Paris nouveau et Paris futur

Chapter 17

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Le Napoléon de M. Geoffroy ouvre donc la magnifique rue Impériale, allant en droite ligne du Louvre à la barrière du Trône, «large partout de quatre-vingts pieds, plantée de quatre rangées d'arbres et bordée dans toute son étendue de palais réguliers et superbes, avec des galeries sous deux lignes d'arcades et de colonnes.... Une rue semblable, de même largeur et de même magnificence, et coupant à peu près à angle droit la rue Impériale, s'étendit depuis Saint-Denis jusqu'à Montrouge; elle divisait ainsi la capitale en deux moitiés. Cette rue fut nommée la rue Militaire, parce qu'elle conduisait en effet aux deux routes militaires du midi et du nord, et surtout parce que la grande plaine de Saint-Denis, qu'elle traversait, devint un immense Champ-de-Mars, s'étendant d'Aubervilliers à Saint-Ouen et de Paris à Saint-Denis. L'empereur fit défendre et entourer ce grand espace par des fossés larges et revêtus de maçonnerie, dans lesquels des canaux amenèrent les eaux de la Seine. Cette plaine étant dominée par Montmartre, il fit aussi construire sur cette élévation une forteresse.... Ce nouveau Champ-de-Mars avait la forme d'un losange, ayant son diamètre le plus long de Paris à Saint-Denis, et les deux autres angles à Saint-Ouen et Aubervilliers; à ces deux derniers points et à Saint-Denis, d'immenses casernes furent construites pouvant contenir chacune vingt mille hommes. C'étaient comme trois villes militaires gardant une capitale...

«La rue de Rivoli et la Bourse furent achevés.

«Presque toutes les places publiques furent restaurées et ornées des statues des maréchaux qui étaient morts.... Les bâtiments du quai d'Orsay furent terminés, et une suite d'hôtels réguliers et semblables à ceux de la rue de Rivoli furent construits depuis la rue du Bac jusqu'au pont Louis XVI, et prolongés au delà du Palais du Corps législatif. Ces palais furent réservés aux ambassadeurs des puissances étrangères.... Le quai, depuis le pont Louis XVI jusqu'au pont d'Iéna, fut terminé plus tard avec un grand luxe. On l'appela le quai des Ambassadeurs....

«Les galeries du Louvre étant terminées dans leur entier, les maisons particulières qui existaient dans l'intérieur furent démolies. L'arc de triomphe du Carrousel disparut aussi: «C'est un jouet d'enfant,» avait dit Napoléon. Ainsi la place du Carrousel s'étendit du Louvre aux Tuileries, et cet espacé immense ne fut plus divisé que par la grille qui ferme la cour d'honneur du château.

«On continua l'arc de triomphe de l'Étoile, qui devait être entièrement revêtu de marbre blanc.... Déjà Canova et Chaudet avaient achevé le modèle des deux statues colossales de la Gloire et de la Paix qui devaient, assises et adossées, couronner de leur repos majestueux le gigantesque édifice.» Mais l'empereur fit remplacer le marbre par le bronze provenant des canons pris dans la dernière guerre, et en 1828 ce bronze fut entièrement doré. Les deux colonnes de la barrière du Trône, dans la grande rue Impériale, furent aussi tapissées du bronze de ces canons, et l'on y grava les noms des victoires et des généraux qui s'y étaient le plus illustrés. Le mont Valérien fut taillé en pyramide funéraire, pour servir de Saint-Denis à la dynastie impériale, et sur la place de la Concorde, on éleva la colonne napoléonienne, monolithe de cent quatre-vingts pieds de haut et de vingt pieds de diamètre, en marbre blanc de Carrare, couvert de bas-reliefs qui déroulaient la vie de l'empereur, couronné d'un chapiteau d'ordre corinthien, et d'une statue de Napoléon, en or massif, haute de vingt-huit pieds.»

À la suite de tous ces projets fantastiques, nous rencontrons enfin l'oeuvre très-sérieuse et très-approfondie d'un homme pratique, qui avait évidemment mûri ses vues pendant de longues années, et dont le volume, aujourd'hui encore, pourrait fournir un très-fructueux sujet de méditations à nos édiles. C'est _Paris au point de vue pittoresque et monumental, ou Éléments d'un plan général d'ensemble de ses travaux d'art et d'utilité publique_, par Hippolyte Meynadier (in-8, 1843). L'auteur s'y propose un triple but: l'assainissement, l'embellissement, et les perfectionnements apportés aux voies de communication. Suivant lui, en dehors de quelques rues de second ordre, il suffirait d'ouvrir sur la rive droite quatre grandes artères principales: d'abord la grande rue du Centre, entre les rues Saint-Denis et Saint-Martin, partant de la place du Châtelet pour aboutir au boulevard, mieux encore jusqu'aux murs de clôture de Paris[55], où la perspective serait close par un rond-point au centre duquel s'élèverait une colonne monumentale; puis la grande rue de l'Arsenal, se dirigeant du quai des Célestins à la Bourse, en coupant la grande rue du Centre, où elle formerait deux des rayons d'un carrefour hexagone, décoré d'une grande fontaine monumentale; les deux autres rayons seraient formés par la grande rue du Nord-Est, allant du sud-est de la barrière Ménilmontant à l'angle nord-est de la colonnade du Louvre. Enfin la dernière de ces voies serait la grande me de l'Hôtel-de-Ville, appuyant sa tête au chevet de Saint-Germain-l'Auxerrois et partant de là vers la place de la Bastille. M. Meynadier suit pas à pas le tracé de ces rues, savamment calculé de manière à établir des rapports directs entre des points importants, à rapprocher considérablement les distances, en traversant des rues étroites, obscures, tortueuses, des quartiers populeux et malsains, en dégageant les monuments et en créant de beaux points de vue.

[Note 55: On voit que c'est tout à fait notre boulevard de Sébastopol, avec sa prolongation du boulevard de Strasbourg.]

Sur la rive gauche, M. Meynadier indique également d'autres voies de communication de premier et de second ordre, combinées avec le même soin pour déblayer, assainir et animer les divers quartiers. Nous ne suivrons pas le livre dans tous ces développements, non plus que dans les idées qu'il suggère pour la construction d'une grande halle, d'un parc à l'anglaise situé à sept cent cinquante mètres du rond-point des Champs-Élysées, relié à l'Arc de Triomphe et au Bois de Boulogne par de courtes avenues, à la Madeleine par le boulevard Malesherbes (qui était déjà en projet depuis vingt-cinq ans, et sur l'ouverture duquel il insiste beaucoup); pour l'achèvement du Louvre, l'embellissement des Champs-Élysées, du pont Louis XVI, du Champ-de-Mars et de ses alentours, du rampant de Chaillot, où l'empereur avait rêvé d'élever, entre deux vastes parenthèses de colonnes, un rival du Louvre, avec une façade de six cents pieds de large, et que l'auteur voudrait voir couronné d'une flèche triomphale élevant la croix dans les nues, etc., etc.

Dans un des chapitres de son livre, sous le nom de _Stades vertes_, M. Meynadier, devançant encore une des créations de M. Haussmann, indique parmi les améliorations les plus utiles et les moins coûteuses, l'ouverture de petits squares sur différents points des rues de Paris. Dans un autre, il demande l'établissement d'un immense jardin d'hiver, analogue à celui qu'on avait créé, il y a quelques années aux Champs-Élysées. Pour subvenir aux frais de ces constructions et de ces embellissements, dont je n'ai pu donner ici qu'une analyse extrêmement sommaire et écourtée, l'auteur dresse un tableau des terrains et bâtiments inutiles, susceptibles d'être aliénés, de manière à «produire soixante-dix millions sans avoir fait tomber un seul monument,» et à pouvoir «élever avec cette somme vingt somptueux édifices, sans qu'il en coûte un centime au contribuable.» Il établit les chiffres et entre dans les plus menus détails, se préoccupant toujours du point de vue pratique, et s'écartant de toute combinaison qui ferait de son travail «un rêve des _Mille et une nuits_.»

M. Meynadier traite toutes ces questions en administrateur, et il vise toujours à l'économie. On entrevoit déjà par où il diffère de M. Haussmann. Il en diffère encore sur plus d'un autre point: il veut qu'on n'abatte aucun édifice recommandé par ses souvenirs et son architecture, que l'on conserve soigneusement à Paris son cachet pittoresque et sa physionomie générale, qu'on ne touche pas aux arbres, qu'on respecte les jardins et les promenades, en se gardant bien d'y bâtir des maisons ou des casernes, sous peine de montrer qu'on n'est que «des barbares et des carriers.» De tous les ouvrages que nous avons rencontrés jusqu'à présent dans cette revue rétrospective, celui-là est assurément le plus complet et le plus sérieux.

Si l'on se rapproche de notre époque, les projets, comme on le juge bien, ne manquent pas non plus. Les travaux de M. Haussmann ont donné l'essor, au moins dans l'origine, à une foule de plans bizarres ou grandioses, possibles ou impossibles, exposés par le moyen de la plume ou du crayon, et qu'il serait trop long d'énumérer les uns après les autres. C'est par exemple M. Hérard, architecte, qui publie en 1855 un projet de passerelles à construire au point de rencontre des boulevards Saint-Denis et de Sébastopol: ces passerelles, à galeries, figurent un carré continu, dont chaque côté est déterminé par l'angle que forment en se croisant les deux boulevards. C'est M. J. Brame, qui expose en 1856, dans une série de lithographies, son plan de chemins de fer dans les villes et particulièrement dans Paris, avec un système de voûtes supportant les rails, de voies de côté pour les piétons et de ponts volants pour mettre ces voies latérales en communication. C'est, toujours en 1856, un ingénieur en chef retraité, M. Beaudemoulin, qui se fait fort d'amener la suppression totale des ruisseaux, des vidanges et de la boue, par des moyens que je me reconnais impuissant à expliquer nettement. À peu près vers la même date encore, un avocat demande, par une _Lettre au ministre du Commerce_, l'établissement d'une série de tentes dans toute la longueur des rues, afin de préserver le piéton de la pluie, du soleil, des intempéries et des miasmes de la voie publique, de le dispenser de prendre une voilure ou un parapluie. Un peu plus lard, un architecte, dont j'ai oublié le nom, propose de reconstruire la Cité tout entière en style gothique, pour la mettre en harmonie avec Notre-Dame, et donner au berceau de Paris une physionomie en rapport avec son antiquité[56].

[Note 56: Je ne parle pas de _Paris moderne, plan d'une ville modèle que l'auteur a appelée Novutopie_, par Couturier de Vienne (1860, in-12): c'est une fantaisie satirique, qui ne se rattache que de très-loin et très-indirectement à notre sujet.]

Mais il est temps de clore cet examen, qui s'est prolongé beaucoup plus que je ne le croyais, malgré mes efforts pour l'abréger et tout ce qu'il me resterait à dire encore. Un fait caractéristique d'ailleurs, c'est le silence et l'abstention où restent généralement aujourd'hui les faiseurs de projets. Ce phénomène paraît illogique, et cependant il est facile à comprendre. Au début des travaux actuels, on les avait vus se lever de toutes parts et accourir à l'Hôtel-de-Ville, les mains pleines d'idées; mais ils n'ont pas tardé à comprendre que leurs vues, si grandioses qu'ils les eussent jugées d'abord, étaient bien mesquines en face de la réalité, et qu'ils n'avaient plus qu'à s'effacer humblement devant leur maître à tous, au lieu de s'obstiner, comme des enfants, à venir jeter des verres d'eau à la mer. Ce n'est pas la moindre des victoires de M. Haussmann d'avoir réduit à une stupéfaction muette ces imaginations même dont la fécondité hardie semblait faite pour défier toute concurrence. Si le citoyen Miltié et M. Amédée Tissot revenaient au monde, il ne leur resterait plus d'autre ressource que de répéter avec le poëte:

Mon génie étonné tremble devant le sien.

End of Project Gutenberg's Paris nouveau et Paris futur, by Victor Fournel