Chapter 12
[Note 13: Ici encore ma conjecture s'est trouvée vérifiée. La plupart des journaux ont raconté, vers la fin de décembre dernier, l'histoire instructive de M. B., sujet anglais, domicilié à Paris, au lieu dit, il y a quatre ans, place Pentagonale; il y a deux ans, place Wagram, et connu aujourd'hui sous sa première appellation de place Pentagonale, le nom de Wagram ayant été donné récemment à un autre square placé dans le même quartier. M. B..... envoya, le 22 décembre, de la rue Vivienne, où il a son bureau, une dépêche à sa famille, laquelle dépêche lui fut retournée le lendemain avec cette mention: _Destinataire inconnu.--La place Pentagonale n'existe pas._ M. B...., qui habite depuis plusieurs années le lieu en question, trouva l'assertion un peu absolue. Français, il se le fût tenu pour dit, et serait resté convaincu que, par une erreur dont il était seul coupable, il avait cru demeurer en un endroit qui n'existait que dans son imagination. Mais M. B.... est Anglais, et, fidèle à la devise de l'Angleterre: _Dieu et mon droit_, il adressa une réclamation à la direction générale des lignes télégraphiques, qui s'excusa il faut lui rendre cette justice, avec le plus grand empressement.
«La dernière édition de la nomenclature des rues de Paris, était-il dit ou à peu près dans cette lettre justificative, bien que dressée par M. Sagansan, géographe de l'administration des postes, ne fait aucune mention de la place Pentagonale. Malgré le zèle apporté par l'administration pour se _mettre sur la trace_ des changements opérés dans la dénomination des voies de communication, elle n'arrive pas toujours à des renseignements exacts, et doit s'en tenir à des documents officiels, malheureusement incomplets.»
Si une administration publique se trouve débordée par l'activité de M. Haussmann, dit _le Temps_, que feront d'humbles Parisiens, qui sont, au dire de M. le préfet de la Seine, gens nomades et tout à fait désordonnés dans leurs allures?]
Tant que le Paris de M. Haussmann ne sera pas terminé,--et les plus optimistes n'osent prévoir quand il le sera,--nous voilà tenus de renouveler tous les mois nos provisions de cartes et de _Guides_, de démeubler et de remeubler sans cesse notre mémoire, obligée par ces transformations incessantes à plus de déménagements encore que n'en a eu à subir le citoyen le plus traqué par l'expropriation. Les libraires demandent grâce, les géographes n'y peuvent suffire. À peine à l'étalage, le dernier plan de Paris n'est plus qu'un chiffon de rebut. Les _Indicateurs_ s'essoufflent à vouloir fixer au vol la ville du jour, dont la mobilité raille tous leurs efforts, et ils en sont réduits à jeter leurs tableaux au pilon avant même de les avoir mis en vente. Paris se dérobe sans cesse devant l'esprit qui veut en prendre possession, comme ces siéges qu'un enfant taquin renverse derrière vous au moment où vous allez vous y asseoir. L'armée des éditeurs va pour la vingtième fois se remettre à l'oeuvre; mais avant qu'ils aient fini, on aura percé deux ou trois nouvelles rues, raturé une douzaine d'anciennes, projeté cinq ou six nouveaux boulevards et dressé une nouvelle nomenclature, qui les forceront à recommencer. C'est leur affaire, après tout; ils ont eu le temps de s'y habituer, et le proverbe dit que l'habitude est une seconde nature. Si l'on n'avait depuis longtemps inventé l'art d'imprimer en caractères mobiles, M. le préfet de la Seine le leur aurait enseigné à lui seul.
Il y a deux points dans la question qui nous occupe: celle des noms supprimés, et celle des noms substitués. La division et la marche de cet examen se présentent d'elles-mêmes.
Examinons d'abord le premier point.
C'est une règle élémentaire, et dont personne, je crois, ne contestera la justesse, qu'il faut toucher le moins possible aux noms des rues, et seulement en cas de nécessité réelle,--nécessité matérielle ou nécessité morale,--tant pour ne pas apporter de trouble dans les habitudes consacrées, que par respect pour les traditions et les souvenirs que ces noms rappellent. La commission municipale ne semble pas se douter suffisamment que les anciennes étiquettes de nos rues ont une signification; qu'elles écrivent, pour ainsi dire, à tous les pas, la chronique des moeurs, des usages, des croyances, des divertissements de nos pères, l'histoire physique et civile de la plus illustre cité du monde. Avant les _embellissements_ cruels qui ont produit dans la vieille ville l'effet désastreux de dix siéges et de trois ou quatre bombardements, on eût pu reconstituer, rien qu'avec ces noms, les annales de Paris. Je le répète, la commission municipale ne le sait pas assez, et il est fâcheux que, parmi les membres fort honorables dont elle se compose, on n'ait point songé à donner place, à côté des savants, des administrateurs, des commerçants, des artistes, à quelque archéologue qui eût étudié cette histoire, qui la comprît, l'aimât, et eût pu en enseigner le respect à ses confrères. Assurément, un avoué ni un ingénieur ne sont à dédaigner dans le conseil souverain de la ville; je ne trouve même nullement qu'un peintre comme Delacroix et un écrivain comme Scribe y fussent déplacés. Mais ce qu'il y faudrait surtout, puisqu'il s'agit d'un lieu universel, qui est la propriété de l'histoire, et non d'un domaine privé qu'on puisse tailler à sa guise comme le potager d'un bourgeois, c'est un homme qui connût vraiment Paris,--et c'est là justement, si j'en juge par les apparences, ce à quoi l'on n'a point songé.
Que l'on ait considéré comme absolument nécessaire de remplacer par de nouveaux noms, dans la liste des rues, ceux qui faisaient double emploi, je n'ai pas du tout l'intention d'aller à l'encontre. En principe, on ne peut blâmer cette idée, surtout après l'annexion de la banlieue, qui a considérablement accru le nombre de ces répétitions. Mais s'est-on strictement tenu dans ces limites, et tous les noms supprimés faisaient-ils bien réellement double emploi? On va en juger.
J'en remarque tout d'abord plusieurs qui ne rentrent en aucune façon dans cette catégorie. Il n'y avait ni deux rues de Cluny, ni deux rues Percier, et il est impossible de comprendre par quel motif on a débaptisé les seules qui existassent. Il était si facile de placer M. Cousin ailleurs que dans la première de ces rues, dont la dénomination exhalait un parfum gothique à réjouir le coeur des antiquaires! M. Cousin, qui est éclectique, se fût contenté de celle qu'on lui eût offerte. En sa qualité d'archéologue passionné, il a dû souffrir de raturer avec son nom celui d'une rue du treizième siècle, et je le préviens que les amateurs du vieux Paris ne le lui pardonneront pas sans peine. Si l'on tenait à le placer dans le voisinage de la Sorbonne, pour ne point déranger ses habitudes, il y avait la rue des Poirées, qui n'est pas fort jolie sans doute, mais dont un philosophe se serait probablement accommodé aussi bien que le chancelier Gerson,--ou la place Louis-le-Grand, que, par une contradiction singulière avec le principe même de la nouvelle nomenclature, la commission a mise encore sous le patronage du même chancelier.
Le 10e arrondissement possédait une rue de Chastillon, ainsi nommée de l'un des architectes qui ont construit l'hôpital Saint-Louis. Certes, Chastillon n'est pas un grand homme; mais s'il fallait effacer des rues de Paris tous ceux qui ne sont pas de grands hommes, la nouvelle liste de l'administration même courrait risque d'être diminuée d'un bon tiers. Je n'aurais point conseillé de le mettre; il fallait le laisser puisqu'il y était. L'avenue des Triomphes n'était pas davantage un double emploi; si l'on a craint une confusion avec la rue de l'Arc-de-Triomphe, c'est vraiment pousser le scrupule un peu loin. Quant à la rue de la Triperie, je conçois qu'on l'ait débaptisée sans autre motif que ce vilain nom qui faisait tache dans le nouveau Paris: nos pères n'étaient pas gens si délicats que M. le préfet de la Seine.
Comment et par où la rue Vendôme pouvait-elle se confondre avec la place ou le passage du même nom? Qu'on ait supprimé la rue de Beauvau, dans le 12e arrondissement, parce que cette désignation pouvait faire croire qu'elle conduisait à la place Beauvau, située bien loin de là; qu'on ait agi de même pour la rue Voltaire, qui avait le tort de ne pas aboutir au quai du même titre, soit! Mais ici, rien de pareil. Il est tout naturel qu'une rue qui conduit à une place porte le même nom que cette place, ne fût-ce que pour indiquer qu'elle y aboutit, et qu'un passage situé dans une rue porte le même nom que cette rue, ne fût-ce que pour indiquer l'endroit où il se trouve. Cela est si vrai que la commission elle-même, par une inconséquence bizarre, a suivi, dans ses dénominations nouvelles, une marche semblable à cette qu'elle condamnait dans les dénominations anciennes: on trouve dans sa liste la rue et la place de l'Argonne, la rue et l'avenue de Bouvines, la rue et le passage d'Alleray, etc., etc., comme si elle avait pris à tâche de se condamner de sa propre main.
Je ne vois pas davantage en quoi la rue des Amandiers-Sainte-Geneviève faisait double emploi soit avec la rue Sainte-Geneviève, soit avec la rue des Amandiers-Popincourt. Ce vocable avait pour lui l'avantage non-seulement d'être connu et consacré depuis longtemps, mais encore d'être tout à fait charmant, beaucoup plus, à coup sûr, que celui du géomètre Laplace. La rue du Moulin-de-Javelle se distinguait non moins aisément de toutes les autres rues du Moulin semées sur les divers points de Paris, et elle indiquait à ceux qui aiment à retrouver la trace des vieilles choses, l'emplacement de ce rendez-vous si fameux à la fin du dix-septième et au commencement du dix-huitième siècle, célébré dans tous les vaudevilles du temps et rendu presque illustre par une des plus spirituelles comédies de Dancourt.
Si c'est une règle élémentaire de ne toucher aux noms des rues de Paris qu'en cas de nécessité absolue, il n'est pas moins évident que les changements doivent porter de préférence sur les voies les moins anciennes, les moins historiques, les moins consacrées par le temps et les souvenirs, sur celles aussi qui font partie des obscurs et lointains parages de la banlieue et ne sont pas couvertes par cette longue possession du droit de cité qui était jadis une protection efficace. La commission, j'aime à lui rendre cette justice, a généralement suivi cette marche, hormis toutefois un certain nombre de cas que j'ai peine à comprendre. Si l'on voulait absolument effacer quelque part le nom de Rossini et celui du Ranelagh, portés à la fois par une rue et une avenue, les convenances populaires, comme les souvenirs historiques, commandaient de faire porter cette suppression plutôt sur des rues subalternes, ou destinées à disparaître prochainement, que sur d'importantes avenues, où le changement va produire une perturbation bien autrement considérable. On ne peut croire que la commission municipale, dans une pensée d'opposition coupable, ait voulu humilier Rossini, au moment même où il venait de recevoir la croix de grand officier de la Légion d'honneur; quant au Ranelagh, pour peu qu'elle ait eu l'imprudence de prendre ses renseignements sur son compte auprès des journaux officieux, peut-être a-t-elle cru, avec les grands érudits du _Pays_, qu'il avait été fondé par un officier d'ordonnance du vainqueur de Waterloo, et que dès lors elle faisait un acte patriotique en effaçant ce nom.
Il y avait deux rues Pavée, et deux rues des Marais, sans compter celles de la banlieue. Pourquoi avoir justement raturé, sur ces quatre étiquettes, celles qui étaient consacrées par la possession la plus ancienne? Pourquoi, parmi toutes les rues placées sous le vocable de Ménilmontant, avoir respecté celles qui se trouvent à Belleville et débaptisé celle de Paris, une voie historique, rappelant des souvenirs qui étaient pour ainsi dire incarnés avec son nom? Pourquoi?...
Tes pourquoi, dit le dieu, ne finiront jamais.
Arrêtons donc ici cette première partie de notre examen, et passons à la seconde, où nous aurons bien d'autres questions à faire.
J'ai cherché à me rendre compte des principes qui ont guidé la commission dans le choix des noms nouveaux qu'elle a substitués aux anciens, et je n'ai pu encore en venir à bout. Je vois bien dans sa liste des personnages de toute nature et de tout pays, depuis les plus illustres jusqu'aux plus inconnus, depuis des prélats et des missionnaires jusqu'à des athées; mais je ne vois pas quelle marche elle a suivie, et la logique de son plan m'échappe. On dirait qu'elle a mis pêle-mêle dans une urne cent quatre-vingt-seize noms choisis au hasard par un commis des bureaux de l'Hôtel de Ville, et qu'elle les a inscrits dans l'ordre où les lui présentait ce classique enfant aux yeux bandés, qui était chargé de symboliser la Fortune dans le tirage des anciennes loteries.
Sauf peut-être une demi-douzaine d'exceptions, qu'on est tenté de prendre pour un pur effet du hasard, elle ne paraît pas avoir cherché un moment à procéder autant que possible par voie d'assimilation, de manière à enchaîner en quelque sorte le nouveau nom à l'ancien souvenir. Il est évident que le hasard seul a pu substituer le nom de Raphaël à celui du Ranelagh, remplacer la rue d'Amboise par la rue Thibaud, l'impasse des Miracles par la rue Lancret, et la rue Notre-Dame par la rue Desbordes-Valmore. Dans le cinquième arrondissement, si la Sorbonne a rappelé à la commission le chancelier Gerson, le collége historique de Louis-le-Grand ne lui a rien rappelé du tout, ni son fondateur Guillaume Duprat, ni aucun de ses illustres professeurs; et le Collége de France n'a pas été plus heureux. L'arrondissement du Palais-Bourbon n'a obtenu en partage que des noms guerriers, sauf un seul, qui ne touche par aucun côté à l'éloquence parlementaire. Le nom de Charles Lebrun, le premier directeur des Gobelins, ne lui est même pas venu à la pensée, dans le treizième arrondissement. Enfin, car il faut abréger, lorsqu'il s'est agi de rebaptiser les alentours de la place Royale, elle n'a songé à aucun des hôtes fameux qui illustrèrent, au dix-septième siècle, cette place et les rues voisines, depuis le cul-de-jatte Scarron jusqu'à la marquise de Sévigné.
Une trentaine de saints ont été supprimés dans l'ancienne nomenclature, sans compter ceux qui l'ont été en double et en triple exemplaire. Pas un d'eux n'a été remplacé par un autre. Je n'en fais pas un crime à la commission: elle est de son siècle, où les saints ne sont pas en aussi bonne odeur que les chimistes. Qu'auraient dit les gens éclairés si elle avait eu la faiblesse de puiser dans le calendrier? Il faut reconnaître d'ailleurs qu'elle a eu du moins le bon goût d'admettre dans sa liste des noms comme ceux de Baussel, d'Affre et de Bridaine. Peut-être eût-il été de meilleur goût encore, pendant qu'elle en était aux prédicateurs, de ne pas s'arrêter à Bridaine et d'aller jusqu'à Lacordaire; mais je n'insiste pas sur ce point délicat. Ce que je voulais dire, c'est que les saints détrônés ont eu la plupart des géomètres et des naturalistes pour successeurs, ce qui est dans la logique des choses. Seulement il eût fallu prendre garde à certains contrastes pour le moins bizarres, dont je ne citerai qu'un exemple, celui de l'athée Lalande substitué au nom de Sainte-Marie.
Les savants et les mathématiciens de tout genre, particulièrement les ingénieurs, se partagent presque toute la liste avec les généraux. Quand je dis les généraux, ce n'est pas pour exclure les simples colonels, comme le colonel Brancion et le colonel Combes. La commission a traité l'épaulette avec une véritable munificence: elle a recueilli jusqu'à des noms comme ceux d'Allent et de Lemarrois, dont les profanes n'eussent même pas soupçonné l'existence. Le décret du 2 mars précédent avait distribué d'un coup les noms de dix-neuf généraux, tous du premier empire, aux dix-neuf sections de la rue Militaire transformée en boulevard. Mais les savants ont été plus généreusement favorisés encore. Le royaume de Paris est aux ingénieurs, et M. Haussmann leur devait bien cela. La gloire accordée aux ingénieurs morts est la garantie de celle qui attend les ingénieurs vivants. Tracez de nouvelles rues, messieurs, ne vous lassez pas; creusez, abattez, percez, nivelez! La voie que vous alignez au cordeau est peut-être celle qui dans vingt ans portera votre nom.
Les mathématiques ont enfin trouvé leur grand jour de gloire. La commission a mis une auréole à la table des logarithmes. Elle a fait monter en masse les géomètres au Panthéon. D'Alembert, Deparcieux, Poinsot, Laplace, Nollet, Fresnel, Vernier, Polonceau, Mariotte, Davy, Berzélius, Galvani, Oberkampf, etc., etc., flamboient comme des météores dans la liste, où Bayen, Gauthey, Cugnot, et nombre d'autres étoiles de dixième grandeur, complètement inaperçues jusqu'alors du commun des mortels, rayonnent d'un timide et modeste éclat. Connaissiez-vous Bayen? Aviez-vous quelque notion de Cugnot? Le nom de Lamandé avait-il jamais frappé vos yeux ou vos oreilles? Et n'êtes-vous pas émerveillé des trésors d'érudition qui se cachent dans le sein de la commission municipale, quand elle inscrit triomphalement sur sa liste les noms de Gomboust et de Rouvet, qui ne s'attendaient certes pas, de leur vivant, à l'honneur de servir un jour de parrains à deux rues de Paris?
Après les généraux et les ingénieurs, les artistes n'ont pas été oubliés. On a même ressuscité, pour la circonstance, le graveur Richomme, le musicien Wilhem et le serrurier Biscornet, ce qui est assurément pousser la condescendance aussi loin que possible. Mais, je ne sais pourquoi, les belles-lettres n'ont pas été aussi généreusement traitées, et l'Académie française, avec Quinault, Lacretelle, Casimir Delavigne, et... Dangeau, fait piètre mine à côté du brillant contingent fourni par ses soeurs, l'Académie des beaux-arts et l'Académie des sciences. Décidément l'Académie française n'est pas en faveur aujourd'hui.
Ce que la commission semble avoir particulièrement oublié, ce sont justement les noms auxquels elle eût dû penser avant tout, c'est-à-dire ceux des hommes célèbres nés à Paris. Je pourrais dresser ici sans peine une liste d'une centaine au moins de ces noms, qui n'ont pas encore trouvé place au baptême des innombrables rues de leur ville natale. Est-on bien fondé à dédaigner des hommes comme Anquetil-Du-Perron, Arnauld, le père Bouhours, l'ébéniste Boule, Charlet, Carmontelle, les sculpteurs Cartellier, Chaudet, Falconet, le comte de Caylus, le moraliste Charron, le dramaturge la Chaussée, Collé, la Condamine, madame Deshoulières, Dufresny, le jurisconsulte Dumoulin, l'économiste Dupont de Nemours, le maréchal de la Ferté, Nicolas Flamel, Furetière, Gail, Fréret, qui, déjà considérables en eux-mêmes, prennent une valeur bien plus grande lorsqu'on les compare à la majorité des élus? Si l'exécution d'un plan de Paris a mérité à Gomboust l'honneur de devenir le parrain d'une rue, à plus forte raison cet honneur n'était-il pas dû à Sauvat et à cinq ou six autres, qui ont écrit l'histoire de la ville, qui y vinrent au monde, et qui sont bien autrement connus? Comment se fait-il que Fourcroy, un chimiste pourtant, n'ait pas trouvé place là où l'on admettait Vernier et Laugier? Croit-on qu'Alexandre Hardy et Jodelle, en leur qualité de fondateurs de notre vieux théâtre, eussent été déplacés aux abords de quelqu'une de nos salles de spectacle? Où était la nécessité de recourir si largement aux pays étrangers, quand Gros, Guérin, le peintre Lebrun, le philosophe Malebranche, Naudé, Étienne Pasquier, Quatremère, Rollin, Sylvestre de Sacy, Jean-Baptiste Rousseau et Saint-Simon, l'auteur des _Mémoires_, sont encore exclus de la nomenclature des voies de Paris? Pense-t-on même que Laujon, Legouvé, Lemierre, le Nôtre, Patru, Perrault, l'abbé de Rancé, Tavernier, Santeuil, de Thou, l'orientaliste Rémusat et le poëte Villon n'eussent pas valu Biscornet, Yvart, Nicot, et tant d'autres, sur lesquels, outre l'avantage de la notoriété, ils ont celui d'être nés à Paris? Madame de Staël, elle aussi, est une Parisienne: pousserait-on la rancune jusqu'à lui faire porter, aujourd'hui encore, la peine de sa petite guerre de langue et de plume contre le premier empereur?
On a donné à deux rues les noms de Titien et de Beethoven, qui ne sont jamais venus chez nous: je suis loin de m'en plaindre, on le croira sans peine. Le génie est le patrimoine de tous les pays. Mais du moins n'eût-il pas fallu oublier d'autres noms aussi grands, plus grands encore, celui de Dante, par exemple, que recommandait spécialement à la commission municipale le voyage qu'il fit à Paris pour y conclure un traité au nom de la Toscane, et y suivre les cours de cette Université qui était alors la lumière du monde savant. Comme Dante, Boccace a séjourné à Paris: on croit même généralement qu'il y est né. Malgré cette circonstance, et bien que Boccace soit un des créateurs de la prose italienne et des plus grands érudits du quatorzième siècle, je comprendrais que le souvenir de son _Décameron_ l'eût fait écarter, si la commission n'avait pris soin de détruire elle-même cette fin de non-recevoir en ajoutant Brantôme sur cette liste où figurait déjà Rabelais.
En s'écartant de ce point de vue exclusif, on trouverait bien d'autres oublis bizarres. Non, Dieu merci, nous ne sommes pas tellement pauvres en grands hommes qu'il fût nécessaire de fouiller, comme l'a fait la commission, dans les sous-sols de la célébrité, pour en exhumer les Ginoux, les Rébeval, les Galleron et les Christiani. Je crois volontiers que ces noms cachent des vies utiles et des actions honorables, sinon éclatantes; mais il faut avouer qu'ils les cachent bien. Toutefois je leur passerais volontiers cette usurpation innocente s'ils n'avaient pris une place que n'ont pu arriver à conquérir jusqu'à présent ni des noms célèbres comme Prudhon et Mathurin Régnier, ni des noms illustres comme madame de Sévigné et Turenne. Penser que Thibaud, Ginoux et Lamandé se prélassent dans cette nomenclature d'où Turenne est exclu, cela est rude, et nous excuse assurément de courir sus à Lamandé, Ginoux et Thibaud.
Mais s'il y a tant de noms que nous ne pouvons parvenir à reconnaître dans la nouvelle liste, c'est un peu la faute de la commission, qui ne les a pas suffisamment désignés. Ainsi de Thibaud, par exemple. C'est peut-être Thibaut de Champagne!... Alors il fallait le dire, et surtout y mettre l'orthographe. Thibaud tout court n'a pas plus de sens que Pierre, Paul ou Jean. Et Leblanc? Il y a dans la biographie trente Leblanc aussi connus, je veux dire aussi inconnus les uns que les autres. Est-ce le numismate, l'homme d'État, le théologien, le voyageur, l'amiral, le chirurgien, l'historien, le peintre, etc., etc.? Personne ne le sait. La rue Leblanc ne dit rien de plus à l'esprit que si elle s'appelait rue Durand ou rue Martin.