Chapter 13
Pour d'autres voies, le nom donné par la commission, sans offrir la même obscurité, a l'inconvénient de laisser dans l'incertitude sur le personnage auquel il s'applique. Je trouve une rue Lesueur. Quel Lesueur? Est-ce le peintre ou le musicien? Une rue Mansart. Mais il y a deux Mansart, tous deux architectes, et tous deux à peu près aussi célèbres. Une rue Coustou. Fort bien, s'il n'y avait trois Coustou, qui se valent, ou peu s'en faut. Une rue Vernet. Comme les Coustou, les Vernet sont trois, et la gloire ou le talent de l'un ne l'emportent pas tellement sur ceux de l'autre, que l'on puisse deviner aussitôt duquel il est ici question. Sans doute, Horace est le plus connu de la génération actuelle, parce qu'il a vécu au milieu de nous; mais en sera-t-il de même dans cinquante ans? Peut-être a-t-on voulu les désigner tous trois: rien n'empêchait d'écrire _rue des Vernet_. J'en dis autant de la rue Dupin: il y a eu bien des Dupin; il y en a encore deux, que leur amitié fraternelle pourra seule empêcher de se disputer le privilége d'avoir baptisé l'une des voies de Paris. Quant à la rue Chénier, il est probable sans doute que c'est le souvenir d'André qu'elle rappelle plutôt que celui de Marie-Joseph, le poëte tragique. Mais pourquoi ne pas le dire? C'était l'affaire d'un simple prénom.
Je ne conçois pas cette horreur des prénoms affichée par la commission municipale. Vous n'en trouverez qu'un seul dans toute sa liste. Cette exception gracieuse a été faite en faveur de M. Victor Cousin, pour concentrer sans doute plus sûrement sur la tête du philosophe un honneur que des esprits malavisés eussent pu reporter au peintre et sculpteur Jean Cousin,--lequel, par parenthèse, eût bien mérité une place au soleil des rues de Paris, à côté de Jean Goujon. Mais si l'on n'a pas eu peur d'écrire: _Rue Victor-Cousin_, on ne voit pas pourquoi l'on craindrait d'écrire: _Rue Horace-Vernet_ ou _André-Chénier_.
Je suis aussi fort perplexe pour la véritable origine du nom de la rue d'Albe. Il est peu probable qu'on ait voulu rappeler le souvenir du fameux duc qui fut le bras droit de Philippe II. La situation de cette voie me fait plutôt croire que son nom est une galanterie délicate à l'adresse d'une illustre famille moderne, en mémoire de l'hôtel, récemment détruit, qu'habitait un des membres de cette famille. Mon incertitude est plus grande pour la rue Erard. Quel est ce personnage? Les uns tiennent pour le facteur de pianos, les autres pour l'ingénieur, et, quoiqu'elle puisse sembler bizarre, cette dernière opinion ne manque pas de vraisemblance quand on a remarqué la part faite aux ingénieurs dans la nomenclature. Était-ce trop d'un simple prénom pour fixer les esprits à ce sujet?
Mais ce n'est pas seulement en oubliant de les caractériser, c'est aussi,--cas plus grave,--en les tronquant ou les défigurant, que la commission a rendu certains noms méconnaissables. Ainsi elle écrit _d'Arcet_ et _Danville_, quand il faudrait, au contraire, _d'Anville_ et _Darcet_. En disant _Héricart_ pour _Héricart de Thury_, _Brochant_ pour _Brochant de Villiers_, _Dombasle_ pour _Mathieu de Dombasle_, elle se figure ne faire qu'une abréviation, et elle dénature un nom patronymique. Dans ce dernier cas, elle a cru sans doute que _Mathieu_ n'était qu'un prénom: elle a eu tort. J'ai cherché longtemps ce que pouvait être ce d'Alleray, choisi pour parrain d'une rue et d'une place, et ce n'est pas sans peine que je suis parvenu à retrouver, sous ce tronçon informe, le magistrat Angran d'Alleray. Enfin en voulant perpétuer, dans le titre de la rue Rennequin, le souvenir de l'inventeur de la machine de Marly, la commission non-seulement a commis l'erreur banale qui a substitué le simple constructeur à l'inventeur véritable, mais elle a étrangement défiguré son nom. Il s'appelait, en effet, Rennequin Sualem, et Rennequin ne fait ici que l'office d'un prénom.
Que conclure de ces erreurs et de ces oublis? Rien, sinon que nous sommes tous faillibles, et que nous avons droit à l'indulgence de M. le préfet de la Seine s'il nous est arrivé à nous-même d'en commettre dans notre travail. Quant à la multitude de noms obscurs choisis par la commission, j'en tire la conséquence qu'elle a été guidée par la pensée philosophique et hautement nationale d'encourager les ambitions les plus modestes. Il est clair qu'aucun de nous ne doit désespérer de conquérir un honneur où Rébeval est arrivé, et qu'on peut se flatter, sans trop d'orgueil, de l'espoir d'obtenir quelque jour une place entre Thibaud et Ginoux, Biscornet et Christiani.
II
UN CHAPITRE DES RUINES DE PARIS MODERNE
Encore un peu de temps, et Paris deviendra un sujet d'études aussi obscur, aussi embrouillé, aussi enveloppé d'impénétrables ténèbres que Tyr et Babylone. Il n'a pas fallu à M. Flaubert plus d'imagination pour reconstruire Carthage, à M. Mariette et à M. Fiorelli plus de patience pour exhumer pierre à pierre Memphis et Pompéia, plus de science et de sagacité à Cuvier pour reconstituer le mastodonte à l'aide d'une seule dent du monstre, qu'il n'en faut aujourd'hui à qui veut retrouver le Paris de nos aïeux sous les ruines et les transformations innombrables qui l'ont bouleversé de fond en comble, et le faire revivre dans sa physionomie, dans ses moeurs, dans ses monuments et dans ses rues. On a si bien pris à tâche de trancher, sur tous les points à la fois, les liens de la tradition, et de rompre violemment jusqu'aux moindres anneaux de cette chaîne d'or qui rattachait le présent au passé, que l'histoire de Paris, pour peu seulement qu'on remonte à un siècle en arrière, ne se révèle qu'au prix des plus laborieux efforts, et qu'il faut extraire patiemment, à travers des monceaux de décombres, les lambeaux mutilés de ce tableau rétrospectif qui devrait, pour ainsi dire, éclater de lui-même au grand jour et s'afficher à chaque pas dans le Paris d'aujourd'hui. Les annales ecclésiastiques de la vieille cité ne sont pas moins difficiles à ressaisir, dans ces ténèbres qui s'épaississent chaque jour, que ses annales civiles et administratives, physiques et monumentales: peut-être même le sont-elles davantage encore, car elles ont été plus rarement et, en général, moins profondément explorées.
En relisant dernièrement l'_Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris_, publiée en 1754 par l'abbé Lebeuf, et dont un érudit vient de donner une nouvelle édition, laborieusement complétée[14], j'étais frappé de voir à quel point cet ouvrage a doublé d'intérêt et de prix par le redoublement de ruines que nous fait la transformation radicale de la _ville nomade_. On peut dire, en un certain sens, que plus les derniers travaux lui donnent un caractère archéologique et rétrospectif, plus il y gagne d'actualité.
[Note 14: M. Cocheris, chez Durand.]
Il n'y a guère qu'un siècle que le savant académicien écrivait, et cet intervalle a suffi pour changer complétement le caractère de son livre. La revue qu'il avait entreprise n'est plus guère maintenant qu'une revue des fantômes, comme celle de la ballade allemande, et son histoire s'est métamorphosée en nécrologe. Des églises, des couvents, des colléges qu'il décrit, non-seulement la plupart ont été détruits, mais souvent même la trace en a disparu, et les éléments sur lesquels il appuie ses descriptions, les emplacements qu'il indique, les points de repère et de comparaison qu'il choisit, se sont modifiés ou évanouis comme les monuments, de telle sorte que l'obscurité s'accroît de toutes les précautions qu'il avait prises pour la dissiper. C'est un travail de le lire, et pour le bien comprendre, fût-ce avec le secours assidu du commentateur le plus compétent, il est bon de s'être préparé par des études préalables, et il est nécessaire d'avoir sous les yeux un plan de ce Paris du dix-huitième siècle, qu'on semble avoir voulu définitivement enterrer dans la fosse de l'ancien régime.
L'abbé Lebeuf avait trouvé intacts et debout à peu près tous les monuments fondés depuis l'origine de la monarchie. On considérait en ce temps-là les édifices du passé comme des témoins de l'histoire; c'était un trésor acquis, que l'on respectait en cherchant à l'accroître. Nous avons changé tout cela; Paris moderne est un parvenu, qui ne veut dater que de lui, et qui rase les vieux palais et les vieilles églises pour se bâtir à la place de belles maisons blanches, avec des ornements en stuc et des statues en carton-pierre. Au dernier siècle, écrire les annales des monuments de Paris, c'était écrire les annales de Paris même, depuis son origine et à toutes ses époques; ce sera bientôt, si M. Haussmann n'est enfin pris de remords, écrire tout simplement celles des vingt dernières années de notre existence.
Rien ne peut mieux faire mesurer l'étendue des ruines au prix desquelles la nouvelle capitale a payé sa splendeur géométrique, que la lecture des vieux historiens de Paris, naïf inventaire de tant de trésors admirables, gaspillés, jetés au vent par des héritiers prodigues, ou échangés contre tant de clinquant, de ruolz et de chrysocale. Et quand je dis l'édilité moderne, je n'entends point parler seulement de celle que nous subissons depuis une douzaine d'années; celle-ci est la plus coupable, mais non la seule. D'ailleurs, le vandalisme destructeur de la Révolution avait précédé le vandalisme de restaurations et d'embellissements de MM. les ingénieurs et les préfets de la Seine. Dans le chapitre des démolitions, 1795 est la préface de 1865. Sur le seul point abordé par l'abbé Lebeuf, la liste de nos pertes atteindrait des proportions invraisemblables. Les deux tiers pour le moins des églises qu'il passe successivement en revue, dont plusieurs étaient des oeuvres d'art, dont plus les humbles même se recommandaient par quelque point à l'attention de l'historien et de l'archéologue; les trois quarts des couvents et des colléges, consacrés par tant de souvenirs, ont entièrement et définitivement disparu. Je ne puis songer à faire un relevé complet: rien que pour les deux volumes publiés jusqu'à présent dans la savante édition qui me sert de guide, il embrasserait une centaine de noms. Il me suffira d'aborder les premiers chapitres, afin de donner au lecteur une idée du reste.
L'abbé Lebeuf traite d'abord de Notre-Dame et de ses dépendances. Notre-Dame vit toujours: on l'a même restaurée avec un respect pieux, sur lequel nous ne sommes pas blasés, et que nous apprécions d'autant mieux. Mais que sont devenues les succursales dont elle était flanquée de toutes parts, et qui faisaient à la basilique comme une couronne d'églises: sur le côté septentrional, Saint-Jean-le-Rond, où était son baptistère; à quelques pas, en face, Saint-Christophe, un édicule gothique délicatement construit; par derrière, Saint-Denis-du-Pas, qui remontait pour le moins au dixième siècle? On sait ce que la populace parisienne a fait du palais archiépiscopal et de ses chapelles. La petite église de la Madeleine, célèbre par la haute et puissante confrérie où les rois de France tenaient à se faire inscrire en première ligne, qui avait pour abbé l'évêque de Paris et pour doyen laïque le premier président du parlement, a été détruite sous la Révolution, comme cette humble Madeleine de la Ville-l'Évêque, qui a eu pour héritier le fastueux temple grec du boulevard. Le nom de Saint-Pierre aux-Boeufs n'est plus qu'un souvenir. Un autre édifice religieux de la Cité, la microscopique église de Sainte-Marine, subsiste encore aujourd'hui, métamorphosée en ateliers, dans l'impasse du même nom. Les Parisiens ne se doutent pas de la quantité de couvents et de chapelles, débris souvent précieux du grand art du moyen âge, qui ont été absorbés par des maisons particulières, et cachent leurs ogives déshonorées au fond d'un entrepôt de charbons ou d'une boutique d'épicier, sans parler des autres monuments, comme Saint-Julien-le-Pauvre,--rare échantillon de la plus pure architecture gothique, où siégeaient jadis les assemblées générales de la glorieuse Université de Paris,--qui se dérobent à tous les regards au fond de ruelles détournées et de cours abjectes, dont les portes ne s'ouvrent que deux ou trois heures par semaine.
Dans la juridiction de Saint-Germain-l'Auxerrois, ce monument vénérable qui n'a échappé aux démolisseurs que pour tomber sous la main plus terrible encore des restaurants, on aurait peine à retrouver la trace de la chapelle de Saint-Éloi, bâtie par les soins de la riche corporation des orfévres, probablement sur les dessins de Philibert Delorme, et enrichie par le ciseau de Germain Pilon: de l'église collégiale de Sainte-Opportune, un spécimen de cette noble architecture des treizième et quatorzième siècles qui se fait aujourd'hui si rare; de Saint-Landry, où était le beau mausolée de Girardon; de l'église des Saints-Innocents, l'une des plus anciennes de Paris, contemporaine au moins de Philippe Auguste, déjà érigée en cure au douzième siècle, siége de la grande confrérie des _crieurs de corps et de vin_, si curieuse et si pittoresque avec sa haute tour et sa tourelle octogone à fanal, ses galeries, ses cellules construites pour servir d'asile aux recluses volontaires, son portait où l'on voyait sculptée en relief la légende des trois vifs et des trois morts, le fameux cimetière avec sa danse macabre, et ces _charniers_ historiques où était installée une foire perpétuelle, et où les échoppes d'écrivains publics, de lingères, de marchands d'estampes, de marchandes de modes, masquaient les tombeaux et les épitaphes.
Saint-Thomas et Saint-Louis-du-Louvre, Saint-Honoré, Saint-Nicolas et cet illustre collége des Bons-Enfants, qui a légué son nom à une rue, et dont les pauvres écoliers parcouraient la ville en demandant leur pain à grands cris afin de pouvoir ensuite vaquer en repos à leurs études, n'ont pas été plus heureux. Qu'est devenu Saint-Jacques-de-l'Hôpital, avec son église et l'asile fondé en faveur des pauvres voyageurs par cette confrérie des pèlerins de Compostelle, dont la magnifique procession réjouissait tous les ans, au mois de juillet, les yeux des Parisiens émerveillés? Qu'est devenu Saint-Sauveur, ce Saint-Denis des vaillants farceurs de la rue et de l'hôtel de Bourgogne, qui gardait les tombes de Gaultier-Garguille, de Gros-Guillaume, de Turlupin, et de leurs successeurs Guillot-Gorju et Raymond Poisson? Où sont l'église des Filles-Dieu, la chapelle de la Jussienne, et l'antique hôpital de la Trinité, dont les confrères de la Passion avaient fait le berceau du Théâtre-Français?
Mais où sont les neiges d'antan?
Ainsi, sur le seul territoire de Saint-Germain-l'Auxerrois, voici une quinzaine d'édifices religieux balayés de la surface du sol, et si bien balayés que, pour la plupart, ils n'ont pas laissé l'ombre d'un vestige, et que, souvent même, il serait fort difficile d'en indiquer l'emplacement exact. Les rues de Paris ont la même instabilité que ses monuments: on a tellement remué et remanié le sol, les moindres coins de sa superficie ont si fréquemment changé de destination, de nature et de nom, tantôt impasses et tantôt larges avenues, hier chargés de maisons à six étages, aujourd'hui traversés par des boulevards de trente mètres, qu'il devient impossible de rien discerner sous ce flot mobile et changeant. Et je n'ai pas tout dit, car il resterait à énumérer encore je ne sais combien de communautés et de monastères, tous avec leurs églises, tous avec leur histoire et leurs souvenirs.
N'oublions pas Saint-Gervais et ses démembrements, dont il ne reste pour ainsi dire plus un seul aujourd'hui; l'église et le prieuré de Saint-Martin-des-Champs, occupés par le Conservatoire des arts et métiers, qui a établi sous les voûtes gothiques du sanctuaire un magasin de machines hydrauliques; le Temple, monument historique par excellence, consacré successivement par le séjour de l'ordre religieux qui lui a donné son nom, des Hospitaliers et des chevaliers de Malte, par la captivité de Louis XVI et de la famille royale; tour à tour lieu d'asile et de franchise, libre et profane académie où la muse familière de Chaulieu divertissait la cour du grand prieur de Vendôme, retraite religieuse où les prières des Augustines montaient jour et nuit vers le ciel comme une purification et une expiation. Tant de souvenirs n'ont pu sauver le Temple. Après 1848, ce n'était plus qu'une caserne; depuis 1854, ce n'est plus rien, qu'un square banal, orné d'arbres étiques et d'une maigre cascade.
La Révolution a détruit Saint-Julien des Ménétriers, élevé par la dévotion des jongleurs, ces poëtes et ces musiciens nomades du bon vieux temps. Elle a renversé aussi Saint-Jacques-la-Boucherie, dont la tour, longtemps occupée par une fabrique de plomb de chasse, restaurée et isolée de nos jours, a eu l'heureuse chance d'échapper à l'artillerie des alignements braqués de toutes parts autour d'elle. Le boulevard de Sébastopol a absorbé jusqu'à l'emplacement de cette curieuse et riche église du Saint-Sépulcre, où se réunissaient en confrérie les pèlerins de Jérusalem; et, en jetant à bas le Prado, il a fait disparaître les dernières traces de la vieille église de Saint-Barthéley, paroisse du Parlement.
Si le boulevard Sébastopol n'avait commis que ce méfait, nous lui pardonnerions aisément. Mais il en a commis bien d'autres, particulièrement sur la rive gauche, de concert avec le boulevard Saint-Germain et surtout la terrible rue des Écoles. Tous trois ont fait leur trouée au milieu d'un effroyable abatis de chapelles et de colléges historiques. Qu'il suffise de citer la magnifique tour de Saint-Jean-de-Latran, seule relique qui subsistât de l'église fondée à Paris par les chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem; les restes de l'église Saint-Benoît, qui était devenue un théâtre intime, après avoir été un entrepôt de farines et de grains; le collége et la chapelle de Cluny, dont les débris charmants réjouissaient le coeur de l'antiquaire égaré dans les lointains parages de la rue des Grès; ce qui demeurait encore debout de l'église des Mathurins, illustrée par le dévouement des frères de la Trinité; tout ce qui rappelait le souvenir du collége du Trésorier, sur l'emplacement de la rue Neuve-Richelieu; du collége de maître Gervais, rue du Foin; des colléges de Bayeux, de Séez et de Narbonne, rue de la Harpe, et de dix autres non moins fameux dans l'histoire de cette vieille université qui fut la gloire de Paris et de la France. S'il fallait énumérer le reste des monuments disparus depuis deux tiers de siècle, toutes les ruines commencées par les précédentes administrations de la ville, achevées par le tremblement de terre des récentes démolitions, cet article se terminerait par un dénombrement aussi long que celui des vaisseaux grecs dans Homère. Est-il donc écrit que le présent ne puisse vivre que par la destruction du passé?
Ce passé, du moins, ne le laissons pas mourir dans la mémoire oublieuse des Français de l'an 1865 et des Parisiens de M. Haussmann. Qu'il garde, à défaut d'une autre, sa place d'honneur dans l'histoire. C'est surtout par ce temps de démolitions effrénées et d'embellissements implacables que des livres comme celui de l'abbé Lebeuf, malgré leur sécheresse, offrent une utilité et un intérêt particuliers. Corrozel, Du Breul, Sauval, Germain Brice, Lemaire, Félibien et Lobineau, je voudrais que tous ces vieux annalistes de Paris fussent entre les mains de chaque membre de la commission municipale, et que ceux-ci les apprissent par coeur. En leur enseignant l'histoire de la ville prodigieuse qui, dès le treizième siècle, était la capitale du monde, il est à croire qu'ils leur en apprendraient le respect.
III
LES PRÉCURSEURS DE M. HAUSSMANN.
À entendre la plupart des panégyristes du système actuel, il semblerait que les embellissements de Paris ne datent que d'aujourd'hui, et que les régimes précédents n'avaient rien ou presque rien fait dans ce but. On est toujours porté à oublier le passé devant le présent. La vérité est, au contraire, que tous les souverains, sans aucune exception, depuis Henri IV jusqu'à Louis-Philippe inclusivement, se sont préoccupés sans cesse d'embellir, d'assainir, de transformer leur capitale, et, pour y arriver, ont entrepris des travaux innombrables, ouvert de nouvelles rues, élevé de nouveaux monuments, planté de nouveaux parcs ou de nouveaux jardins, déployé en un mot, une activité qui, sans être aussi excessive que celle dont nous sommes les victimes, était mieux entendue et mieux réglée. Je ne veux pas rappeler ici tous ces travaux: on les trouvera énumérés à leur rang dans n'importe quelle histoire de Paris, et, en consultant cette liste si bien fournie, on sera étonné de voir que, depuis plus de deux siècles et demi, il n'est, pour ainsi dire, pas un règne qui n'ait en réalité plus fait pour Paris que le régime actuel, parce qu'il a mieux fait, et qui surtout n'ait légué plus de monuments durables à la postérité.
Tout le monde applaudissait à ces travaux: on ne voit pas qu'il se soit élevé alors ce concert universel d'oppositions, de récriminations, de lamentations, dont M. Haussmann semble avoir accaparé le privilége pour lui seul. Est-ce une contradiction, et faut-il croire que nous sommes devenus plus frondeurs que sous Louis XV, Charles X et Louis-Philippe? Non: c'est tout simplement qu'on construisait autrefois des édifices comme le Palais-Royal, le Luxembourg, l'Hôtel des Invalides, la Porte Saint-Denis, le Palais Bourbon, Saint-Sulpice, l'École Militaire, la colonne Vendôme, l'Arc de Triomphe, la Madeleine, le Palais du quai d'Orsay, tandis qu'on construit maintenant la fontaine Saint-Michel, la tour et la mairie Saint-Germain-l'Auxerrois, le Palais de l'Industrie et le Tribunal de Commerce; c'est surtout parce qu'on bâtissait alors sans détruire, ou en ne détruisant que le moins possible, tandis que de nos jours chaque voie nouvelle et chaque nouveau monument s'étayent sur un piédestal de ruines. Un seul détail servira de point de comparaison: de 1790 au premier septembre 1844, comme il résulte du _Dictionnaire des rues de Paris_, par M. Louis Lazare, on compte seulement trente-deux voies supprimées, et encore y a-t-il dans le nombre une douzaine d'impasses ou de ruelles infimes: c'est moins, en plus d'un demi-siècle, qu'on n'en supprime en un an aujourd'hui.
Mais mon but, je l'ai dit, n'est pas d'énumérer ici les travaux accomplis ou médités par les administrations précédentes. Je voudrais seulement présenter au lecteur, comme un commentaire naturel de ce livre, un certain nombre de projets enfantés par l'imagination féconde des utopistes pour l'embellissement et la transformation matérielle de Paris. M. Haussmann a eu une foule de prédécesseurs _platoniques_, dont les plans ingénieux ne lui auraient rien laissé à faire, s'ils avaient été en rapport avec un gouvernement digne de les comprendre, ou appelés à l'honneur de diriger les destinées de Paris. Un voyage très-abrégé à travers la curieuse galerie de ces fondateurs de Salente et de cités-modèles, dont les rêveries avaient devancé les réalités actuelles, ne sera peut-être pas dépourvu d'intérêt, et, sans diminuer en rien la gloire de M. Haussmann, qui assurément ne les connaît pas, il pourra lui fournir à lui-même une justification pour quelques-uns de ses travaux passés et des idées pour ses travaux futurs.