Chapter 2
[Note 3: Il est difficile, pour le dire au moins en note, de ne point remarquer l'inaction obstinée qui condamne certains quartiers à un _statu quo_ dangereux, en contraste avec l'activité fiévreuse et sans bornes qui impose à d'autres des transformations radicales dont ils n'avaient nul besoin. Sur la rive gauche, depuis l'origine des travaux actuels, on réclame en vain l'élargissement des étroites rues Saint-André-des-Arts, Sainte-Marguerite, du Four, du Vieux-Colombier, où l'abondance de la circulation rend les accidents presque journaliers. Mais ce ne serait là qu'une opération utile, modeste et sans gloire: on a préféré prolonger jusqu'au Panthéon la fastueuse inutilité du boulevard de Sébastopol. Comparez aussi l'abandon presque absolu dont se plaint la banlieue annexée, sauf sur deux ou trois points de la rive droite, avec tout ce qui se fait au centre de Paris. Ce que la banlieue a gagné jusqu'à présent à l'annexion, c'est l'honneur de payer l'octroi, de voir hausser les loyers et de participer aux charges de Paris sans participer à ce qu'elle prend, de loin, pour ses priviléges. La banlieue ne connaît pas son bonheur.]
Repassez dans vingt ans, mon ami: la toilette sera terminée, si elle doit jamais l'être. Plus ne sera besoin alors d'échafaudages et de clôtures en planches, parce qu'il n'y aura plus de vieilles rues ni de vieilles maisons à démolir; et quant à ces grands vilains bâtiments noirs, qui vous choquent à juste titre, on n'en gardera que tout juste ce qu'il faut pour produire un agréable contraste, une surprise piquante, après les avoir grattés, nettoyés, blanchis et redorés du haut en bas. Repassez dans vingt ans, et je vous promets à chaque pas des rues de trente mètres, des avenues bordées de palais, et des boulevards à bouche que veux-tu.
En attendant, il ne faut pas mépriser les résultats conquis. On fait ce qu'on peut. On nous a déjà donné une cinquantaine de boulevards nouveaux, sans compter les avenues, qu'il serait difficile de compter, et les rues, qui ne se comptent plus: les boulevards de Sébastopol et de Strasbourg, de l'Alma, du Palais, de Port-Royal, de Saint-Germain, du prince Eugène, de Magenta, de Malesherbes, de l'Étoile et de Monceaux, le boulevard Beaujon et la rue de Rivoli prolongée, les boulevards des Trois-Couronnes et de la Santé, les deux boulevards Pereire, les boulevards Saint-Marcel, Arago, Saint-André, Haussmann, Richard-Lenoir, et tant d'autres qui n'attendent que le loisir des maçons occupés ailleurs. Nous en avions quatre-vingt-douze, il y a un an, nous devons en avoir, en y joignant les compléments prochains, plus de cent-vingt aujourd'hui. En vérité, la plume se fatiguerait à ces énumérations homériques, et l'historiographe du nouveau Paris apostropherait volontiers M. le préfet de la Seine, sur le ton de Boileau s'adressant à Louis XIV:
Grand roi, cesse de vaincre ou je cesse d'écrire.
Je ne puis déployer un plan de Paris et y jeter les yeux, sans découvrir de tous côtés des multitudes de larges avenues, nées d'hier ou à naître demain, et que je ne soupçonnais pas, sans m'étonner chaque fois davantage de la quantité de boulevards que peut contenir une capitale. Mais rassurez-vous, lecteur, je sais me borner malgré la contagion de l'exemple, et je me lasse plus vite d'enregistrer les voies nouvelles que M. le préfet de nous en faire.
Impossible d'ailleurs de suivre cette incessante mobilité de Paris. Ce qui est vrai au moment où nous l'écrivons ne l'est plus peut-être au moment où cela s'imprime. On a beau faire et vouloir fixer tous ces changements au vol, ils échappent sans cesse. Le courant vous dépasse, vous déborde, et flue entre les mains qui cherchent à le saisir.
Ces boulevards sillonnent toute la ville du sud au nord, de l'est à l'ouest, et l'embrassent en entier dans un vaste réseau stratégique artistement conçu. Il faut bien le dire: ce qu'on a appelé les embellissements de Paris n'est au fond qu'un système général d'armement offensif et défensif contre l'émeute, une mise en garde contre les révolutions futures, qui se poursuit depuis douze ans avec une infatigable persévérance, sans que le Parisien candide ait l'air de s'en douter. Tout est conçu dans les voies nouvelles à ce point de vue, fort légitime au fond: leur largeur, leur direction, leur position respective, leur point de départ et d'arrivée, tout, jusqu'à la nature du pavage adopté. Nous l'allons montrer aisément.
Qu'on étudie sur une carte le système général des rues neuves de Paris, on s'apercevra bien vite qu'il a été ordonné _a priori_ dans le but de dégager les monuments qui peuvent devenir au besoin des centres et des forteresses pour l'insurrection, de couper les quartiers populeux et populaires, de ménager partout des issues inattaquables à la force armée, de mettre largement en communication, par des lignes de circuits ininterrompues, qui s'appuient et se complètent l'une l'autre, toutes les parties de la grande capitale; de relier enfin, sans laisser la moindre lacune dans l'intervalle, tous les édifices importants à de vastes rues, ces rues aux quais et aux ponts, les quais aux boulevards intérieurs, les boulevards intérieurs aux boulevards extérieurs et aux portes de Paris. Dix ans encore, et il sera impossible de choisir un point quelconque dans un quartier de la ville qui ne soit pressé, englouti, anéanti entre une quadruple rangée de _boulevards_ convergeant vers lui à droite et à gauche, devant et derrière,--amples vomitoires, où les régiments pourront se déployer sans obstacles, où l'artillerie et la cavalerie chemineront à l'aise, où le canon, enfilant à pleine gueule ces belles rues toutes droites, tracées à souhait pour lui, fera rafle à tout coup. Une caserne s'élève à chaque point de jonction, et les forts dominent tout cela. Les professeurs de barricades auront désormais bien à faire. Le métier est gâté.
Si je n'admire pas beaucoup, comme on l'a vu, les _embellissements_ du Paris impérial, je ne puis trop admirer, en revanche, le plan stratégique suivant lequel ils ont été dirigés. En vérité, c'est à croire que l'architecte en chef de la ville est un officier supérieur du génie militaire, ou que M. le préfet de la Seine a fait ses études à l'École polytechnique et les a complétées à l'École d'application de Metz. Vauban n'eût pas préparé avec plus de soin les opérations d'un siége. Voyez plutôt. Le boulevard Sébastopol, qui traverse tout Paris, en coupant la rue de Rivoli à angle droit, et qui met le palais du Luxembourg en communication avec les quais, les autres boulevards et la gare de l'Est, isole d'un bout à l'autre les deux redoutables rues Saint-Denis et Saint-Martin, tient en respect la Halle et le noyau des ruelles environnantes, et les vieux centres historiques de l'émeute: les rues Aubry-le-Boucher, du Cloître-Saint-Merry, etc. Sur la rive gauche, la partie supérieure de la même voie et le boulevard Saint-Germain, avec la rue des Écoles, lancés à travers le foyer turbulent du faubourg Saint-Marceau, divisent en tronçons et trouent par de larges saignées le repaire des étudiants et celui des chiffonniers. Les barrières de l'École de médecine et de l'École de droit, comme celles de la rue Clopin, sont percées à jour. Il reste encore quelque chose à faire en pleine montagne Sainte-Geneviève: on le fera, gardez-vous d'en douter.
Passons la Seine. Le boulevard Mazas et celui du Prince-Eugène, qui vont se réunir tous deux à la barrière du Trône, commandent ainsi au faubourg Saint-Antoine, que la large rue du même nom coupait déjà par le milieu. Ce boulevard du Prince-Eugène, qui a recueilli tant de malédictions pour le terrible abatis de théâtres qu'il a fait à son premier pas, on se fût bien gardé d'y renoncer, eût-il dû soulever mille fois plus d'anathèmes encore. Il n'en est pas un seul dans Paris qui ait été plus adroitement conçu, pas un qui ait fait plus de besogne d'un coup. Il troue en plein centre un quartier populeux et remuant, il ouvre et dégage le chemin de Vincennes, où il y a, comme on sait, un très-joli fort, plein de jolis soldats; il met en rapport la caserne du Château-d'Eau avec les chasseurs de la forteresse; enfin il complète de la manière la plus ingénieuse, après le boulevard Mazas d'une part, après les boulevards Bourdon et Beaumarchais de l'autre, une combinaison grâce à laquelle on peut prendre à tête et à queue ce formidable faubourg, qui se souvient un peu trop d'avoir renversé la Bastille, et l'investir pour monter à l'assaut de ses barricades. C'est une oeuvre d'artiste, et l'auteur a dû s'y mirer avec complaisance.
Le point de départ du boulevard du Prince-Eugène s'appuie sur le flanc gauche d'une caserne, placée là à l'intersection de toutes ces grandes voies, comme le temple du _genius loci_. Sur le flanc droit de la même caserne s'appuiera le point de départ du boulevard Magenta: c'est le vieux mythe d'Antée qui reprenait des forces en touchant la terre. Le boulevard Magenta continue celui du Prince-Eugène en ligne droite, et, croisant celui de Strasbourg, il coupe par le milieu d'autres quartiers inquiétants, entre les boulevards intérieurs et les boulevards extérieurs. Ainsi seront dominés et tenus en échec les faubourgs Saint-Denis, Saint-Martin et Poissonnière, et s'établira une communication directe entre la gare de l'Est et la fameuse caserne, centre où tout aboutit, et autour duquel rayonnent toutes les voies, comme jadis autour du forum.
Jetez maintenant les yeux sur l'Hôtel de Ville, le but naturel de tous les émeutiers, le siége de tous les gouvernements provisoires, le point le plus important et le plus disputé de Paris, aux jours de révolutions. Aujourd'hui l'Hôtel de Ville, dégagé de toutes parts, et trois fois pour une, par le quai, l'avenue Victoria et la continuation de la rue de Rivoli, en outre proprement flanqué à l'arrière d'une caserne respectable, ne peut plus devenir l'objet d'une surprise ni d'un coup de main.
Avons-nous besoin de poursuivre la démonstration? Restons-en là. Le lecteur pourrait se lasser de ces explications fastidieuses, qui étaient nécessaires pour établir un point dont ceux-là mêmes qui s'en doutent ne se doutent pas assez. Pas un détail n'a été négligé dans l'ensemble, et le gouvernement a retourné d'avance tous les atouts pour lui.
Ainsi partout l'émeute est déboutée et réduite en vasselage; partout ses quartiers généraux sont traqués dans leurs repaires et pris entre deux feux. Les nouvelles voies, larges, dégagées, découvertes, s'allongent en lignes droites au lieu de s'arrondir en lignes courbes comme les anciennes, et ce qu'on prend pour un simple amour de la symétrie est de plus un profond calcul stratégique. Celles mêmes qui paraissent tracées sans but direct, cette multitude d'avenues géométriques qui vont à l'aventure, d'ici, de là, à droite, à gauche, se poursuivant, se croisant, partant tout à coup comme des fusées sous vos pieds et courant à perte de vue n'importe où, d'une allure aussi intrépide que si elles allaient quelque part; ces gigantesques boulevards, en particulier, qui rayonnent par douzaines autour de l'Arc de Triomphe et vont tête baissée, à travers ravins et montagnes, aboutir aux endroits les plus extravagants et se jeter dans le vide, concourent encore indirectement à la réalisation du même plan.
À ces causes de déroute pour l'insurrection, joignez-en une autre, qui a sa valeur: c'est que le macadam a supprimé le pavé, cet élément essentiel de la barricade. Voilà ce qui protége le macadam contre les plus vives et les plus justes récriminations.
D'ailleurs, je ne suis pas de ceux pour qui c'est là de tous points une invention damnable, et je le trouve précieux aux jours de soleil, du moins pour les gens qui ont cinquante mille livres de rentes. Comme la plupart des transformations de Paris nouveau, il tend à favoriser le développement du luxe, en nécessitant l'emploi et en multipliant par là même le nombre des équipages. Quant aux piétons assez mal avisés pour ne pas comprendre les nécessités d'une ville de luxe, c'est à eux à se garer de la poussière; et quant aux arbres, ils ont déjà tant d'autres chances d'asphyxie, qu'une de plus ne signifie pas grand'chose: il serait bon seulement de les faire épousseter matin et soir. Si donc il n'y avait que des voitures à Paris et s'il y faisait toujours beau, il faudrait élever des statues à Mac-Adam. Mais le climat parisien est aussi variable que la physionomie d'une jolie femme: il n'use du soleil que dans les occasions solennelles, en guise de distraction au brouillard et d'antithèse à la pluie, et l'on sait quelle chose homérique, inénarrable et sans nom, devient le macadam par les jours de pluie.
Le macadam a, de plus, le tort grave d'exiger un continuel entretien de toilette, non-seulement fort dispendieux pour la bourse du Parisien, mais encore plus désagréable à la plante des pieds. Il engloutit des océans de cailloux, qu'il ne rend jamais. Le proverbe populaire: _Pavé de bonnes intentions_, ne peut mieux s'appliquer qu'au macadam, lorsqu'il est neuf ou qu'on le rempierre: j'en appelle à tous ceux qui ont traversé une rue de Paris dans ces dures circonstances. Si l'on ne voulait qu'un terrain égal et doux à la marche, il y aurait mieux que cela, et je conseillerais à ceux que ce soin regarde d'aller faire un tour en Hollande et d'y étudier ce pavage uni et propre comme un parquet, que la pluie même ne fait que laver sans le salir. Mais on veut toute autre chose, et la vraie raison est justement celle qu'on ne dit pas. L'administration a des pudeurs de vierge qui nous étonnent toujours de sa part.
Ainsi donc, sur ce chapitre des transformations de Paris, il serait bon désormais de s'entendre. Qu'on nous parle du réseau stratégique des nouvelles rues, qu'on nous les montre savamment tracées, combinées avec art, comme autant de parallèles, de sapes et de circonvallations, destinées à réduire une place rebelle; qu'on nous présente le nouveau Paris comme un vaste terrain soumis aux servitudes militaires et abandonné aux opérations des officiers du génie,--gens aimables, d'ailleurs, et qui ne demandent pas mieux que d'agrémenter çà et là leurs travaux par un petit jardin, et de voiler quelquefois leurs tranchées derrière un bouquet d'arbres ou un kiosque,--à la bonne heure, j'admirerai sans restriction. Encore une fois, je comprends et j'admets que le premier droit d'un gouvernement soit de prendre des précautions contre l'émeute. Mais il faudrait avoir le courage du mot propre et ne pas parler d'embellissements plus qu'il ne convient, car alors je n'admire plus du tout.
Ce caractère mathématique des rues se retrouve dans leurs moindres détails. Elles fauchent tout en droite ligne sur le sol comme sur les côtés. Pour éviter une courbe invisible à l'oeil et insensible au pied, on fait des percées à travers le terrain comme pour les tunnels de chemins de fer. Un beau jour on taillera en pleine butte Montmartre, on ouvrira une voie géométrique à coups de pics et de sondes en creusant la montagne Sainte-Geneviève, dût-on démolir le Panthéon, ou l'isoler sur une cime, au haut d'un escalier de cinquante degrés. Il y a des maisons, sur les flancs du boulevard Malesherbes, qui sont perchées dans la nue, et aux extrémités de la rue de Rivoli, qui sont juchées sur des trottoirs de huit à dix marches; il y en a eu longtemps, de chaque côté du boulevard de Sébastopol (il en reste quelques-unes) qui semblaient bâties sous terre et extraites des fouilles d'un nouveau Pompéi: le sol était à la hauteur du deuxième étage. Au coin de la rue Monsieur-le-Prince et de la place Saint-Michel, il faut escalader une dizaine de degrés pour arriver aux rez-de-chaussée de droite, et en descendre presque autant pour arriver à ceux de gauche. À la jonction de la rue Victor-Cousin avec la rue Soufflot, on trouve d'un côté des ravins, de l'autre des montagnes, qui communiquent ensemble par un système de talus et d'escaliers compliqués. En face du Panthéon, on montait au Luxembourg comme à un grenier, et l'on y monte encore comme à un entresol; ailleurs, on descend comme dans une cave. Le quai de la Mégisserie et certaines ruelles adjacentes, les rues du Marché-Saint-Jean et de la Verrerie, le confluent de la rue de la Harpe avec le boulevard de Sébastopol, sur beaucoup de points les abords du boulevard Saint-Germain et de la rue des Écoles, offrent le spectacle de quartiers pris d'assaut. La rue Baillif n'arrive à joindre le Palais-Royal que par un escalier de quinze marches. Les maisons de la rue Bellefonds sont campées sur des escarpements sauvages et dominent de dix mètres le square Montholon, où l'on descend comme dans un entonnoir. La rue Marbeuf est divisée dans sa longueur en deux parties parallèles, dont l'une surplombe de quinze pieds et forme cul-de-sac. Les alentours du rond-point de l'Étoile, l'avenue de Saint-Cloud, le quartier Beaujon, défient toute description: il est prudent de faire son testament avant de s'aventurer dans cet inextricable dédale tout hérissé de ravins, de contre-forts, d'échelles et d'escaliers à pic[4]. La traversée de la Bérésina n'est qu'une plaisanterie près de la traversée de la rue du Bel-Air, et Dieu sait ce qui sortira de ce provisoire et combien de temps il doit durer. C'est la frénésie, l'ivresse, la folie furieuse de la ligne droite; c'est le chaos mathématique. Sur plus d'un point, M. le préfet de la Seine a trouvé moyen d'arriver à la confusion par l'excès et l'abus de la géométrie. Au rebours de Caussidière, il lui est arrivé de faire du désordre avec de l'ordre.
[Note 4: Voir, à défaut des quartiers eux-mêmes, la série d'articles extrêmement curieux publiés par M. de Coëtlogon, dans la _Gazette de France_, en 1864 et 1865.]
Dans la partie supérieure du boulevard Saint-Denis, les tranchées entreprises pour le passage du boulevard Magenta et les travaux qui en ont été la suite avaient produit les résultats les plus inouïs. Ce quartier semblait avoir été bouleversé par un cataclysme dont on a cherché à régulariser les traces sans pouvoir les faire entièrement disparaître. Ici, c'était un trottoir bordé de balustrades qu'on avait ménagé devant quelques boutiques, et qui filait en terrasse à hauteur de premier étage, absolument comme un balcon; là, c'étaient des maisons étagées de haut en bas, et qu'on reprenait en sous-oeuvre pour faire des boutiques à la place des caves; ailleurs, un pont suspendu traversant la rue et servant de voie d'accès au bureau d'une fonderie, qui anciennement était au rez-de-chaussée et se trouvait maintenant au premier, sans avoir changé de place; ailleurs, des portes cochères qui s'ouvraient à deux battants à hauteur d'entresol. Le boulevard Bonne-Nouvelle, près la porte Saint-Denis, et surtout le boulevard Saint-Martin, font l'effet d'une gorge sombre entre deux montagnes. En s'accoudant aux garde-fous et en se penchant au-dessus du puits de l'abîme, on a le vertige à voir tourbillonner sous ses pieds cette flotte de fiacres et d'omnibus dans une mer de macadam. En Suisse, sur le mont Blanc, ce serait pittoresque; à Paris, devant le théâtre de M. Mélingue, c'est fort laid, et de plus c'est une contradiction. Comment se fait-il qu'on n'ait point abattu, afin de niveler le sol, ces quelques douzaines de maisons juchées en observatoire à droite et à gauche de la chaussée, comme pour faire la nique à l'architecture égalitaire du nouveau Paris? Est-ce respect humain?--Bah!--Est-ce économie?--Fi donc!--C'est tout simplement que M. Haussmann n'était pas encore préfet de la Seine.
III
L'EXPROPRIATION POUR CAUSE D'UTILITÉ PUBLIQUE.
LA VILLE DES NOMADES
En ce temps-là, l'expropriation pour cause d'utilité publique avait déjà fait son chemin; elle régnait, mais n'était point arrivée pourtant à la pleine possession de la redoutable dictature qu'elle exerce aujourd'hui. Les auteurs de cette loi ne prévoyaient guère le cruel abus qu'on en ferait un jour. Elle est devenue entre les mains de l'autorité spéciale une sorte de bélier aveugle, qui frappe comme un sourd; une catapulte inflexible et sauvage, poussée par tous les instincts d'une centralisation effrénée. Elle cogne de la tête et des pieds, elle frappe, elle démolit, elle pulvérise, elle broie, la monstrueuse machine; elle dévore sans cesse et ne peut se repaître. Ce n'est pas l'expropriation pour cause d'utilité publique; c'est l'expropriation pour cause de bon plaisir. Elle porte gravée au front le vers de Juvénal,--un poëte d'aujourd'hui, né dix-huit cents ans trop tôt:
_Sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas._
Je n'en dis pas le quart de ce qu'en ont dit souvent les avocats devant les tribunaux, et pas la dixième partie de ce qu'en pense le public, qui subit, mais qui juge.
Aussi qu'arrive-t-il? C'est que, dans les débats entre la ville et les expropriés, l'opinion, représentée par le jury, prend invinciblement la défense de ceux-ci, et, ne pouvant faire mieux, proteste sans relâche par le chiffre des indemnités qu'elle alloue. Cette protestation n'en vaut peut-être pas une autre, mais, pour le moment, elle ne manque pas de logique et de force. Le jury sent bien que c'est lui, en définitive, qui paye ces indemnités-là; mais il proteste, parce qu'il est le jury,--et aussi parce que, en matière d'expropriation, on ne sait pas, ou plutôt on sait trop ce qu'on peut devenir un jour. C'est un bon procédé de confrère à confrère, à charge de revanche; c'est une semaille qui peut se changer en moisson.
Cet état de choses a donné naissance à une industrie nouvelle, celle de l'homme qui spécule sur son expropriation. Il y a des gens qui ont pris pour spécialité d'acheter, de bâtir, d'établir une maison de commerce dans un quartier qu'ils prévoient devoir bientôt disparaître. Le quartier n'est pas difficile à trouver: on n'a guère que l'embarras du choix. Cela est devenu une sorte de jeu de Bourse, mais plus sûr que les autres. On cite un limonadier, déjà démoli trois fois, par suite de savants calculs, et qui, d'indemnités en indemnités, est parvenu à reconstruire dernièrement un café monstre, une merveille,--qu'il espère bien voir démolir encore avant de mourir. Alors il se retirera, et il ira bâtir une maison de campagne dans une Arcadie lointaine où l'_utilité publique_ n'aura rien à voir.
Cette industrie bizarre, un de ces bruits qui se chuchotent à l'oreille n'a pas même craint de la prêter à de hauts personnages, accusés d'imiter sur un autre terrain ces ministres déchus, qui passaient pour escompter rue Vivienne les bonnes nouvelles dont les fonctions publiques leur assuraient la primeur. M. de Girardin, qui a toutes les audaces, aussi bien en défendant ses amis qu'en attaquant ses ennemis, a osé le premier formuler nettement ces vagues rumeurs, contre lesquelles il n'avait pas besoin de s'indigner: elles n'ont d'autre signification que de condamner un système qui prête le flanc à de pareils commérages, et leur donne une ombre de vraisemblance aux yeux de la prévention ou de la malignité publique.
Nous avons tous appris par coeur, au collège, un joli conte du bonhomme Andrieux. Il s'agit d'un meunier têtu, dont le petit moulin est convoité par le grand Frédéric, pour l'agrandissement du château. L'intendant des bâtiments royaux le mande auprès de lui, et un dialogue intéressant s'établit entre eux:
«Il nous faut ton moulin: que veux-tu qu'on t'en donne?--Rien du tout, car j'entends ne le vendre à personne. _Il vous faut_ est fort bon, mon moulin est à moi Tout aussi bien au moins que la Prusse est au roi.»
On rapporte le tout au prince; grand scandale. Il fait venir lui-même le meunier, presse, flatte, promet. Le dialogue continue:
«Il faut vous en passer, je l'ai dit, j'y persiste...--Je suis le maître.--Vous, de prendre mon moulin? Oui, si nous n'avions pas des juges à Berlin.»