Paris nouveau et Paris futur

Chapter 11

Chapter 113,598 wordsPublic domain

Un premier boulevard circulaire, de cent mètres de large, bordé d'arcades, faisait le tour de la place; un dernier, de la même dimension, faisait le tour de la ville, en suivant intérieurement l'enceinte des nouveaux remparts. Les anciennes fortifications, détruites et comblées, n'étaient plus qu'un sujet de dissertation pour les archéologues, comme l'enceinte de Philippe Auguste. Dans l'intervalle, échelonnés de kilomètre en kilomètre, s'arrondissaient concentriquement les uns autour des autres dix boulevards moins larges de moitié, car le Paris de l'an 1965, idéal de la symétrie, et où, par un prodigieux effort de l'imagination municipale, on avait trouvé moyen de ramener la ligne courbe elle-même aux principes de la ligne droite, offrait cet inappréciable avantage d'être rigoureusement fondé sur le système décimal. On pouvait le parcourir et l'étudier comme un problème de mathématiques.

À chaque intersection des dix boulevards circulaires avec les cinquante boulevards qui formaient les rayons de cette vaste roue, s'étendait, suivant les théories géométriques les plus pures, une place, dont le périmètre était exclusivement composé de monuments. Car on ne permettait pas aux monuments de s'éparpiller partout, sans ordre et sans méthode. Ils étaient centralisés. Les provinciaux et les étrangers n'avaient plus besoin de guides pour visiter Paris; il leur suffisait de suivre le boulevard droit devant eux en sortant de leur hôtel; le soir, ils se trouvaient de retour à leur point de départ, ayant vu à fond toutes les curiosités du premier cercle, sans avoir eu à s'enfoncer dans les rues latérales, abandonnées aux nécessités de la vie courante. Le lendemain ils recommençaient pour le cercle suivant. Ils savaient même d'avance où se trouvaient les églises et où se trouvaient les mairies, où les casernes et où les théâtres, qui alternaient comme les rimes dans un poëme épique, et ils pouvaient déterminer, par un simple coup d'oeil jeté sur le plan de Paris, dans quelle direction il fallait chercher les diverses catégories d'édifices, absolument comme les mathématiciens déterminent le quatrième terme d'une proportion. Jamais un Anglais n'éprouvait le besoin de se hasarder en dehors des boulevards, et nul Parisien ne se souvenait d'en avoir rencontré un seul dans les rues. Les monuments avaient leurs lignes aussi bien que les omnibus: ici les monuments à dôme, et là les monuments sans dôme; à droite le style ancien, et à gauche le style moderne.

L'ingénieur en chef de la ville avait inventé une puissante machine pour transporter dans l'alignement les anciens édifices conservés. C'est ainsi que l'Hôtel de Ville avait été déplacé de cinq cents mètres, et que l'hôtel des Invalides avait dû tourner sur lui-même, pour occuper sa place dans la cité nouvelle. Les buttes de Saint-Roch, de Sainte-Geneviève et autres étaient venues se ranger docilement dans le bois de Boulogne, le bois de Vincennes et le parc de Monceaux, où elles figuraient parmi les curiosités naturelles, creusées en grottes et arrangées en cascades. Le mont Valérien avait été taillé en colosse de Rhodes, dont les deux mains tenaient élevée sur la ville une paire de flambeaux gigantesques, tandis que ses deux pieds logeaient une machine hydraulique d'où les eaux de la Seine partaient en canaux innombrables; Montmartre était coiffé d'un dôme, orné d'un immense cadran électrique qui se voyait de deux lieues, s'entendait de quatre et servait de régulateur à toutes les horloges de la ville.

On avait enfin atteint le grand but poursuivi depuis si longtemps: celui de faire de Paris un objet de luxe et de curiosité plutôt que d'usage, une _ville d'exposition_, placée sous verre, hôtellerie du monde, objet d'admiration et d'envie pour les étrangers, impossible à ses habitants, mais unique pour le confortable et les jouissances de tout genre qu'elle offrait aux fils d'Albion. Quand un Parisien avait la petitesse de se plaindre, on lui répondait qu'il n'y a que les esprits vils pour ne point savoir sacrifier leur commodité personnelle aux mâles joies de l'orgueil patriotique.

Le système monumental suivi dans le Paris de 1965 avait produit certaines conséquences que je me souvenais d'avoir vu poindre autrefois. Comme la construction des bâtiments et leur genre d'architecture étaient déterminés _a priori_ par le plan général de la ville, au lieu de s'adapter platement aux besoins et aux destinations, il en résultait que les édifices étaient employés parfois à des fonctions imprévues. Les écoles primaires et les sapeurs-pompiers habitaient sous des dômes. Il y avait des palais qui n'étaient occupés que par leur concierge. Il y en avait d'autres qui ne logeaient qu'un jet d'eau. Une fois le palais bâti, on n'en savait que faire, et on se hâtait d'y mettre une statue, ou un jardin, ou bien de le faire peindre à fresque, ou bien encore de créer à son intention, afin de l'utiliser, un haut fonctionnaire qui ne servait à rien. Du reste, tous les palais, même ceux qui ne logeaient qu'un jet d'eau, avaient leur factionnaire, leurs gardiens, leur gouverneur et leur administration.

Les voies principales reproduisaient invariablement la disposition que voici: le long des maisons, un trottoir divisé en deux étages pour les deux courants de piétons marchant en sens opposé; le long des trottoirs, une chaussée pour les voitures, qui, suivant leur direction, prenaient un des côtés de la rue; au centre, séparées de la chaussée par un parapet, quatre rangées de rails pour les chemins de fer qui sillonnaient Paris en tous sens. Des passerelles joignaient, de distance en distance, les deux rives du remblai, et même dans les rues où ne pénétraient pas les chemins de fer, à tous les carrefours et sur les points les plus encombrés, des ponts volants, comme celui que j'avais vu jadis sur le canal Saint-Martin, aidaient le passant à franchir, sans courir le risque d'être éclaboussé ou écrasé, l'océan de fiacres et d'omnibus qui tourbillonnaient à ses pieds.

Chaque nuit, à deux heures du matin, après la rentrée des théâtres, et lorsque la ville entière était plongée dans les bras du sommeil, des machines à vapeur parcouraient les rues, enlevant la boue du jour et chassant les immondices dans les égouts. Cinq ou six régiments de balayeuses, suivis d'une armée de frotteurs, se répandaient sur les trottoirs, et entretenaient le bitume comme le parquet d'un salon.

Les cinquante boulevards qui rayonnaient du centre à la circonférence portaient les noms des principales villes de France; et les cinquante portes correspondantes, ceux des départements dont chacune de ces villes était le chef-lieu. Les noms des capitales de l'Europe avaient été réservés aux boulevards concentriques. Les places et les ponts les plus importants étaient baptisés au titre des victoires de l'empire; les places secondaires et les carrefours, au titre des victoires de la royauté. On avait distribué aux rues intermédiaires, dans un ordre logique et mûrement étudié, les noms des généraux, des ministres, des industriels et même de quelques écrivains, si bien que la connaissance de la géographie et de l'histoire aidait à se retrouver dans Paris, de même qu'une promenade dans Paris était une leçon d'histoire et de géographie. Rien qu'en conduisant leurs chevaux, les cochers étaient devenus les plus savants hommes de France, et ils songeaient en masse à se présenter à l'Institut. Tous les jeudis et les dimanches, on voyait les chefs de pension et les pères de famille promener méthodiquement des bandes d'enfants à travers la ville, en leur faisant remarquer avec soin les étiquettes et la direction des rues. Paris était comme un grand tableau mnémotechnique, synchronique et chronologique, et le plan de la capitale faisait partie des livres élémentaires adoptés par le conseil impérial de l'instruction publique pour les écoles mutuelles et les classes inférieures des lycées.

Il n'est pas besoin d'ajouter qu'on ne trouvait nulle part aucune de ces vilaines étiquettes qui écrivaient autrefois au coin de chaque voie l'histoire ténébreuse des moeurs et usages du vieux Paris. Plus de rues des Juifs, de la Truanderie, du Grand-Hurleur, des Mauvais-Garçons, du Fouarre, des Francs-Bourgeois, de Tire-Chape et de Vide-Gousset. Fi donc! cela puait le moyen âge et la mauvaise compagnie!

L'oeil n'était plus davantage attristé par ces grands monuments, noirs et sombres, en style gothique, c'est-à-dire barbare, qu'un reste de superstition avait d'abord épargnés. À force de restaurations, Notre-Dame paraissait enfin présentable. On avait rasé Saint-Germain-l'Auxerrois, pour agrandir la place du Louvre, et, tout en regrettant le beffroi et la mairie, les habitants avaient applaudi à cette sage détermination. Les trois cadrans et le carillon du beffroi avaient été transportés dans la tour Saint-Jacques, devenue, au rez-de-chaussée, un poste de garde nationale, afin de servir au moins à quelque chose.

Je cherchai le faubourg Saint-Germain: il avait disparu; le faubourg Saint-Marceau: il n'y en avait plus trace; le faubourg Saint-Antoine: jeté aux tombereaux. Les boulevards de cinquante mètres trônaient partout avec l'égalité de leur splendeur. Sur l'emplacement des grands hôtels de la rue Saint-Dominique et de la rue de Varennes, ces asiles surannés de l'oisiveté aristocratique, comme aux lieux où s'ouvraient naguère les colléges et les cloîtres de la vieille Université, ces débris de la féodalité et de la scolastique, s'étendaient à perte de vue de belles rangées de magasins étincelants et de cafés dorés sur tranches. Par quelque bout qu'on prît la nouvelle ville, c'était toujours le même Paris, le Paris majestueux et splendide, comme il sied à la capitale du monde. Il n'avait plus ni queue ni tête, ni commencement ni fin: partout on se croyait au centre, ce qui fournissait aux poëtes (il en restait encore, hélas! et l'administration tolérait même ces insensés avec bienveillance, et les nourrissait à ses frais dans un prytanée, pour lui faire des cantates aux jours de fêtes) l'occasion naturelle de comparer la grande ville à la voûte des cieux.

En regardant les maisons de plus près, j'observai deux détails, qui m'avaient échappé d'abord, et qui intriguèrent singulièrement ma curiosité. À la façade de chacune d'elles était adapté un petit instrument, semblable à un compteur, dont je ne pus comprendre le but. Mon guide m'expliqua que c'était un aéromètre, servant à mesurer les mètres cubes d'air respirable strictement nécessaires à chaque appartement, et à vérifier si chaque locataire jouissait de la part d'oxygène à laquelle il avait droit. Sur tous les toits s'alignaient des séries de jolis pavillons qui, à ce que j'appris bientôt, étaient destinés à des locations supplémentaires. Les maisons avaient leurs impériales, à l'instar des chemins de fer et des omnibus. Tandis que les magasins du rez-de-chaussée coûtaient de cinquante à cent mille francs de loyer, que le moindre appartement montait à dix mille, le prix de ces pavillons ne dépassait pas mille écus. C'était l'asile ordinaire des employés du gouvernement et des journalistes célibataires. Quant aux ouvriers, relégués au delà du mur d'enceinte, ils faisaient matin et soir cinq ou six lieues en chemin de fer pour se rendre à leurs travaux; mais on les laissait entrer en casquette et en blouse dans les palais, et les candidats à la députation leur rappelaient de temps à autre qu'ils étaient «le peuple souverain.»

De vingt pas en vingt pas s'élevaient, sur toutes les lignes des boulevards, de charmantes vespasiennes à trois compartiments, en forme de tourelles gothiques; car l'administration, pour répondre aux calomnies de certains pamphlétaires, logés dans les pavillons des toits, avait tenu à prouver qu'elle comprenait tous les styles.

Les kiosques des marchands de journaux se dressaient à tous les coins de rues. Grâce aux lumières de l'opinion, éclairée par une longue expérience, et aux mesures salutaires d'une administration paternelle, qu'une ingratitude persévérante n'avait pas découragée, le nombre des feuilles rédigées dans un bon esprit s'était multiplié d'une façon rassurante pour l'ordre public. Le service de ces kiosques était fait par une escouade spéciale d'agents en uniforme, à qui d'autres agents du service de sûreté publique apportaient matin et soir les liasses de gazettes contenant les libres appréciations des agents supérieurs, sans uniforme, sur le gouvernement qui les payait fort cher, afin qu'ils le contrôlassent plus sévèrement.

J'étais descendu et je me promenais au hasard par les rues de l'ancien Paris, je veux dire du Paris de 1865, en compagnie de mon guide. Les boulevards s'allongeaient après les boulevards, les places succédaient aux places, les dômes aux colonnades et les colonnades aux dômes. Sans une cuisson douloureuse à la plante des pieds, il m'eût semblé que je restais immobile, au centre d'un vaste décor qui se déroulait autour de moi, en revenant perpétuellement sur lui-même. Au bout de quelques heures de marche, je débouchai tout à coup devant le Palais-Royal, et je vis avec satisfaction qu'on l'avait réuni au Louvre, comme les Tuileries. Je tournai ce dernier palais, cherchant le jardin et ne le trouvant pas: sauf la partie réservée au château, il était devenu invisible. Le Jeu de paume, le poste des municipaux, le café de la Terrasse et l'Orangerie avaient poussé de toutes parts leurs ramifications de pierres. Une modeste succursale de la machine de Marly se prélassait sur le grand bassin, relié par un canal souterrain à la Seine, et l'avenue des Champs-Élysées prolongeait sa bordure d'hôtels jusqu'à la place de la Concorde.

De l'autre côté de l'eau, deux boulevards se croisaient sur l'emplacement du parc du Luxembourg, qui avait si longtemps abusé de la tolérance municipale pour inutiliser cinquante ou soixante mille mètres d'excellent terrain, et enlever à la circulation des capitaux considérables. On avait réuni à travers le jardin la rue Soufflot à la rue de Fleurus, et la rue Bonaparte à la rue de l'Ouest, pour la plus grande commodité des charretiers et pour mettre _Bobino_ en communication avec le Panthéon. L'avenue de l'Observatoire se mirait avec orgueil dans ses trottoirs d'asphalte verni. Une station de fiacres recouvrait la pelouse de l'Orangerie; aux lieux où fut la Pépinière, l'odeur des lilas était remplacée par l'odeur du troupier; on vendait de l'absinthe perfectionnée dans la grotte de Médicis, et les porteurs d'eau venaient remplir leurs haquets à la fontaine de Jacques de Brosse. Mais, en guise de dédommagement pour les âmes romantiques, l'édilité de l'an 1965 avait ouvert des squares sur la place Saint-Sulpice, autour de l'Obélisque et de l'Arc de Triomphe de l'Étoile, accordant ainsi à la nature son droit au soleil, toutefois sans lui permettre d'empiéter sur celui des boutiques. D'ailleurs un perfectionnement ingénieux s'était introduit dans la fabrication des squares. L'administration les achetait tout faits, sur commande. Les arbres en carton peint, les fleurs en taffetas, jouaient largement leur rôle dans ces oasis, où l'on poussait la précaution jusqu'à cacher dans les feuilles des oiseaux artificiels qui chantaient tout le jour. Ainsi l'on avait conservé ce qu'il y a d'agréable dans la nature, en évitant ce qu'elle a de malpropre et d'irrégulier.

Tout à coup, vers le milieu de l'ex-jardin des Tuileries, je débouchai sur une place immense, dont la coupole était vitrée, par mesure de précaution contre les injures du soleil et de la pluie. Le périmètre en était formé tout entier par quatre monuments, où se résumaient à merveille les intérêts principaux et les besoins essentiels d'une grande capitale: une mairie, une caserne, un théâtre et la succursale de la Bourse. Par une exception glorieuse et bien méritée, cette place, au lieu de porter le nom d'une victoire, portait le nom d'un victorieux,--de celui qui avait vaincu les ténèbres et les résistances du vieux Paris, du promoteur de ce grand mouvement de transformation, qu'on n'avait fait que suivre en le dépassant. Au milieu de la place, sur un haut piédestal de bronze, se dressait la statue colossale de ce second fondateur de la cité, en costume de Grand Édile, revêtu de la toge et du laticlave. À demi soulevé sur sa chaise curule, d'un geste impérieux et serein il étendait un doigt sur la carte de Paris déployée devant lui, et de l'autre main il tenait un compas ouvert, qui fulgurait comme un glaive. De petits génies jouaient à ses pieds avec des niveaux, des pioches et des truelles.

En m'approchant, je m'aperçus que cette statue servait en même temps de calorifère et de borne-fontaine. Elle avait un tuyau de pompe dans la poitrine et un tuyau de poêle dans le dos; elle jetait du feu par le haut du corps et de l'eau claire par le bas. De plus, elle tenait lieu de candélabre pendant la nuit. La flamme intérieure prêtait au bronze des reflets fantastiques dans l'ombre, et les bouches de chaleur, placées entre les lèvres, les paupières et les narines, se changeaient en bouches de lumière, répercutées à l'infini par la voûte de cristal. Cette manière d'utiliser jusqu'à l'inutile, et de régénérer l'art par une salutaire infusion d'industrie, me frappe comme la plus éclatante révélation du progrès dans ses rapports avec la nouvelle capitale.

Les quatre faces du piédestal étaient remplies par autant de bas-reliefs expressifs et ingénieusement choisis. Sur le devant on voyait la Ville de Paris, coiffée de ses tours, dirigeant la théorie des communes suburbaines, et venant à leur tête se prosterner aux genoux du Grand Édile, qui la relevait eu lui donnant sa main à baiser. À droite, le Grand Édile était assis à sa table de travail, plongé dans une méditation profonde et les yeux fixés sur un plan; de chaque côté de lui, l'Art et la Civilisation soulevaient leurs flambeaux pour l'éclairer, et la commission municipale, rangée en cercle dans un religieux silence, comme les gerbes du songe de Joseph, l'adorait. À gauche, le Grand Édile frappait du pied le sol et en faisait jaillir une forêt de dômes, de campaniles et de colonnades, qui venaient se ranger devant lui, aux sons enchanteurs d'un concerto de lyres exécuté par les Amphions de la commission municipale. Dans un coin, je distinguai vaguement un épisode où la Ville de Paris jouait un rôle dont je ne me rendis pas bien compte: je ne pus voir au juste si elle mettait la main sur son coeur, en signe de reconnaissance éternelle, ou sur sa bourse, pour payer les violons de la municipalité. La face postérieure du piédestal était divisée en deux parties: l'une représentait l'Assomption de la Ville de Paris, soulevée vers la nue sur les bras d'une légion d'architectes et d'ingénieurs, nus comme des Amours pour les besoins du style. La France, la main étendue, la contemplait dans une attitude d'admiration extatique, et Londres, Vienne, Saint-Pétersbourg, Berlin, Rome et Constantinople, symétriquement rangées sur le premier plan, faisaient fumer de l'encens dans des cassolettes. L'autre partie représentait l'apothéose du Grand Édile, et je n'en ai plus qu'un souvenir confus. Je me souviens seulement que, dans un angle inférieur, la Postérité, sereine et grandiose comme l'ange qui apparut à Héliodore, chassait à coups de fouet, dans une trappe, les monstres hideux de l'Envie et du Dénigrement.

J'entendis un coup retentir. Ah! comme la Postérité frappait à tour de bras! Un second coup. Je m'agitai faiblement, croyant sentir déjà le fouet de la Postérité sur ma propre tête. Il me sembla qu'on marchait vers moi, et je me reculai d'instinct, en balbutiant quelques mots mal articulés. Un bras vigoureux me secoua.

Je me dressai sur mon séant. Par la fenêtre entr'ouverte pénétraient jusqu'à mon lit des flots de soleil, et des torrents de poussière. Le bruit des pics et des pioches, la chanson de la scie, de l'essieu des charrettes lourdement chargées et de la truelle Berthelet grinçant sur la pierre, emplirent mon oreille comme une trombe. Mon concierge était devant moi: il ressemblait à la Civilisation du bas-relief de droite.

«Un cauchemar, monsieur? fit-il, portant respectueusement la main à sa casquette.

--Non, non, un rêve, un bien beau rêve! Mais, si ce n'était qu'un rêve, pourquoi m'avez-vous éveillé?»

Il me tendit, avec un sourire doux et triste, un papier qu'il tenait à la main.

C'était une sommation de la Ville de Paris, la troisième depuis six ans, d'avoir à vider les lieux dans le délai de deux mois, pour faire place à la prolongation du boulevard Saint-Germain.

«Ah! m'écriai-je, vous voyez bien que ce n'était pas un rêve!»

APPENDICE

I

LES NOUVEAUX NOMS DES ANCIENNES RUES DE PARIS

Il ne sera pas hors de propos de compléter ce volume en soumettant au lecteur quelques observations et quelques doutes sur la récente liste des noms de rues, éditée par notre infatigable commission municipale le 24 août de l'an 1864. Ce sont remarques purement _platoniques_, si je puis ainsi dire,--comme il importe de s'y résigner pour toutes les critiques qui s'attachent au nouveau Paris, même quand il ne s'agit pas, comme dans la circonstance présente, d'un fait accompli.

Il faut rendre d'abord cette justice à la nomenclature de la commission, qu'elle a mécontenté à peu près tout le monde. Les journaux des opinions les plus diverses se sont rencontrés sur le terrain de l'opposition: je ne parle pas, bien entendu, des journaux officieux, qui ont des grâces d'état.

Il est possible, comme je l'ai lu dans un _communiqué_, que cette mesure ait pour résultat l'amélioration du service postal. Ce point de vue administratif est en dehors de la question qui nous occupe, et on nous permettra d'y être peu sensible. D'ailleurs, les analogies réelles, mais incomplètes, ou faciles à discerner nettement l'une de l'autre, qu'on pouvait signaler dans la liste primitive, n'ont jamais été un obstacle sérieux à la rapidité des communications, comme à Londres par exemple, ou elles sont innombrables et bien autrement compliquées. Il est à craindre que ce changement n'embrouille d'un côté ce qu'il éclaircit de l'autre, et n'apporte autant d'embarras nouveaux qu'il en détruira d'anciens[13]. Un homme qui a été incapable jusqu'à présent de distinguer la rue des Marais-Saint-Germain de la rue des Marais-du-Temple, et de marquer sur l'adresse de sa lettre s'il écrit à la rue Saint-Jean de Paris-Batignolles, ou de Paris-Montmartre, ne le sera-t-il pas tout autant de se loger dans la tête, sans erreur et sans confusion, cette foule de nouveaux noms substitués aux anciens; et est-il bien sûr que la tâche se trouvera simplifiée pour lui ou pour les intermédiaires qu'il emploie? Je souhaiterais savoir ce que les cochers et les commissionnaires, directement intéressés à la question, pensent du soulagement que l'administration leur a préparé. Pour ma part, je sens que le prétendu fil d'Ariane de la commission municipale va me dérouter pour longtemps.