Chapter 14
Le premier en date que nous rencontrons c'est ce Raoul Spifame qui publia vers 1560, ou un peu auparavant, un recueil d'_Arrêts royaux_, datés de 1556, où il émit toutes ses idées sur la réforme des lois, des institutions, des moeurs et usages, de la police, comme sur les embellissements et l'amélioration de Paris. Il a si bien réussi à donner à son recueil la forme et le caractère officiels, et, parmi bon nombre d'excentricités, sans préjudice de quelques extravagances, il a mêlé tant de vues excellentes et pleines de sens, il a rendu tant d'ordonnances dont le temps s'est chargé de démontrer la justesse, que plusieurs historiens ont été dupes de sa petite supercherie et ont fait honneur au roi Henri II des combinaisons politiques, administratives et sociales de maître Raoul Spifame.
Des trois cent neuf arrêts dont se compose le livre de Spifame[15], cinq ou six seulement ont directement rapport à la ville de Paris, et sur ce terrain son utopie se renferme dans les limites les plus modérées et les plus légitimes. Par les arrêts 291 et 292, il décrète l'établissement d'égouts, le pavement et l'élargissement des rues, le percement des impasses, enfin un système de travaux destinés à combattre «l'ordure et infection dont y viennent les pestilences et autres maladies incognues,» à procurer la sécurité au passant, à lui permettre d'échapper aux révoltes, aux séditions, aux attaques des voleurs, etc. Il veut que l'île Notre-Dame, réunie par un pont à l'île voisine, soit environnée de quais de pierre de taille, «y ayant plusieurs huisseries et poternes à dévaller à la rivière de toutes parts, pour du dedans des dicts quays par toute l'étendue de la dicte isle, en faire une place marchande à y descendre tout le bois, le vin, foin, paille, etc., sans plus en empescher le port de Grève, ni le port au Foing;» qu'on y bâtisse une succursale à l'Hôtel de Ville, «où sera le bureau et comptouer des dictes marchandises,» et à l'un des bouts une grosse tour qui servira tant à loger les munitions de guerre, la poudre «et autres choses périlleuses,» qu'à tenir en respect les ennemis en cas de siége et à protéger Paris. L'arrêt 509 et dernier ordonne que tous les métiers _puants_, malsains, bruyants soient renvoyés hors Paris et confinés dans la banlieue.
[Note 15: _Dicaearchiae Henrici regis christiannissimi progymnasmata_, in-8.]
Après ce précurseur, que nous ne pouvions nous dispenser de mentionner, nous allons faire un saut de plusieurs siècles, pour arriver tout de suite à l'époque moderne, dont nous n'avions pas d'abord l'intention de sortir. Nous ne nous arrêterons même pas aux vastes projets de Henri IV, ni aux plans qui s'y rattachent et dont il reste des témoignages dignes d'attention. Est-il besoin de dire que nous n'avons nullement la prétention de faire une revue complète, qui demanderait un nouveau volume à elle seule? Parmi des centaines d'élucubrations inspirées de tout temps par le désir de transformer Paris, nous allons en choisir seulement comme types une douzaine des plus curieuses, des plus originales et des moins connues.
On sait tout ce que Louis XIV avait l'ait pour l'amélioration et l'embellissement de la ville. Le gouvernement de Louis XV fit beaucoup de choses aussi, et il en médita davantage, qui n'eurent pas de suites, et n'ont laissé de traces que sur le papier. Au long règne de madame de Pompadour se rattachent particulièrement un grand nombre de projets, qui ne visaient à rien moins qu'à renouveler la face de Paris. En première ligne venait, comme toujours, l'achèvement du Louvre; puis c'était le déblayement des quais, l'ouverture d'un certain nombre de jardins, la reconstruction de la Cité presque tout entière. Le frère de la favorite, M. de Marigny, surintendant des bâtiments, et le préfet de police, M. de Sartines, chacun dans sa sphère, secondaient ces travaux et favorisaient ces plans de tout leur pouvoir. Surexcités par des circonstances si propices, l'imagination des faiseurs de projets avait naturellement pris feu, et cent voix bruyantes se mirent à sonner la charge, à pousser en avant, à aiguillonner les lenteurs officielles.
Pendant douze à quinze ans, on vit paraître une foule de mémoires, d'estampes, de brochures, d'articles de journaux, de volumes, qui proposaient leur idée, bâtissaient leur système, apportaient leur rêve.
En 1748, après les succès de la guerre de Flandres et des Pays-Bas, paraissait dans le _Mercure_ l'explication d'une nouvelle place monumentale, dite la Place de Mars, à établir au carrefour Buci, sur les plans de l'architecte Lagrené père: la place de Mars n'a jamais existé ailleurs que dans le _Mercure_. L'année suivante, le même journal publiait un mémoire sur l'achèvement du Louvre. En 1756, parut un ouvrage d'une portée plus vaste, et qui mérite une place à part dans cette exploration des limbes où s'élaborait théoriquement la ville de M. Haussmann. Je veux parler du _Projet des embellissements de la ville et faubourgs de Paris_, par Poncet de la Grave.[16] L'auteur n'était alors qu'un avocat au Parlement, mais les fonctions publiques qu'il occupa un peu plus tard, et le soin qu'il prend de nous révéler, dans l'avertissement préliminaire, qu'il a publié son ouvrage pour complaire à des personnes _de la première considération_, et _élevées en dignité_, donnent pour ainsi dire à ses idées un caractère semi-officiel, comme on s'exprimerait aujourd'hui.
[Note 16: Trois parties réunies en un seul volume in-12, imprimé avec une page blanche au verso de chaque feuillet pour recevoir les observations du lecteur.]
Poncet de la Grave n'y va pas de main morte, et son zèle s'étend sur toute la surface de Paris. Il commence ses embellissements par la création d'une vaste place, sur les débris du préau de la Foire Saint-Germain et des rues adjacentes, qu'il abat. Il entoure cette place carrée de quatre magnifiques hôtels, bâtis dans le même goût et sur le même niveau que la colonnade du Louvre, et dont il décrit en détail la riche ornementation. Derrière ces quatre hôtels, il trace une rue de vingt pas de largeur, qui fait le tour des quatre façades, puis il déroule sur tous les côtés une colonnade double, où alternent les marbres verts, rouges et blancs, dont les chapiteaux et les bases sont de bronze doré, et qui sera couronnée d'une terrasse à balustrade. Aux quatre angles de la colonnade il élève quatre portes, sur lesquelles on placera des groupes de statues de grandeur naturelle. L'entre-deux des colonnes, du côté des rues, sera fermé par une grille de fer doré de quatre pieds de haut, et, en dedans, rempli par un piédestal de marbre supportant les statues des grands hommes. Enfin, au milieu de la place surgira, du fond d'un grand bassin rempli d'eau, une montagne de bronze dominée par la statue équestre du roi, d'une main tenant les rênes de son cheval, de l'autre montrant avec son bâton de commandement les portes du Temple de Janus, figurées à sa droite, à coté de l'entrée, avec les écussons des villes ennemies suspendus aux branches de palmier et de laurier entrelacées qui la recouvrent; la statue de la France dans le bas, couchée sur un amas de drapeaux, de tambours, de canons, et les deux figures symboliques de la Paix et de la Concorde.
Poncet de la Grave demande ensuite qu'on aligne la rue d'Enfer, en élevant au bout de cette rue un arc de triomphe à trois grandes portes, surmonté d'un statue équestre; qu'on achève le vieux Louvre, en abattant les maisons qui s'opposent à ce travail; qu'on perce une large voie en face du grand vestibule qui donne sur la place du côté de la rue Froid-Manteau, et qu'on embellisse les Champs-Élysées par l'adjonction d'une cascade et d'un magnifique bassin. Chaque barrière doit être remplacée par un arc de triomphe à deux portes, et Paris clos tout entier par un boulevard, formé d'un mur sur lequel on conservera une espèce de terrasse, et qui sera coupé de tours carrées et rondes alternativement. Il règle même la construction des maisons, qui devront être élevées de quatre étages, non compris les mansardes; terminées par une balustrade de pierre et ornées de balcons à toutes les fenêtres. Il propose pour les Tuileries et le Palais-Royal des embellissements que le lecteur aurait peine à comprendre aujourd'hui, à cause des nombreuses modifications apportées depuis lors à l'état des lieux; suggère des réparations et des améliorations pour tous les ponts existants, et en indique de nouveaux à bâtir sur divers points. Le Palais de Justice, les quais, les places, les fontaines, etc., sont ensuite l'objet d'observations et de propositions analogues, et il pousse la sollicitude jusqu'à indiquer l'emplacement de quatre casernes qui lui paraissent indispensables pour loger les troupes employées à la sûreté de Paris, voeu modeste et qui a été bien dépassé par la réalité.
Dans la deuxième partie de son ouvrage, Poncet de la Grave revient sur plusieurs de ses projets pour les agrandir et les compléter. Ainsi il demande qu'on abatte tout ce qui borne la vue des Tuileries jusqu'à la rue Saint-Nicaise et dans l'étendue entière de la perspective; qu'on forme alors une magnifique place, avec une grille percée de trois portes de marbre blanc qui seront ornées de statues. Pour dégager la colonnade du Louvre, qui venait d'être finie et réparée par les soins du marquis de Marigny, il propose de renverser toutes les maisons et tous les édifices qui se trouvent dans l'alignement, jusqu'au quai de l'École, en découvrant le frontispice de Saint-Germain-l'Auxerrois, et en traçant une place bordée de façades uniformes et décorée de deux fontaines; puis de percer une large rue neuve dans la direction de la principale entrée. Poncet de la Grave, comme on voit, est très-prodigue de places, de statues et de fontaines, et pour subvenir aux frais de tous ces plans, qu'on n'accusera pas de mesquinerie, il dispose d'une caisse des embellissements qui répond à toutes les objections, mais en oubliant de nous dire à quelle source elle doit s'alimenter.
Le projet le plus original de cette deuxième partie est celui du Palais des Savants, destiné à recevoir, en une longue et grandiose perspective, les statues de ceux qui se sont distingués dans les diverses branches des sciences humaines, et, au-dessus, les bustes de tous les grands hommes de France. L'entrée principale doit être précédée d'un perron monumental, et d'un rang de colonnes, avec les statues des premiers écrivains du monde entier; sur la cimaise de la porte, formée par l'inévitable arc de triomphe, qu'orneront tous les attributs des beaux-arts, s'élèvera la statue de Louis XV, que Poncet de la Grave fourre partout.
L'auteur s'applique ensuite à dégager, à déblayer le pont Neuf et la place Dauphine, le palais des Thermes, les quais et les rues, en entrant dans de minutieux détails; il énumère pour les théâtres Français et Italien des améliorations parmi lesquelles je signalerai simplement, bien qu'elle sorte du cadre de cet appendice, la suppression des lustres, qui a été réalisée dans nos nouvelles salles. Revenant à l'Hôtel de Ville, il voudrait que, sans le changer de place, on en construisît un autre dont la façade donnerait sur la Seine; dans la direction du parvis Notre-Dame, on construirait un superbe portail à l'Hôtel-Dieu. Pour tirer parti de ce beau point de vue, il ne s'agirait plus que de jeter sur la rivière, vis-à-vis la façade du nouvel Hôtel de Ville, un pont splendide, avec deux terre-pleins à droite et à gauche, comme celui du pont Neuf, destinés, l'un aux feux d'artifice, l'autre à recevoir un château d'eau, et, sur une plate-forme circulaire, les canons de la ville. Dans l'alignement du pont, on percerait une large rue, bordée d'une galerie de colonnes couplées, et des terrasses à balustrades sur le haut de toutes les maisons.
Le lecteur m'excusera sans peine de ne point suivre pas à pas la troisième partie comme j'ai fait pour les deux précédentes. Il y a là aussi pourtant plus d'un projet curieux ou grandiose, mais ce qui précède suffit pour donner le diapason de ce vaste plan, auquel manquent seulement les vues d'ensemble, et que l'auteur n'a pas coordonné d'après un système de principes fixes et généraux. Je me contenterai de signaler encore son plan d'une place de Louis XV au carrefour Buci, plan grandiose, entraînant à sa suite l'alignement et l'élargissement de toutes les rues adjacentes, de manière à ouvrir autour de la statue équestre du roi une série de magnifiques perspectives. Ce projet, que Poncet de la Grave reproduit tel qu'il lui a été envoyé (il ne dit pas par qui), rappelle celui de la place de Mars, que Lagrené avait proposé en 1748, et plusieurs autres, consacrés à la transformation du même lieu, et qu'il est étonnant qu'on n'ait pas encore repris aujourd'hui.
La même année, Croizet publiait son _Plan du centre de la Cité_ (1756, in-8°), qui se rattachait au système général d'embellissements conçu par la favorite et son entourage. Trois ans plus tard, en 1759, la veuve de l'architecte et ingénieur R. Pitrou faisait paraître une série de onze planches, où son mari avait déroulé sous toutes ses faces son projet d'établissement dans la Cité d'une grande place circulaire décorée d'une statue du roi, s'arrondissant en avant d'un nouvel Hôtel de Ville, et desservie par un ensemble de larges rues neuves destinées à assainir et à déblayer le quartier[17].
[Note 17: Je trouve aussi dans la bibliographie de la France, de Girault de Saint-Fargeau, l'indication d'un _Mémoire_ de Bouteville pour _l'embellissement de l'île du palais_, dont il ne donne pas la date.]
Une foule d'autres témoignages contemporains, sur lesquels nous sommes obligés de courir rapidement, démontrent le mouvement d'idées que soulevait alors cette question de la transformation de la capitale. Ansquer, dans ses _Variétés philosophiques et littéraires_ (1762), consacrait un chapitre curieux à _Paris tel qu'il est_, et _Paris tel qu'il sera_. Le savant Deparcieux donnait, en 1763, plusieurs mémoires sur le moyen d'amener à Paris les eaux de l'Yvette, et demandait l'établissement de fontaines publiques au coin de chaque rue. Les architectes Servandoni, Soufflot, Poyet, Patte et cinquante autres, soumettaient au public leurs projets et leurs plans. En 1767, Maille Dusaussoy, dans _le Citoyen désintéressé, ou diverses idées patriotiques_, demandait l'agrandissement des halles et marchés, l'achèvement du Louvre et l'établissement d'une vaste place devant le péristyle du palais, en répétant l'architecture de ce péristyle, mais suivant la forme circulaire. Il voulait qu'on reconstruisît Saint-Germain-l'Auxerrois sur le terrain de l'Hôtel des Monnaies, et celui-ci sur l'emplacement de l'Hôtel de Soissons. L'Hôtel de Ville devait être transféré dans le Louvre, et l'auteur n'avait garde d'oublier la statue monumentale du roi pour compléter la décoration. Il voulait également qu'on terminât les Tuileries, qu'on restaurât l'Hôtel-Dieu, et suggérait une foule d'autres améliorations partielles, dont plusieurs étaient très-raisonnables et ont été exécutées depuis. Ce qu'il y a de plus digne d'attention dans le livre de Maille Dusaussoy, c'est que, à côté des projets, il donne toujours les moyens d'exécution, et s'occupe d'établir les ressources financières à l'aide desquelles ils pourront s'accomplir. Il appuie à diverses reprises sur la nécessité de créer une commission et une caisse pour les embellissements de la ville.
Mercier a dispersé quelques idées sur ce sujet dans son _Tableau de Paris_, où il revient particulièrement, avec une certaine insistance, sur le projet de rendre la Seine navigable aux grands vaisseaux et de faire de Paris un port, par l'ouverture d'un canal qui communiquerait de la mer de Dieppe au faubourg Saint-Germain, et le creusement d'un bassin aux portes de la ville[18]. Ce projet, qui pouvait jadis paraître une utopie, est tombé aujourd'hui dans le domaine des gens pratiques, et il est probable qu'il ne se passera pas bien longtemps avant qu'il s'exécute. Mais c'est surtout dans l'_An 2440, rêve s'il en fut jamais_ (1770), que Mercier a lâché la bride à son imagination. Ce qu'il réforme principalement, il est vrai, dans ce salmigondis philosophique et humanitaire où il est question de tout et d'autre chose encore, ce sont les moeurs et les lois, mais il ne se fait pas faute non plus de transformer matériellement la ville. Son rêve le conduit dans de grandes et belles rues proprement alignées, suivant l'idéal commun à tous les précurseurs de M. Haussmann. Il n'entend plus aucun de ces cris désordonnés et bizarres qui déchiraient autrefois son oreille. Il entre dans des carrefours spacieux, où règne un si bon ordre qu'on n'y aperçoit pas le plus léger embarras, et où il ne rencontre pas de voitures prêtes à l'écraser. La ville offre un air animé, sans trouble et sans confusion, et un goutteux pourrait s'y promener à l'aise. Par malheur, Mercier a oublié de nous dire comment on s'y est pris pour arriver à ce beau résultat.
[Note 18: Le projet d'amener les eaux de la mer à Paris, en prolongeant jusque-là un port construit à Cherbourg, fut présenté à Louis XVI, et vivement combattu par les architectes, qui le regardaient comme capable d'entraîner la ruine de la capitale par la filtration de l'eau salée à travers le terrain calcaire qui sert de base à Paris. Le comte de Las Cases, dans le tome IV du _Mémorial de Sainte-Hélène_, dit qu'il présenta à Napoléon, en 1812, un plan pour transformer le Champ de Mars en une naumachie qui eût servi d'ornement au Palais du roi de Rome, et qu'on aurait creusée suffisamment pour recevoir de petites corvettes destinées à l'instruction d'une école de marine installée à l'École militaire. Cette idée est revendiquée par Naudy Perronnet, qui, dans un ouvrage publié en 1825, et où il revient longuement là-dessus, prétend l'avoir proposée lui-même en 1812, avec cette seule différence qu'il établissait sa rade ou son bassin dans la plaine de Grenelle.]
Le Louvre est achevé, et l'espace qui règne entre le Louvre et les Tuileries est devenu une place immense où se célèbrent les fêtes publiques. Ces deux monuments réunis forment le plus magnifique palais de l'univers, et il a pour habitants tous les artistes distingués. Il voit «une superbe place de ville qui pouvait contenir la foule des citoyens. Un temple lui faisait face; ce temple était celui de la Justice. L'architecture de ses murailles répondait à la dignité de son objet.» Une petite description n'eût pas été de trop pour servir de modèle à nos artistes. Le pont Neuf, devenu le pont Henri IV, est décoré, dans chacune de ses demi-lunes, de l'effigie des grands hommes qui n'ont voulu, comme le roi populaire, que le bien de la patrie. Les statues équestres des souverains qui ont succédé à Louis XV figurent au milieu de chaque pont, comme celle du bon Henri au milieu du pont Neuf. L'Hôtel de Ville s'étend en face du Louvre, et sur les débris de la Bastille, détruite de fond en comble, on a élevé un temple à la Clémence. L'Hôtel-Dieu, au lieu de concentrer un foyer d'infection sur un seul point au centre de la cité, est partagé en vingt maisons particulières aux extrémités du nouveau Paris.
Aux coins de toutes les rues, de belles fontaines font couler une eau pure. Les maisons, commodes et élégantes, sont surmontées de terrasses fleuries, que recouvrent des treilles parfumées, de sorte que les toits, tous d'égale hauteur, forment comme un vaste jardin, et que la ville, regardée du haut d'une tour, paraît couronnée de fleurs, de fruits et de verdure.
Arrêtons-nous sur cette riante vision: le reste n'est plus de notre ressort, et nous ne pourrions suivre Mercier dans sa description du _Temple de Dieu_[19]; nous ne pourrions l'accompagner au _Monument de l'humanité_, ni dans ce théâtre régénéré où l'on joue sans aucun doute _la Brouette du vinaigrier_, quoique sa modestie l'ait empêché d'en rien dire, encore moins dans ces cérémonies funèbres où les cadavres des morts sont réduits en cendres par d'immenses fourneaux toujours allumés, sans risquer de nous laisser entraîner trop loin en dehors de notre vrai cadre! Nous n'en sortirons pas du moins, en recueillant dans le premier chapitre de l'_An_ 2440, cette note devenue bien plus juste encore aujourd'hui, et que nous aurions pu choisir pour épigraphe à ce volume: «Tout le royaume est dans Paris. Le royaume ressemble à un enfant rachitique. Tous les sucs montent à la tête et la grossissent. Ces sortes d'enfants ont plus d'esprit que les autres, mais le reste du corps est diaphane et exténué. L'enfant spirituel ne vit pas longtemps.»
[Note 19: Le fameux Vriès, qui depuis devait acquérir une autre illustration sous le titre de _Docteur noir_, avait renouvelé dans des proportions grandioses, vers 1855, ce projet du _Temple de Dieu_, où il voulait opérer la fusion de tous les cultes.]
Le nom de Mercier appelle naturellement celui de Rétif de la Bretonne, et il serait facile de pêcher çà et là plus d'une idée relative au même sujet dans les oeuvres fourmillantes de cet utopiste de la borne et du ruisseau. Géomètres et romanciers, architectes et poëtes, pas un qui n'essaye d'apporter sa pierre à l'édifice; pas un qui ne veuille réformer Paris, en même temps que les lois, la foi et les moeurs. Tous les philosophes et tous les rêveurs de ce dix-huitième siècle, dont l'activité inquiète et fiévreuse n'allait à rien moins qu'à reconstruire la société entière sur d'autres bases, se rencontrent en une rare unanimité sur ce terrain commun. On ne peut ouvrir un journal du temps, depuis le _Mercure_ jusqu'aux _Lunes_ du cousin Jacques, sans s'y heurter à des multitudes de projets, dont les plus sérieux ne sont pas toujours les moins bouffons, mais dont plusieurs n'avaient que le tort d'être prématurés. En 1776, à la date du 10 novembre, je trouve le plan de la rue de Rivoli tracé très-nettement dans les _Mémoires secrets_. En 1780 (28 octobre), c'est la _Correspondance secrète_ qui traite la question des embellissements du faubourg Saint-Germain, et parle de la prochaine prolongation de la rue de Tournon jusqu'à la rue de Seine, en abattant un pavillon du collége des Quatre-Nations (aujourd'hui l'Institut), pour créer une perspective superbe du Luxembourg aux Tuileries. Il n'est, d'ailleurs, pas un seul projet où l'on ne réclame à grands cris cette démolition des pavillons du palais Mazarin, capables de gâter un des plus beaux quais de Paris, d'entraver la circulation et de boucher un magnifique point de vue. Il faut convenir, en effet, que des raisons moins graves ont suffi pour condamner à mort bien d'autres monuments plus utiles et plus respectables, et l'on ne comprend pas trop quelle est la vertu secrète qui a sauvé ces pavillons au milieu de tant de ruines.
Dans ce chaos infini, dans cette course au clocher de plans audacieux ou timides, plaisants ou sérieux, qui vont de l'alignement d'une rue ou de la création d'une place à la transformation radicale de la ville entière, on dirait que chaque candidat a présente à la mémoire cette parole que Voltaire écrivait en 1749, et qui semble avoir servi de stimulant à tous les réformateurs, comme elle a servi d'apologie aux derniers travaux de M. Haussmann: «On peut, en moins de dix ans, faire de Paris la merveille du monde... Il est temps que ceux qui sont à la tête de la plus opulente capitale de l'Europe la rendent la plus commode et la plus magnifique. Fasse le ciel qu'il se trouve quelque homme assez zélé pour embrasser de tels projets, d'une âme assez ferme pour les suivre, d'un esprit assez éclairé pour les rédiger, et qu'il soit assez accrédité pour les faire réussir!»
Voltaire eût-il prononcé son _Eurêka_ devant M. Haussmann? Peut-être! Mais j'avoue que je n'en serais pas plus convaincu pour cela, tant je suis difficile à convaincre.