Paris romantique: Voyage en France de Mrs. Trollope (Avril-Juin 1835)

Part 10

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Il est évident que la richesse de la bourgeoisie augmente rapidement, et les républicains s’en effraient: ils voient devant eux un nouvel ennemi, et commencent à parler des abominations d’une _bourgeoisie_ aristocratique.

Cet accroissement des fortunes bourgeoises a plusieurs effets remarquables, mais aucun ne l’est plus que l’augmentation rapide des jolies demeures, lesquelles s’élèvent maintenant, aussi blanches et brillantes que des champignons frais, dans la partie nord-ouest de Paris.

C’est là tout à fait un nouveau monde, et cela me rappelle les premiers jours de Russel Square et du quartier alentour. L’église de la Madeleine, au lieu de se trouver placée, comme je me souviens qu’elle l’était jadis, tout à l’extrémité de Paris, voit maintenant une nouvelle ville s’étendre derrière elle; et si les constructions continuent de s’élever à la même allure qu’elles semblent le faire en ce moment, nous, ou du moins nos enfants, la verrons occuper une situation aussi centrale que Saint-Martin des Champs. Un excellent marché, appelé marché de la Madeleine, s’est déjà établi dans ce nouveau quartier, et je ne doute pas que des églises, des théâtres, et des restaurants innombrables ne le suivent rapidement.

Il faudra placer les capitaux, qui s’accroissent avec une rapidité américaine, et, quand cela arrivera, Paris s’étendra hors de ses limites actuelles de la même marche tranquille que Londres avant lui: d’ici à vingt ans, le bois de Boulogne pourra être aussi peuplé que Regent’s Park l’est aujourd’hui.

Ce soudain accroissement de la richesse est déjà cause de l’augmentation du prix de beaucoup d’articles vendus à Paris; si l’activité du commerce continue, il est plus que probable que les fortunes du boursier et du marchand parisien égaleront les fortunes colossales qui existent en Angleterre; alors les mêmes causes qui ont rendu la vie si coûteuse chez nous la rendront chère dans la France future. Bien des particularités dont on s’aperçoit aujourd’hui et qui forment les plus grandes différences entre les deux pays disparaîtront alors, car la grande richesse est tout ce qui manque à une famille française pour vivre comme une famille anglaise. Mais quand ce temps arrivera, les Parisiens ne perdront-ils pas plus de jouissances sans ostentation qu’ils n’en gagneront par l’augmentation du luxe? Pour moi, je suis absolument d’avis que Paris sera à demi gâté lorsque les ennuyeux dîners de cérémonie remplaceront les réceptions sans pompe et les visites sans parade; alors les Anglais pourront se décider à rester fièrement et orgueilleusement chez eux, car, au lieu du contraste brillant et vivant à leur manière de vivre qu’offre actuellement Paris, ils y pourront trouver une rivalité ennuyeuse, mais en chemin de réussir.

XXIV

ANECDOTE.--LE ROMANTISME ET LE SUICIDE.

Il n’y a pas longtemps que deux jeunes hommes--très jeunes--entraient dans un _restaurant_, commandaient un dîner d’un luxe et d’un prix inaccoutumés, et arrivaient à l’heure pour le déguster. Ils le firent avec toutes les apparences d’une juvénile gaieté. Ils commandèrent des vins de Champagne, qu’ils burent en se tenant par la main. Aucune ombre de tristesse, de pensées ou de réflexions d’aucune sorte ne sembla se mêler à leur joie qui fut bruyante, longue et incessante. A la fin, vinrent le café noir, le cognac, et la note: l’un d’eux la montra à l’autre et tous deux se mirent à rire. Ayant bu leur tasse de café jusqu’à la lie, ils appelèrent le _garçon_ et lui ordonnèrent de faire venir le _restaurateur_. Celui-ci accourut sur-le-champ, pensant peut-être recevoir le montant de sa note, moins quelques extra que les joyeux mais économes jeunes gens pouvaient trouver exagérés.

Au lieu de cela, l’aîné des deux amis lui déclara que le dîner avait été excellent, ce qui était très heureux puisque ce devait être le dernier que son ami et lui mangeraient; que, pour la note, il fallait leur faire de nécessité excuse, attendu qu’ils ne possédaient pas un sou; que, dans aucune autre situation, ils n’auraient ainsi violé l’usage ordinaire au détriment de leur hôte; mais que, trouvant ce monde, ses peines et ses chagrins indignes d’eux, ils avaient décidé de jouir au moins une fois d’un repas que leur pauvreté les empêcherait de jamais recommencer, et ensuite de prendre congé de l’existence pour toujours; il ajouta que la première partie de leur résolution s’était accomplie fort noblement grâce au cuisinier et à la cave de l’établissement; que la dernière partie suivrait bientôt, car ils avaient mélangé au café noir et au petit verre de l’admirable cognac tout ce qui était nécessaire pour régler très rapidement leurs comptes.

Le _restaurateur_ était furieux. Il n’ajoutait aucune foi à ce qu’il considérait comme une rodomontade n’ayant pour but que d’éviter le paiement de la note, et il parla bruyamment, à son tour, de les remettre dans les mains de la police. A la fin, sur leur offre de lui laisser leur adresse, il leur permit toutefois de partir.

Poussé par l’espoir d’obtenir son argent, ou peut-être craignant vaguement que le conte insensé que les jeunes gens lui avaient fait ne fût vrai, cet homme se rendit le jour suivant à l’adresse que lui avaient laissée ses clients. Là, il apprit que, le matin même, les deux malheureux jeunes gens avaient été trouvés couchés ensemble, la main dans la main, sur un lit que l’un d’eux avait loué quelques semaines auparavant. Quand on entra, il étaient déjà morts et tout à fait froids.

Sur une petite table dans la chambre, on découvrit beaucoup de papiers noircis d’écriture; tous exprimaient des aspirations à la splendeur obtenue sans travail, un profond mépris pour ceux qui se contentent d’une vie gagnée à la sueur de leur front, diverses citations de Victor Hugo, et la requête de vouloir bien transmettre aux journaux leurs noms et le récit de leur trépas.

On cite des cas nombreux d’amis intimes qui s’encouragent mutuellement ainsi à finir leur existence, sinon aux applaudissements du public, du moins avec un certain effet. Et bien plus souvent on trouve morts et serrés dans les bras l’un de l’autre un jeune homme et une jeune femme; ceux-là accomplissent à la lettre, avec le plus triste sérieux, la destinée prédite si gaiement dans la vieille chanson:

_Gai, gai, marions-nous,_ _Mettons-nous dans la misère;_ _Gai, gai, marions-nous,_ _Mettons-nous la corde au cou._

J’ai entendu dire par plusieurs personnes qui regardent avec philosophie les traits caractéristiques du temps présent et de la race actuelle, ou plutôt peut-être de cette partie de la population qui vit dans une oisiveté dissolue, que ce qu’il y a de pis dans tout cela, c’est l’indifférence, l’insouciance et un mépris de la mort digne des gladiateurs antiques, que l’on enseigne, que l’on loue, que l’on exalte comme le fondement et la perfection de toute sagesse et de tout mérite humains.

XXV

«LE CHEVAL DE BRONZE» ET «LA MARQUISE» A L’OPÉRA-COMIQUE.--L’HEURE TARDIVE DU DINER NUIT AUX SPECTACLES.

_Le Cheval de Bronze_ étant le _spectacle par excellence_ de l’Opéra-Comique en ce moment, nous crûmes nécessaire de l’aller voir, et nous avons tous trouvé que les décors et la mise en scène étaient aussi bien que le théâtre le permettait. Nous en sortîmes très satisfaits, ce que nous n’avouâmes qu’en petit comité, parce que cela n’était pas très flatteur pour nos facultés intellectuelles.

Je ne comprends réellement pas comment on peut rester assis pendant trois heures entières, non seulement sans murmurer, mais encore sans autre occupation que de regarder une collection de choses dénuées d’intérêt autour desquelles circule sans cesse une foule de figurants. Mais c’est ainsi, et, en voyant tel arrangement de gazes blanches et bleues, éclairées par la lumière magique des feux de Bengale, et qui forment décidément la plus jolie fantaisie que l’on puisse imaginer, nous nous écriâmes: «Joli! joli!» comme l’aurait pu faire un enfant de cinq ans en voyant pour la première fois Polichinelle.

La musique de M. Auber comprend quelques charmants morceaux, mais il a fait beaucoup mieux jadis; et le mauvais goût des principaux chanteurs me ferait désirer ardemment que l’excellent orchestre fût seul à l’interpréter.

Mᵐᵉ Casimir a eu et a encore une voix riche et puissante; mais la plus inculte petite fille d’Allemagne, qui arrange sa vigne en chantant ses airs nationaux, pourrait lui donner une leçon de goût qui lui serait plus profitable que tout ce que la science lui a appris...

Cette brillante bagatelle était précédée d’une _petite comédie_, appelée, _la Marquise_. Le sujet doit avoir été tiré, bien que très modifié, d’une histoire de George Sand, et ne vaut guère qu’on en parle; mais c’est un joli spécimen d’un genre très français, une petite pièce naturelle, facile, enjouée; en l’écoutant, vous êtes en sympathie avec les acteurs comme avec les caractères, et vous oubliez qu’il y a dans le monde beaucoup de tristesses et d’ennuis...

Les théâtres, surtout ceux de second ordre, semblent être très suivis; mais j’entends souvent observer, à Paris comme à Londres, que le goût du théâtre diminue dans les hautes classes; et cela vient, je crois, des mêmes causes dans les deux pays: d’abord, l’heure tardive du dîner, qui fait que, pour aller au spectacle, il faut déranger ses habitudes, et c’est là une difficulté dans la famille. L’Opéra, qui commence plus tard, est toujours plein: et, si je ne vivais depuis assez longtemps dans le monde pour savoir ce que la mode peut faire supporter, je serais étonnée qu’un peuple aussi gai que celui des Français se presse chaque soir pour assister à un spectacle aussi sérieusement ennuyeux...

Peut-être en France comme en Angleterre, si un nouveau génie théâtral «s’élevait un matin le front dans les nues», Paris et Londres se soumettraient-ils à dîner à cinq heures pour en jouir; mais l’heure tardive du dîner et la médiocrité des acteurs font actuellement du théâtre un amusement populaire plutôt qu’un divertissement élégant.

XXVI

L’ABBÉ DE LAMENNAIS.--SON ASPECT ET SA CONVERSATION.--SON ADMIRATION ET CELLE DES RÉPUBLICAINS FRANÇAIS POUR O’CONNELL.

J’ai eu la satisfaction de rencontrer, l’autre soir, l’abbé de Lamennais. C’était chez Mᵐᵉ Benjamin Constant, dont le salon est aussi célèbre par la renommée de ceux qu’on y rencontre que par les talents et le charme de la maîtresse de la maison.

Extérieurement, cet homme célèbre ressemble à un dessin original de Rousseau que je me souviens d’avoir vu. Il est bien au-dessous de la taille ordinaire et très mince. Son aspect est très frappant et trahit l’habitude de la méditation; mais ses yeux profonds ont quelque chose de presque farouche, avec leurs regards rapides. Sa robe était noire et avait plus de négligence républicaine que de dignité ecclésiastique, et la petite cravate qu’il portait, bien serrée autour de sa gorge, lui donnait l’apparence de quelqu’un qui ne fait guère attention à la mode du jour ou aux coutumes des salons.

Il avait dîné chez Mᵐᵉ Constant avec quatre ou cinq autres personnages distingués, et nous le trouvâmes profondément enfoncé dans une _bergère_ qui cachait presque entièrement sa chétive personne, et entouré d’un cercle d’hommes à qui il parlait avec animation. D’un côté était M. Jouy, l’_hermite_ bien connu de la Chaussée-d’Antin, et de l’autre un député très apprécié sur les bancs du _côté gauche_.

J’étais placée juste en face de lui et j’ai rarement observé le jeu d’une physionomie plus animé. Dans le courant de la soirée, il me fut présenté. Ses manières sont extrêmement distinguées; aucune raideur ni gêne, rien de rustique ni d’ecclésiastique n’empêche sa vivacité naturelle. Il tira immédiatement une chaise vis-à-vis du sofa où j’étais placée et causa fort agréablement, le dos tourné au reste de la société, jusqu’à ce que plusieurs personnes, dont beaucoup de dames, se fussent réunies autour de lui; alors il ne lui plut pas, je suppose, de rester assis tandis qu’elles étaient debout, et, se levant, il regagna sa _bergère_.

Il me dit qu’il ne resterait pas longtemps à Paris, où il fréquentait trop le monde pour travailler, qu’il allait promptement retourner dans sa profonde retraite, dans sa chère Bretagne, où il finirait l’œuvre qu’il avait commencée. Je ne sais si cet ouvrage est la défense des _Prévenus d’avril_, qu’il a menacé de publier contre ceux qui ont refusé de le laisser plaider au tribunal dans cette affaire, mais on s’attend à ce que ce document soit violent, puissant et éloquent...

M. de Lamennais, ainsi que plusieurs autres personnages aux principes républicains avec lesquels j’ai eu l’occasion de causer depuis que je suis à Paris, a conçu l’idée que l’Angleterre est en ce moment et _bona fide_ sous la règle et le gouvernement de Mr. Daniel O’Connell. Il m’a entretenue de ce personnage avec la plus grande admiration et le plus profond respect: ne s’en rapporte-t-il pas aux journaux anglais pour croire à l’amour enthousiaste et à la vénération qu’on lui témoignerait dans la Grande-Bretagne!

XXVII

LES VIEILLES FILLES SONT RIDICULES EN FRANCE.--POURQUOI ELLES Y SONT BEAUCOUP PLUS RARES QU’EN ANGLETERRE.--SUPÉRIORITÉ DE LA MANIÈRE DE CONCLURE LES MARIAGES EN ANGLETERRE.--EN FRANCE, LES VIEILLES FILLES S’APPLIQUENT A DISSIMULER LEUR TRISTE ÉTAT.

Il y a plusieurs années que, passant quelques semaines à Paris, j’eus une conversation avec un Français au sujet des vieilles filles, et, bien qu’il y ait longtemps de cela, je vous la rapporterai à l’occasion d’un fait qui vient de m’arriver.

Nous nous promenions, je m’en souviens, dans les jardins du Luxembourg, et, comme nous marchions de long en large dans les longues allées, la causerie tomba sur le «misérable sort», comme l’appelait mon interlocuteur, des femmes célibataires en Angleterre. Mon compagnon déplorait cet état comme le résultat le plus mélancolique des mœurs nationales qui se pût imaginer.

«Je ne connais rien en Angleterre, déclarait-il avec la dernière énergie, qui me fasse plus de peine que la vue d’un grand nombre de ces femmes malheureuses, qui, encore que bien nées, bien élevées et estimables, se trouvent sans position, sans un _état_ et sans un nom, si ce n’est celui dont elles désirent tant se débarrasser qu’elles donneraient pour cela la moitié des jours qui leur restent à vivre.

--Je crois que vous exagérez quelque peu le mal, répondis-je; pourtant, même si leur position est aussi triste que vous le dites, je ne vois pas en quoi les dames célibataires sont plus heureuses ici?

--Ici! s’exclama-t-il avec indignation: vous n’imaginez pas réellement qu’en France, où nous nous vantons de rendre nos femmes les plus heureuses du monde, nous pourrions souffrir que des jeunes filles infortunées, innocentes, sans appui, tombassent hors de la société, dans le _néant_ du célibat, comme chez vous? Dieu nous garde d’une telle barbarie!

--Mais comment pouvez-vous empêcher cela? Il est impossible que, par suite des circonstances, beaucoup de vos hommes ne soient pas amenés à demeurer célibataires; et si le nombre des individus des deux sexes est égal, il s’ensuit qu’il doit y avoir aussi des femmes non mariées?

--Cela peut paraître ainsi, mais la réalité est tout autre: nous n’avons pas de femmes non mariées.

--Alors, que deviennent-elles?

--Je ne sais pas, mais si une Française se trouvait dans cette situation, elle se jetterait à l’eau!

--J’en connais une cependant, dit une dame qui était avec nous; Mˡˡᵉ Isabelle B... est une vieille fille.

--_Est-il possible?_ s’écria notre interlocuteur d’un ton qui me fit éclater de rire. Et quel âge a-t-elle, cette malheureuse Mˡˡᵉ Isabelle?

--Je ne sais pas exactement, répondit la dame, mais je pense qu’elle doit avoir passé trente ans depuis longtemps.

--_C’est une horreur!_» s’écria-t-il encore, et il ajouta avec mystère, dans un demi-murmure: «Croyez-moi, elle ne supportera pas cela longtemps!»

J’avais certainement oublié Mˡˡᵉ Isabelle et ce qui la concernait, quand je rencontrai la dame qui l’avait citée comme étant la seule vieille fille qui fût en France. Comme je causais avec elle, l’autre jour, de tout ce que nous avions fait ensemble dans le temps passé, elle me demanda si je me souvenais de cette conversation. Je lui assurai que je n’en avais rien oublié.

«Alors, me dit-elle, je vais vous raconter ce qui m’est arrivé trois mois environ après qu’elle eut eu lieu. Je fus invitée avec mon mari à aller voir une amie à la campagne, dans la même maison où j’avais rencontré cette Mˡˡᵉ Isabelle B... que je vous ai nommée. Le soir, en jouant à l’écarté avec notre hôte, je me rappelais notre conversation dans les jardins du Luxembourg et je m’enquis de la demoiselle en question:

«Est-il possible que vous n’ayez pas su ce qui lui est arrivé? me répondit-on.

--Non, en vérité, je n’ai rien appris. Est-elle mariée?

--Mariée?... Hélas! non, elle s’est jetée à l’eau!»

Ce dénouement terrible prenait une gravité solennelle après ce qui avait été prédit à cette jeune femme. Quoi de plus étrange que cette coïncidence! Mon amie me dit qu’à son retour à Paris elle raconta cette catastrophe à celui qui avait semblé la prévoir et qu’il reçut cette nouvelle par une exclamation caractéristique: «Dieu soit loué! Elle est maintenant hors de son malheur.»

Cet incident et la conversation qui suivit me portèrent à rechercher sérieusement ce qu’il pouvait y avoir de vrai dans tout cela, et il me semble, après enquête, qu’une femme célibataire, ayant passé trente ans, c’est un cas fort rare en France. Procurer à leurs enfants un _mariage convenable_ passe aux yeux des parents pour un devoir aussi strict que de les envoyer en nourrice ou à l’école. La proposition d’une alliance vient aussi souvent des amis de la femme que de ceux de l’homme, et il est évident que cela doit beaucoup augmenter les chances d’établissement convenable pour les jeunes personnes; car, bien qu’il nous arrive d’envoyer nos filles jusqu’aux Indes dans l’espoir d’obtenir ce résultat désiré, il est peu de parents anglais qui soient allés jusqu’à proposer à quiconque, ou au fils de quiconque, de prendre leur fille.

Si nos usages étaient différents, si la demande en mariage d’une jeune fille était préparée par les amis au lieu de dépendre de la chance ou du hasard d’une rencontre, je ne doute pas que beaucoup de mariages heureux n’en résulteraient; et, d’ailleurs, un arrangement semblable, qui ne choque aucun sentiment des convenances, puisqu’il est conforme à une coutume nationale, peut donner à penser à la jeune fille que, par un privilège flatteur pour sa délicatesse, elle est absolument étrangère à cette affaire. Mais, nos jeunes filles anglaises consentiraient-elles, pour ne pas courir la chance de rester vieilles filles, à abandonner ce droit, qui leur est si précieux, de vivre dignement en célibataires jusqu’au jour où elles auront choisi elles-mêmes un époux--au milieu du monde,--et renonceront-elles pour cela au droit de dire oui ou non à leur guise et selon leur fantaisie?...

Le monde entier est persuadé que la France abonde en épouses aimantes, constantes et fidèles, et en maris de même; je ne pense pas que, s’il en est ainsi, ce soit une conséquence de la manière dont les mariages se font ici. Le plus fort argument en faveur de l’usage français, c’est assurément qu’un mari qui prend une jeune femme aussi neuve d’impressions de toutes sortes que doit l’être une jeune fille française bien élevée, ce mari-là a une meilleure chance, ou plutôt a plus le pouvoir de conquérir le cœur de sa femme qu’un homme qui s’éprend d’une beauté de vingt ans, laquelle a déjà entendu peut-être des aveux aussi tendres que ceux qu’il murmure à son oreille, faits par un autre homme qui, s’il n’avait pas le moyen d’épouser la jeune personne, avait du moins celui de l’aimer, et une langue pour la séduire aussi bien que le mari.

En revanche, que d’arguments contraires! Quel que soit le sentiment d’une Française pour son époux, celui-ci ne pourra jamais sentir qu’elle l’a choisi parmi les autres; certes, il arrive parfois qu’une belle créature soit élue par son fiancé à cause de sa beauté; mais, si la réponse a été faite sans même qu’on la consulte, sans doute elle peut tirer de cette demande une petite satisfaction de vanité, mais certainement rien qui approche d’un sentiment de tendresse venant du cœur.

L’habitude est si fortement invétérée qu’il est impossible à un pays de juger impartialement l’autre sur un sujet entièrement réglé par les coutumes. Donc, tout ce que je puis, comme Anglaise, m’aventurer à dire, c’est que je serais bien fâchée que nous adoptassions chez nous la mode de nos voisins français.

Je pense, toutefois, que mon ami du jardin du Luxembourg exagérait beaucoup quand il m’assurait qu’il n’existait pas de femmes célibataires en France. Il en existe certainement, bien qu’en moins grand nombre qu’en Angleterre. D’ailleurs, il n’est pas aisé de les reconnaître. Chez nous, il n’est pas extraordinaire que des femmes célibataires prennent ce qu’on appelle en langage militaire un «rang de brevet». Ainsi miss Dorothée Tomkins deviendra Mrs. Dorothée Tomkins et quelquefois même _tout_ bonnement Mrs. Tomkins, pourvu qu’il n’y ait aucune autre Mrs. Tomkins pour lui interdire ce titre; mais je n’ai pas souvenance qu’aucune dame dans cette situation se soit fait appeler la veuve Tomkins ou la veuve Un Tel.

Ici, on m’a assuré que le cas est différent et que les plus proches parents et amis sont souvent seuls à savoir quelque chose. Plus d’une _veuve respectable_ n’a jamais eu de mari dans sa vie, et l’on m’a positivement affirmé que le secret est souvent si bien gardé, que les nièces et les neveux d’une famille ne savent pas si leurs tantes sont veuves ou non.

Cela tend à démontrer que l’on considère ici le mariage comme un état plus honorable que le célibat, quoiqu’il ne faille pas aller jusqu’à prétendre que les vieilles filles se jettent à l’eau...

XXVIII

L’ÉLÉGANCE INIMITABLE DES FRANÇAISES.--IMPOSSIBILITÉ A UNE ANGLAISE DE N’ÊTRE PAS CONNUE POUR TELLE AU PREMIER REGARD.--LES MAGASINS DE NOUVEAUTÉS ET LES BOUTIQUES.--LE GOUT DES BOUQUETIÈRES.--TOUT A PARIS EST ARRANGÉ AVEC GOUT.--PLUS DE ROUGE NI DE FAUX CHEVEUX.

Avouez, en pensant que c’est une femme qui vous écrit, que vous ne pouvez vous plaindre d’avoir été accablé de détails sur les modes de Paris: peut-être même vous plaindrez-vous de ce que tout ce que j’en ai déjà dit n’ait porté que sur le costume historique et fantaisiste des républicains. L’apparence de chacun et tout ce qui s’y rapporte a cependant une très grande importance dans la vie quotidienne de cette brillante ville; et bien que à ce point de vue, elle soit le modèle du monde entier, elle a su garder pour elle seule un aspect, une manière d’être que tout autre peuple chercherait en vain à imiter. Allez où vous voudrez, vous verrez des modes françaises; mais il faut venir à Paris pour voir comment on les porte.

Le dôme des Invalides, les tours de Notre-Dame, la colonne de la place Vendôme, les moulins à vent de Montmartre ne sont pas plus caractéristiques de Paris que l’aspect des chapeaux, des bonnets, des guimpes, des châles, des tabliers, des ceintures, des boucles, des gants, mais surtout des bottines et des bas, quand ils sont portés par des Parisiennes dans la ville de Paris.