Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)
Part 13
--Oh! que c’est aimable!... Donc, continua-t-elle en rougissant un peu à l’idée, je suppose, qu’elle allait dire des choses bien atroces, je vous répéterai exactement ce qui lui arriva. Il avait une lettre d’introduction pour un gentilhomme de haute situation--un membre de votre Parlement--qui vivait avec sa famille dans un château, en province, où mon cousin adressa sa lettre de recommandation. Immédiatement, il reçut une réponse avec une invitation pressante à venir au château passer un mois pendant la saison des chasses. Rien ne pouvait lui être plus agréable que cette invitation, car elle lui offrait l’occasion la plus parfaite qui se pût d’étudier les mœurs du pays. Tout le monde peut traverser le détroit de Calais à Douvres et dépenser en six semaines la moitié des revenus de son année à se promener à pied ou en voiture dans les larges rues de Londres; mais très peu de gens, vous le savez, obtiennent d’être reçus dans les châteaux de la noblesse anglaise. Donc, mon cousin fut enchanté et accepta sur-le-champ. Il arriva juste à temps pour s’habiller avant le dîner, et quand il entra dans le salon, il fut ébloui par l’extrême beauté des trois filles de son hôte, qui étaient décolletées et aussi parées, m’a-t-il dit, que pour un bal. Il n’y avait pourtant d’autre invité que lui et il fut un peu étonné d’être reçu avec tant de cérémonie.
«Les jeunes filles, qui toutes jouaient du piano-forte et de la harpe, enchantèrent mon cousin, qui est très musicien. Si son admiration n’avait pas été si également partagée entre elles trois, il m’assura qu’il fût sans faute tombé amoureux avant la fin de cette soirée. Le lendemain matin, la famille entière se retrouva à déjeuner: les jeunes personnes parurent aussi charmantes que la veille, il continuait à ne pouvoir décider laquelle il admirait davantage. Tandis qu’il s’efforçait d’être le plus aimable possible et de leur parler avec tout le respect timide que les hommes français déploient vis-à-vis des jeunes filles, le père de famille étonna et certainement alarma mon cousin en disant tout à coup: «Nous ne pouvons chasser aujourd’hui, _mon ami_, car une affaire me retient à la maison, mais vous monterez à cheval dans les bois avec Elisabeth: elle vous montrera mes faisans. Allez vous apprêter, Elisabeth, pour sortir avec monsieur!...» Mᵐᵉ B... s’arrêta court et me regarda comme si elle pensait qu’ici j’allais faire quelque observation. «Eh bien? demandai-je.
--Eh bien! répéta-t-elle en riant; alors, réellement, vous ne trouvez rien d’extraordinaire dans ce procédé, rien qui soit en dehors des habitudes?
--Sous quel rapport? dis-je. Que voyez-vous là qui soit en dehors des habitudes?
--Cette question, dit-elle en joignant les mains, ravie d’avoir fait une découverte, cette question me met plus _au fait_ que tout autre chose que vous me pourriez dire. C’est la preuve la plus forte que ce qui arriva à mon cousin n’avait rien de plus extraordinaire que ce qui se passe chaque jour en Angleterre.
--Qu’est-ce qui lui arriva donc?
--N’avez-vous pas entendu?... Le père des jeunes filles qu’il admirait tellement en choisit une et permit à mon cousin de l’accompagner dans une excursion dans les bois. Ma chère madame, les mœurs nationales varient si étrangement... N’allez pas supposer, je vous en supplie, que j’imagine que tout ne puisse s’arranger ainsi excessivement bien. Mon cousin est un jeune homme très distingué,--caractère excellent, beau nom,--et il aura un jour la situation de son père... Seulement, les manières sont si différentes...
--Votre cousin accompagna-t-il la jeune fille? demandai-je.
--Non, il ne le fit pas: il retourna à Londres sur-le-champ.»
Cela fut dit si sérieusement--plus que sérieusement--avec l’air de trouver cela si difficile à exprimer, que ma gravité et ma politesse m’abandonnèrent à la fois et que j’éclatai de rire.
Mon aimable compagne ne le prit pas mal, elle rit avec moi, et quand nous eûmes retrouvé notre sérieux, elle dit:
«Ainsi, vous trouvez mon cousin très ridicule d’avoir renoncé à cette promenade? _Un peu timide peut-être?_
--Oh! non, répondis-je, seulement un peu prompt.
--Prompt!... _Mais que voulez-vous?_ Vous ne semblez pas comprendre son embarras?
--Peut-être pas tout à fait, mais je vous assure que son embarras aurait cessé entièrement s’il s’était promené avec cette jeune fille, suivie de son groom; je ne doute pas qu’elle ne l’eût conduit à travers une de ces belles réserves de faisans qui sont si intéressantes à voir, mais elle eût été fort étonnée et surtout embarrassée, si votre cousin avait eu l’idée de lui parler d’amour.
--Vous parlez sérieusement? dit-elle en me regardant en face avec intérêt.
--Très sérieusement, répondis-je, je suis absolument sérieuse et, bien que je ne connaisse pas les personnes dont nous avons parlé, je puis vous assurer positivement que c’est seulement parce qu’il ne supposait pas qu’un gentilhomme aussi bien recommandé que votre cousin fût capable d’abuser de la confiance qu’il lui témoignait, que ce père anglais lui permettait d’accompagner sa fille dans sa promenade du matin.
--_C’est donc un trait sublime!_ s’écria-t-elle. Quelle noble confiance! Quelle confiance dans l’honneur! Cela rappelle les _paladins_ d’autrefois.
--Je crois que vous raillez notre confiante simplicité, dis-je; en tout cas, ne me soupçonnez point, moi, de me moquer de vous; je ne vous ai dit que la vérité pure et simple.
--Je n’en doute pas le moins du monde, répondit-elle; mais vous êtes, en vérité, comme je l’observais tout à l’heure, supérieurement romanesques...»
XXXIV
INDULGENCE EXCESSIVE DU MONDE A PARIS.--INFLUENCE DU CLERGÉ ANGLAIS SUR LES MŒURS MONDAINES.
Quoique je demeure toujours convaincue que la véritable société française, c’est-à-dire celle qui se compose des personnes bien élevées des deux sexes, est la plus gracieuse, la plus animée, la plus séduisante du monde, je pense toutefois qu’elle n’est pas aussi parfaite qu’elle pourrait l’être, s’y l’on si montrait un peu plus difficile dans le choix des personnes que l’on y admet.
Quiconque connaît la bonne société en France doit être persuadé qu’il s’y trouve et des hommes et des femmes qui, aux grâces les plus aimables de la vie sociale, joignent les vertus les plus solides; mais il est impossible de nier que, tout admirables que soient quelques individus de ce cercle, ils exercent envers des personnes moins estimables qu’eux une tolérance qui ne laisse pas que de choquer nos opinions, quand le hasard nous apprend certaines anecdotes authentiques concernant ces personnes.
Il est heureusement impossible, et ce ne serait, en tout cas, pas très sage, de lire dans le cœur de tous les gens reçus chez une dame de Paris ou de Londres, afin de découvrir le mystère de ce qui s’y passe. On ne doit pas s’attendre que les maisons qui reçoivent beaucoup de monde puissent scruter ainsi toutes les personnes qu’elles admettent; mais partout où la société est bien ordonnée, il me semble que l’on ne devrait pas accueillir certains individus de l’un ou de l’autre sexe, de qui la conduite extérieure et visible a attiré les yeux du monde et la réprobation des gens vertueux...
Une des raisons, à mon avis, pour lesquelles il y a ici moins de sévérité dans la bonne société, c’est qu’il ne se trouve point d’individus, ou pour mieux dire, point de classe d’individus, dans le vaste cercle qui constitue ce que l’on appelle _en grand_ la société de Paris, qui ait le droit de prendre la parole et de dire: «Ceci ne doit pas être.»
Heureusement, chez nous, le cas est différent, du moins pour le moment. Le clergé d’Angleterre, ses respectables épouses et ses filles si bien élevées forment une caste distincte, à laquelle rien ne ressemble sur tout le vaste continent de l’Europe...
Quand de telles personnes fréquentent habituellement dans la société comme elles le font en Angleterre, quand elles y amènent avec eux les femmes qui composent leurs familles, il n’est guère à craindre que le vice effronté ose s’y présenter aussi.
On ne saurait nier en effet que plus d’une femme de vertu douteuse, qui n’hésiterait pas à se montrer hardiment dans la société la plus distinguée, reculerait devant l’idée d’y rencontrer les dignitaires de l’église; et il est également certain que plus d’une donneuse de belles soirées, indiscrète, facile et insouciante, s’est privée de la satisfaction d’ajouter à l’éclat de son bal, en y invitant telle beauté célèbre, parce qu’elle s’est dit: «Il est impossible d’avoir milady A., ou mistress B., quand l’évêque et sa famille doivent venir...»
XXXV
LES PETITS SOUPERS D’AUTREFOIS REMPLACÉS PAR LES GRANDS DINERS.--AGRÉMENTS DES PETITES SOIRÉES.--LES DINERS D’APPARAT.
Combien je regrette les soupers de Paris et combien peu les somptueux dîners que l’on donne aujourd’hui dédommagent de leur perte! Je n’ignore pas qu’il y a une infinité de gens qui, à la lettre, vivent pour manger, et je sais que pour eux le mot de _dîner_ est le signal et le symbole de la plus pure et peut-être de la plus grande félicité qu’il y ait sur la terre; pour eux, la vapeur des mets, la longue et fatigante cérémonie d’un dîner à quatre services n’offrent rien que joie et que bonheur. Mais il n’en est pas de même de ceux qui ne mangent que pour vivre.
Je ne connais pas de lieu où il se commette autant d’injustices et d’actes de tyrannie qu’à table; sur vingt personnes qui se trouvent à un grand dîner, il y en a peut-être seize qui donneraient tout au monde pour pouvoir ne manger que tout juste ce qui leur plaît. Mais l’amphitryon sait que, parmi ses convives, il y a quatre personnes lourdes, dont les âmes planent sur ses ragoûts, comme les harpies sur le festin de Phryné, et il ne faut pas les troubler, sans quoi des critiques, en place d’admiration, seront tout le fruit qu’il retirera de la dépense et de l’embarras que lui aura coûté le banquet...
La mode qui veut que l’on rassemble de nombreuses compagnies, au lieu d’en choisir de petites, fait le plus immense tort aux plaisirs de la société. C’est la vanité qui l’aura d’abord introduite. De belles dames auront désiré faire voir au monde qu’elles avaient cinq cents amis prêts à accourir à leur premier appel. Cependant comme tout le monde trouve cette mode insupportable, depuis Whitechapel jusqu’à Belgrave Square, et depuis le faubourg Saint-Antoine jusqu au faubourg du Roule, il est probable qu’elle ne tarderait pas à changer, si une économie fort désagréable ne s’y opposait. «Une grande réunion abat, dit-on, tant d’oiseaux d’un seul coup.» J’ai entendu un jour une de mes amies, qui demandait à son mari la permission d’inonder d’invités, d’abord sa table, et puis son salon, dire qu’il n’y a rien de si coûteux que d’avoir une petite réunion. Or, cette observation est d’autant plus terrible qu’elle est vraie. Mais du moins ceux qui sont assez heureux pour avoir la richesse en partage pourraient, ce me semble, se donner la satisfaction de ne recevoir autour d’eux que le nombre d’amis qui leur convient; et, s’ils avaient l’extrême bonté de donner l’exemple, il est bien certain que la nouvelle mode ne tarderait pas, d’une façon ou d’une autre, à être si généralement adoptée, qu’il finirait par être du plus mauvais ton de rassembler chez soi plus de personnes que l’on n’a de chaises.
Maintenant que les délicieux petits comités, dont Molière nous présente le modèle dans sa _Critique de l’Ecole des femmes_, ne se rassemblent plus à Paris, les réunions du soir les plus agréables sont celles qui ont lieu à la suite de l’annonce faite par Mᵐᵉ _Une telle_, à un cercle choisi, qu’elle sera chez elle tel jour de la semaine, de la quinzaine ou du mois pendant la saison des réceptions. Cela suffit, et les jours indiqués, des réunions peu nombreuses se forment sans cérémonie et se séparent sans contrainte. Il ne faut pas d’autres préparatifs que quelques bougies de plus, après quoi les albums et les portefeuilles dans un des salons, une harpe et un piano dans un autre, prêtent leur secours, s’il est nécessaire, à la conversation qui se poursuit dans tous deux. On présente des glaces, de l’eau sucrée, des sirops, et des _gauffres_: et il est rare que la réunion se prolonge plus tard que minuit...
Aux soupers que je voudrais donner, tout serait pur, rafraîchissant, parfumé; point de foule, mais de l’aisance, de l’intimité, et tout l’esprit que des Anglais
et des Anglaises y pourraient mettre.
Tant que cette expérience tentée de bonne foi n’aura pas manqué, je n’avouerai jamais que les femmes anglaises soient incapables de soutenir une conversation. L’esprit de Mercure lui-même ne résisterait pas à trois longs et pompeux services; et je suis convaincue que pour soutenir les fatigantes cérémonies d’un grand dîner, il faudrait à une femme une humeur plus gaie que celle d’une péri.
A dire vrai, tout cet arrangement me paraît singulièrement fautif et mal imaginé. Quelque résolution qu’une dame anglaise ait prise d’obéir fidèlement à la mode, il est impossible qu’elle attende jusqu’à huit heures du soir sans prendre une nourriture plus substantielle que celle de son premier repas du matin: en conséquence, il est inutile d’en faire un mystère, mais le fait est que toutes dînent de la manière la moins équivoque vers deux ou trois heures: il y en a même plus d’une qui, lorsqu’elle vient rejoindre ses amis affamés a déjà pris son café et son thé. Le dîner n’est-il pas après cela une ennuyeuse et mauvaise plaisanterie?...
Si nous pouvions persuader à nos seigneurs et maîtres, au lieu de se ruiner la santé par le long jeûne qui maintenant précède leur dîner, et pendant lequel ils se promènent, causent, montent à cheval, conduisent des voitures, lisent, jouent au billard, bâillent, dorment même pour tuer le temps et pour accumuler un appétit extraordinaire: au lieu de cela, dis-je, s’ils voulaient, pendant six mois seulement, essayer de dîner à cinq heures, et se donner après cela un peu de peine pour être aimables dans le salon, ils trouveraient que leurs saillies seraient plus pétillantes que le champagne dans leurs verres, et en moins de quinze jours ils recevraient de leurs miroirs les compliments les plus flatteurs.
Mais, hélas! ce ne sont que de vaines spéculations: je ne suis point une grande dame, et je n’ai nul pouvoir pour changer de tristes dîners en de gais soupers, quelque désir que j’en puisse éprouver...
XXXVI
ENCORE LE PROCÈS MONSTRE.--LA SOCIÉTÉ DES DROITS DE L’HOMME.--ANECDOTE.
Depuis longtemps, je me suis permis de ne vous rien dire du grand procès, mais ne vous imaginez pas pour cela que l’on s’en occupe moins à Paris.
Il me paraît réellement, après tout, que ce procès monstre n’est monstrueux que parce que les accusés n’aiment pas qu’on les juge. Je ne dis pas qu’il n’y ait eu peut-être quelques incongruités légales dans la procédure, provenant principalement de la difficulté qu’il y a de savoir précisément ce que dit la loi dans un pays qui a subi tant de révolutions. J’avoue que je ne suis pas moi-même bien satisfaite sur le point de savoir si ces messieurs ont été dès l’origine accusés de haute trahison ou bien si toute la procédure ne repose pas sur ce que nous appelons en Angleterre une atteinte à la paix publique (Breach of the peace). Il est pourtant assez clair, Dieu sait, tant par les dépositions que par les aveux des accusés eux-mêmes, que s’ils n’ont pas été accusés de haute trahison, ils en étaient bien certainement coupables; et, attendu qu’ils ont répété à plusieurs reprises qu’ils voulaient être tous acquittés ou condamnés ensemble, je ne vois pas le grand mal qu’il peut y avoir à les traiter tous comme des traîtres.
Ce n’est que depuis vingt-quatre heures que j’ai appris quel était le véritable but de leurs soulèvements simultanés du mois d’avril 1834. La pièce que l’on vient de me montrer a paru, je crois, dans tous les journaux, où, sans doute, je l’ai vue dans le temps, mais mon œil aura glissé sur elle, comme il arrive si souvent, sans que la vue ait communiqué aucune idée distincte à mon esprit. Il est probable que vous avez été moins inattentive que moi et, en conséquence, je ne répéterai pas ici tous les arguments que cette pièce emploie pour démontrer que la Société des Droits de l’Homme a été le grand ressort qui a fait agir toute l’entreprise; mais dans le cas où les noms expressifs, donnés par le comité central de cette association à ses diverses sections, vous auraient échappé, je vais les transcrire ici, ou plutôt une partie d’entre eux, car ils sont assez nombreux pour lasser votre patience et la mienne si je vous les citais tous. Or, voici ceux qui m’ont frappée, comme indiquant plus spécialement la tendance et les goûts des différentes bandes d’employés de cette Société: _Section Marat_, _section Robespierre_, _section Quatre-vingt-treize_, _section des Jacobins_, _sections de Guerre aux châteaux_, _d’Abolition de la propriété_, _de Mort aux tyrans_, _des Piques_, _du Canon d’alarme_, _du Tocsin_, _de la Barricade Saint-Méri_, et celui-ci, quand il fut donné, n’était que prophétique, _section de l’Insurrection de Lyon_. Voilà, je pense, une indication assez claire de l’espèce de _réforme_ que ces hommes préparaient à la France, et il n’est guère possible de considérer comme un acte de tyrannie ou de monstruosité de faire le procès aux membres d’une pareille société, pris les armes en main et en état de rébellion ouverte contre le gouvernement existant.
La partie la plus monstrueuse de l’affaire est l’idée que la plupart d’entre les accusés se sont faite que, s’ils refusaient de se défendre ou, comme ils s’expriment, _de prendre_ aucune part aux procédures, ce devait être une raison suffisante pour faire suspendre immédiatement ces mêmes procédures. Remarquez que ces hommes ont été pris les armes à la main, en flagrant délit d’excitation de leurs concitoyens à la révolte, et parce qu’il ne leur plaît pas de répondre lorsqu’on les interroge, la cour chargée de faire leur procès est stigmatisée par eux, comme composée de monstres et d’assassins pour ne pas les avoir renvoyés chez eux.
Si une pareille prétention pouvait réussir, nous verrions adopter partout, avec plus de promptitude que le plus joli chapeau de Leroy, la mode pour les assassins de refuser de se défendre, comme un moyen à la fois sûr et facile de conserver l’impunité...
A cette occasion, je vais vous raconter une petite anecdote au sujet du procès monstre. Un Anglais de nos amis assistait l’autre jour à la séance de la cour des pairs, quand l’accusé Lagrange devint si bruyant et si importun que l’on fut dans la nécessité absolue de l’éloigner. Il avait commencé à prononcer d’une voix éclatante, évidemment dans le but d’interrompre les travaux de la cour, une harangue emportée et inflammatoire qu’il accompagna de gestes très véhéments. Ses coaccusés l’écoutaient et le contemplaient avec les marques les moins équivoques d’étonnement et d’admiration, pendant que la cour s’efforçait en vain de rétablir l’ordre et le silence:
«Eloignez l’accusé Lagrange, dit à la fin le président, et les gardes s’apprêtent à obéir. Cependant, l’orateur se débattait avec violence et continuait toujours sa rapsodie.
--Oui, s’écriait-il, oui, concitoyens! nous sommes ici en sacrifice... Voici nos poitrines, tyrans!... Plongez dans notre cœur ces poignards assassins! nous sommes vos victimes... Condamnez-nous tous à la mort, nous sommes prêts; cinq cents poitrines françaises sont prêtes à...»
Sur ce, il s’arrêta tout à coup et, en même temps, il cessa de lutter contre les gendarmes, et pourquoi?... Parce qu’il avait laissé tomber sa casquette, cette casquette qui non seulement défendait sa patriotique tête, mais au fond de laquelle était encore cachée la copie manuscrite de son éloquence improvisée. Ce fut en vain qu’il la chercha sous les pieds de ses gardes. La foule l’avait déjà envoyée bien loin, et l’orateur, réduit au silence, se laissa emmener avec la douceur d’un agneau.
La personne de qui je tiens ces détails ajouta qu’elle en avait cherché le lendemain le récit dans plusieurs journaux et que, ne l’ayant pas trouvé, elle avait exprimé à un de ses amis, témoin comme elle de cette aventure, son étonnement de ce qu’aucune feuille publique n’en eût parlé.
XXXVII
UNE LECTURE DES MÉMOIRES DE M. DE CHATEAUBRIAND A L’ABBAYE-AUX-BOIS.
Lors de plusieurs visites que nous avons faites dernièrement à la délicieuse Abbaye-aux-Bois, la question s’est élevée de savoir s’il serait possible que j’assistasse _aux lectures des mémoires de M. de Chateaubriand_.
L’appartement que ma charmante amie et compatriote, miss Clarke, occupé dans cette même exquise abbaye, fut le théâtre de plusieurs de ces angoissantes consultations. A l’encontre de mon désir,--car je n’étais pas si hardie que d’avoir des espérances,--il y avait d’abord que ces lectures si jalousement privées, bien que si célèbres dans le public, étaient pour le moment suspendues: le lecteur lui-même n’était pas alors à Paris. Mais que ne peut le zèle de l’amitié! Mᵐᵉ Récamier prit ma cause en mains et un jour me fut désigné, ainsi qu’à mes filles, pour jouir de cette grande faveur...
La réunion assemblée chez Mᵐᵉ Récamier à cette occasion ne dépassait pas dix-sept personnes, compris Mᵐᵉ Récamier et M. de Chateaubriand eux-mêmes. Plusieurs des assistants avaient entendu les premières lectures. Les duchesses de La Rochefoucauld et de Noailles et une ou deux autres dames de la noblesse étaient présentes. En voyant entrer la petite-fille du général Lafayette, qui est mariée à un gentilhomme que l’on dit appartenir à l’_extrême côté gauche_, je compris que le génie n’est d’aucun parti car je remarquai qu’ils écoutaient tous deux avec autant d’intérêt que nous les détails émouvants de ce qu’on lisait. Et qui donc aurait pu faire autrement? Cette dame était assise sur un sofa entre Mᵐᵉ Récamier et moi; M. Ampère, le lecteur et M. de Chateaubriand avaient pris place sur un autre sofa, faisant angle droit avec le nôtre; de la sorte, j’eus le plaisir de contempler une des plus expressives physionomies que j’aie jamais vue cependant que l’on nous communiquait ce beau témoignage de sa tête et de son cœur. De l’autre côté de moi était un homme que je fus extrêmement heureuse de rencontrer, le célèbre Gérard, et j’eus le plaisir de causer avec lui avant que la lecture ne commençât. Il est de ceux dont l’aspect et les paroles ne déçoivent pas, quoi que
laisse attendre sa haute réputation. Il n’y avait pas de cercle formé; les dames s’approchèrent du sofa placé aux pieds de Corinne et les messieurs se groupèrent derrière elles. Le soleil pénétrait délicatement dans la chambre à travers les rideaux de soie blanche; des fleurs délicieuses embaumaient l’air; les tranquilles jardins de l’Abbaye s’étendaient sous les fenêtres à une distance suffisante pour nous éviter tout le bruit de Paris; bref, l’ensemble était parfait. Serez-vous étonnée si je vous dis que j’ai été enchantée et si j’ai pensé que ces heures-là resteront l’un de mes plus doux souvenirs?...
XXXVIII
UNE EXCURSION A MONTMORENCY.--LE PASSAGE DELORME.--LES CHEVAUX ET LES ANES.--SOUVENIRS DE ROUSSEAU.--«DINER SUR L’HERBE».--ACCIDENT.