Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)
Part 12
Tout le monde,--homme, femme ou enfant, noble ou roturier, riche ou pauvre,--en un mot toute âme qui pénètre dans Paris demande à voir le Palais-Royal. Mais si beaucoup d’étrangers y demeurent, hélas! trop longtemps, il en est beaucoup aussi qui, à mon avis, ne s’y arrêtent pas assez. Quand même, en faisant le tour de toutes les galeries, on aurait observé attentivement, l’œil le plus rapide ne pourrait saisir tous les types nationaux, tous les groupes pittoresques et comiques qui flottent là pendant vingt heures au moins sur vingt-quatre. Je sais que l’étude du Palais-Royal, dans ses recoins les plus cachés, serait à la fois difficile, dangereuse et désagréable à poursuivre: mais je n’ai rien à voir là; sans chercher à connaître ce que, après tout, il vaudrait mieux ignorer que savoir, il y reste assez d’objets à contempler pour fournir matière à observations...
Comment cela se fait-il? Je n’en sais rien, mais chaque personne que l’on rencontre là peut fournir sujet à méditation. Si c’est un élégant à la mode, l’imagination le conduit immédiatement vers _un salon de jeu_, et, si vous avez un bon naturel, votre cœur saignera en pensant combien de tristesses il rapportera chez lui. Si c’est une _moustache_ épaisse, à demi distinguée, surmontée de grands, sombres et profonds yeux qui regardent ce qui les entoure comme si leur propriétaire cherchait quelqu’un à dévorer, vous pouvez être aussi sûre qu’elle se dirige également vers un _salon_ que vous l’êtes qu’un homme qui porte une ligne sur son épaule va à la pêche. Cette jolie _soubrette_, avec ses petits talons et son joli tablier de soie, qui a évidemment quelques francs dans le coin noué du mouchoir qu’elle tient à la main, ne savons-nous pas qu’elle cherche à travers les vitrines de chaque bijoutier la paire de boucles d’oreilles en or assez tentante pour qu’elle sacrifie à l’acheter un quart de ses gages?
Nous ne devons pas perdre de vue--aussi bien serait-ce difficile!--cette famille caractéristique de nos compatriotes qui vient de tourner dans la superbe galerie d’Orléans. Père, mère et filles... qu’il est facile de deviner leurs pensées et même leurs paroles! Le père, au noble maintien, déclare que cette galerie ferait une Bourse magnifique: il n’a pas encore vu la Bourse de Paris. Il examine la hauteur, marche un pas ou deux, mesure par les yeux l’espace de tous côtés, puis s’arrête et dit sans doute à la dame qu’il a au bras (et dont les regards, pendant ce temps, errent parmi les châles, les gants, les bouteilles d’eau de Cologne et les porcelaines de Sèvres, d’abord d’un côté, ensuite de l’autre): «Ce n’est pas mal construit; c’est léger et majestueux et la largeur est très considérable pour un toit si léger d’apparence; mais qu’est-ce cela comparé au pont de Waterloo!»
Deux jolies filles, au teint frais, aux yeux de colombe et aux cheveux comme le blé, tombant en boucles innombrables et cachant presque leurs regards curieux, bien que timides encore, précèdent leurs parents; en filles bien élevées, elles s’arrêtent quand ils s’arrêtent et marchent quand ils marchent. Mais elles osent à peine regarder rien, car, quoique leurs yeux baissés puissent difficilement laisser deviner qu’elles les ont aperçus, ne savent-elles pas que ces jeunes gens aux favoris, aux impériales et aux cheveux noirs les fixent avec leurs lorgnons?
Là aussi, comme aux Tuileries, de petits pavillons fournissent de quoi désaltérer les assoiffés de politique; et là aussi, nous pouvons distinguer le mélancolique champion de la branche aînée des Bourbons, qui, au moins, est sûr de trouver des consolations dans sa fidèle _Quotidienne_ et de la sympathie dans _La France_. Le républicain morose marche fièrement, comme d’habitude, pour se saisir du _Réformateur_; tandis que le confortable doctrinaire sort du café Véry en méditant sur le _Journal des Débats_ et sur les chances de ses spéculations chez Tortoni ou à la Bourse.
Ce fut en nous promenant dans les galeries qui entourent le jardin que nous remarquâmes les figures dont je vous parle et bien d’autres trop nombreuses pour vous les dépeindre. Ce jour-là, nous nous étions promis, pour satisfaire notre curiosité, de dîner, non chez Véry ou dans quelque autre restaurant très renommé, mais _tout bonnement_ à un restaurant à _quarante sous par tête_. Ayant fait le tour des galeries, nous montâmes donc _au second_ étage du numéro..., j’oublie lequel: c’était là qu’on nous avait recommandé tout spécialement de faire notre _coup d’essai_. Et la scène que nous vîmes en entrant, après avoir suivi une longue file de gens qui nous précédaient, nous amusa par sa nouveauté.
Je ne dis pas que j’aimerais à dîner trois fois par semaine au Palais-Royal pour _quarante sous par tête_, mais je dis que j’aurais été très fâchée de ne pas l’avoir fait une fois et que, de plus, j’espère de tout cœur que je le ferai encore.
Le dîner était extrêmement bon et aussi varié que notre fantaisie le désira, chaque personne ayant le privilège de choisir trois ou quatre _plats_ sur une carte qu’il faudrait un jour pour lire entièrement. Mais le repas était certainement la partie la moins importante dans notre affaire. La nouveauté du spectacle, le nombre de gens étranges, la parfaite aménité et la bonne éducation qui semblaient régner parmi eux tous, tout cela nous faisait regarder autour de nous avec tant d’intérêt et de curiosité que nous oubliâmes presque la cause ostensible de notre visite.
Il y avait là beaucoup d’Anglais, principalement des hommes, et plusieurs Allemands, avec leurs femmes et leurs filles; mais la majorité de l’assistance était française, et, d’après plusieurs petites discussions quant aux places réservées pour eux que l’on avait laissé prendre, d’après différentes paroles d’intelligence qu’ils échangeaient avec les garçons, il était clair que beaucoup d’entre eux n’étaient pas des visiteurs de hasard, mais avaient l’habitude quotidienne de dîner là.
Quel singulier mode d’existence et
combien inconcevable à des Anglais!...
Une raison, je suppose, pour laquelle Paris est tellement plus amusant à regarder que Londres, c’est qu’il contient beaucoup plus de gens, en proportion de sa population, qui n’ont rien à faire en ce monde que de divertir eux-mêmes et les autres.
Il y a ici beaucoup d’hommes oisifs qui se contentent pour vivre de revenus que l’on regarderait chez nous comme à peine suffisants pour subvenir au logement; de petits rentiers qui préfèrent vivre libres avec peu de revenu que de travailler dur et d’être souvent _ennuyés_ avec plus d’argent.
Je ne sais si cette manière de faire rend aussi heureux quand la jeunesse est passée; tout au moins, pour beaucoup, il est probable que, quand la force, la santé, l’intelligence s’amoindrissent, un peu plus de confortable et de facilité de vie deviennent alors désirables, mais il est trop tard pour les gagner; pour les autres, pour tous ceux qui forment le cercle autour duquel l’oisif homme de plaisir voltige légèrement, cette manière de vivre offre une ressource qui ne tarit jamais. Que deviendraient toutes les parties de plaisir qui ont lieu à Paris, le matin, l’après-midi et le soir, si cette race-là n’existait plus? Qu’ils soient mariés ou célibataires, ces oisifs sont également nécessaires, également les bienvenus partout où se divertir est l’affaire principale. Chez nous, seulement une petite classe privilégiée peut se permettre d’aller où le plaisir l’appelle; mais en France, aucune dame, lorsqu’elle arrange une fête, n’a à se poser cette terrible question: «Mais quels hommes pourrais-je avoir?»
XXXI
PATISSIERS ANGLAIS.--UN ANGLOPHOBE.--EXPÉRIENCE MALHEUREUSE SUR UN «MUFFIN».--LE ROI-CITOYEN SE PROMÈNE.
Nous avons été faire ce matin une tournée dans les magasins, laquelle s’est terminée dans une pâtisserie anglaise où nous mangeâmes des buns. Là, nous nous amusâmes à observer quelques Français qui entrèrent pour faire un _goûter_ matinal de gâteaux.
Ils avaient tous l’air, plus ou moins, d’arriver sur une terre inconnue, laissant deviner leur étonnement à la vue des compositions d’outre-mer qui se présentaient à leurs yeux. Il y avait parmi eux un jeune homme qui, de toute évidence, avait pris à tâche de railler toutes les friandises étrangères que la boutique contenait, considérant certainement que leur importation était une offense aux produits nationaux.
«_Est-il possible!_ dit-il gravement avec un air indigné et au moment où une des dames qu’il accompagnait parut sur le point de manger un «bun» anglais, _est-il possible_ que vous puissiez préférer à la pâtisserie française ces _comestibles_ étranges à voir?
--_Mais goûtez-en!_ dit la dame en lui présentant un gâteau semblable à celui qu’elle mangeait: _ils sont excellents_.
--Non, non! c’est assez de les regarder! dit son cavalier en haussant les épaules. Il n’y a dans ces gâteaux aucune grâce, aucune élégance, aucune légèreté.
--_Mais goûtez quelque chose_, répliqua la dame en insistant.
--_Vous le voulez absolument!_ s’exclama le jeune homme; _quelle tyrannie!_... et quelle preuve d’obéissance je vais vous donner!... _Voyons donc!_» continua-t-il, et il approcha de lui un plateau sur lequel étaient empilés quelques véritables «muffins» anglais, lesquels sont, comme vous le savez, d’une fabrication mystérieuse, et, quand on les mange non rôtis, du même goût qu’un morceau de peau de gant. L’infortuné connaisseur en pâtisserie prit ce il qu’il croyait être un _gâteau_, et s’exclama d’un air théâtral:
«_Voilà donc ce que je vais faire pour vos beaux yeux._»
En parlant, il prit une de ces pâles et molles choses, et, à notre extrême amusement, essaya de la manger. Tout le monde peut être excusé de faire des grimaces en telle occasion, et, le privilège des Français en ce genre est bien connu; mais ce hardi expérimentateur abusa de ce privilège; il paraissait subir une agonie complète, et ses haut-le-cœur, ses reproches furent si véhéments, qu’amis, étrangers, boutiquier, et tous, jusqu’à une petite bonne qui apportait un plateau de pâtés, furent pris d’un rire inextinguible, que l’infortuné, rendons lui cette justice, supporta avec une extrême bonne humeur, en faisant seulement promettre à sa jolie compatriote qu’elle n’insisterait plus jamais pour qu’il mangeât des friandises anglaises.
Si cette scène avait continué plus longtemps, j’aurais manqué un spectacle auquel j’eusse été bien fâchée de ne point assister, mais je n’aurais certainement pas quitté la pâtisserie avant que la torture du jeune Français fût terminée. Heureusement, nous arrivâmes sur le boulevard des Italiens à temps pour voir le roi Louis-Philippe, _en simple bourgeois_, passer à pied juste devant les Bains Chinois, mais sur le trottoir opposé.
Excepté une petite cocarde tricolore à son chapeau, il n’avait rien dans sa tenue qui le distinguât des autres passants. C’est un homme entre deux âges, replet, d’un bel aspect, ayant dans sa démarche une dignité qui, malgré l’air bourgeois dont il se promenait, aurait attiré l’attention et trahi son origine, même sans la _cocarde tricolore_ indicatrice. Deux messieurs suivaient à quelques pas derrière lui, qui se rapprochèrent quand nous fûmes passés à ce qu’il me sembla; mais il n’avait pas avec lui d’autres personnes qui parussent être à son service. J’observai que beaucoup le reconnaissaient et que quelques chapeaux se levèrent sur son passage, y compris ceux de deux ou trois Anglais; mais sa présence excitait peu d’émotion. Je m’amusai cependant de l’air nonchalant avec lequel un jeune homme, en grand costume à la Robespierre, se servit de son lorgnon pour examiner la personne du monarque aussi longtemps qu’elle resta en vue.
Le dernier roi que j’avais rencontré dans les rues était Charles X. Il revenait d’un de ses palais suburbains, escorté et accompagné d’une manière vraiment royale. Le contraste entre les hommes et les habitudes était frappant et bien fait pour éveiller le souvenir des événements qui se sont passés depuis la dernière fois que j’ai regardé un souverain de France...
XXXII
POLITESSE DES MARIS FRANÇAIS.
Du moment où l’on est admis dans la société française, on s’aperçoit sur-le-champ que les femmes y jouent un rôle fort important. Les femmes anglaises en font certainement autant dans la leur; mais pourtant je ne puis m’empêcher de penser que, sauf exception, les dames en France ont plus de pouvoir et exercent une plus grande influence que celles d’Angleterre...
La France a été surnommée le paradis des femmes, et certes s’il suffit de considération et de respect pour constituer un paradis, c’est avec raison qu’elle a reçu ce nom. Je ne veux pourtant point admettre que les Français soient de meilleurs maris que les Anglais, quoique je sois assez portée à croire que ce sont des maris plus polis.
Je ne sais pas, pour moi, si chacun me ressemble, Mais j’entends là-dessous un million de mots.
Pour cesser toute plaisanterie, je suis d’opinion que ce ton et ces manières respectueuses, ou par quelque autre épithète qu’on veuille les désigner, sont loin d’être superficiels, du moins dans leurs effets. Je serais fort surprise si j’entendais dire qu’un Français bien élevé eût jamais parlé malhonnêtement à une femme.
Rousseau, dans un moment où il voulait être ce qu’il appelle lui-même _souverainement impertinent_, a dit _qu’il est connu qu’un homme ne refusera rien à aucune femme, fût-ce même la sienne_. Mais ce n’est pas seulement en ne lui refusant rien qu’un mari français montre la supériorité que je lui attribue. Je connais bien des maris anglais qui sont tout aussi généreux. Pourtant si je ne me trompe, la considération générale dont jouissent les femmes françaises a son origine dans le respect domestique qui leur est officiellement témoigné. Je n’essaierai point de décider jusqu’à quel point peut être fondée l’idée généralement adoptée chez nous que les femmes mariées en France sont d’une vertu moins sévère que celles d’Angleterre; mais si j’en dois juger par le respect que leur témoignent leurs pères, leurs maris, leurs frères et leurs fils, je ne saurais croire, en dépit des récits des voyageurs, et même de l’autorité des _contes moraux_, qu’il n’y ait pas beaucoup de vertu là où il y a tant d’estime.
Dans un ouvrage récemment publié sur la France, l’auteur compare le talent des femmes anglaises et françaises pour la conversation, et il trace un tableau si exagéré de la frivole nullité de ses belles compatriotes que, si cet ouvrage jouissait d’un grand crédit en France, on y serait sans doute persuadé que les femmes anglaises sont _tant soit peu Agnès_.
Or, je crois ce jugement aussi peu fondé que celui de ce voyageur qui nous accusait toutes d’aimer l’eau-de-vie. Il est possible que les femmes avec qui cet illustre écrivain a entamé des conversations aient été si frappées d’effroi à la pensée de son immense réputation, qu’elles en soient restées muettes; mais dans tout autre cas, je pense que les femmes anglaises causent aussi bien qu’en aucun pays du monde.
Il est certain pourtant que chez nous les femmes, surtout celles qui sont jeunes, se trouvent, sous ce rapport, dans une position très désavantageuse. La plupart d’entre elles sont aussi instruites et peut-être plus que la majorité des Françaises; mais malheureusement, il arrive souvent qu’elles éprouvent un effroi extrême à l’idée de le paraître. En général, elles craignent beaucoup plus de passer pour _savantes_ que d’être rangées parmi celles qui sont _ignorantes_.
Heureusement pour la France, il n’y a point de marque distinctive, point de stigmate qui s’attache aux femmes douées de talents ou d’instruction. Toute Française montre avec autant de franchise que de grâce tout ce qu’elle sait, tout ce qu’elle pense, tout ce qu’elle sent sur quelque sujet que ce soit, tandis que chez nous la crainte d’être taxée de «bas bleu» jette un voile sur plus d’un esprit supérieur; des saillies d’imagination sont réprimées, de peur de trahir l’instruction ou le génie de mainte jeune fille qui aime mieux qu’on la croie sotte que savante.
C’est cependant là une bien vaine crainte, et pour le démontrer il suffirait de jeter un regard sur la société si nous n’étions pas aveuglées par nos préventions. Il se peut que, par-ci par-là, un sourire ou un haussement d’épaules accompagne l’épithète de bas bleu; mais ce sourire ou ce
haussement d’épaules étant toujours le fait de ceux dont le suffrage n’est d’aucune importance dans la société, on aurait grand tort de prendre, pour les éviter, un masque d’ignorance et de frivolité.
C’est là, je crois, la véritable cause qui fait que la conversation des femmes parisiennes se soutient sur un diapason plus élevé que celui auquel les femmes anglaises osent prendre le courage de monter. La politique elle-même, ce terrible écueil, qui engloutit une si grande partie du temps que nous consacrons à la société, et qui partage nos salons en des comités d’hommes et des coteries de femmes, la politique elle-même peut être traitée par elles sans inconvénient; car elles mêlent sans crainte à ce sujet malsonnant, tant de gai persiflage, tant de perspicacité et un tact si sûr, que plus d’une difficulté, qui a peut-être embarrassé de sages législateurs à la Chambre, est tranchée par elles dans leurs salons, et devient, grâce à la légèreté de leur esprit, parfaitement intelligible.
Il suffit d’être familiarisé avec cette délicieuse partie de la littérature française qui est formée par les recueils épistolaires et les mémoires, ouvrages dans lesquels les mœurs et l’esprit des personnages sont peints avec plus de vérité qu’ils ne sauraient l’être dans aucune biographie; il suffit, dis-je, de connaître l’aspect de la société, telle qu’elle se montre dans ces volumes, pour sentir que le caractère français a éprouvé un grand et important changement depuis un siècle. Il est devenu peut-être moins brillant, mais aussi moins frivole, et si nous sommes obligés d’avouer que la constellation littéraire, qui aujourd’hui paraît sur l’horizon, ne contient aucun astre aussi éclatant que ceux qui étincelaient sous le règne de Louis XIV, nous ne trouverions pas non plus à présent de ministre qui écrivît à son ami comme le cardinal de Retz à Boisrobert: «Je me sauve à la nage dans ma chambre, au milieu des parfums.»
En attendant, si l’on peut accorder une confiance entière à ces annales des mœurs, je dirai que le changement qui s’est opéré dans les femmes n’a point été dans la même proportion. Il me semble retrouver en elles le même _genre d’esprit_ que Mᵐᵉ Du Deffand nous a fait si bien connaître. Les modes doivent changer, aussi les modes ont-elles changé, et cela non seulement quant aux habits, mais encore dans des points qui tiennent d’une manière plus profonde aux mœurs; mais toutes les parties essentielles sont restées les mêmes: une _petite-maîtresse_ est encore une _petite-maîtresse_, et l’esprit d’une femme française est toujours ce qu’il était: brillant, enjoué, cependant plein de vigueur. Je ne puis m’empêcher de croire que si Mᵐᵉ de Sévigné elle-même pouvait tout à coup reparaître dans les lieux sur lesquels elle répandit tant d’éclat, et qu’elle se retrouvât au sein d’une _soirée_ de Paris, elle ne sentirait aucune difficulté à prendre part à la conversation, de même qu’elle le faisait avec Mᵐᵉ de Lafayette, Mˡˡᵉ Scudéri et tant d’autres femmes d’esprit de son temps, pourvu toutefois que l’on ne parlât point de politique. Sur ce sujet-là, elle et ses interlocuteurs ne s’entendraient guère...
XXXIII
DE LA MANIÈRE DE FAIRE L’AMOUR A L’ANGLAISE.--ANECDOTE.
Il arrive parfois que l’on se trouve engagée dans la conversation la plus franche sans avoir eu la moindre intention, en commençant, de faire ou de recevoir des confidences.
Cela m’arriva ces jours derniers, en faisant une visite à une dame que je n’avais vue que deux fois encore et avec laquelle je n’avais pas échangé douze paroles. Mais nous nous trouvâmes à peu près en tête en tête et nous nous lançâmes, je ne saurais dire à quel propos, dans une causerie sans réserve sur les particularités de nos nations respectives.
Mᵐᵉ B... n’est jamais allée en Angleterre, mais elle m’assura que son désir de visiter notre pays était aussi fort que la passion de la découverte qui fit quitter son «home» à Robinson Crusoë pour visiter les...
«Sauvages, dis-je, finissant la phrase pour elle.
--Non, non, non! pour voir tout ce qu’il y a de plus curieux en ce monde.»
Ces mots «plus curieux» me semblèrent bizarres et je le lui dis en lui demandant si elle les appliquait aux musées ou aux naturels.
Elle sembla hésiter un moment à répondre franchement; puis elle dit, mais d’une manière si enjouée et si gracieuse qu’elle aurait désarmé la colère nationale du patriote le plus susceptible:
«Eh bien!... aux naturels.
--Mais nous prenons grand soin, répondis-je, que vous ne manquiez pas de spécimens de la race à examiner et il me semble difficile que vous ayez besoin de traverser le canal pour voir des naturels. Nous nous importons en si prodigieuse quantité que je ne conçois pas que vous puissiez garder aucune curiosité à notre égard.
--Au contraire, répondit-elle, ma curiosité ne s’en trouve que plus piquée: j’ai vu chez nous tant d’Anglais charmants que je meurs d’envie de les voir chez eux, au milieu de ces singulières coutumes qu’ils ne peuvent apporter avec eux, et que nous ne connaissons que par les récits imparfaits des voyageurs.»
Il semblait, à l’entendre, qu’elle parlât du bon peuple de la crique de Mongo ou de la baie de Karakoo; mais, étant curieuse de savoir ce qu’elle entendait par: «Les Anglais chez eux» et par: «Leurs singulières coutumes», je fis de mon mieux pour qu’elle me racontât ce qu’elle avait appris là-dessus:
«Je vous dirai, reprit-elle, que ce que je désire connaître avant toute autre chose, c’est votre manière de faire l’amour _tout à fait à l’anglaise_. Vous êtes assez polis pour respecter chez nous tous nos usages; mais un de mes cousins, qui était, il y a quelques années, attaché à l’ambassade française à Londres, m’a dépeint votre façon de mener les entreprises amoureuses comme si... si romantique que cela m’a enchantée, et je donnerais le monde pour voir _comment cela se fait_!
--Dites-moi, je vous en prie, ce qu’il vous a raconté, répliquai-je, et je vous promets de vous dire fidèlement si son récit est exact.