Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)
Part 11
C’est en vain que toutes les femmes de la terre viennent en foule à ce marché d’élégance, chacune portant assez d’argent dans sa poche pour se vêtir de la tête aux pieds avec tout ce qui se trouvera de mieux et de plus riche; c’est en vain que chacune appelle à son aide toutes les _tailleuses_, _coiffeuses_, _modistes_, _couturières_, _cordonniers_, _lingères et friseuses_ de la ville: quand elle aura acheté et mis comme il convient toute chose exactement de la façon qu’on lui aura prescrite, elle entendra, dans la première boutique où elle entrera, une grisette murmurer à une autre derrière le comptoir: «_Voyez ce que désire cette dame anglaise_»; et cela,--pauvre chère dame!--avant qu’elle ait pu prononcer un seul mot capable de la trahir.
Et ce ne sont pas seulement les Parisiens qui nous reconnaissent facilement--cela pourrait être dû chez eux à quelque inexplicable franc-maçonnerie; non, le plus fort est que nous nous reconnaissons nous-même l’un l’autre sur-le-champ: «C’est un Anglais!» «C’est une Anglaise!» Cela se voit plus vite qu’on ne le saurait dire.
Ces manières, cette allure, cette marche, l’expression des mouvements et, pour ainsi parler, des membres, que tout cela soit si spécial et impossible à imiter, voilà qui est vraiment singulier. Cela n’a rien à voir avec les différences d’yeux et de teint des deux nations, car l’effet est peut-être senti plus fortement encore quand on suit une personne que quand on la croise; il ressort de chaque pli comme de chaque épingle, de toutes les attitudes et de tous les gestes.
Si je pouvais vous expliquer ce qui produit cet effet j’en rendrais peut-être l’imitation moins malaisée; mais comme, après s’y être essayé pendant vingt ans, on a fini par regarder comme impossible de le définir, ne comptez pas sur moi pour cela. Tout ce que je puis faire, c’est de vous dire là-dessus ce que tout le monde sait, sans chercher à atteindre la partie mystérieuse de ce sujet, et à analyser cet effet magique.
Pour parler en termes de marchandes de modes, les dames «s’habillent» beaucoup moins à Paris qu’à Londres. Je ne pense pas qu’une Parisienne, après avoir quitté son déshabillé du matin, s’astreindrait, durant «la saison», à changer de robe quatre fois par jour, comme je l’ai vu faire à des dames de Londres. Et je ne crois pas que les plus _précieuses_ en cette matière penseraient avoir commis une grave infraction à la bonne éducation si elles paraissaient à dîner dans la même toilette qu’on leur aurait vue porter trois heures auparavant.
Le seul article de luxe féminin plus généralement répandu parmi elles que parmi nous est le châle de cachemire. Le _trousseau_ d’une jeune femme compte toujours au moins un de ces précieux châles, et c’est, je crois, de tous les _présents_, celui qui fait souvent, comme le dit Miss Edgeworth, oublier le _futur_ à la fiancée.
Sous d’autres rapports, ce qui est nécessaire à la garde-robe d’une Française élégante l’est aussi à celle d’une Anglaise. Seulement on porte plus chez nous de bijoux et colifichets de toutes sortes que chez eux. La robe qu’une jeune Anglaise mettrait pour dîner est exactement la même qu’une jeune Française porterait à tous les bals, sauf à un bal costumé; au lieu que la plus élégante toilette du dîner, à Paris, ne se porterait chez nous que pour aller à l’Opéra.
Il y a beaucoup de très jolis _magasins de nouveautés_ dans toutes les parties de la ville, et le cœur d’une femme peut y trouver tout ce qu’il désire quant à la toilette.
Ces magasins sont des _modistes_ et des _coiffeuses_ excellentes, qui savent parfaitement fabriquer et recommander tous les produits de leur art fascinateur; mais il ne se trouve point ici de Howel et de James où s’assemblent à point nommé toutes les jolies femmes de Paris; on ne voit aucune assemblée de grand valets de pied attendant sur les banquettes à l’extérieur des boutiques, et qui fassent office d’enseigne pour les non-initiés en leur indiquant par leur présence combien d’acheteurs sont en train de marchander les précieux objets de l’intérieur. Les boutiques sont en général beaucoup plus petites que les nôtres, ou, quand elles s’étendent en longueur, elles ont l’air de dépôts de marchandises. On étale pour la montre et la décoration beaucoup moins d’objets, si ce n’est dans les magasins de porcelaines ou de bronzes dorés, protégés par des glaces. A vrai dire, partout où les articles peuvent être exposés sans danger aux injures de l’air, on en étale un nombre considérable; mais, dans l’ensemble, les boutiques n’offrent pas ici une aussi grande apparence de capitaux employés que chez nous.
Une des principales causes du gai et joli aspect des rues est la quantité et l’élégant arrangement des fleurs exposées pour la vente. Tout le long des boulevards, et dans chacun de ces brillants passages qui percent maintenant Paris dans tous les sens, vous n’avez qu’à fermer les yeux pour vous croire dans un parterre; et si, en ouvrant les yeux, l’illusion s’envole, vous trouvez à sa place quelque chose d’aussi charmant.
Malgré les abominations multiples des rues, les serrures des portes des salons semblables à des cadenas de prisons et l’odieux escalier commun à tous par lequel on y accède, il y a chez ce peuple un goût et une grâce qu’on ne trouverait certainement pas ailleurs. Et cela non seulement dans les vastes hôtels des riches et des grands, mais dans toutes les classes de la société, jusqu’à la plus basse.
La manière dont une vieille marchande de quatre saisons noue les cerises qu’elle vend pour quelques sous à sa clientèle de gamins, pourrait donner une leçon au plus adroit décorateur de nos tables de soupers. Un bouquet de violettes sauvages, dont le prix est à la portée de la _soubrette_ la moins payée de Paris, est arrangé avec une grâce qui le rendrait digne d’une duchesse; et j’ai vu le modeste étalage d’une fleuriste dont toute la tente se composait d’un arbre et du ciel bleu, disposé avec un mélange de couleurs si harmonieux, que je suis restée plus longtemps et plus agréablement à la regarder que je ne suis jamais demeurée à contempler le palais de Flore lui-même dans le King’s Road.
Après tout, je pense que ce mystérieux art de la toilette, dont j’ai déjà parlé, vient de ce bon goût naturel, universel et inné. Il existe un à-propos, une bienséance, une sorte d’harmonie dans les différentes parties de la toilette féminine, que l’on constate sur les _toques_ de coton aux teintes éclatantes assorties aux mouchoirs et aux tabliers, comme sur les chapeaux les plus élégants des Tuileries. Le mot si expressif pour qualifier une femme bien mise: _faite à peindre_, peut être bien souvent appliqué avec autant de justice à une paysanne qu’à une princesse; car toutes deux ont la même délicatesse naturelle de goût.
C’est ce sentiment national qui rend tellement supérieurs, à Paris, la mise en scène, le corps _de ballet_, et tout ce qui dans les théâtres forme _tableau_. Là, une simple erreur dans la couleur ou l’arrangement pourrait détruire l’harmonie entière et le charme de l’ensemble: mais vous voyez ici de pauvres petites filles, louées à la nuit moyennant quelques sous pour figurer des anges ou des Grâces, entrer dans la composition de la scène avec un instinct aussi infaillible que celui qui pousse les oies sauvages, volant à travers les airs, à se former en une phalange triangulaire admirablement ordonnée, au lieu de se disperser vers tous les points de la boussole, comme on le voit faire _par exemple_ à nos _figurantes_ à nous lorsque le maître de ballet ne les tient pas aussi rigoureusement en ordre qu’un bon chasseur rassemble sa meute.
C’est un soulagement pour mes yeux de constater que le fard n’est plus à la mode. Je ne comprends pas ceux qui disent qu’un regard brillant le devient plus encore par une légère touche de rouge habilement appliquée en dessous. En tout cas si on en met encore, c’est si adroitement que cela ne produit qu’un bon effet, et voilà un immense progrès sur la mode, dont je me souviens trop bien, de farder les joues des jeunes et des vieilles à un point réellement effrayant.
Un autre progrès que je goûte fort, c’est que la plupart des vieilles dames ont renoncé aux cheveux artificiels; elles arrangent maintenant leurs propres cheveux gris avec le plus d’élégance et de soin possibles. L’apparence générale de l’ensemble y gagne: la nature arrange les choses pour nous beaucoup mieux que nous ne le pouvons faire; et l’aspect d’une figure âgée entourée de boucles noires, brunes ou blondes, est infiniment moins agréable que celui d’un vieux visage accompagné de ses propres cheveux argentés.
J’ai entendu observer, avec beaucoup de justesse, que le fard n’est seyant qu’à celles qui n’en ont pas besoin: on peut dire la même chose des faux cheveux. Quelques-uns des édifices en cheveux noirs et brillants comme du jais que j’ai vus ici excédaient certainement en quantité de cheveux ce qui peut croître sur aucune tête humaine; mais quand cet édifice surmonte un jeune visage qui semble avoir droit à tous les honneurs que l’art des coiffeurs peut imaginer, il n’y a rien là d’incongru ni de désagréable, bien qu’il soit toujours dommage de mêler quoi que ce soit de faux à la gloire d’une jeune tête. Pour ce sentiment-là, _Messieurs les Fabricants_ de faux cheveux ne me rendront pas grâces: après avoir interdit l’usage des fausses tresses aux vieilles dames, voilà que je désapprouve maintenant les fausses boucles pour les jeunes!
_Au reste_, tout ce que je peux vous dire quant à la toilette, c’est que nos élégantes ne doivent plus espérer de trouver ici aucun article utile pour leur garde-robe à meilleur marché; au contraire, tout s’y paye beaucoup plus cher qu’à Londres; et ce qui doit également les empêcher de faire leurs emplettes ici, c’est que les différents objets que nous avions l’habitude de considérer comme mieux fabriqués que chez nous, spécialement les soieries et les gants, sont maintenant, à mon avis, décidément inférieurs aux nôtres en qualité: les articles qu’on peut acheter au même prix qu’en Angleterre, sont moins bons à l’usage.
Les seules emplettes que j’aimerais à rapporter chez moi, ce seraient des porcelaines: mais cela, nos tarifs de douane nous le défendent, et, sans cette protection, nos Wedgewood et nos Mortlake ne vendraient plus que peu d’articles d’ornement, car non seulement leurs prix sont plus élevés mais leur matière première et leur façon sont, à mon avis, extrêmement inférieurs. Il est réellement agréable à mes sentiments patriotiques de pouvoir constater honnêtement que, sauf ces objets et quelques articles de luxe, comme les bronzes dorés, les pendules d’albâtre et cætera, il n’y a rien ici que nous ne puissions trouver en abondance dans notre pays.
XXIX
L’ABBÉ LACORDAIRE.--SUCCÈS DE SES SERMONS A NOTRE-DAME.--LES MEILLEURES PLACES RÉSERVÉES AUX HOMMES.--DIMENSIONS DE NOTRE-DAME.--AFFLUENCE DE _jeunes gens de Paris_.--ILS FONT ET DÉFONT LES RÉPUTATIONS.--LACORDAIRE EST UN PRÉDICATEUR DÉPLORABLE.
La grande réputation d’un prédicateur nous décida dimanche à supporter deux heures d’attente fastidieuse avant la messe qui précéda son sermon. C’est de la sorte seulement qu’on peut s’assurer une chaise à Notre-Dame quand l’abbé Lacordaire y doit monter en chaire. L’ennui est grand; mais ayant successivement entendu dire de ce personnage célèbre qu’il était «envoyé par le ciel pour ramener la France au catholicisme»; qu’il était «un hypocrite laissant Tartuffe loin derrière lui»; que son «talent dépasse celui de tout prédicateur depuis Bossuet», et que c’était «un charlatan qui devrait prêcher de sa baignoire plutôt que de la chaire de Notre-Dame», je me décidai à le voir et l’entendre moi-même, quoique je sois peu capable de discerner où peut être la vérité entre les deux partis qui sont séparés par un abîme. Quelques circonstances vinrent d’ailleurs diminuer l’ennui de notre longue attente, et je dois avouer que ce ne fut point là la moins profitable partie des quatre heures que nous passâmes dans cette église.
En entrant, nous trouvâmes l’immense nef close par des barrières, comme elle l’avait été le dimanche de Pâques pour le concert (car ainsi pourrait-on appeler l’office de cette fête). Quand nous voulûmes pénétrer dans cette partie réservée, on nous dit qu’aucune dame n’y était admise, mais que les bas-côtés contenaient beaucoup de chaises et qu’on y trouvait des places excellentes.
Cet arrangement m’étonna pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il est absolument contraire aux usages nationaux, car partout, en France, les meilleures places sont réservées aux femmes, ou du moins, en principe, j’ai toujours trouvé qu’il en fut ainsi. Ensuite parce que, dans toutes les églises où je suis entrée jusqu’à présent, l’assemblée, toujours nombreuse, est invariablement composée d’au moins douze femmes pour un homme. Aussi lorsque, en regardant dans la partie réservée, j’y remarquai assez de rangées de chaises pour recevoir quinze cents personnes, je pensai qu’à moins que tous les prêtres de Paris ne vinssent en personne faire honneur à leur éloquent confrère, il était assez peu vraisemblable que cette mesure peu galante fût nécessaire. Je n’eus pas le temps, au reste, de me perdre en conjectures, car la foule se pressait déjà à toutes les portes, et nous nous dépêchâmes de nous assurer des meilleures chaises dans les bas-côtés. Nous parvînmes à nous placer entre les piliers, juste en face de la chaire, et nous en fûmes satisfaits car nous ne doutâmes pas qu’une voix qui avait acquis une telle renommée ne pût se faire entendre dans les galeries latérales de Notre-Dame.
Lorsque je me fus installée aussi confortablement que possible sur ma chaise au dossier droit, j’eus une première consolation à ma longue attente en songeant que du moins elle se passerait entre les murs vénérables de Notre-Dame. C’est une glorieuse vieille église, et, bien qu’on ne puisse la comparer à l’Abbaye de Westminster, ou à Anvers, ou à Strasbourg, ou à Cologne, ou à beaucoup d’autres que je pourrais nommer, elle garde assez d’intérêt pour vous occuper pendant un temps considérable. Les trois rosaces élégantes qui jettent leur lumière colorée au nord, à l’ouest et au sud offrent par elles-mêmes une très jolie étude pour une demi-heure ou deux, et, d’ailleurs, elles rappellent, malgré leur minime diamètre de quarante pieds, la magnifique fenêtre ronde de l’ouest à la cathédrale de Strasbourg, dont le seul souvenir suffirait à faire passer un autre long espace de temps...
J’avais une autre source de distraction, et rien moins qu’insignifiante, à observer l’affluence des assistants. L’édifice renferma bientôt autant d’être vivants qu’il en pouvait contenir; et les places que nous jugions quelconques quand nous les prîmes, se trouvèrent si commodément situées que nous nous réjouîmes de les avoir choisies. Il n’y avait pas un pilier qui ne servît d’appui à autant d’hommes qu’il en fallait pour l’entourer, et pas un ornement en saillie, pas une balustrade des autels latéraux, pas un point élevé, qui ne fût comme si un essaim d’abeilles s’y était suspendu.
Mais ce qui attira le plus mon attention fut ce qui se passait dans la nef. Quand on me dit que c’était la partie de l’église réservée aux hommes, je pensai que j’y verrais des citoyens catholiques, respectables et d’un âge mûr, venus de tous les coins de la ville et peut-être du pays pour entendre le célèbre prédicateur; mais, à mon grand étonnement, je vis arriver par douzaines des jeunes gens joyeux, élégants, mis à la dernière mode, et tels que je n’en avais encore jamais vu à d’autres cérémonies religieuses. Parmi eux se trouvait une certaine quantité d’hommes plus âgés; mais la grande majorité ne dépassait pas trente ans. Je ne pouvais comprendre la raison de ce phénomène; mais tandis que je me creusais la tête pour en trouver l’explication, le hasard vint en aide à ma curiosité sous la forme d’un voisin communicatif.
Dans aucun endroit du monde il n’est plus aisé d’entrer en conversation avec un étranger qu’à Paris. A tous les degrés de la société il y règne une courtoisie et une sociabilité naturelles, et celui qui le désire peut facilement connaître l’état d’esprit de toutes les classes. Le temps présent est très favorable à cela, car le trait le plus remarquable des mœurs parisiennes, en ce moment, c’est une absolue liberté d’exprimer son opinion sur toutes choses.
J’ai entendu dire qu’il était difficile d’obtenir une réponse nette, précise et courte d’un Irlandais; d’un Français, c’est impossible: quand sa réplique à votre question équivaudrait au fond au sec anglicisme «I don’t know» [je ne sais pas], elle serait faite d’un ton et avec une tournure de phrase qui vous persuaderaient qu’on sera satisfait et même extrêmement heureux de répondre à toutes les autres demandes qu’il vous plaira de faire sur le même sujet, ou sur un autre.
Pour avoir déplacé ma chaise d’un pouce et demi en vue de la commodité d’un voisin à cheveux gris, celui-ci fut amené à prononcer: «_Mille pardons, madame!_» avec une remarque sur la gêne qu’apportait la réserve de toutes les meilleures places pour les messieurs. C’était tout à fait contraire, ajouta-t-il, à la coutume ordinaire des Parisiens, et de fait, c’était pourtant la seule disposition que l’on eût trouvée pour que les dames ne fussent pas incommodées par le flot impétueux des _jeunes gens_ qui viennent régulièrement entendre l’abbé Lacordaire.
«Je ne vis jamais tant de jeunes gens dans aucune assemblée religieuse, dis-je, espérant qu’il pourrait m’expliquer ce mystère...
--La France, répondit-il avec énergie, comme vous pouvez vous en convaincre en regardant cette multitude, n’est plus la France de 1793, quand ses prêtres chantaient des cantiques sur l’air du _Ça ira_. La France est heureusement redevenue profondément et sincèrement catholique. Ses prêtres sont à nouveau ses orateurs, ses plus grands, ses plus hauts dignitaires. Elle peut encore donner des cardinaux à Rome, et Rome peut encore donner un ministre à la France.»
Je ne trouvai aucune réponse à faire; et mon silence ne sembla pas lui plaire, car, après être resté assis quelques minutes en silence, il se leva de la place qu’il avait obtenue à si grand’peine et, se frayant un passage à travers la foule, il disparut derrière nous; mais je pus le revoir, avant de quitter l’église, debout sur les marches de la chaire... La messe terminée, je regardai la chaire; elle était encore vide, mais, en jetant les yeux autour de moi, je vis tous les regards tournés vers une petite porte dans le bas côté nord, presque immédiatement derrière nous. _Il est entre là!_ dit une jeune femme près de nous, d’un ton qui semblait indiquer un sentiment plus profond que le respect, et qui vraiment touchait à l’adoration. Ses yeux restèrent fixés sur la porte comme ceux de beaucoup d’autres jusqu’à ce qu’elle s’ouvrît et qu’un jeune homme élancé, dans le costume du prêtre qui va monter en chaire, y apparût. Un bedeau lui fraya un chemin à travers la foule, qui, épaisse et serrée comme elle était, se reculait de chaque côté pour le laisser approcher de la chaire, avec beaucoup plus de docilité qu’elle ne l’eût fait poussée par une troupe de cavalerie.
Le silence le plus profond accompagnait sa marche; jamais je ne vis démonstration de respect plus frappante; et l’on prétend que les trois quarts de Paris considèrent cet homme comme un hypocrite!
Aussitôt qu’il eut atteint la chaire, tandis qu’il se préparait par une muette prière au devoir qu’il allait accomplir, un bruit se fit entendre dans la partie supérieure du chœur et l’archevêque, suivi de son splendide cortège ecclésiastique, s’avança vers la partie de la nef qui est immédiatement en face du prédicateur. En arrivant à l’endroit réservé, chacun gagna sans bruit la place qui lui était assignée d’après sa dignité, tandis que l’assemblée entière attendait debout respectueusement, et semblait
_Admirer un si bel ordre et reconnaître l’église._
Il est plus facile de vous décrire tout ce qui précéda le sermon que le sermon lui-même. Ce fut un tel flot de paroles, un tel torrent, une telle averse de déclamations passionnées que, même avant d’en avoir entendu assez pour pouvoir juger du sujet, je me sentis disposée à mal juger du prédicateur, et à soupçonner ce discours d’avoir plus de fleurs et de fioritures de rhétorique humaine que de simple vérité divine.
Ses gestes violents me déplurent aussi excessivement. Le mouvement rapide et incessant de ses mains, quelquefois de l’une, quelquefois des deux, ressemblait plus à celui des ailes d’un oiseau-mouche qu’à aucune autre chose dont je puisse me souvenir; mais le bourdonnement partait de l’assemblée en admiration. A chaque pause--il en faisait fréquemment, et évidemment _exprès_, comme un mauvais acteur--une rumeur louangeuse courait à travers la foule.
Je me souviens d’avoir lu quelque part qu’un prêtre de naissance noble, de peur que ses ouailles ne devinssent familières avec lui, s’adressait à elles du haut de la chaire en ces termes: _Canaille chrétienne!_ C’était mal--très mal, certainement: mais je ne sais si le _Messieurs_ de l’abbé Lacordaire est beaucoup plus dans le ton convenable à un pasteur chrétien. Cette apostrophe mondaine fut répétée plusieurs fois pendant le discours, et j’ose dire contribua grandement à l’effet désagréable que me produisit l’éloquence du prédicateur. Je ne me rappelle pas avoir jamais entendu un prédicateur que j’aie moins aimé, moins vénéré et moins admiré que ce nouveau saint parisien. Il fit des allusions très acérées à la renaissance de l’Eglise catholique romaine en Irlande et anathématisa cordialement tous ceux qui s’y opposeraient.
En vous racontant le prologue de deux heures qu’avait été la messe, j’ai oublié de vous dire que beaucoup de jeunes gens--non aux places réservées dans la nef mais de ceux qui étaient assis près de nous--lisaient pour échapper à l’ennui de l’attente. Quelques-uns des volumes qu’ils tenaient avaient tout l’air de romans provenant d’un cabinet de lecture; d’autres étaient évidemment des recueils de cantiques, probablement moins _spirituels_ que pleins d’esprit.
Ce spectacle me découvrit une nouvelle page de Paris tel qu’il est, et je ne regrette pas les quatre heures qu’il m’a coûtées; mais une fois suffit: je ne retournerai certes pas entendre l’abbé Lacordaire.
XXX
LE PALAIS-ROYAL.--TYPES QU’ON Y RENCONTRE.--UNE FAMILLE ANGLAISE.--LES EXCELLENTS RESTAURANTS A 40 SOUS.--LA GALERIE D’ORLÉANS.--LES OISIFS.--LE THÉATRE DU VAUDEVILLE.
Bien que vous pensiez certainement qu’en ma qualité de femme le Palais-Royal doit m’intéresser peu, avec ses restaurants, ses boutiques de bijouterie, de rubans, de jouets d’enfants, etc., etc., etc., et tous les mondes de misère, de fête et de bonne chère qui s’y superposent d’_étage_ en _étage_, je ne puis cependant passer sous silence un des lieux de Paris dont l’aspect est le plus caractéristique et le plus anti-anglais...