécié en toute justice dans ces conditions?

Pour rendre l’effet plus frappant encore, on laisse entre ce triste rideau et le mur orné, quelques pouces d’intervalles, qui permettent à la doucereuse teinte brune d’un Murillo bien connu d’attirer les yeux sans les contenter. Certainement tous les professeurs de toutes les académies existantes ne sauraient découvrir une manière de montrer les artistes français modernes à leur plus grand désavantage. Espérons qu’ils auront du succès malgré cela.

Puisque je parle de Paris, il est presque superflu de dire que l’entrée dans cette exposition est gratuite.

Je ne puis abandonner ce sujet sans ajouter quelques mots sur le public ou tout au moins sur une partie du public, dont il m’a semblé que l’apparence offrait des preuves non équivoques du progrès des esprits et de celui de l’indécorum. Dans tous les endroits où la foule des amateurs était le plus dense, on voyait et on sentait un nombre considérable de citoyens et de citoyennes particulièrement graisseux. Mais, comme dit le proverbe:

«La noix la plus douce a l’écorce la plus amère.»

et ce serait ici une trahison, je suppose, que de douter qu’il ne se cache, sous ces blouses sales et ces jupons usés, autant de raffinement et d’intelligence que nous pouvons espérer d’en trouver sous le satin et la dentelle.

C’est un fait indiscutable, je crois, que, lorsque les immortels de Paris élevèrent des barricades dans les rues, ils démolirent plus ou moins les barrières de la société. Mais c’est là un mal que n’ont pas besoin de déplorer les gens qui songent à l’avenir. La nature elle-même, du moins telle qu’elle se montre quand l’homme abandonne les forêts, pour vivre en société dans les cités, la nature prend soin elle-même de remettre tout en ordre.

«La force veut dominer la faiblesse».

et quand, un matin, tous les hommes se réveilleraient égaux, l’heure du coucher ne serait pas arrivée que certains auraient déjà compris que la destinée leur impose de faire le lit des autres. Telle est la loi naturelle. La force brutale de la foule n’est pas plus capable de l’enfreindre que le bœuf de nous faire tirer la charrue ou l’éléphant de nous arracher les dents pour en faire des jouets à ses petits.

En ce moment, toutefois, un peu de la lie que la promulgation des _Ordonnances_ a soulevée, flotte encore à la surface, et il est difficile d’observer, sans sourire, en quoi consiste principalement cette liberté pour laquelle ces immortels ont versé leur sang. Nous pouvons bien dire, en vérité, que la population de Paris est philosophe et qu’elle est reconnaissante de très petites choses, puisqu’un des plus remarquables, parmi les droits qu’elle s’est nouvellement acquis par la révolution, est certainement celui de se présenter sale devant ses chefs.

Je suis sûre que vous vous souvenez combien, jadis, c’est-à-dire avant la dernière révolution, la vue de la foule formait une partie agréable de l’aspect du Louvre et des jardins des Tuileries. Les dames et les messieurs étaient là semblables à ce qu’ils sont partout; mais on y admirait la coquetterie soignée des jolis costumes populaires--ici une _cauchoise_, là une _loque_,--la méticuleuse netteté des hommes, et surtout le joli aspect des tout petits, qui, avec leurs tabliers de soie à longue taille, leurs mignons bonnets blancs et leurs _chaussures_ impeccables, trottaient aux côtés de leurs parents. Tout cela rehaussait l’agrément et la gaieté du spectacle. Mais maintenant, jusqu’à ce que la population se soit nettoyée de la saleté (et non certes du lustre) qu’elle a gagnée en travaillant aux Trois Journées, il faudra tolérer la vue des habits crasseux, des _casquettes_ innommables, des _blouses_ sordides, et des déplorables bonnets ronds qui semblent servir jour et nuit. C’est dans l’obligation de cette tolérance que consiste la principale marque extérieure de l’accroissement de liberté qu’a gagnée le peuple de Paris.

IV

LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE.--INFÉRIORITÉ DE L’ANGLAISE.--SIMPLICITÉ CHARMANTE DES RÉUNIONS.--ABSENCE DE CÉRÉMONIE ET DE PARADE.--L’IMMORALITÉ FRANÇAISE EST UN PRÉJUGÉ DES ANGLAIS.

J’aime toutes les curiosités de Paris--et je désigne par ce terme aussi bien ce qui est grand et durable, que ce qui est toujours changeant et toujours nouveau;--mais je suis plus portée, comme vous le croirez facilement, à écouter des conversations intéressantes qu’à contempler toutes les merveilles que l’on peut admirer dans la ville.

J’ai donc accueilli avec joie les aimables avances qu’on a bien voulu me faire de divers côtés; et j’ai déjà la satisfaction de me trouver en termes très agréables et en relations familières avec des gens charmants, dont beaucoup sont très distingués et qui, heureusement pour moi, diffèrent autant que le ciel et la terre par leurs opinions sur toutes choses, depuis le plus haut degré du _rococo_ jusqu’à la plus parfaite expression de l’école du _décousu_.

Et ici, laissez-moi vous dire, ainsi qu’à tous mes compatriotes aux oreilles de qui ces notes parviendront, que tout voyage à Paris, quel que soit l’esprit d’entreprise qu’on y apporte et les sommes que l’on se sente disposé à y dépenser, sera sans valeur si l’on ne peut entrer en relations avec la bonne société française.

Il est vrai qu’il est quelquefois beaucoup plus amusant pour un étranger arrivant à Paris de regarder simplement toutes les nouveautés extérieures qui l’entourent. Cet air indescriptible de gaîeté qui fait que chaque jour de soleil a l’air d’un jour de fête; cette légèreté d’esprit qui semble appartenir à tous les rangs; le timbre plaisant des voix, les regards pétillants des yeux; les jardins, les fleurs, les statues de Paris, tout cela produit un véritable enchantement.

Mais «l’habitude diminue les merveilles» et quand l’excitation joyeuse des débuts est passée et que nous commençons à nous sentir las de son intensité même, alors nous tombons dans l’abattement et le mécontentement.

A partir de ce moment le touriste anglais ne parle plus que de larges rivières, de ponts magnifiques, de _trottoirs_ prodigieux, d’égouts inimitables et de porto authentique. C’est alors que, pour prolonger et augmenter son enchantement, il devrait cesser d’examiner l’extérieur des maisons, et s’efforcer de s’y faire admettre afin de sentir le charme plus durable qui y règne.

On a déjà tant parlé et tant écrit sur la grâce et la séduction de la _langue_ française dans la conversation qu’il me paraît tout à fait inutile d’insister là-dessus. Que les bons mots ne puissent être dits dans aucune autre langue avec autant de grâce c’est un fait qui ne peut être ni nié ni plus affirmé qu’il ne l’est. Heureusement, l’art d’exprimer une heureuse pensée dans les meilleurs termes possibles n’est pas mort avec Mᵐᵉ de Sévigné, et aucune révolution n’a pu encore le détruire.

Ce n’est pas seulement pour s’amuser une heure que je conseillerais aux Anglais de cultiver assidument la bonne société française. Les relations qu’une longue paix a permises entre Paris et nous ont grandement amélioré nos habitudes nationales. Nos dîners ne sont plus déshonorés par l’ivresse, et nos compatriotes hommes et femmes, quand ils arrangent une partie pour se divertir, ne sont plus séparés par l’étiquette pendant la moitié du temps que dure la réunion.

Mais nous avons beaucoup à apprendre encore, et le ton général de nos réunions quotidiennes peut être très perfectionné par l’exemple des usages et des manières parisiennes.