Paris nouveau et Paris futur

Chapter 9

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Sans avoir cette excuse à invoquer, M. Baltard reprend aujourd'hui la même idée, pour l'appliquer sur une plus vaste échelle et dans des conditions incomparablement plus difficiles et plus grandioses, en son église de Saint-Augustin, dont le gros oeuvre se dessine au point de bifurcation du boulevard Malesherbes. M. Baltard a été conduit à cette expérience délicate et dangereuse par son succès dans la construction des halles centrales. Mais d'une halle à une église, il y a toute la distance qui sépare la science et l'industrie de l'art. Je crains que M. Baltard n'ait sacrifié l'art à la science, et l'architecte à l'ingénieur. Il s'est laissé entraîner par l'attrait d'un problème à résoudre, d'une ressource nouvelle à créer; il a vu surtout dans son église une occasion favorable d'appliquer en grand ses calculs sur la statique et ses études sur la combinaison des forces et des résistances, plus encore que de créer un monument qui satisfît à toutes les lois de la beauté artistique: c'est en quoi je dis que l'ingénieur a dominé l'architecte. L'emploi du fer et de la fonte a pour premier résultat de donner à un édifice le vulgaire cachet d'un bâtiment commercial. Qu'on le réserve pour les gares, les marchés, les bazars, rien de mieux: on en peut même tirer là des effets heureux; mais, à moins d'une nécessité impérieuse comme celle qui existait pour la construction de Saint-Eugène, je voudrais qu'on l'exclût soigneusement de toute oeuvre artistique et monumentale, spécialement des églises. Dans un édifice gothique surtout, la fonte, ce laid et utile produit de l'industrie moderne, de toutes les matières celle qui semble répugner le plus à se laisser façonner par la main de l'art, choque comme un contre-sens et un anachronisme. Tout au plus pourrait-elle faire bonne figure, à côté des becs de gaz, dans un temple protestant.

D'ailleurs, pour rester économique, ce qui est sa seule justification possible, l'emploi du fer et de la fonte impose à l'architecte une sèche et lourde monotonie d'ornementation. Les meneaux des fenêtres et des rosaces, les arcs et les colonnes, les nervures et les arêtes de la voûte, toutes ces parties dont chaque détail était si délicatement varié par le ciseau de l'ouvrier, coulées dans le même moule, vont reproduire partout une disposition uniforme. Là est la grande difficulté, à laquelle on n'échapperait qu'en multipliant et en diversifiant les moules, c'est-à-dire en reportant sur ce point les dépenses supprimées sur la matière première. Quand l'église Saint-Augustin sera terminée, nous jugerons de quelle manière s'y sera pris M. Baltard pour tourner cet obstacle, et nous proclamons d'avance que nul n'est plus capable que lui d'en venir à bout.

Ce que nous pouvons à peu près juger jusqu'à présent, c'est la conception et la physionomie extérieure du monument. Il est d'un style difficile à définir, essentiellement moderne, et qu'on ne peut rattacher complétement à aucune époque antérieure,--ni à la Renaissance, dont il n'a pas la légèreté, la richesse et la grâce; ni, malgré son dôme, au dix-septième siècle, dont il n'a pas l'imposante et harmonieuse majesté. En somme, c'est quelque chose de neuf, qui témoigne d'une louable indépendance et qui vise avant tout à l'originalité. L'ensemble n'est pas dépourvu de physionomie. En sa qualité d'architecte en chef de la ville de Paris, il est à croire que M. Baltard n'a pas eu à discuter avec l'esthétique de MM. les chefs de bureaux, et, en dehors de son contrôle personnel, n'a été soumis qu'à celui de M. le Préfet, qu'il est difficile d'esquiver. Il a fait preuve dans sa construction d'une habileté et d'une hardiesse réelles; il lui en a fallu beaucoup, rien que pour vaincre les difficultés de l'emplacement ingrat, en forme de triangle irrégulier, qu'on lui a assigné. Il ne manque à l'église Saint-Augustin que le caractère d'une église: au premier abord, à cette architecture solide et mathématique, on dirait d'une forteresse ou d'une prison. Si M. Baltard était homme à s'occuper des détails, je lui conseillerais d'en alléger la masse sévère par quelques sacrifices aux grâces, qu'on ne hante point assez dans les traités de statique et de géométrie.

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Toutes les fois que nos yeux sont affligés par un de ces édifices déplorables dont l'art préfectoral continue à nous menacer, une pensée et un souvenir se représentent obstinément à notre esprit. Il y a deux ans, à l'inauguration du boulevard du Prince-Eugène, on avait disposé sur la place du Trône une décoration, composée d'un portique circulaire, d'une fontaine et d'un arc de triomphe, mais figurée provisoirement en charpente et en toile, afin de permettre les modifications nécessaires, conformément a l'effet produit. Or, cet effet fut tel, qu'après plusieurs essais de transformation on n'a rien trouvé de mieux que de supprimer le tout. Combien de mécomptes et de bévues épargnés à l'administration, si l'on avait eu la prudence d'appliquer le même procédé à la plupart des édifices nouveaux, avant leur achèvement définitif! Supposez que la mairie et la tour Saint-Germain-l'Auxerrois eussent d'abord été figurées en carton, je suis sûr que M. Hittorf et M. Ballu se fussent des premiers attelés à la corde des démolisseurs. Et quel soulagement pour nous, pour M. Davioud lui-même, si l'on avait pu, le lendemain de son inauguration, rouler la fontaine Saint-Michel comme une toile peinte! Quand on songe que, grâce à cette précaution élémentaire, il n'est peut-être pas un monument du nouveau Paris qui ne nous eût été épargné, on éprouve un sentiment de regret dont la vue même de Napoléon Ier en costume d'apothéose sur la cime de la colonne Vendôme ne peut suffisamment tempérer l'amertume.

Je doute qu'il y ait un seul des méfaits artistiques de l'administration actuelle contre lequel l'opinion publique se soit soulevée avec une plus énergique unanimité que cette fantaisie pseudo-classique, fruit d'une imagination égarée par le souvenir des Césars, et dont la solennité confine au burlesque. Au temps du premier empire, lorsque la littérature et l'art, sous la direction de l'abbé Delille et de David, professaient qu'il n'est point de salut en dehors de la mythologie, on pouvait comprendre encore ce caprice impérial; et la statue de bronze, revêtue de la toge romaine, à la veille des désastres de 1812 et de 1814, aurait pu répondre comme ce César mourant à ceux qui l'interrogeaient: _Sentio me fieri Deum_. Mais aujourd'hui, après la révolution qui a balayé tous ces oripeaux de la vieille friperie classique, sous un gouvernement qui se fait gloire d'être issu du suffrage universel et de révérer dans le chef de sa dynastie la plus haute expression des idées nouvelles et du droit populaire, c'est un énorme contre-sens historique et artistique d'avoir, au haut d'une colonne fondue avec le bronze des canons autrichiens, et déroulant en spirales, de la base au sommet, un immense fouillis d'épaulettes, de colbacks, d'uniformes modernes, substitué à la figure légendaire de Napoléon en redingote grise et en petit chapeau, telle qu'elle est restée dans le souvenir et le culte de la foule, je ne sais quelle banale effigie de parade et de convention, qui ne répond à aucun sentiment et n'en éveille aucun. Il y a là une puérilité emphatique et déclamatoire qui fait sourire. Était-ce bien la peine de tant nous moquer des Anglais et de leur statue de Wellington en _costume_ d'Achille au sortir du bain?

Que nous parle-t-on de la colonne Trajane, et qu'a-t-elle à faire ici? La colonne Trajane s'élevait à Rome: il était tout simple que les artistes romains habillassent leurs empereurs en empereurs romains, et ils n'auraient pas songé à les déguiser en Pharaons, sous prétexte d'apothéose. Nous autres, nous sommes en France, à Paris, en l'an de grâce 1865, et cette statue théâtrale, dressée en place publique, à quarante mètres au-dessus de la sentinelle qui fait sa faction le fusil au bras, en face de l'État-Major devant lequel on peut voir rangés en ligne les tambours de la garde nationale, à dix pas du boulevard, des omnibus de la Bastille et du Grand-Hôtel, peut passer pour une mascarade à peu près aussi ridicule que l'Alcide, en perruque à triple marteau, de la Porte-Saint-Martin. Le contre-sens ressort encore plus vivement lorsqu'on rapproche ce sacrifice aux vieilles conventions _académiques_ de l'arrêté par lequel M. le ministre de la maison de l'empereur, quelques semaines plus tard, dépossédait l'Académie de la direction de l'École des Beaux-Arts, lui reprochant d'endormir les élèves dans une routine déguisée sous le nom de tradition, et de ne pas suffisamment comprendre les nécessités de l'idéal moderne.

Voilà donc ce qu'on nous a donné en fait de monuments nouveaux! Si du moins on respectait les anciens, puisqu'on éprouve une telle impuissance à les remplacer! Quelques-uns sans doute, nous avons grand plaisir à le reconnaître, ont été restaurés avec soin, avec amour, par exemple la Sainte-Chapelle, dont les travaux étaient commencés dès les dernières années du règne de Louis-Philippe; Notre-Dame, où je ne regrette que les précieux souvenirs historiques des vieilles corporations qui avaient enrichi les chapelles de leurs _mais_ et de leurs _ex-voto_; la tour Saint-Jacques, qu'on a isolée, en l'enchâssant, comme un joyau, dans un maigre écrin de verdure. Bien qu'elle ait pratiqué ces dégagements avec la furie d'exécution qu'elle apporte en tous ses actes, et qu'il ait fallu les payer chèrement par de véritables hécatombes de maisons, je sais gré à l'administration du zèle qu'elle a mis à déblayer les principaux édifices des pâtés de bâtiments où ils étaient enfouis.

Mais voici le revers de la médaille. Ce beau zèle, excellent en principe, ne sait point s'arrêter à temps dans ses applications. Comme il ne sent jamais le frein, il court à toute bride, emporté par l'ivresse d'un pouvoir absolu. En comptant bien, on ne trouverait guère plus d'une douzaine de monuments de la vieille ville qui soient restés debout, et encore non-seulement grattés, badigeonnés et recrépis, mais raccommodés et complétés à la dernière mode. Hormis les trois ou quatre que j'ai cités, devant lesquels,

À cet air vénérable, à cet auguste aspect, Les meurtriers surpris sont saisis de respect.

ceux qu'on n'a pas détruits, on les a mutilés, et ceux qu'on n'a pas mutilés, on les a _restaurés_ à la façon des tableaux du Louvre, c'est-à-dire en y remplaçant les teintes noires par de belles teintes blanches, et ces couleurs sombres qui attristaient l'âme par de jolies petites couleurs gaies qui réjouissent l'oeil. Qui nous expliquera par suite de quel mystérieux enchaînement d'idées on a pu voir en même temps nos _édiles_ faire pomper sur les monuments neufs une composition noirâtre destinée à les vieillir, et faire gratter les vieux monuments pour les rajeunir? Les trois quarts des plus vénérables édifices qui ont survécu à la destruction de l'ancien Paris sont employés à des usages divers, dont la nomenclature serait instructive. On sait que l'église Saint-Barthélemy, avant sa démolition, était devenue un bal d'étudiants, comme la tour Saint-Jacques une manufacture de plomb de chasse. On a installé le théâtre du Panthéon dans l'église Saint-Benoît (aujourd'hui démolie), un marché dans les Carmes de la place Maubert, des métiers à vapeur dans l'église romane de l'abbaye Saint-Martin. Des marchands de vin, des chambres garnies, des magasins, des fabriques, des maisons de bains, ont élu leur gîte dans la chapelle des Mathurins (dont les restes viennent de disparaître), dans le splendide hôtel de la Valette, dans l'hôtel de la Bazinière, dans les églises Saint-Sauveur et Saint-Jacques de l'Hôpital.

Mais ces profanations ne sont pas toutes, à beaucoup près, du fait de l'administration présente, et les précédentes en peuvent réclamer largement leur part. En outre, quelques-unes sont le résultat naturel et fatal de la marche du temps, des révolutions, de l'extinction des familles, du déplacement et du morcellement des fortunes. Autant vaut, d'ailleurs, un marchand de vins dans l'hôtel de la Valette qu'une caserne de gardes municipaux dans l'hôtel du maréchal d'Ancre, ou un mont-de-piété dans le couvent des Blancs-Manteaux. Ce qui est propre et particulier à la municipalité actuelle, c'est moins de gâter les vieux monuments ou de les profaner, que de les détruire. On ne se doute pas assez de tout ce que la rage de la ligne droite, la frénésie de l'alignement, ont ébréché ou renversé à Paris, en dix années, non-seulement de maisons historiques, mais d'édifices curieux ou ravissants, tombés en poussière sous la pioche et jetés en morceaux dans le tombereau des Limousins. Les Parisiens ne connaissent pas leur ville; et des centaines de monuments, qui échappaient à l'attention de la foule par leur petitesse ou se dérobaient sous d'affreux pâtés de maisons en plâtre, mais qui faisaient les délices de l'archéologue, ont pu disparaître sans qu'ils s'en doutassent.

Le seul tracé du boulevard de Sébastopol et de ses annexes, sur la rive gauche, a culbuté par douzaines les cloîtres, les chapelles, les colléges de la vieille Université. La rue des Écoles a fait une effroyable percée à travers tous ces antiques et vénérables asiles de l'étude qui peuplaient la montagne Sainte-Geneviève, ce lieu de pèlerinage où l'Europe entière venait chercher la science. La place de Grève, bien qu'elle ait gardé son Hôtel de ville, a perdu toute sa physionomie, et il ne lui reste, pour ainsi dire, plus rien des innombrables souvenirs historiques évoqués par son nom. Et voici qu'on parle de la prolongation du boulevard Saint-Germain, qui passera sur le ventre à l'École de médecine, pour traverser d'un bout à l'autre le noble faubourg, ce quartier paisible où les rues sont larges, le commerce et le mouvement presque nuls, rempli d'hôtels qui restent déserts tout l'été, sorte de Thébaïde de Paris qui n'a certes nul besoin qu'on y ouvre de nouveaux débouchés à la circulation, et où cette prolongation semblerait n'avoir d'autre but que de taquiner les _vieux partis_, en fauchant par centaines leurs grands jardins pour les recouvrir de moellons, et leurs grandes demeures pour les convertir en boutiques. Pourquoi le faubourg Saint-Germain serait-il plus heureux que le faubourg Saint-Honoré? C'étaient, à peu près, les deux seuls points de Paris où il y eût encore de vastes hôtels qui se développassent en largeur, au lieu de se développer en hauteur, des cours qui ne ressemblassent point à des puits artésiens, et des jardins ailleurs que sur le rebord des fenêtres. Cette anomalie ne pouvait durer. On ne veut permettre à aucun coin de la ville de garder sa physionomie propre, de se dérober à l'envahissement du commerce et à l'égalité du niveau commun.

Ces trouées des nouvelles rues vont tout droit devant elles, avec l'intelligence et la souplesse d'un boulet de canon. Gare devant! la maison de Nicolas Flamel et l'abbaye de Cluny, le collége de Bayeux et dix autres, la chapelle des Mathurins, la tour et l'enclos de Saint-Jean de Latran ne les feraient pas dévier d'un millimètre. En 1806, des faiseurs d'alignements, gens fort logiques, n'avaient-ils pas formé le projet de prolonger la rue des Prouvaires à travers l'église Saint-Eustache? En ce temps arriéré, le triomphe de la ligne droite était encore indécis: aujourd'hui, on n'eût point hésité, quitte à recoudre après coup une abside postiche à l'église, comme on a fait pour Saint-Leu. Le plus précieux bijou architectural du treizième siècle et une borne-fontaine sont absolument égaux devant la ligne droite: la ligne droite est un principe, et les monuments ne sont que des monuments. Périsse l'art plutôt qu'un principe! Peut-être est-ce acheter un peu cher l'honneur d'avoir une ville toute neuve, tracée au tire-ligne, au compas et au fil à plomb, et offrant dans ses voies principales, au lieu de ces rangées de vastes et antiques hôtels, une double haie de marchands de vin, de restaurants et de cafés.

Que serait-ce donc si, à côté des hôtels et des monuments de tout genre, nous voulions énumérer toutes les rues illustres ou fameuses,--ces rues qui écrivaient l'histoire entière de Paris dans leurs noms pittoresques,--disparues, englobées, rasées de fond en comble par ces insolents boulevards dont la splendeur triomphante est faite de ruines? Et comme si ce n'était pas encore assez, écoutez les faiseurs de projets, les _mouches du coche_ de l'attelage municipal: ils vous démontreront dans leurs journaux qu'il importe, en attendant que le résidu de la vieille cité disparaisse jusqu'à la lie, de les débaptiser, pour enlever à Paris ce dernier fumet gothique et rance qui choque leur odorat. Les uns proposent de ne donner aux rues que des noms de grands hommes ou de victoires; d'autres, plus ingénieux encore, d'affubler chaque quartier du nom d'une province, et dans ce quartier chaque voie du nom d'une ville, d'un fleuve, d'une montagne, de manière à métamorphoser le plan de Paris en une carte de France[11].

[Note 11: Ce projet n'est pas nouveau. Je ne remonterai pas jusqu'à Henri IV, et l'idée qu'il avait conçue de faire converger vers la place de l'Europe des rues portant les noms des provinces: dans ces limites, rien n'était plus légitime. En son ouvrage intitulé: _Paris à la fin du dix-huitième siècle_ (in-8°, p. 83), Pujoulx expose tout au long un plan qui lui est propre, et qui consiste, en considérant Paris comme le centre d'un vaste État, à présenter dans les dénominations de toutes ses rues, impasses, places et quartiers, un résumé de la carte géographique. Sous la Révolution, le 14 brumaire an II, le citoyen Chamouleau, au nom de la section des Arcis, avait fait sur le même sujet une proposition beaucoup plus originale à la Convention. Voici comme elle était formulée: «Les communes de la France seront divisées en arrondissements particuliers, dont chaque place publique sera le centre; toute place publique portera le nom d'une _vertu principale_. Les rues affectées à l'arrondissement de cette place seront désignées par les noms des _vertus_ qui auront un rapport direct avec cette vertu principale. Lorsqu'il n'y aura pas assez de vertus, on se servira de ceux de quelques grands hommes; mais on les rangera dans l'arrondissement de leur vertu principale.--À Paris, par exemple, le Palais National s'appellera _Temple ou Centre du républicanisme_; l'Hôtel-Dieu, _Temple de l'humanité républicaine_; la Halle, _Place de la frugalité républicaine_. Les rues adjacentes, pour la première, seront les rues de la Générosité, de la Sensibilité, etc., et pour la seconde, de la Tempérance, de la Sobriété, etc. Il s'ensuivra que le peuple aura à chaque instant le mot d'une vertu dans la bouche, et bientôt la morale dans le coeur.» Pourquoi cet admirable projet n'a-t-il pas eu de suites? Mais on pourrait le reprendre aujourd'hui: ce serait une telle occasion de mettre les vertus du dix-neuvième siècle en lumière, à moins toutefois qu'on ne craigne, selon le cas prévu par le sagace citoyen Chamouleau, qu'il n'y on ait pas assez.]

En compensation de tant de ruines, on nous a bâti ce que nous avons vu: du moyen âge, style Tressan ou reine Hortense; du gothique débarrassé de l'ogive, qui a vieilli; du grec et du romain mêlés de chinois; de la Renaissance bâtardée de décadence; des imitations de Vitruve, des copies de Vignole, des réminiscences de Saint-Pierre, des calques du Parthénon; partout des pastiches, et, brochant sur le tout, ce style préfectoral dont nous avons parlé.

Mais il faut chercher ailleurs la véritable architecture du nouveau Paris. Les monuments où s'affirment et se démontrent le génie particulier de l'administration comme celui de l'époque présente, ce ne sont pas ceux qui affichent la prétention d'arriver jusqu'à l'art et de relever de lui seul, ce sont ceux qui offrent avant tout le caractère d'utilité, le cachet industriel et commercial, ou, d'autre part, qui sont inspirés par les besoins du luxe et du confortable, par les exigences croissantes du plaisir.

Dans la première catégorie, les gares, les ponts, les puits artésiens, les casernes, tout ce qui est oeuvre d'ingénieur plutôt que d'architecte, voilà les vrais édifices, avant le Louvre et la fontaine Saint-Michel. J'ai nommé les casernes; on nous en a bâti sur tous les points: la caserne de gendarmerie, dans le voisinage du nouveau Tribunal de commerce; les trois immenses casernes d'infanterie, derrière l'Hôtel de ville et dans la Cité; la caserne typique du Prince-Eugène, celle de la Pépinière, celle du nouveau Louvre, celle que l'on construit pour l'état-major de la garde de Paris, près de la préfecture de police, cinq ou six postes-casernes, sans compter ce que j'oublie. On en bâtit encore. Les Parisiens peuvent dormir tranquilles: ils sont protégés.

Quant aux ponts, il n'en est presque pas un qui n'ait été reconstruit, sans qu'on puisse toujours comprendre au juste pourquoi, sinon par suite de cette fièvre de démolition, de réparation et de reconstruction qui pousse l'édilité actuelle à ne pas laisser un coin de Paris, pas une rue, pas un édifice, sans y apposer sa griffe et y marquer sa trace, et pour le plaisir d'incruster sur une plaque de marbre cette inscription qui nous apprend, de cent pas en cent pas, afin que la postérité n'en ignore, que tel monument, commencé par Louis XIV, a été terminé ou rebâti sous le règne de Napoléon III. De plus, on nous a donné deux ponts entièrement neufs, baptisés par nos récentes victoires: à coup sûr, ce sont de beaux ponts, solidement campés sur leurs arches hardies, comme il sied à des ponts qui ont coûté à eux seuls autant que trois ou quatre églises réunies; mais l'un d'eux, celui qui porte le nom de Solférino, soulève une réflexion qui n'est pas sans intérêt. Lorsqu'il était si facile, en le reculant d'une vingtaine de pas, de le placer dans l'axe de la rue Bellechasse, on se demande par quelle arrière-pensée inquiétante il s'étend en face du palais de la Légion-d'honneur, et si M. Haussmann, dans un esprit de prévoyante sollicitude, n'aurait point voulu se ménager ainsi un argument irrésistible pour raser quelque jour le palais[12].

[Note 12: Un bruit court,--et l'expérience nous a appris que, sur le chapitre des travaux de Paris, il faut tenir grand compte des bruits qui courent,--un bruit court qu'on nous prépare un nouveau pont entre celui des Arts et celui des Saints-Pères, pour correspondre à un guichet du Louvre qui n'est pas encore ouvert, et à une rue qu'on se propose de percer. Seulement, quand il aura été bâti, les deux autres seront devenus inutiles, et on trouvera encore vingt excellentes raisons pour les démolir.--M. Haussmann n'est pas heureux avec les ponts, comme l'a fait observer M. F. de Lasteyrie. Après avoir exécuté séparément les deux tronçons du boulevard de Sébastopol sur la rive droite et sur la rive gauche, il s'est aperçu non-seulement qu'ils n'étaient pas dans le même axe, mais encore qu'ils n'étaient ni l'un ni l'autre dans l'axe des deux ponts destinés à les mettre en communication. Il a fallu les abattre tous deux pour les reconstruire à côté: c'était l'affaire de quelques millions seulement, ce qui ne vaut pas la peine d'en parler. Mais, après cette opération, il s'est trouvé que le nouveau pont au Change n'était guère mieux que l'autre en ligne droite avec le boulevard. Voilà qui s'appelle jouer de malheur. Reste la ressource de le démolir une seconde fois.]