Paris nouveau et Paris futur

Chapter 15

Chapter 153,835 wordsPublic domain

Il n'est pas jusqu'au prince de Ligne qui n'ait conçu lui aussi sa petite utopie pour la transformation de la grande ville. On a recueilli, dans le tome II de ses _OEuvres choisies_, un court _Mémoire sur Paris_, écrit vers 1780, ou quelque peu auparavant, qui n'est pas le moins curieux de tous ces vastes projets. Nous allons détacher les passages les plus piquants de ce Mémoire, où le spirituel et frivole Français de Bruxelles indique en quelques pages, écrites malheureusement d'un style un peu trop international, plus de transformations que beaucoup d'autres en plusieurs volumes, et bouleverse tout Paris de fond en comble sans avoir l'air d'y toucher.

«On fera une place depuis les Tuileries jusqu'au vieux Louvre: cela est tout simple; on doit s'attendre à cela![20] Tout ce Carrousel, ces baraques, cette rue Saint-Nicaise, déshonorent Paris par l'indigne petit moyen de faire argent de tout. La grande économie est de n'en pas avoir...[21] Des extrémités du pavillon de la Comédie française des Tuileries, on tirera une ligne de bâtiments qui fermera cette place et joindra le vieux Louvre. La décoration sera dans le genre des deux autres, sans y ressembler tout à fait. Un toit à l'italienne; vis-à-vis, des guichets, de magnifiques arcs de triomphe; au milieu de la place, une fontaine superbe par ses effets d'eau, sa grandeur et sa dignité.

[Note 20: C'est fait.]

[Note 21: Plus loin, le prince de Ligne s'indigne encore contre ceux qui pourraient s'opposer à ses projets en prononçant ce _vil mot d'argent_. On voit qu'il avait les grandes traditions. Napoléon Ier disait de Corneille: «S'il avait vécu de mon temps, je l'aurais fait prince;» M. Haussmann pourrait dire du prince de Ligne: «Je l'aurais fait membre de ma commission municipale.»]

«Depuis longtemps, l'air de ruine du vieux Louvre, le jardin de madame Infante, apportent la tristesse sur un quai où l'on ne doit voir régner que l'ordre et la magnificence. Après l'avoir rendu soigné, décoré, et l'avoir débarrassé de tout ce qui le défigure, on bâtira, depuis le vieux Louvre jusqu'au pont Neuf, une galerie ouverte par en bas, de même ordre que la colonnade qu'on admire avec tant de raison.... On rasera toutes les maisons qui sont à présent entre la rue de la Monnaie et le vieux Louvre, et, pour faire les superbes portiques sous lesquels on puisse se promener jusque-là, toutes les maisons qui bordent le quai[22]. De cette place, l'une des plus belles du monde, au milieu de laquelle il y aura, comme à l'autre, une fontaine immense, on pourra découvrir la rivière, sous cette galerie qui sera la première galerie du monde.

[Note 22: Avis à M. le préfet de la Seine: il rougira de n'y avoir pas encore pensé.]

«Il faut bâtir la place de Louis XV, du côté du quai et des Champs-Élysées, de même que les deux bâtiments qui sont à droite et à gauche de la rue Royale... Il y a déjà assez de vide par le jardin, et il est nécessaire de renfermer la rivière jusque vis-à-vis de l'École militaire, où je veux que Paris finisse[23]. Il faudra bâtir tout le Cours-la-Reine. On y fera des écuries pour le roi, décorées avec tous les attributs et la magnificence possibles... Ce bâtiment immense fermera les Champs-Élysées du côté de la rivière, comme la rue Saint-Honoré fait de l'autre côté. Une grande grille depuis l'École militaire jusqu'à la Seine, une depuis la Seine jusqu'à ces écuries, et une autre derrière, de toute la largeur des Champs-Élysées jusqu'au faubourg Saint-Honoré, détermineront Paris du côté de Versailles et du bois de Boulogne, et iront joindre en angle droit une autre ligne qui enfermera les augmentations vers Monceaux et celles de la Chaussée-d'Antin jusqu'à la rue Charonne. Ces deux lignes tirées, bordées de huit rangées d'arbres, seront un autre boulevard dont il ne sera plus permis de sortir pour bâtir, puisqu'il faut finir une fois[24] et que, ne sachant pas se borner, on commence tout et l'on n'achève rien....

[Note 23: Paris a marché depuis, sans tenir aucun compte de la volonté du prince de Ligne.]

[Note 24: Pour le coup, ce n'est pas cette phrase-là qui eût fait entrer le prince de Ligne au conseil municipal.]

«On embellira les rues qui en sont susceptibles: celle de Tournon, par exemple, le serait aisément par des façades uniformes et des toits à l'italienne. C'est ce que je recommande beaucoup pour les nouveaux bâtiments à faire. La bourgeoisie de la tuile et de l'ardoise dégrade tout. Que de même les clochers soient défendus, si l'on s'avise de rebâtir des églises[25].... Les obélisques, les thermes, les pyramides, les colonnes placées partout où il s'est passé quelque grand événement, le consacreront pour jamais à la mémoire.... De même dans les Champs-Élysées, qui, sans cela, ne méritent pas d'en porter le nom, je veux voir le buste ou la statue équestre des héros à qui la France doit ses victoires.... Il pourrait y avoir des bosquets dédiés à des actions moins éclatantes, mais plus héroïques que des batailles.

[Note 25: On s'est avisé d'en bâtir quelques-unes: il est vrai que, depuis que l'auteur écrivait ceci, on en avait abattu beaucoup.]

«Je viens d'édifier pour le coeur, édifions pour l'esprit. Dans la cour immense, renfermée entre les fastueuses colonnades du Louvre, seront renfermés toutes les académies et les bustes de ceux qui ont fait le plus d'honneur et de plaisir... Les bâtiments publics qu'on peut faire pour l'ordre, le secours et la félicité publique, orneront, par une façade simple, noble et sage, le quai de l'autre côté, partout où l'on voit aujourd'hui de vilains chantiers, des casernes, des dépôts, des manufactures, tout ce qu'on voudra.

«Je deviens un Chamouzet[26], sans m'en douter. Mais pourrait-on me dire pourquoi, dans les pays où il n'y a point de rivière, on voit arriver des navires à trois mâts déposer les richesses du nouveau monde à la porte des commerçants, dans le temps qu'on ne connaît sur la Seine que la galiote de Saint-Cloud et le bac des Invalides? Les eaux en sont bien basses dans certains temps de l'année, mais on pourrait la rendre plus profonde en certains endroits. Le cours de la Seine jusqu'à la mer n'est pas assez long pour qu'on ne puisse le soigner.... Quel plaisir de voir passer les drapeaux de Neptune et de Pluton devant les vieux et les jeunes drapeaux de Mars; car le Gros-Caillou, rebâti en entier par de riches négociants, deviendrait une petite ville tout entière au commerce, et la continuation d'un port qui commencerait au pont Royal. C'est là qu'on emploierait une belle sévérité d'architecture, et que l'on élèverait au milieu un superbe bâtiment en arcades, pour la Bourse.

[Note 26: Chamousset, philanthrope (1717-1773), qui a beaucoup fait pour l'amélioration des hôpitaux, des établissements de bienfaisance, et de l'assistance publique, ce qui est la meilleure manière de réformer Paris.]

«Je vois l'air obscurci ou plutôt éclairé par des pavillons d'or et d'azur; je vois déjà flotter au gré des vents, au milieu de Paris, les banderoles de toutes les couleurs et de toutes les nations; je vois, etc.» Supprimons le reste de cette description enthousiaste, de peur que le lecteur ne s'écrie comme l'Intimé:

Quand aura-t-il tout vu?

«Partout, dans Paris, où l'oeil sera choqué de l'âpreté des pierres qui en rendent quelques parties semblables à des carrières, des plantations et des tapis de verdure égayeront et adouciront le tableau, quand cela ne sera pas contraire à la dignité[27]. Il faut plaire quelquefois et ne pas toujours étonner; il faut que l'admiration se repose pour qu'elle soit plus vive lorsqu'on veut l'exciter. Du grand, du majestueux vers le centre de la capitale, on pourra passer au gracieux et descendre même au joli, vers les bords de cette immense cité.

[Note 27: Voilà nos squares, avec leurs plantations et leurs pelouses, qui n'ont rien de «contraire à la dignité,» et où la nature garde un parfait _décorum_.]

«La rue Saint-Antoine est assez large pour qu'on s'occupe de sa décoration. Une grande place au lieu de celle de Saint-Michel: il n'y en a pas dans ce quartier. Une autre place dans le faubourg Saint-Germain, vers l'ancienne Comédie-Française: toutes en ordres différents d'architecture, et en évitant le même ton qui fatigue même en sa beauté... Partout des fontaines,--des cascades même, si cela est possible, dans quelques endroits: cela purifie, rafraîchit et vivifie tout... Que tout Paris ait l'air d'une fête: cela va si bien au caractère des Français!»

Cette conclusion est charmante; mais, si M. Haussmann veut y arriver plus sûrement, il fera bien de lire, dans le même recueil du prince de Ligne, certain _Projet de ville agréable_ où, pour entretenir les coeurs en paix et en joie, le prince explique que la ville devrait être peinte de couleurs tendres et riantes; que les hommes y porteraient des tuniques vertes, rouges, jaunes, violettes ou pourpres, avec une écharpe, de grandes culottes larges, une fraise, et un bonnet aussi haut, mais plus léger que les turbans; les femmes, des lévites avec ceintures, des souliers plats sans boucles, les cheveux en tresses, sur la tête une grande toque de mousseline, en ayant soin d'habiller les brunes en bleu, les blondes en rose tendre ou en blanc. Il ne faut pas s'arrêter à mi-chemin dans la voie des réformes.

En 1791, le marquis de Villette écrivait les lignes suivantes, que je trouve dans le recueil de ses Lettres choisies, et que Prudhomme a reproduites dans le premier volume de son _Miroir de Paris_:

«Si l'on crée deux places d'édiles, j'en demande une pour moi. Je ne propose d'élever aucun édifice[28]. Pour faire de Paris une des plus belles villes du monde, il ne s'agit que d'abattre[29]: les chefs-d'oeuvre sont faits[30]; il ne s'agit que de les montrer.

[Note 28: M. Haussmann, hélas! n'a pas été si sage.]

[Note 29: Rien que cela. Le plan actuel est plus complet: «Il ne s'agit que d'abattre tout Paris, et de le reconstruire.»]

[Note 30: Ceux de M. Haussmann ne l'étaient pas encore.]

«Je renverserai des masures, et les passants seront enchantés à la vue des beaux monuments dont ils ne se doutaient pas. Je renverse la porte Saint-Martin, et je laisse la place nette[31]. Je renverse une demi-douzaine de maisons autour de la porte Saint-Denis, pour rendre hommage à cet arc de triomphe digne de l'ancienne Rome[32].

[Note 31: Le conseil est un peu radical, il faut l'avouer, et il effrayerait des gens timides; mais M. le préfet de la Seine est homme à le comprendre.]

[Note 32: Il y a là une idée; mais démolir une demi-douzaine de maisons, c'est bien mesquin: le jour où nous nous en mêlerons, nous ferons mieux les choses.]

«Cent ouvriers, sous mes fenêtres, élèvent un parapet qui certainement n'avait besoin d'aucune réparation; et voilà que, me croyant logé sur les bords de la Seine, on m'escamote la rivière. Si l'on en usait comme à Londres, ce seraient des grilles de fer, qui n'exigent aucune réparation, et que la propreté anglaise a soin de peindre tous les ans; mais, en laissant là toute comparaison qui nous rendrait aussi petits en fait d'utilité commune que la Tamise ravale notre port Saint-Nicolas, n'y avait-il pas aujourd'hui des travaux plus essentiels à entreprendre?»

Ici Charles de Villette énumère rapidement une dizaine de ces travaux essentiels, qui sont tous faits aujourd'hui. Puis il continue:

«En réformant les choses, il faut aussi changer les noms. Nous n'avons plus ni Jacobins, ni Théatins, ni grands ni petits Augustins, ni toute cette nomenclature bizarre dont la raison et le bon goût s'offensaient à chaque pas[33].

[Note 33: Passage recommandé à l'honorable général Husson.]

«Les monastères seront convertis en hospices, en casernes, ou vendus, et des églises les unes seront érigées en paroisses, les autres seront supprimées[34]. Il faut donc les débaptiser dans la langue du peuple. Pourquoi ne donnerait-on pas à ces paroisses le nom des sections? C'est ainsi que les Jacobins, rue du Bac, seraient appelés paroisse de Grenelle. Cette dénomination paraît bien plus simple que le Pierre-aux-Boeufs ou Pierre-aux-Liens, Jacques-le-Majeur, Jacques-le-Mineur, Jacques-la-Boucherie, Jacques-l'Hôpital ou le Jacques-du-Haut-Pas[35].

[Note 34: On a vu, par la lecture de l'Appendice précédent, à quel point cette dernière partie du voeu de Ch. de Villette a été exaucée.]

[Note 35: Beaucoup plus simple, en effet, comme il serait plus simple aussi de débaptiser les anciennes rues pour leur donner de beaux noms modernes.]

«Vous feriez de la vaste église des Théatins un superbe magasin de blé: les bateaux de farine ou de grains, qui remontent la rivière, débordent commodément devant la porte[36].

[Note 36: Cette raison était concluante: aussi l'église des Théatins devint-elle un magasin de blé, et Ch. de Villette vécut assez pour voir ce beau triomphe de l'utilité publique; puis on en fit une salle de spectacle, puis un café; après quoi il ne resta plus qu'à la renverser.]

«Vous enlèveriez en même temps ces deux pavillons du collége Mazarin, qui donneraient tout à coup au plus beau quai de Paris une face nouvelle, et vous renonceriez bien vite à vendre, comme on vient de faire, les trois premières maisons du quai de Conti, qui dépassent l'alignement de la Monnaie.

«Je propose d'enlever la grille d'or qui étincelle dans les boues, et qui écrase de son luxe tout ce qui l'environne devant le temple de la Justice. Une porte simple, d'un style sévère, conviendrait mieux. J'aimerais à voir cette grille fastueuse étalée au milieu du Carrousel. On renverserait sans pitié les cahutes infâmes qui nous cachent le plus beau des palais[37].

[Note 37: C'est fait.]

«Je demande encore la permission de dégager le pavillon de Flore[38], et de combler les fossés du Suisse, même sans égard pour sa buvette. Ce passage, aujourd'hui le plus fréquenté de Paris, où arrivent tant d'accidents dont je suis chaque jour témoin, ne serait plus un objet de terreur pour les vieillards, les enfants et les femmes. Je voudrais que l'on ouvrît toutes les arcades de la galerie, depuis le guichet neuf jusqu'à l'angle du pavillon...

[Note 38: On a fait mieux: on l'a démoli.]

«Les Capucines renversées feraient voir le boulevard[39]. Ces vastes monastères des Capucines et des Feuillants sont aujourd'hui du domaine de la nation: c'est là qu'il faut élever le temple de la Patrie, en face de la place Vendôme. Il se trouverait sur l'alignement des belles colonnades du Garde-Meuble; les Tuileries en seraient le jardin. Ce nouvel édifice nécessiterait le déblayement de la rue projetée, qui, en isolant tout à fait la demeure du prince, joindrait par contiguïté le Carrousel à la place Louis XV.

[Note 39: C'est fait.]

«Cette terrasse des Feuillants, sombre et effrayante dès le déclin du jour, ne pourrait-elle pas être métamorphosée en une immense et superbe galerie couverte, où le commerce, en étalant ses richesses, animerait tout de son mouvement? L'illumination de ces arcades en ferait la promenade de tous les soirs, et ce serait un abri contre les averses[40]. Si l'on avait encore quelques millions à dépenser, assurément il vaudrait mieux les jeter là qu'à Fontainebleau, Compiègne ou Rambouillet...

[Note 40: Voilà encore une fois la rue de Rivoli.]

«Je me transporte aux deux extrémités de Paris, et j'y place deux monuments nationaux: sur ces immenses débris de la Bastille, j'aimerais à voir un obélisque de marbre noir; et pour conserver, non pas le souvenir, mais l'horreur du despotisme, enchaîner à sa base les quatre figures de bronze de la place des Victoires. Ces beaux modèles ne seraient pas perdus pour les arts: ils figureraient à merveille non pas le Batave ou le Germain, mais la tyrannie et l'oppression, la douleur et le désespoir. Groupez à l'entour les emblèmes de l'autorité, de la toute-puissance, et vous aurez devant les yeux le tableau parlant de tous les vices de l'ancien régime[41].

[Note 41: Admirable thème pour un nouveau discours de M. Duruy à l'Association polytechnique, ou pour un bas-relief au fronton d'une caserne! Les vieux partis ne s'en relèveraient pas.]

«Je place l'autre monument à l'Étoile. Par contraste, j'asseois en idée une pyramide de marbre blanc au même endroit où Louis XVI avait élevé une colonne de feu. Autour de cette pyramide seraient, encore en marbre blanc, les figures symboliques de la Concorde, de l'Abondance, de la Justice et de la Paix. Le suprême pouvoir exécutif qui a jeté par les fenêtres _cent mille écus_ pour éclairer passagèrement la solennité de son occupation[42], n'aurait-il pas un plaisir plus cher à son coeur d'employer la même somme à nous laisser un monument durable de sa bonne foi et de son amour pour la constitution?

[Note 42: C'est l'auteur qui a souligné _cent mille écus_, tant il est épouvanté d'une prodigalité pareille. Il se serait formé, s'il eût vécu jusqu'à nos jours.]

«Mais, avant d'embellir la capitale, il faut d'abord songer à garantir ses habitants des dangers qui les menacent du matin au soir.

«J'esquive à toutes jambes un cabriolet qui me poursuit. Je tourne le coin de la rue, et je reçois un timon précisément dans le bréchet. C'en est fait de moi, sans la boutique d'un marchand qui en laisse le passage libre au public, et que la Providence avait placé là pour mon salut.

«Si les rez-de-chaussée, si les boutiques des maisons qui forment les encoignures des rues étaient abandonnés aux gens de pied, comme il y en a déjà beaucoup, on ne saurait croire ce qu'il en résulterait d'utile, et combien de malheurs on préviendrait en même temps.

«En accordant ainsi, à chaque encoignure des carrefours, un espace en triangle de huit à dix pieds de côté seulement, on fournirait aux malheureux piétons le moyen d'échapper aux dangers presque inévitables de ces tournants.... Des bancs de pierre ou de bois y seraient d'un grand secours pour les infirmes, les femmes enceintes, les vieillards, et serviraient encore d'abri contre les averses, les orages, et d'asile la nuit pour les citoyens qui font la garde[43].»

[Note 43: Voilà l'idée des refuges, dont il est question depuis quelque temps.]

Je crois inutile de poursuivre plus loin cet exposé, qui montre que le marquis de Villette eût été digne de devenir le secrétaire de M. Haussmann.

Cependant, ce n'est là qu'un plan timide et mesquin, en regard de celui que nous allons maintenant transcrire, et qui a pour auteur Stanislas Mittié.

Stanislas Mittié a développé ses idées dans une brochure qui porte pour titre: _Projet d'embellissements et de monuments publics pour Paris_ (in-8°, 1804). Il énumère ses vues colossales comme la chose la plus simple du monde, et c'est merveille de voir avec quelle magnifique et mythologique prodigalité il entasse à tous les points de Paris les statues, les fontaines et les colonnades.

Il décore la place de la Concorde d'un grand bassin, en forme de coquille, attelé de chevaux marins et conduit par des Tritons, où l'on verra Neptune assis sur son char, et ayant à sa droite Mars, sur la tête duquel une Renommée posera la couronne de l'Immortalité, tandis qu'une troupe de Nymphes et de Sirènes, précédée par un Génie, portera les palmes du Triomphe. En avant du pont du Carrousel et de la rue qui conduit au temple de la Madeleine, il établit des piédestaux surmontés de taureaux, emblèmes de la force, pour faire pendant aux chevaux de marbre. Quant aux balustrades des trottoirs de la place, elles supporteront des statues en gaîne, adossées à des barres de fer, sur lesquelles seront perchés des aigles, faucons, vautours, qui étendront un peu leurs ailes en tenant dans leurs becs les anneaux des lanternes.

Dans le jardin des Tuileries, indépendamment de nouveaux parterres et de nouvelles allées, de trois bassins à grands sujets mythologiques, d'un nombre infini de statues représentant toutes les métamorphoses de la Fable, de kiosques, de rotondes, etc., il construit sur les terrasses les temples de la Paix et de la Gloire, dont je regrette de ne pouvoir reproduire tout au long la description magnifique. Qu'il me suffise de faire savoir que, dans ce dernier, «l'intérieur sera en marbre blanc, les portes en bronze ciselé, les fenêtres en nappes d'eau transparentes, et les entre-croisées en colonnes hydrauliques, sur lesquelles descendront les eaux qui sembleront porter la galerie publique.... Ces entre-colonnes hydrauliques seront ornées de candélabres de porcelaine de Sèvres, et de grottes jaillissantes, sur lesquelles on mettra les bustes de nos plus grands capitaines.... La voûte en bas-relief sera parsemée de pierreries qui, taillées en pointe de diamant, étincelleront à la lumière. Dans les angles seront des divinités.... Un parquet, mélangé de bois de citron, d'ébène et d'acajou, formera une table mécanique de trois cents couverts, divisée en trois parties..., dont la troisième composera le plateau, qui, aussi grand que le théâtre de l'Opéra, offrira diverses décorations en relief, comme villes, rivières, campagnes, forteresses, armées rangées en bataille; une autre fois, le plateau sera remplacé par un bassin qui représentera la mer, sur lequel naviguera une flotille, etc.»

Dans les Champs-Élysées, Mittié établit quatre grottes à jour en forme d'arcades, du haut desquelles les principaux fleuves de France verseront leurs eaux à grand bruit dans des bassins. Sur les terrains vagues situés au-dessus de l'avenue de Matignon, il accumule d'élégants bocages, des berceaux mystérieux, des ruisseaux et des cascades, un labyrinthe offrant, à chacun de ses détours, les plus riantes imaginations de la Fable, et toutes sortes de petits édifices de fantaisie, tels que le temple de Jupiter, les bains et le boudoir de Vénus. Vers l'avenue des Veuves, il plante un bois d'arbres géants, dans le centre duquel s'élèvera le temple de Diane, «qui sera octogone, avec les emblèmes de la chasse, et entouré d'un balcon pour qu'on puisse voir de toutes parts lancer le cerf, et remarquer, à la fin des huit routes principales, les vestiges et les ruines de plusieurs constructions antiques de la Grèce et d'Herculanum.» Il y arrange ensuite un rocher, surmonté d'un fort, ou bien de la statue d'Apollon, ou d'un temple avec l'effigie d'Homère; ce rocher, couvert de mousse, de ronces, de coquillages et de rocailles, tirera ses eaux de la pompe à feu pour les verser à cascades et à gros bouillons dans la rivière des Amazones. Au bord de celle-ci, un pavillon en forme de baldaquin, dont les colonnes sont portées par des Amazones que surmonte la statue d'Actéon, et où l'on voit dans le plafond Diane entourée de ses Nymphes, qui semblent en mouvement dans les airs, servira aux danses champêtres et aux concerts d'harmonie.

Sur la rive droite du fleuve, il étend la vallée de Gargarathie, avec des chaumières, des vergers, des troupeaux de bétail et des ruisseaux coulant doucement jusqu'au bout de la colline, «d'où ils se précipiteront avec fracas sur les roues d'un moulin dont le mécanisme mettra en mouvement les ateliers de Vulcain, où les Cyclopes forgeront des foudres au son d'une musique infernale et au bruit d'énormes marteaux» sous des voûtes flamboyantes. Dans un profond caveau, masqué par des mausolées, des rameaux, des cyprès, et où l'on descendra par des escaliers rustiques, éclairé par les faibles lueurs de lampes mortuaires, les prêtres et les prêtresses de l'Opéra célébreront, en guise de spectacle, toutes les cérémonies et tous les sacrifices du paganisme,«au son d'une musique déchirante, de voix sépulcrales et de timbres sinistres de la mort, qui porteront dans l'âme des impressions de terreur et d'effroi.»