Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)
Part 14
Il y a plus de quinze jours, je crois, que nous fîmes, avec une très agréable société de vingt personnes, une longue promenade en voiture hors de Paris et un très gai _dîner sur l’herbe_. Il n’est pas aisé de trouver un jour qui permette à vingt personnes d’être libres à la fois et de pouvoir quitter Paris. Mais l’occasion fait surmonter bien des obstacles! Nous avions décidé que nous irions à Montmorency et nous sommes allés à Montmorency. Ce fut réellement une très joyeuse journée, bien qu’elle ne se soit point passée sans mésaventures. Nous en subîmes une au moment du départ qui pensa faire avorter notre projet tout entier. Nous nous étions fixé la galerie Delorme comme lieu de rendez-vous pour nous et nos paniers, et c’est là que les voitures, commandées par celui de nous qui s’en était chargé, devaient venir nous prendre. A dix heures précises, notre premier détachement fut déposé, avec ses bagages, à l’extrémité sud de la galerie; d’autres, puis d’autres suivirent, jusqu’à ce que nous nous trouvâmes tous là. Les paniers étaient empilés les uns sur les autres et les passants lisaient notre histoire à la fois dans ces paniers et dans nos regards, dirigés avec anxiété vers le chemin par lequel les voitures devaient arriver.
Quel supplice!... Chaque minute, chaque seconde faisait retentir à nos oreilles des roulements de voitures, mais nous étions toujours désappointés: les roues continuaient à tourner, aucune voiture ne s’arrêtait pour nous, et nous restions _in statu quo_ à nous regarder nous et nos paniers!...
Enfin, les jeunes gens de l’assemblée, s’éveillant soudainement de leur indifférence, déclarèrent que les _demoiselles_ ne seraient pas désappointées; et, après avoir décidé le nombre et l’espèce de véhicules que chacun d’eux aurait la _consigne_ d’aller chercher--et trouver au risque de perdre sa réputation,--ils s’élancèrent, nous laissant l’esprit et le cœur ranimés et capables de braver tous les regards des curieux.
Notre demi-douzaine d’_aides de camp_ revint triomphalement au bout de quelques minutes, chacun dans sa _delta_ ou dans sa citadine, et bientôt nous laissâmes la galerie Delorme loin derrière nous...
Arrivés au fameux _Cheval blanc_, à Montmorency (dont l’enseigne, rapporte l’histoire, fut peinte par la main de Gérard lui-même qui, dans sa jeunesse, ayant fait, avec son ami Isabey, un pèlerinage à ce lieu consacré au romanesque, se trouva sans autre moyen de payer sa dépense que de brosser une enseigne pour son hôte), nous quittâmes nos _citadines_ fatiguées et fatigantes, et nous mîmes en devoir de choisir parmi les nombreux chevaux et ânes qui stationnaient, sellés et bridés, à la porte de l’auberge, vingt bonnes montures, plus une ou deux bêtes de somme, pour porter nous et nos provisions vers la forêt.
Oh! le tumulte qui accompagna ce choix! Une multitude de vieilles femmes et de gamins nous assaillaient de tous côtés:
«_Tenez, madame, voilà mon âne! Y a-t-il une autre bête comme la mienne?..._
--_Non, non, non, belles dames! Ne le croyez pas, c’est la mienne qu’il vous faut..._
--_Et vous, monsieur, c’est un cheval qui vous manque, n’est-ce pas? En voilà un superbe..._»
Les vieilles voix rauques et les aigres jeunes voix, jointes à nos propres accents joyeux, produisirent un tapage qui attira autour de nous la moitié de la population de Montmorency; enfin, nous nous trouvâmes montés, et, ce qui était infiniment plus important et plus difficile, nos paniers le furent aussi.
Mais, avant de nous occuper de l’arbre vert et du gai repas qu’il devait abriter, nous avions un pèlerinage à faire au sanctuaire qui a donné à cette région toute sa gloire. Jusqu’ici, nous ne nous étions occupés que de sa beauté: qui ne connaît les vues ravissantes de Montmorency? Même sans l’intérêt spécial que le souvenir de Rousseau donne à chaque sentier, il y a assez de beautés dans ses collines et ses vallées, ses forêts et ses champs, pour réjouir l’esprit et enchanter les yeux...
A l’Hermitage, devant la fenêtre de cette petite chambre obscure qui donne sur le jardin, s’élève un rosier planté de la main de Rousseau qui, nous dit-on, a fourni une forêt de roses. La maison est aussi sombre et triste qu’il est possible, mais le jardin est joli et arrangé d’une manière gracieuse qui me fit penser qu’il devait être demeuré tel que Rousseau l’avait laissé.
Les souvenirs de Grétry auraient produit plus d’effet vus ailleurs, du moins je le pense; cependant, je croyais entendre les doux accents de: _O Richard, ô mon roi!_ résonner à mes oreilles, tandis que je contemplais toutes ces vieilles choses et ces reliques domestiques sur lesquelles était son nom; mais les _Rêveries du promeneur solitaire_ valent toutes les notes que Grétry ait jamais écrites.
Une colonne de marbre s’élève dans un coin ombragé du jardin et porte une inscription qui rappelle que Son Altesse Royale la duchesse de Berri a visité l’Hermitage et pris sous son auguste protection _le cœur de Grétry_, injustement réclamé par les Liégeois à la France, son pays natal. Comment et où Son Altesse trouva le cœur du grand compositeur, je n’ai pu le savoir...
Nous laissâmes derrière nous l’Hermitage et toutes les émotions qu’on y ressent, et jamais compagnie moins larmoyante n’entra dans la forêt de Montmorency. Quand nous arrivâmes à l’endroit que nous avions choisi d’avance pour _salle à manger_, nous descendîmes de nos diverses _montures_, qui furent immédiatement dessellées, et se mirent à brouter, attachées par groupes pittoresques. Aussitôt, toute notre bande s’installa dans cet indescriptible et joyeux désordre qui ne se rencontre que dans un pique-nique...
Nous restâmes assis sur le gazon durant au moins une heure et demie, nous souciant fort peu de ce que les sages pouvaient dire. Notre escorte de vieilles femmes et de garçons était assise à distance convenable et mangeait et riait d’aussi bon cœur que nous, tandis que nos animaux, que l’on apercevait au travers des ouvertures du bosquet où on les avait parqués, et leurs couvertures bigarrées, empilées à l’entrée, au pied d’un vieil églantier, achevaient de donner à notre repas l’apparence d’un festin de romanichels. Enfin, le signal du départ fut donné et la troupe obéissante fut sur pied en un clin d’œil: les chevaux et les ânes furent sellés sur-le-champ, chacun reconnut le sien et se mit en selle; un concile fut ensuite tenu afin de savoir où l’on irait. Tant de sentiers s’étendaient sous bois dans des directions différentes, qu’on ne savait lequel choisir: «Donnons-nous rendez-vous au _Cheval blanc_ dans deux heures», dit quelqu’un qui avait plus d’esprit que les autres. Sur quoi, nous partîmes à notre gré, par deux et par trois, pour employer ce moment de liberté et de plein air de la meilleure manière possible.
La vue du Rendez-vous de chasse est magnifique. Tandis que nous l’admirions, notre vieille femme commença de nous parler politique. Elle nous raconta qu’elle avait perdu deux fils, tous deux morts en combattant aux côtés de _notre grand Empereur_, qui fut certainement _le plus grand homme de la terre_; pourtant, c’était un grand bonheur pour le pauvre peuple que d’avoir le pain à _onze sous_, et ce bonheur-là c’était le roi Louis-Philippe qui le leur avait donné.
Après notre halte, nous nous dirigeâmes vers la ville et poursuivions paisiblement notre délicieuse promenade sous les arbres, quand un: «Holà!» poussé derrière nous nous arrêta. C’était un des garçons de notre escorte qui, monté sur le cheval de l’un de nous, galopait à notre recherche. Il nous apprit une très désagréable nouvelle: un de nos compagnons avait été jeté à bas de son cheval et on l’avait cru mort; lui-même avait été envoyé pour nous rassembler et savoir ce qu’il fallait faire. Le monsieur qui était avec nous partit immédiatement avec ce garçon; mais comme le blessé m’était tout à fait étranger et qu’il était déjà entouré par beaucoup de personnes de la compagnie, moi et mes compagnons nous décidâmes de retourner à Montmorency et d’attendre au _Cheval blanc_ l’arrivée des autres. Un médecin avait déjà été envoyé. Quand, à la fin, nous nous trouvâmes tous réunis, à l’exception du malheureux jeune homme et d’un ami qui resta avec lui, nous apprîmes que quatre d’entre nous avaient été jetés à bas de leurs chevaux ou de leurs ânes; mais, heureusement, trois de ces accidents n’avaient eu aucun fâcheux résultat. Le quatrième était beaucoup plus sérieux; heureusement, le rapport du chirurgien de Montmorency, que nous eûmes avant de quitter la ville, nous assura qu’aucun danger grave n’était à craindre...
Ainsi finit notre excursion à Montmorency qui, en dépit de nos nombreux désastres, fut déclarée par tous une journée très réussie.
XXXIX
LA CHALEUR.--LE BOULEVARD DES ITALIENS.--TORTONI.--LA GRACE DES FRANÇAISES.--BEAUTÉ DE LA MADELEINE AU CLAIR DE LUNE.
Tout le monde se plaint de la chaleur excessive qu’il fait ici. Le thermomètre monte jusqu’à... j’oublie, car leur échelle n’est pas la mienne; mais je sais que le soleil n’a pas cessé de briller toute cette dernière semaine, et que tout le monde se déclarait cuit. Or, de toutes les villes du monde, celle où il vaut le mieux être cuit, c’est Paris. Je lisais cette jolie histoire de George Sand, intitulée _Lavinia_, et j’avais choisi pour salle de lecture l’ombre profonde du jardin des Tuileries. Si nous avions pu rester assis là tout le jour, nous n’aurions éprouvé aucun désagrément du soleil, mais, au contraire, nous l’aurions vu d’heure en heure caressant les fleurs, et s’efforçant en vain de faire pénétrer ses rayons dans le délicieux abri que nous avions choisi. Malheureusement nous avions des visites à faire et des engagements à tenir; et nous fûmes forcés de rentrer chez nous afin de nous apprêter pour assister à une grande soirée.
Nous trouvâmes plus joli que jamais le boulevard, que nous suivîmes pour rentrer chez nous. Des éventaires de fleurs délicieuses nous y tentaient à chaque pas: pour cinq sous, on pouvait avoir une rose et son bouton, deux branches de réséda et un brin de myrte, le tout arrangé si élégamment, que le petit bouquet en valait une douzaine faits avec moins de goût. Je n’avais jamais vu autant de gens assis l’après-midi; chacun semblait se reposer par nécessité, comme s’il s’était arrêté, trouvant impossible d’aller plus loin. En passant devant Tortoni, un groupe nous amusa: c’était une très jolie femme et un très joli homme, assis sur deux chaises rapprochées l’une de l’autre, qui fleuretaient apparemment à leur grande satisfaction, tandis que la troisième figure du groupe, un petit Savoyard, qui avait probablement commencé par demander la charité, semblait sous le charme, et restait les yeux fixés sur le couple élégant comme s’il étudiait une scène de cette _gaie science_ dont la mandoline qu’il portait, semblait le faire un disciple. Nous nous amusâmes de la persévérante contemplation du petit ménestrel, comme de la complète indifférence des objets de son admiration.
Quelques pas plus loin, nos yeux furent retenus à nouveau par la vue d’un élégant qui, ayant ôté son chapeau, peignait délibérément ses boucles noires, tout en se promenant. Il eût sans doute blâmé lui-même tant de _laisser-aller_ chez tout autre dandy, mais il le jugeait propre, chez lui, à relever la beauté de son front et la grâce générale de ses mouvements. Je fus contente qu’aucune fontaine ou qu’aucun lac limpide ne s’étendît à ses pieds, car il eût inévitablement subi le sort de Narcisse.
Hier soir, nous avions l’intention de faire une visite d’adieux au théâtre Feydeau, ou plutôt à l’Opéra-Comique, mais heureusement nous n’avions pas retenu de loge, et nous gardions le droit de changer nos projets, droit toujours précieux, mais inestimable par cette température. Au lieu d’aller au théâtre, nous restâmes à la maison jusqu’à la tombée du crépuscule, plus frais de quelques degrés, mais non beaucoup moins étouffant. Puis, nous sortîmes pour aller prendre des glaces à Tortoni. Tout Paris semblait s’être assemblé sur le boulevard pour respirer: c’était comme un soir de foule au Vauxhall, et des centaines de chaises semblaient jaillir du sol pour les besoins du moment, car un double rang de gens assis occupait déjà chaque côté du trottoir.
Les Françaises sont si jolies dans leurs robes de promenade du soir, que j’aime mieux les voir ainsi que très habillées. Un salon rempli de femmes élégamment vêtues est un spectacle auquel des yeux anglais sont accoutumés, mais la vérité m’oblige à confesser qu’il serait inutile de chercher dans aucune promenade, à Londres, une scène semblable à celle qu’offrait le boulevard des Italiens hier au soir. Qu’il en soit ainsi, c’est la plus étrange chose du monde, car il est certain que ni les chapeaux, ni les jolies figures qu’ils abritent ne sont inférieurs en Angleterre à tout ce que l’on peut voir ailleurs; mais les Françaises ont plus que nous l’habitude et l’art de paraître élégantes sans être en grande toilette. Il est impossible d’expliquer cela par le détail; peut-être une couturière ou une modiste saurait-elle le faire; et encore la plus habile en serait probablement bien embarrassée: pour moi, je ne puis que constater le fait qu’une promenade du soir dans Paris est plus élégante qu’a Londres.
Nous fûmes assez heureux pour prendre les places d’une nombreuse compagnie qui, au moment où nous entrions, quittait une fenêtre du premier étage à Tortoni. Là le spectacle est aussi totalement anti-anglais que celui des restaurants du Palais-Royal. Les pièces, en haut et en bas, sont remplies de gens gais, chaque groupe réuni autour d’une petite table de marbre supportant une grande _carafe_ d’eau glacée, dont le glaçon ne fond qu’à mesure qu’on en désire et dont la vue seule, même si l’on ne boit pas de cette masse fondante, procure une impression de fraîcheur. Les pyramides de glaces colorées avec leur accompagnement de gaufres, que les garçons apportent incessamment, les brillantes lumières à l’intérieur, le murmure de la foule au dehors, la fraîcheur du mets délicat, et la gaieté que tout le monde semble partager à cette heure charmante d’oisiveté, tout cela est incontestablement français, et, plus incontestablement encore, n’est pas anglais.
Pendant que nous nous trouvions encore à notre fenêtre à nous récréer de tout ce qui se passait dedans et dehors, quelques brillants éclairs commencèrent à percer un épais nuage noir que j’admirais depuis quelque temps pour le magnifique contraste qu’il formait avec le vif éclat des lumières sur le boulevard. Comme aucune pluie ne tombait encore, je proposai une promenade vers la Madeleine, qui, à ce que je pensais, nous donnerait quelques beaux effets de lumière et d’ombre dans une soirée comme celle-ci. La proposition fut acceptée d’emblée, et nous nous éloignâmes, laissant derrière nous la foule et le gaz. Nous arrivâmes à l’extrémité de la rue Royale, et nous dirigeâmes lentement vers l’église. L’effet était plus beau qu’aucune chose que j’eusse jamais vue: la lune était depuis quelques jours dans son plein; et, même quand elle était cachée par les nuages épais qui s’amoncelaient de toutes parts dans le ciel, elle éclairait faiblement, toutefois encore assez pour nous permettre de discerner le vaste et superbe portique. On eut dit du pâle spectre d’un temple grec. D’un commun accord, nous nous arrêtâmes au point où ce spectacle était le plus beau et le plus parfait; et je vous assure qu’avec la lourde masse de nuages noirs devant et derrière, avec la douce lumière de «l’inconstante lune» par moment visible, et par moment cachée derrière un nuage, qui se reflétait sur les colonnes, c’est là le plus bel objet d’art que j’aie encore admiré...
XL
UN «MOUVEMENT».--LES TOMBEAUX DES HÉROS DE JUILLET AUX INNOCENTS.
Il faut aujourd’hui que je vous rende compte des aventures qui me sont arrivées pendant une _course à pied_ que j’ai faite au marché des Innocents. Vous saurez qu’au coin de ce marché il y a une boutique, spécialement consacrée aux dames, où l’on débite tous ces objets impossibles à classer sous une dénomination quelconque, et que chez nous on appelle _haberdashery_, terme qui m’a été un jour expliqué par un célèbre étymologiste comme venant des deux mots français _avoir d’acheter_. Le magasin dont je parle, _A la Mère de famille_, marché des Innocents, mérite bien son nom, car il y a peu d’objets dont une femme puisse avoir besoin, qu’elle ne trouve à y acheter. Or je me rendais à ce lieu, où toutes les choses utiles se trouvent rassemblées, quand j’aperçus devant moi, et précisément sur le chemin que je devais suivre, une foule considérable que, dans le premier moment, je pris pour une émeute. Et, quoique plus tard ce rassemblement prit une apparence beaucoup moins inquiétante, comme j’étais seule, je me sentis plus disposée à retourner sur mes pas qu’à avancer. Je m’arrêtai un moment avant de prendre une résolution, et voyant une femme debout devant une boutique, non loin du lieu du tumulte, je me risquai à lui demander la cause qui réunissait tant de monde dans un quartier si paisible. Malheureusement la phrase dont je me servis m’attira plus de railleries que les étrangers n’ont coutume d’en souffrir de la part des Parisiens, d’ordinaire si polis. Mes paroles furent, si je me les rappelle bien, celles-ci:
«_Pourriez-vous me dire, madame, ce que signifie tout ce monde?... Est-ce qu ’il y a quelque mouvement?_»
Ce malheureux mot de _mouvement_ l’amusa infiniment, car c’est celui dont on se sert en parlant des véritables émeutes politiques qui ont eu lieu, et dans cette occasion il était tout aussi ridicule de s’en servir que si, en voyant à Londres une cinquantaine de personnes rassemblées autour d’un filou qu’on vient d’arrêter ou d’une voiture versée, on allait demander s’il va y avoir une révolution.
«_Un mouvement!_ répéta cette femme avec un sourire très expressif. _Est-ce que madame est effrayée?... Mouvement?... oui, madame, il y a beaucoup de mouvement... mais cependant c’est sans mouvement... C’est tout bonnement le petit serin de la marchande de modes là-bas qui vient de s’envoler..._
_Je puis vous assurer de la chose_, ajouta-t-elle, _car je l’ai vu partir_.
--Est-ce là tout? dis-je; est-il possible qu’un oiseau qui s’envole puisse rassembler tant de monde?
--_Oui, madame: rien autre chose... Mais regardez: voilà des agents qui s’approchent pour voir ce que c’est... Ils en saisissent un, je crois... Ah! ils ont une manière si étonnante de reconnaître leur monde._»
Cette dernière remarque me décida à ne pas aller plus loin, et je me retirai en remerciant l’obligeante bonnetière des renseignements qu’elle m’avait donnés.
«_Bonjour, madame_, me dit-elle avec un sourire très mystifiant, _bonjour, soyez tranquille, il n’y a pas de danger d’un mouvement_.»
Je suis bien sûre que cette femme était l’épouse d’un doctrinaire; car il n’y a rien qui offense plus le parti tout entier, depuis le plus grand jusqu’au plus petit, que l’expression du plus léger doute sur la durée de sa chère tranquillité. Dans cette occasion pourtant, je n’avais eu réellement aucune intention; toute ma faute était dans la phrase dont je m’étais servie.
Je retournai chez moi pour chercher une escorte, et quand je l’eus trouvée, je me remis en route pour le marché des Innocents, où j’arrivai cette fois, sans autre mésaventure que d’avoir été éclaboussée deux fois, et trois fois à peu près renversée par des voitures. Mes emplettes faites, je me préparais à reprendre le chemin de mon logis, quand la personne qui m’accompagnait me proposa d’aller voir les monuments élevés en l’honneur de dix ou douze révolutionnaires, tous enterrés non loin de la fontaine le 29 juillet 1830...
Nous arrivâmes assez près des tombeaux pour me permettre de lire leurs épitaphes et de prendre note de l’une d’elles. La _victime de Juillet_ qui reposait sous cette tombe s’appelait _Hapel_. Elle était du département de la Sarthe et fut tuée le 29 juillet 1830.
On ne peut rien voir de plus mesquin que cet étalage de drapeaux, de piques et de hallebardes qui ornent ces tombeaux des _Immortels_. Il y en a encore quelques-uns du même genre dans la cour orientale du Louvre et, à ce que je crois, dans plusieurs autres lieux encore. Il me semble que, s’il était convenable de placer de pareils monuments dans les carrefours d’une capitale, il aurait fallu du moins leur donner quelque dignité, tandis qu’à présent leur aspect est tout à fait ridicule. Si les corps des personnes tuées sont réellement déposés dans ces bizarres enclos, on témoignerait beaucoup plus de respect pour eux et pour leur cause, en les transportant au cimetière du Père-Lachaise, avec tous les honneurs qu’on jugerait leur être dus, et en inscrivant sur le monument qu’on leur consacrerait l’époque et le genre de leur mort.
Il y aurait au moins en cela l’apparence d’un sentiment national et respectable, tandis que les drapeaux et les franges qui flottent aujourd’hui sur leurs restes ressemblent à la friperie d’une troupe de comédiens ambulants...
TABLE DES MATIERES
INTRODUCTION.--Vie de Mrs. Trollope.--Dates de son voyage à Paris.--Comment nous avons traduit sa correspondance.--Une Anglaise charmée par la société française.--Qui elle a vu.--L’«odeur du continent».--La politique de Mrs. Trollope.--Le «procès monstre».--Littérature 5
I. L’argot à la mode.--Les jeunes gens de Paris.--La jeune France.--Rococo.--Décousu 19
II. Mˡˡᵉ Mars dans Elmire de _Tartuffe_.--Eternelle jeunesse de l’artiste 23
III. Le Salon du Louvre.--Impertinence qu’il y a à recouvrir les chefs-d’œuvre anciens par des tableaux contemporains.--Saleté du public.--L’égalité est une niaiserie 23
IV. La société française.--Infériorité de l’anglaise.--Simplicité charmante des réunions.--Absence de cérémonie et de parade.--L’immoralité française est un préjugé des Anglais 26
V. Inquiétude causée par le prochain jugement des prisonniers de Lyon.--Le «procès monstre» 28
VI. Eloquence de la chaire.--L’abbé Cœur.--Sermon à Saint-Roch.--Elégance du public.--Costume du jeune clergé 32
VII. Longchamps 34
VIII. La Chambre de justice au Luxembourg.--L’Institut.--M. Mignet.--Concert Musard 38
IX. Délices du jardin des Tuileries.--Le légitimiste.--Le républicain.--Le doctrinaire.--Les enfants.--La grâce des Parisiennes.--Les moustaches, les impériales et les cheveux noirs des dandys.--Libre entrée des jardins depuis les Trois Glorieuses.--Anecdote 40
X. Saleté des rues.--Cardage des matelas en plein air.--Chaudronniers ambulants.--Construction des maisons.--Pas d’égouts.--Mauvais pavé.--Réverbères à l’huile 45
XI. La fête du roi.--Inquiétudes.--Arrivée des troupes.--Les Champs-Elysées.--Politesse naturelle du peuple.--Concert dans le jardin des Tuileries.--La famille royale au balcon: indifférence du populaire.--Feux d’artifice 49
XII. Revue sur la place du Carrousel.--La garde municipale.--La garde nationale 53