Paris nouveau et Paris futur

Chapter 16

Chapter 163,507 wordsPublic domain

Ouf! restons-en là. L'imagination mythologique du citoyen Mittié est impitoyable, et l'on voit bien qu'il vient de passer par le Directoire. Après ces échantillons de son système d'embellissements, il est pour le moins inutile de nous arrêter aux choses splendides qu'il sème sur la place Vendôme, sur l'emplacement des Capucines et des Feuillants, sur la place de la colonnade du Louvre, qu'il agrandit en démolissant Saint-Germain-l'Auxerrois, le cloître et les rues voisines, etc. Le citoyen Mittié était pourtant un financier habile, qui avait acquis quelque notoriété dans les affaires d'administration. Il a soin de nous apprendre que l'architecte du premier consul, Fontaine, et l'architecte du gouvernement, avaient fort admiré son plan, et il est certain en effet qu'il peut passer pour admirable en son genre.

Sans aller aussi loin que le trop ingénieux Mittié, on sait tout ce que Napoléon Ier fit pour la transformation de la ville. Aussi, par une conséquence naturelle, les projets les plus grandioses se remirent-ils à éclore de toutes parts. Après le règne de Louis XV, le règne de Napoléon Ier est celui où, la verve des utopistes, d'ailleurs refoulée et tenue en respect sur la plupart des autres points, s'est donné la plus ample carrière au sujet de ces embellissements de Paris, que l'Académie française elle-même proposait pour sujet de concours aux poëtes en 1811[44]. Parmi les multitudes de brochures publiées sur ce sujet inépuisable, il faut d'abord distinguer celles de l'architecte Goulet, qui les a réunies et résumées, en 1808, dans son volume d'_Observations sur les embellissements de Paris_. C'est là qu'on pourra voir, entre autres choses, le plan du Temple des lois (on aimait beaucoup les temples alors), qu'il propose d'élever entre le Louvre et les Tuileries, et son projet pour compléter la décoration de la place de la Concorde, par l'adjonction aux quatre angles de quatre obélisques enrichis de statues, de bas-reliefs et d'inscriptions. Du reste, cet ouvrage est absolument impossible à analyser, par le nombre et la variété des points qu'il aborde. Puis Goulet est un homme pratique et positif, qui ne s'égare pas dans l'impossible, et la plupart de ses _observations_ n'ont trait qu'à des réformes et à des améliorations de détail, ou tout au moins à des monuments décrétés, au sujet desquels il expose ses idées et ses vues.

[Note 44: C'est dans ce concours, où Victorin Fabre, Millevoye et Soumel remportèrent le prix et les accessits, que M. Viennet s'écriait avec un enthousiasme lyrique:

À chaque pas m'arrête un prodige nouveau; Tout fléchit sous l'équerre, obéit au cordeau.

Et on ne le couronna point!]

Après lui, Caunet en 1809, et Raoul en 1811, célébrèrent les embellissements de Paris et exposèrent leurs systèmes dans deux brochures devenues aujourd'hui presque introuvables. L'année même de la chute de l'empire, en 1814, Amaury Duval, sous le titre du Nouvel-Élysée, traçait le plan d'un monument original à élever en l'honneur de Louis XVI et des plus illustres victimes de la Révolution. Enfin, pour nous borner là, Alexandre de Laborde, en 1816, publiait ses _Projets d'embellissements de Paris_ (in-folio, avec 13 planches), qu'il avait conçus sous l'empire, pendant qu'il occupait la direction des ponts et chaussées du département de la Seine. Il y demandait particulièrement l'établissement de trottoirs dans toutes les rues, la création d'une vaste promenade nouvelle pour les voitures légères et les cavaliers dans la partie gauche des Champs-Élysées, depuis la place de la Concorde jusqu'à l'allée des Veuves, y compris le Cours-la-Reine; enfin l'érection de trois fontaines monumentales servies avec le même volume d'eau du canal de l'Ourcq réparti sur trois hauteurs différentes: la première sur le boulevard Bonne-Nouvelle, vis-à-vis la rue Hauteville; la seconde sur une place semi-circulaire créée au boulevard Montmartre, en face du prolongement de la rue Vivienne, de manière à former point de vue dès le Palais-Royal, et la troisième au milieu du Palais-Royal même. Il donne les dessins de ces trois châteaux d'eau, dont le second est d'une majesté, le dernier d'une grâce et d'une élégance très-remarquables. Quant à la place Royale, il voudrait qu'on la décorât d'une fontaine arabe, en marbre bleu des Pyrénées, imitation de la piscine de la cour des Lions, à l'Alhambra de Grenade.

Il n'y a rien là de bien étonnant, non plus que dans le _Précis historique des agrandissements et embellissements de Paris,... avec l'indication des travaux qu'il conviendrait de faire_, publié en 1827 par un anonyme. Heureusement, nous allons remonter, avec Amédée Tissot, jusqu'à la hauteur de Stanislas Mittié, pour le moins.

M. Amédée Tissot écrivait sous la Restauration. C'était un esprit fécond, original et hardi, qui a exercé sur tous les sujets son imagination inépuisable. La peine de mort, le jury, la télégraphie, le journalisme, les chambres, la littérature, la poésie, les arts, la police et la politique, ont tour à tour ou en même temps attiré ses méditations, et il a semé dans toutes les voies des aperçus où, au milieu de bon nombre de témérités et d'extravagances, les idées ingénieuses ne manquent pas. Il a inventé le polydrame, les vers de quatorze syllabes, la _Société des gouvernements légitimes_, réglée par des congrès périodiques, le _Système de contre-harmonie universelle_, et beaucoup d'autres choses qu'il serait trop long d'exhumer de toutes ses brochures.

On ne s'étonnera plus maintenant qu'Amédée Tissot, ou de Tissot, comme il signe, ait également inventé une nouvelle manière de construire les maisons et les villes. C'est dans son volume de _Paris et Londres comparés_ (1830), que nous avons trouvé l'exposé de ce système, applicable surtout à Paris dans la pensée de l'auteur, et où M. Haussmann pourra certainement puiser plus d'une inspiration. On y verra aussi qu'en poussant les conséquences du système actuel à leurs limites extrêmes, mais logiques, dans la seconde partie de ce livre (_Paris futur_), je n'ai rien exagéré, et que je me trouve dépassé encore, sur plus d'un point, par quelques-uns de ceux qui ont rêvé, avec une bonne foi et une gravité parfaites, la transformation de la grande ville.

«Qu'on se figure des rues plus larges que nos boulevards. La partie centrale, de vingt-quatre à trente pieds de largeur, est creusée à la profondeur de douze à quinze pieds. Cette rue basse est destinée aux voitures, aux chevaux, au transport des fardeaux, etc. De chaque côté de cette rue basse sont les portes inférieures des maisons, les magasins de bois, de charbon, les remises, etc. Quant aux chevaux, on les éloigne des habitations, comme on le fait à Londres, pour s'épargner le bruit et l'odeur désagréable et dangereuse qui résulte du voisinage des écuries.

«De chaque côté de la rue basse est une balustrade à hauteur d'appui, et là, depuis le trottoir découvert, qui a douze à quinze pieds de largeur et qui doit être planté d'arbres, on voit sans danger se croiser les rapides voitures à vapeur[45], les omnibus, les dames blanches et les équipages des princes, des nobles et des parvenus.

[Note 45: Dans les premières pages de son volume, M. Amédée Tissot recommande l'usage des voitures à vapeur, ne fût-ce que pour éviter les miasmes insalubres qui résultent pour les rues des grandes villes de l'emploi des chevaux. Il voudrait aussi qu'il fût défendu de fumer dans les rues, places, jardins et passages. Décidément M. Tissot n'aime point les mauvaises odeurs.]

«Entre les maisons et ce trottoir, il existe, à son niveau, une galerie vitrée de quinze à vingt pieds de largeur, dans le genre de celle du Palais-Royal, mais mieux ornée. Des tuyaux de chaleur, des poêles placés de distance en distance tempèrent, en hiver, la rigueur du froid.

«Des conduits de fraîcheur amènent, en été, l'air frais des passages souterrains et des jardins dans cette galerie, où des toiles teintes interceptent, quand on le veut, les rayons trop ardents du soleil.

«On se servira de préférence de portes à coulisses, qui ne causent aucun bruit, et tiennent moins de place que les portes battantes.

«Les maisons, qui n'ont pas moins de quatre étages au-dessus du sol, sont couvertes par des terrains ornés d'arbustes, de fleurs et de statues, et offrent en toute saison un abri pour prendre de l'exercice et respirer un air pur.

«On n'emploie que la pierre, les métaux, la brique et des matériaux incombustibles pour la construction de ces maisons[46]. On pourra avoir, pour monter et descendre, des machines mues par la vapeur ou par des moyens mécaniques. Tous les appartements d'une maison, eût-elle soixante locataires, seront chauffés simultanément par des calorifères, à un degré réglé par le thermomètre. Les escaliers et vestibules seront aussi chauffés de cette manière[47].

[Note 46: Une centaine de pages plus haut, l'auteur avait préconisé l'emploi du fer au lieu de bois dans tous les bâtiments pour les dérober au péril d'incendie.]

[Note 47: C'est un commencement de phalanstère: nous nous y acheminons.]

«Il y aura devant chaque maison un pont pour traverser la rue basse.

«Les galeries couvertes continueront leur cours, après s'être croisées, par-dessus la rue basse, au moyen de ponts en chaînes, en fils de fer ou autres.

«Il conviendra de varier la forme des maisons et d'employer, suivant les quartiers, différents ordres d'architecture[48], et même ceux qui, tels que l'architecture gothique, turque, chinoise, égyptienne, birmane, etc., ne sont point classiques[49].

[Note 48: À la bonne heure! Mais ce qui gâte l'idée, c'est que l'auteur veut réglementer la variété elle-même «suivant les quartiers.» Ce bon conseil n'en a que plus de chance d'être suivi aujourd'hui.]

[Note 49: Nos architectes sont classiques, très-classiques, mais cela ne les empêche pas d'employer l'architecture turque, chinoise et birmane.]

«Les fontaines, les obélisques, les pyramides, les salles de spectacle, de concert, de bal, les casinos, les temples pour les différentes religions, les musées, seront toujours assez éloignés des autres constructions pour produire le plus bel effet possible.

«Les loyers de la ville centrale seront nécessairement chers, mais il faut considérer quelles économies feront ceux qui l'habiteront.

«On peut estimer que chaque individu, n'ayant pas équipage, économisera par année deux cents francs, qu'il aurait dépensés de plus en habillements, chaussures, voitures, etc., s'il avait vécu dans une ville comme Paris, où les cochers de fiacre semblent avoir fait avec l'ancienne police un pacte pour la conservation de la boue. Ce serait donc environ six cents francs par an d'économie par ménage. C'est au propriétaire de la maison qu'on payerait cet excédant, pour se trouver assuré matériellement contre l'incendie, contre le chaud et le froid, contre les voitures et les chevaux, contre la boue et la poussière, et généralement contre l'insalubrité, les maladies et les cruels accidents qui résultent de l'imperfection des villes actuelles.

«Si l'on observe combien ma nouvelle manière de construire les villes y diminuera la mortalité, il faudra ajouter aux considérations qui précèdent l'avantage de vivre, pour les uns, et celui de vivre plus longtemps et mieux portant, pour les autres.»

Ce plan est assurément fort ingénieux, mais Cyrano de Bergerac en avait exposé un plus ingénieux encore dans son _Histoire comique de la lune_. Il raconte que les indigènes de cet astre habitent des villes mobiles ou des villes sédentaires. Dans les premières, les maisons, construites d'un bois fort léger, reposent sur quatre roues, et peuvent se déplacer sans peine à l'aide de voiles qu'on déploie au devant de ces vaisseaux terrestres, ou plutôt lunaires. Dans les secondes, au moyen d'un mécanisme commode, on les fait au besoin rentrer sous le sol pour éviter les intempéries des mauvais jours. Ces maisons qui se replient sur elles-mêmes comme des lorgnettes, qui s'enfoncent en terre comme des escargots dans leur coquille, me semblent particulièrement dignes des méditations de nos architectes, et je les crois appelées à jouer un grand rôle dans les villes de l'avenir.

Puisqu'on refait Paris à neuf, rien ne s'opposerait à ce qu'on appliquât le système d'Amédée Tissot. Mais ce prédécesseur de M. Haussmann sait s'adapter à toutes les situations, et, «en attendant la reconstruction successive de tout le vieux Paris,» il termine son volume par un _Projet d'embellissement et d'utilisation pour la place Louis XVI (de la Concorde) et les Champs-Élysées_, projet qui pourrait être d'une application immédiate. Il est à remarquer que ces deux points de Paris sont ceux qui ont fourni le thème le plus inépuisable à tous les faiseurs de plans: on l'a déjà vu, et on le verra encore[50]. Voici les points les plus saillants du projet de Tissot:

[Note 50: Cf. aussi _Mémoire sur l'embellissement des Champs-Élysées_, par Eugène Bérès. 1836, in-4°.]

Une double colonnade, allant de l'entrée des Champs-Élysées à la barrière de l'Étoile, en dessinant çà et là des places circulaires, servirait d'abri aux promeneurs contre le soleil, la pluie et toutes les intempéries des saisons; la partie supérieure formerait une galerie, également destinée à la promenade, et où l'on disposerait des gradins aux jours de fête. De distance en distance s'élèveraient, supportées par des colonnes ou pilastres, des maisons de plaisance, construites dans les architectures les plus variées et suivant tous les genres de fantaisie, surmontées de terrasses avec des vases de fleurs, statues, kiosques et rotondes, entourées de fontaines et de jardins anglais. On pourrait, près de la Seine, construire une montagne artificielle, surmontée d'un belvédère, embellie par une cascade, des grottes, un chalet suisse, et où l'on placerait en outre un observatoire public.

À l'entrée des Champs-Élysées, en face des Tuileries, on élèverait deux édifices, en harmonie avec le Garde-Meuble, décorés de tableaux monumentaux de vingt-cinq à trente pieds de hauteur sur soixante à quatre-vingts de large, soit en pierre de lave, soit en métal peint, soit en relief. Ces deux édifices, dont les salles devraient pouvoir contenir cinq à six mille personnes, seraient le Casino de Paris: on y donnerait concerts, bals, banquets, comédies, et on y ferait l'exposition des produits de l'industrie.

Il serait convenable de compléter la décoration de la salle par deux colonnes monumentales, torses et en partie dorées, d'une hauteur pour le moins égale à celle de la colonne Vendôme, mais d'une forme plus gracieuse, supportant l'une la statue de la Religion, l'autre celle de la Clémence. Dans le voisinage de la grande porte des Tuileries, et de préférence dans le jardin, l'auteur voudrait voir établir deux vastes rotondes vitrées, l'une contenant un magnifique escalier, l'autre une espèce de montagne russe, afin de descendre dans une superbe galerie souterraine, soutenue par une double rangée de colonnes massives, comme les temples que les Indous creusent dans les montagnes. Cette galerie souterraine, ornée de bas-reliefs, revêtue de pierre de lave peinte, traverserait la place comme le tunnel de Londres traverse la Tamise, et conduirait aussi au Casino.

«Il y a longtemps, ajoute Amédée Tissot, que j'ai formé le projet d'un édifice d'un genre neuf, mais très-simple, et destiné aux concerts. Il s'agirait d'une sphère de quatre-vingts à cent pieds de diamètre, dont une moitié serait enfoncée dans la terre et l'autre s'élèverait au-dessus du sol, sans parler des parties accessoires qui conduiraient dans ce vaste globe, pourvu de loges et de gradins. L'orchestre serait placé dans la partie centrale la plus basse. Je crois que ce globe, tout resplendissant de l'éclat des lumières et réunissant une brillante société, offrirait un spectacle unique, et que la musique devrait y faire le plus bel effet. Il est certain que le conseil municipal refuserait d'avancer quatre-vingts à cent millions pour des constructions dans les Champs-Élysées[51]. Mais si la ville accordait de grands avantages et une certaine somme pour couvrir les dépenses de pur embellissement à une société de capitalistes, ce projet serait peut-être réalisable.»

[Note 51: Le conseil municipal de 1830, oui, peut-être; mais celui de 1865, non, à coup sûr. Il a déjà voté mieux que cela.]

Nous allons de plus fort en plus fort, comme chez Nicolet. Il semble difficile de pouvoir dépasser Amédée Tissot: c'est ce qu'a fait pourtant M. Ch. Duveyrier. Lisez dans le tome VIII du _Livre des cent-et-un_ (1834), l'article intitulé la _Ville nouvelle, ou le Paris des Saint-Simoniens_, et vous aurez assurément le _nec-plus-ultra_ du genre. Rien n'est bouffon comme la gravité prodigieuse avec laquelle M. Duveyrier, qui ne faisait pas encore de vaudevilles, décrit en style d'Apocalypse la configuration qu'il veut donner au nouveau Paris. C'est «la forme humaine mâle,» conformément à celle de la société elle-même:

«Paris! Paris! s'écrie Dieu,--le Dieu des Saint-Simoniens,--par la bouche de son interprète, les rois et les peuples ont obéi à mon éternelle volonté, quoiqu'ils l'ignorassent, lorsqu'ils se sont acheminés avec leurs palais et leurs maisons du sud au nord, vers la mer... Ils ont marché avec la lenteur des siècles, et ils se sont arrêtés en une place magnifique.

«C'est là que reposera la _tête_ de ma ville d'apostolat, que je coucherai ainsi qu'un homme au bord de ton fleuve.

«Les palais de tes rois seront son _front_, et leurs parterres fleuris son _visage_. Je conserverai sa _barbe_ de hauts marronniers, et la grille dorée qui l'environne comme un _collier_. Du sommet de cette tête je balayerai le vieux temple chrétien[52] usé et troué, et son cloître de maisons en guenilles; et sur cette place nette je dresserai une _chevelure_ d'arbres, qui retombera en _tresses_ d'allées sur les deux _faces_ des longues galeries, et je chargerai cette verte chevelure d'un _bandeau_ sacré de palais blancs, retraite d'honneur et d'éclat, pour les invalides des établis et des chantiers.

[Note 52: Saint-Germain-l'Auxerrois.]

«Des terrasses qui saillent sur la grande place, comme les _muscles_ d'un _cou_ vigoureux et d'une _gorge_ forte, je ferai sortir les chants et les harmonies du colosse. Des troupes de musiciens et de chanteurs feront retentir chaque soir la sérénade en une seule voix.

«Je comblerai les fossés de cette place et j'en ferai une large _poitrine_ qui s'étalera, bombée et découverte... Au dessus de la poitrine de ma ville, au foyer sympathique d'où divergent et où convergent toutes les passions, là où les douleurs et les joies vibrent, je bâtirai mon temple, foyer de vie, _plexus_ solaire du colosse[53]. Les buttes du Roule et de Chaillot seront ses _flancs_. J'y placerai la Banque et l'Université, les halles et les imprimeries.

[Note 53: Plus loin, ce temple est décrit, comme la ville, dans le plus grand détail. De même que Paris est un _homme_, son temple est une _femme_!]

«Autour de l'arc de l'Étoile, depuis la plaine de Monceaux jusqu'au parc de la Muette, je sèmerai en demi-cercle les édifices consacrés au plaisir des bals, des spectacles et des concerts, les cafés, les restaurants avec leurs labyrinthes, leurs kiosques et leurs tapis de gazon, aux franges de fleurs[54].

[Note 54: C'est la _ceinture_, comme le lecteur l'a compris sans doute.]

«J'étendrai le _bras gauche_ du colosse sur la rive de la Seine; il sera plié en arc à l'opposé du coude de Passy. Le corps des ingénieurs et les grands ateliers des découvertes en composeront la partie supérieure, qui s'étendra vers Vaugirard, et je formerai l'_avant-bras_ de la réunion de toutes les écoles spéciales des sciences physiques et de l'application des sciences aux travaux industriels. Dans l'intervalle qui embrassera le Gros-Caillou, le Champ-de-Mars et Grenelle, je grouperai tous les lycées, que ma ville pressera sur sa _mamelle gauche_, où gît l'Université. Ce sera comme une _corbeille_ de fleurs et de fruits, aux formes suaves, aux couleurs tendres; de larges pelouses comme des feuilles les sépareront, et fourmilleront de troupes d'enfants comme de grappes d'abeilles.

«J'étendrai le _bras droit_ du colosse en signe de force, jusqu'à la gare Saint-Ouen, et je ferai de sa large _main_ un vaste entrepôt où la rivière versera la nourriture qui désaltérera sa soif et rassasiera sa faim. Je remplirai ce bras des ateliers de menue industrie, des passages, des galeries, des bazars... Je consacrerai la Madeleine à la gloire industrielle, et j'en ferai une _épaulette_ d'honneur sur l'_épaule_ droite de mon colosse. Je formerai la _cuisse_ et la _jambe droite_ de tous les établissements de grosse fabrique; le _pied droit_ posera à Neuilly. La cuisse gauche offrira aux étrangers de longues files d'hôtels. La _jambe gauche_ portera jusqu'au milieu du Bois de Boulogne les édifices consacrés aux vieillards et aux infirmes.»

Il faut renoncer à poursuivre l'exposé de cette métaphore hardie, que M. Duveyrier continue longtemps encore, avec un flegme de plus en plus stupéfiant, sans même s'apercevoir que son ingénieuse distribution ramènerait Paris, à force de progrès, jusqu'à cette époque du moyen âge où chaque industrie, chaque branche de commerce était parquée dans le même quartier. Ou ne pense pas à tout, et l'_harmonie_ jouerait là un vilain tour aux habitudes et aux nécessités d'une grande ville. Il serait très-commode sans doute pour les environs de la gare Saint-Ouen d'avoir tous les bazars et les ateliers de menue industrie sous la main, mais cela ne serait nullement commode pour les habitants du quartier latin. Des hauteurs où il plane, M. Ch. Duveyrier rougirait de penser à ces minces détails.

Le _Napoléon apocryphe_ de M. Louis Geoffroy (1841), va nous fournir une transition naturelle pour passer du domaine de l'utopie à celui de la raison pratique. On connaît ce curieux ouvrage, où l'auteur, refaisant l'histoire au gré de son audacieuse imagination, a écrit la biographie de Napoléon Ier depuis 1812 jusqu'en 1832, en le menant, à travers vingt années d'une grandeur incessamment accrue, jusqu'au terme logique de sa destinée, c'est-à-dire jusqu'à la conquête du monde et la monarchie universelle. Dans ce rêve gigantesque, conduit par le rêveur avec une dextérité rare, et qui, par moments, arrive à faire illusion, il n'a pas oublié la question de la transformation de Paris, qui préoccupa toujours au plus haut point l'esprit de l'Empereur, et que son neveu, héritier et continuateur de toutes les _idées napoléoniennes_, semble avoir voulu reprendre pour l'achever.