Paris nouveau et Paris futur

Chapter 10

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Les deux chefs-d'oeuvre de cette architecture utilitaire, qui appartient à l'art moins qu'à la science, c'est le grand égout collecteur et les Halles centrales. Le grand égout est une merveille souterraine, une création prodigieuse, que nous nous contenterons toutefois de signaler de loin à l'admiration. À la rigueur, on peut approcher les Halles de plus près, et même y entrer un moment. Pour nous, cette vaste construction, d'une hardiesse légère et d'une solide élégance, où l'air et la lumière pénètrent avec tant d'abondance, où tout a été si habilement calculé pour la commodité des aménagements et les besoins de la circulation, qui offre enfin un certain aspect monumental, tout en gardant la physionomie d'abri temporaire, et, pour ainsi dire, de tente gigantesque en fer et en brique, comme il convient à un marché couvert, est le vrai Louvre du Paris actuel, ce Gargantua insatiable qui absorbe chaque jour la nourriture de trois ou quatre provinces, et qui fait craquer successivement toutes les ceintures où l'on essaye de le contenir. Les Halles, de l'aveu universel, constituent l'édifice le plus irréprochable élevé dans ces douze dernières années. Quoi qu'en veuille faire croire la critique officielle, nous sommes à une époque de prose, et il y a là une de ces harmonies logiques qui satisfont l'esprit par l'évidence de leur signification.

Voici qui n'est ni moins logique, ni moins significatif. L'architecture, devenue stérile dans l'art, se retrouve quand il ne s'agit plus que du luxe et du confortable. Après les Halles, les monuments par excellence palais de Paris nouveau, ce sont le Grand-Hôtel et l'Hôtel du Louvre, ces deux caravansérails babyloniens de la civilisation la plus raffinée, ces deux cités modèles qui peuvent loger sous le même toit la population d'un chef-lieu d'arrondissement, en concentrant dans une centralisation puissante toutes les ressources de la vie matérielle et toutes les commodités de la vie élégante. Ce sont encore ces grands cafés, ces jardins féeriques, tous ces établissements frivoles et charmants, demeures royales élevées au plaisir devenu roi, et où les conceptions ambitieuses de l'architecture d'État sont vaincues par la souple adresse et les roueries habiles de l'art qui se fait le courtisan de la foule.

Je conseille à mes lecteurs de s'en convaincre en allant visiter le café Parisien, derrière le Château-d'Eau, le Grand-Café, au rez-de-chaussée du Jockey-Club, et l'Eldorado. Le premier, avec ses vastes proportions, ses statues, ses cariatides, ses parois de marbre, ses glaces innombrables, où ruisselle le reflet de ses milliers de lumières, sa belle fontaine aux eaux toujours jaillissantes sur son rocher de bronze, et le carillon joyeux qui émiette les heures à ses insouciants habitués;--le second, décoré par l'élite de la jeune peinture et les plus brillants élèves de l'école de Rome, avec ses trois plafonds, où M. Gustave Boulanger a représenté les Provinces aux grands crus défilant processionnellement entre deux haies prosternées de fidèles; M. Émile Lévy, la Nouvelle sainte-alliance des peuples fraternellement unis dans le culte sacré de la jouissance, et s'avançant en pèlerinage vers la Jérusalem de la civilisation moderne pour y admirer les merveilles de l'Opéra, de la Bourse et des estaminets; M. Delaunay, un élève de Flandrin, les allégories de l'Industrie, du Commerce, de l'Agriculture, de la Science, voire de la Poésie, qu'on ne s'attendait guère à trouver en pareil lieu;--enfin le troisième, avec sa façade agrémentée de sculptures, son comptoir splendide, surmonté d'un cadre en boiserie délicatement ouvragé, sa rotonde à deux étages, entrecoupée de seize arcades qui reposent sur de hautes et sveltes colonnes, sa galerie bordée de figures colossales aux attributs pittoresques, sa coupole au riche cadran, où les heures sont marquées par une ronde de douze nymphes, son balcon à jour ornementé de masques et de médaillons, son foyer, que décorent deux fontaines, un plafond peint et douze statues de Debay, enfin les moulures et dorures qui déroulent de la base au sommet leurs étincelantes arabesques; ce sont là, sans contredit, des monuments qu'on ne peut oublier parmi les magnificences du nouveau Paris.

Je n'ai pas à discuter ici l'illusion de quelques bonnes âmes, faciles à l'optimisme, qui, partant de ce principe que l'art et le beau élèvent l'esprit, et qu'il finit toujours par s'établir une certaine harmonie entre la physionomie d'un lieu et ses habitants, ont rêvé à ce propos je ne sais quelle influence moralisatrice dont on n'a pas encore aperçu les fruits. Mais j'avais le droit de constater le fait comme un symbole et un _signe du temps_.

Ce contraste entre l'impuissance de l'architecture visant au grand style, et son habileté féconde en ressources quand il ne s'agit que de confort et de luxe; entre l'art de l'architecte qui descend la pente rapide de la décadence, et celui du tapissier-décorateur, dont le progrès s'accroît chaque jour, est tellement vrai, tellement saisissant, que souvent il se marque dans un même édifice et s'y révèle côte à côte sous ses deux aspects. Nous en pourrions trouver une preuve au nouveau Louvre. Sans remonter jusque-là, qu'il nous suffise de renvoyer aux théâtres de la place du Châtelet, et d'indiquer simplement au lecteur la différence frappante qui existe entre l'architecture extérieure de ces édifices et leur architecture intérieure, entre la décadence du goût, si visible d'un côté, et les progrès d'élégance, de luxe et de commodité, si incontestables de l'autre.

IX

CONCLUSION.

Résumons-nous et concluons. Que résulte-t-il de cette étude sommaire? Qu'est-ce que Paris a gagné aux vastes travaux qui l'ont transformé de fond en comble, et qu'y a-t-il perdu?

Ce qu'il y a gagné, on le voit assez du premier coup d'oeil, et il serait puéril de le dissimuler. Il y a gagné un certain aspect grandiose et monumental, résultant exclusivement de cette vue d'ensemble, de ce décorum, de cette uniformité, qui, suivant plusieurs, doivent constituer le caractère essentiel dune grande capitale. Il y a gagné de l'air, de la lumière et de l'espace. On a déblayé les quartiers insalubres, dégagé les monuments, tracé d'un bout à l'autre de la ville un savant réseau stratégique. Voilà tout, à peu près, et ce n'est point à moi qu'il faut s'en prendre si ce premier compte n'a pas été plus long à régler.

Quel dommage qu'on ait compromis et perdu ce beau résultat en ne sachant pas s'arrêter à temps, et que, d'une transformation utile, légitime et qui pouvait être si féconde, on se soit obstiné à faire, en la poussant à un intolérable excès, une révolution étayée sur un monceau de ruines, et sur des fondations pires que les ruines elles-mêmes! Ce n'est pas le principe que nous blâmons, c'est l'effrayant abus auquel il a servi de prétexte. On avait commencé par 89; on finit par 93. Le terrorisme de l'équerre et du compas plane sur nos têtes, et voici douze ans que le comité de l'expropriation sans appel siége à l'Hôtel de Ville. M. Haussmann pouvait être le second fondateur de la vieille cité historique; ce rôle n'a pas suffi à son ambition et il a préféré en être le destructeur. Il a voulu devenir le _Fléau_ de l'édilité et l'Attila de la ligne droite.

Ce que Paris y a perdu, le bilan n'en sera pas si court à dresser. Il y a perdu le pittoresque, la variété, l'imprévu, ce charme de la découverte qui faisait d'une promenade dans l'ancien Paris un voyage d'exploration à travers des mondes toujours nouveaux et toujours inconnus, cette physionomie multiple et vivante qui marquait d'un trait spécial chaque grand quartier de la ville comme chaque partie du visage humain. Du faubourg Saint-Germain au faubourg Saint-Honoré, du pays latin aux environs du Palais-Royal, du faubourg Saint-Denis à la Chaussée-d'Antin, du boulevard des Italiens au boulevard du Temple, il semblait que l'on passât d'un continent dans un autre. Tout cela formait dans la capitale comme autant de petites villes distinctes,--ville de l'étude, ville du commerce, ville du luxe, ville de la retraite, ville du mouvement et du plaisir populaires,--et pourtant rattachées les unes aux autres par une foule de nuances et de transitions. Voilà ce qu'on est en train d'effacer sous la monotone égalité d'une magnificence banale, en imposant la même livrée à tous les anciens quartiers, en perçant partout la même rue géométrique et rectiligne, qui prolonge dans une perspective d'une lieue ses rangées de maisons, toujours les mêmes.

Paris sera bientôt un grand phalanstère dont toutes les aspérités, tous les angles, tous les reliefs auront disparu, égalisés et aplatis sous le même niveau. En place de toutes ces villes d'une physionomie si multiple et si accentuée, il n'y aura plus qu'une ville neuve et blanche, qui fait litière des souvenirs historiques les plus curieux ou les plus sacrés; une ville de boutiques et de cafés, qui vous poursuit de l'éternelle obsession de son étalage tapageur et de sa fausse richesse; une ville d'apparat, destinée à devenir la grande auberge des nations, le caravansérail des Anglais en voyage, et qui ressemble au baudrier de Porthos, d'or brodé par devant, de vil buffle par derrière.

Les travaux récents ont, d'ailleurs, l'inconvénient inévitable de ces vastes entreprises, qui sont le résultat d'un système préconçu plutôt que d'une étude attentive des besoins qu'elles prétendent satisfaire. Appliqués pour ainsi dire _a priori_, tout d'un bloc et avec une rigidité mathématique, aux diverses parties de Paris indistinctement, au lieu de rester soumis aux circonstances, de s'adapter aux nécessités et de sortir progressivement du cours naturel des choses, ils offrent, dans leurs transformations les plus radicales, ce caractère factice et superficiel auquel il est impossible de se méprendre. Ils se superposent aux anciens quartiers sans se fondre avec eux, sans se les assimiler, sans répondre à leurs besoins, et en transportant toutes les apparences, toutes les tyrannies du luxe, dans les centres populaires et industrieux qui ne peuvent qu'en souffrir. Ils chassent l'ouvrier, le petit commerçant et le mince bourgeois des lieux où il vivait en paix depuis des siècles; ils accolent les palais somptueux des boulevards aux humbles maisons des ruelles excentriques; ils brouillent tous les quartiers dans leur uniformité contre nature, aussi opposée à la variété des aspects qu'à la diversité des besoins d'une grande ville, ils jettent le faubourg Saint-Antoine dans le même moule que le faubourg Saint-Germain, promènent leur niveau sur le pays latin et les alentours de la Bourse pour les égaliser, transplantent le boulevard des Italiens en pleine montagne Sainte-Geneviève, avec autant d'utilité et de fruit qu'une fleur de bal dans une forêt, et créent des rues de Rivoli dans la Cité qui n'en a que faire, en attendant que ce berceau de la capitale, démoli tout entier, ne renferme plus qu'une caserne, une église, un hôpital et un palais.

Cette transformation de Paris, dont Paris se fût si bien passé, et pour laquelle on réclame non-seulement notre docilité, mais notre enthousiasme, l'administration nous la fait payer plus cher qu'elle ne vaut. De plus, elle nous a repris en détail tout ce qu'elle nous accordait en gros, et aussitôt qu'on était tenté de reconnaître son bienfait, elle se contredisait en le détruisant. Le développement des rues s'est fait aux dépens de celui des maisons et des appartements; les nouveaux boulevards ont introduit l'air et la lumière dans les quartiers insalubres, mais en supprimant presque partout sur leur passage les cours et les jardins, mis d'ailleurs à l'index par la cherté croissante des terrains; en exposant les riverains aux miasmes de la boue du macadam, qu'ils n'évitent qu'au prix d'une poussière non moins désastreuse. Enfin, tout en s'appliquant à donner aux rues un caractère grandiose et monumental, l'administration a marqué ses édifices de ce cachet particulier de mauvais goût et de pompeuse mesquinerie que nous avons constaté.

Peut-être quelque lecteur est-il tenté de me trouver bien sévère. Le sens de l'art et du beau se perd tellement dans les civilisations trop avancées qu'il se trouvera d'honnêtes gens, désintéressés dans la question, je n'en doute pas, pour accuser d'un parti pris de paradoxe ou de dénigrement ce qui n'est que l'expression bien incomplète, et forcément modérée, d'un jugement impartial. Cependant, en ce qui regarde les monuments du Paris actuel, je ne craindrais pas d'en appeler au sentiment public, et, j'ajoute tout bas, à celui même des architectes qui sont personnellement en cause, pourvu qu'il pût se produire en toute indépendance. S'ils se mettaient un jour à parler, ils en diraient bien d'autres: j'ai quelques raisons de n'en pas douter. Sauf pour le nouveau Louvre, qui semble avoir obtenu l'assentiment de la foule, à défaut de celui des connaisseurs, il n'y a qu'une voix, qu'un gémissement. Qui pourrait m'indiquer où les édifices qu'on nous inflige ont trouvé des approbateurs? «Dans _le Constitutionnel_,» me répondra-t-on. C'est précisément ce que je voulais dire.

Ce qui frappe comme le caractère général de cette architecture bâtarde, c'est l'absence d'un principe déterminé, le manque de suite et d'idéal, en prenant le mot dans son sens le plus restreint. Chaque monument porte la trace d'un effort nouveau, et toujours malheureux, où les plus grandes victoires de l'invention ne vont qu'à confondre les styles sous prétexte de les unir, à en bouleverser les dispositions fondamentales sous prétexte de les renouveler. L'ensemble n'est pas varié, il est décousu. C'est une série d'essais et de tâtonnements, qui, ne se tenant par aucun lien artistique, ne représentent rien, et où l'incohérence ne s'affiche pas seulement d'un édifice à l'autre, mais dans les diverses parties d'un même édifice. On commence d'une manière, on finit d'une manière différente; l'idée qu'on n'a pas pris le temps de mûrir, se modifie en chemin, ou se dénature sous toutes les alluvions étrangères qu'elle est condamnée à subir.

Et, non-seulement, on ne voit nulle part une forme caractéristique, originale, propre au temps, mais on ne voit pas même de persévérance et de fixité dans l'imitation. Il n'y a point là d'éclectisme, il y a de l'indécision: on dirait que l'art énervé n'a plus la force de sentir son impuissance et de choisir ses modèles. Lorsque toutes les époques, même les plus abaissées par la décadence, se sont crée, ou du moins ont adopté un genre, bon ou mauvais, mais auquel on les reconnaît à première vue, le seul cachet de l'architecture présente, celle de toutes pourtant qui aura le plus produit, est de n'en point avoir, et son style ne pourra se reconnaître qu'à l'absence de style. La confusion des langues a présidé à ces entreprises ambitieuses, et la grande Babel moderne, comme disent les professeurs de rhétorique, la ville où toutes les idées, toutes les croyances et toutes les passions se heurtent en une mêlée contradictoire, semble se mirer avec complaisance dans ce chaos de monuments disparates.

Une époque, ou plutôt une administration,--car je crois avoir établi que c'est là le fait particulier de l'administration,--qui lègue de tels édifices à la postérité comme le dernier effort de son imagination et de son goût, est définitivement jugée au point de vue artistique. Le programme de M. Duruy lui-même, que penserait-il et qu'aurait-il dit de l'état des beaux-arts au siècle de Louis XIV, qui n'est pourtant pas précisément un grand siècle architectural, si, au lieu des Invalides, de la colonnade du Louvre, de la porte Saint-Denis, il nous avait laissé comme le témoignage suprême de son génie, commandés par le roi, composés et dirigés par ses plus éminents architectes, surveillés et approuvés par ses ministres, exécutés par ses premiers ouvriers, chantés par ses poëtes officiels, admirés avec orgueil par ses critiques en titre, la mairie du premier arrondissement avec sa tour, la fontaine Saint-Michel et le Théâtre-Lyrique? J'aurais honte d'appuyer sur cette question: c'est déjà trop d'avoir pu la poser.--Il est vrai que nous ne sommes plus au siècle de Louis XIV.

N'est-il pas temps enfin de s'arrêter dans cette voie où, depuis douze ans, sans nous laisser respirer, on nous entraîne à toute vapeur vers un terme que nous n'apercevons pas encore, et qui recule toujours à mesure qu'on espère l'atteindre? Est-il nécessaire de faire un si long et si rude chemin, à travers tant de ruines et de fondrières, pour arriver au «dégrèvement des taxes locales,» et n'avons-nous pas bien mérité qu'on plante au frontispice de Paris nouveau le bouquet destiné à marquer le _couronnement_ de l'édifice?

L'expérience est aujourd'hui concluante; elle ne peut plus rien nous apprendre, et de part et d'autre nous savons à quoi nous en tenir. Monsieur le préfet de la Seine, ayez pitié de nous! votre peuple vous demande merci; il tend vers vous ses mains suppliantes et vous implore, agenouillé dans la poussière de ses ruines. Grâce pour notre faiblesse! faites trêve à ces embellissements forcenés, implacables, dont l'éternelle menace trouble notre sommeil. Arrêtez d'un geste ce flot impétueux de démolitions, cette mer montante, déchaînée à votre voix, qui nous poursuit, nous traque dans notre fuite, et se reforme toujours à nos pieds, avec l'inexorable sévérité d'un châtiment fatal. Monsieur le préfet, laissez-nous le peu qui reste de notre vieux Paris, ne fût-ce que pour nous consoler du Paris nouveau que vous nous avez fait!

PARIS FUTUR

«Je ne fais que commencer.» (_Parole attribuée à M. Haussmann._)

«Ce qui reste à faire est au moins aussi considérable que ce qui vient d'être accompli.»

(_Discours de M. le préfet de la Seine à la Commission municipale, le 29 novembre 1864._)

En ce temps-là, j'eus une vision.

Il me sembla qu'ayant dormi longtemps d'un profond sommeil, je me réveillais tout à coup au moment où sonnait la première heure de l'année 1965.

Et l'ange préposé par Dieu à la garde de Paris, me soulevant par les cheveux, me transporta sur le haut d'un monument, d'où il me montra la grande ville étendue à mes pieds.

Et voici ce que je vis:

Je vis une merveille qui eût excité l'admiration de Barême, et fait tomber Monge et Legendre en extase.

Paris, pendant mon sommeil, avait successivement fait craquer ses nouvelles ceintures et débordé de toutes parts sur ses alentours, en les engloutissant dans son sein. Il avait maintenant plus de cent kilomètres de tour, et remplissait à lui seul le département de la Seine. Versailles était son royal vestibule; Pontoise s'enorgueillissait de former un de ses faubourgs. Chaque jour les citoyens de Meaux montaient sur les tours de leur cathédrale, pour voir si le flot de Paris n'arrivait pas enfin jusqu'à eux. D'étape en étape, les derniers tronçons de ses boulevards, partis de la plaine de Monceaux, venaient expirer sur les bords de la forêt de Chantilly, proprement taillée en parc à l'anglaise. Le boulevard de Sébastopol avait poussé sa pointe en éclaireur jusqu'aux portes de Senlis, et des îlots de maisons grandioses, semées çà et là à travers la plaine aride et nue, dans un désordre sagement réglé par le compas des ingénieurs, comme autant de jalons et de pierres d'attente, faisaient rapidement glisser Paris sur la route de Fontainebleau. Le temps était bien loin où une audace timide et arriérée voulait faire de l'Arc de Triomphe le centre de la ville, dont il était d'abord la sentinelle avancée: dépassé par la marée montante à laquelle il croyait servir de phare et de point de ralliement, le monument de Chalgrin n'était plus qu'une épave surnageant encore dans les lointains les plus reculés de la capitale agrandie, et cette porte d'entrée, qui avait voulu changer de rôle, maintenant punie de son ambition, ressemblait à une porte de sortie sur le vieux Paris. La ville avait fait la moitié du trajet au-devant de l'Océan, et l'Océan s'était avancé à sa rencontre, si bien que l'antique légende de Paris port de mer était enfin une vérité. Le monstrueux cancer, s'étendant toujours, avait rongé toutes les chairs vives autour de lui, et, d'annexions en annexions, la France entière était devenue sa banlieue.

À force de se transformer et de s'embellir, la grande cité avait fini par faire peau neuve des pieds à la tête. Il n'y restait plus aucun vestige de ce passé ténébreux qui déshonorait encore çà et là sa splendeur en l'an de grâce 1865. Un siècle de travaux assidus, dirigés par une demi-douzaine de préfets qui se transmettaient comme un héritage sacré la monomanie furieuse de la bâtisse et le _delirium tremens_ de la démolition, en avait fait la capitale-type de la civilisation moderne.

Au centre s'étendait une vaste place d'une lieue de circonférence, autour de laquelle rayonnaient en tous sens, comme les corridors de Mazas autour de sa chapelle, cinquante boulevards, non plus beaux, mais juste aussi beaux les uns que les autres.

Chacun de ces cinquante boulevards avait cinquante mètres de large, et, par ordonnance, était bordé de maisons de cinquante mètres de haut et de cinquante fenêtres de façade. Toutes ces maisons, dont la largeur égalait l'élévation, formaient une longue série de cubes gigantesques, régulièrement alignés. Des lois sages en avaient déterminé, d'après une base uniforme, le mode de décoration extérieure et de distribution intérieure: chacune d'elles renfermait un égal nombre d'appartements, d'égale dimension. Les mêmes lois sages avaient également déterminé l'emplacement et la forme des boutiques de chaque espèce. Il y avait, par exemple, des cafés de première, de deuxième et de troisième classe, comme les préfets, et pour chaque catégorie était réglé avec prévoyance le nombre des salles, des tables, des billards, des glaces, des ornements et des dorures.

Les cafés de première classe, bien entendu, étaient seuls admis sur la ligne des boulevards. Ainsi l'oeil n'était plus blessé par ces disparates choquantes que produit l'indiscipline de l'initiative individuelle abandonnée à elle-même, et le niveau centralisateur, cet instrument des civilisations complètes, avait passé partout. Les industries ouvrières, les fabriques, le petit commerce étaient parqués dans les quartiers intermédiaires: il y avait les rues de maître et les rues de service, comme il y a les escaliers de maître et les escaliers de service dans les maisons bien organisées.

De cette place, on pouvait d'un coup d'oeil, en pivotant sur soi-même, embrasser Paris entier, et en apercevoir toutes les portes. Le milieu était occupé par une grande caserne monumentale de forme circulaire, surmontée d'un phare, oeil immense et vigilant d'où, chaque nuit, un jet puissant de lumière électrique s'élançait sur tous les points de la ville; percée, vis-à-vis des cinquante boulevards, de cinquante embrasures par chacune desquelles passait la gueule d'un canon, et flanquée d'élégantes rotondes, qui étaient des postes de sergents de ville. Sur le fronton de la caserne, un bas-relief (_utile dulci_), oeuvre d'un professeur de cette École des Beaux-Arts régénérée par l'intervention salutaire de l'élément administratif, représentait dans une gloire l'Ordre Public, en costume de fantassin de la ligne, avec une auréole au front, terrassant l'Hydre aux cent têtes de la Décentralisation; et une frise déroulait autour de l'édifice les épisodes les plus saisissants de cette grande bataille enfin terminée.

Cinquante sentinelles, postées aux cinquante guichets de la caserne, vis-à-vis des cinquante boulevards, pouvaient, avec une lunette d'approche, apercevoir, à quinze ou vingt kilomètres de là, les cinquante sentinelles des cinquante barrières. Un vaste système de fils électriques, rayonnant du centre aux extrémités, mettait de toutes parts ces cent postes en communication, et en une seconde envoyait de la tête à chaque membre les signaux nécessaires.