Chapter 1
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PARIS NOUVEAU
ET
PARIS FUTUR
PAR
VICTOR FOURNEL
Je ne désespère pas que Paris, vu à vol de ballon, ne présente aux yeux cette richesse de lignes, cette opulence de détails, cette diversité d'aspects, ce je ne sais quoi de grandiose dans le simple et d'inattendu dans le beau, qui caractérise un damier. (V. Hugo, _Notre-Dame de Paris_.)
PARIS
JACQUES LECOFFRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
90, RUE BONAPARTE, 90
LYON, ANCIENNE MAISON PERISSE FRÈRES RUE MERCIÊRE,
47, ET RUE CENTRALE, 34
1865
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TABLE DES MATIÈRES
AVANT-PROPOS
Paris Nouveau
I. Coup d'oeil général II. Les rues. Plan stratégique du nouveau Paris. III. L'expropriation pour cause d'utilité publique.--La ville des _nomades_ IV. Les maisons V. Les squares et les promenades VI. Les parcs et jardins VII. Intermède.--Promenade pittoresque à travers le nouveau Paris VIII. Les monuments IX. Conclusion
Paris futur
APPENDICE
I. Les nouveaux noms des anciennes rues de Paris II. Un chapitre des ruines de Paris moderne III. Les précurseurs de M. Haussmann
FIN DE LA TABLE.
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AVANT-PROPOS
La loi reconnaît à tout citoyen le droit de critiquer, comme il l'entend, les actes de l'autorité; l'administration pousse la bienveillance jusqu'à l'inviter à le faire. Une circulaire célèbre a confirmé et étendu ce droit, en exhortant spécialement les préfets à ne point redouter le contrôlé public, qui n'a désormais d'autres limites que le respect de la constitution et de la dynastie. Rien, dans ce modeste volume, ne touche de près ou de loin à ces hautes sphères, où je n'ai pas l'habitude de me hasarder. Je borne mon ambition à discuter les faits et gestes, non pas même du pouvoir, mais de l'édilité parisienne, et je le fais beaucoup moins au point de vue politique, qui n'est pas mon affaire[1], qu'au simple point de vue artistique et pittoresque, qui a bien aussi son prix, ne fût-ce que pour montrer ce que valent des travaux qui ont coûté si cher. Je ne suis qu'un critique,--peu de chose, moins que rien,--protestant, avec une plume qui ne fera pas de barricades, contre l'idéal d'une municipalité souveraine, qui est libre de ne pas l'écouter, et qui, j'en suis sûr, usera de cette liberté comme j'use de la mienne. Je suis le cri plaintif et impuissant de Paris qui s'en va contre Paris qui vient.
[Note 1: Pour les côtés politiques, administratifs et financiers de la question, qu'on me permette de renvoyer, en toute humilité, et avec le sentiment profond de mon incompétence, aux discussions de la Chambre, aux articles de la plupart des journaux, et notamment aux travaux remarquables où M. Ferdinand de Lasteyrie a creusé bien des faces de ce vaste sujet, que la différence de mon cadre me condamnait à effleurer seulement.]
Non que j'espère en aucune façon convertir l'administration à mes idées: je ne suis pas si naïf. J'ose à peine espérer d'être lu. Mais ce n'est plus mon affaire, et j'aurai mis du moins ma conscience d'artiste et d'archéologue en repos.
Toutefois, malgré l'évidence du droit, il convient d'aborder cette matière avec précaution. M. le préfet de la Seine n'est point avare de ses _communiqués_: il en produit autant que de nouvelles voies, et quelquefois il les fait presque aussi longs que la rue de Rivoli[2]. Les décisions de la commission municipale ont un protecteur chevaleresque et tout-puissant qui, non content de les convertir en oeuvres, avec une rapidité littéralement foudroyante, ambitionne de joindre l'assentiment moral de ses administrés à leur soumission matérielle, et de les imposer à leur admiration comme à leur volonté. Il est difficile aujourd'hui de parler de Paris sans que, des plus hautes régions de la magistrature urbaine, parte une voix qui demande, je veux dire qui prenne la parole pour un fait personnel; et l'on doit chercher d'adroites circonlocutions pour arriver à dire que la mairie de Saint-Germain-l'Auxerrois ne vaut peut-être pas Notre-Dame, et que la fontaine Saint-Michel ne paraît pas tout à fait à la hauteur de l'ancienne fontaine des Innocents. Cela prouve, du reste, que M. le préfet de la Seine aime la discussion; nous l'aimons aussi, et nous ne demandons pas mieux qu'on nous réponde, pourvu que ce ne soit pas en nous fermant la bouche. Nous avons peu de goût pour ce système de riposte qui consiste à foudroyer l'adversaire à son aise, après avoir pris la précaution d'enclouer ses batteries, et nous ne tenons pas plus à le subir que nous ne tiendrions à l'imposer.
[Note 2: Voir, en particulier, plusieurs des innombrables _communiqués_ adressés à _l'Opinion nationale_ et au _Journal des Débats_. M. le préfet s'entend mieux que pas un à se faire une tribune de celle de ses adversaires.]
Ici, qu'on nous permette une réminiscence classique. Quand un général romain montait au Capitole, loin de s'inquiéter des quelques voix discordantes qui se mêlaient aux acclamations de la foule, il voulait les entendre, et les réclamait au besoin comme un assaisonnement du concert. On organisait une opposition par ordre derrière le char du triomphateur. C'était là, sans doute, un raffinement de sensualité païenne qui serait aujourd'hui déplacé, et je ne demande pas qu'on le ressuscite; chacun sait bien, d'ailleurs, que cette résurrection serait impossible. Mais, à une époque où nous avons emprunté tant de choses à l'histoire du peuple qui a produit Jules César, le souvenir m'a paru tout à fait de mise.
Les Parisiens, dit-on, admirent beaucoup leur nouvelle ville; on assure que les étrangers nous l'envient; les provinciaux nous apportent leur extase de tous les bouts de la France. J'ai lu dans _le Constitutionnel_, et dans plusieurs journaux également accrédités, auxquels un publiciste fameux a prêté récemment un concours inattendu, que la transformation de Paris est le miracle du siècle; il est d'usage de n'en point parler, dans les cantates et dans les discours qui ont gardé la tradition du grand style oratoire, sans y joindre l'épithète de _prodigieuse_, ou tout au moins d'_admirable_. Dernièrement, un homme d'esprit, en une comédie fameuse applaudie deux cents fois de suite sur un de nos premiers théâtres, faisait des embellissements de Paris son argument le plus victorieux contre les _ganaches_ qui s'obstinent à nier le progrès de toutes choses et les charmes particuliers de l'époque actuelle. Contre un si rare accord qu'est-ce que la voix d'un contribuable obscur, qui n'est pas même fonctionnaire? Je suis honteux d'opposer à cette mer d'enthousiasme le grain de sable de ma critique. Mais, puisque j'ai le malheur d'être une de ces _ganaches_ que l'argument ne suffit pas à convaincre; puisque j'ai le mauvais goût de ne point me trouver d'accord avec l'esthétique des cantates et du _Constitutionnel_, j'aurai du moins la franchise d'avouer ce ridicule, sans chercher à l'atténuer, et de me punir de mes torts en les expiant par une confession publique et sincère.
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PARIS NOUVEAU
ET
PARIS FUTUR
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PARIS NOUVEAU
I
COUP D'OEIL GÉNÉRAL
Il y a quatre cents ans, lorsque Quasimodo, accoudé sur la balustrade des tours de Notre-Dame, regardait Paris étendu sous ses pieds, voici ce qu'il voyait: un océan de toits aigus, de pignons taillés, de clochetons sculptés, de tourelles accrochées aux angles des murs; un luxuriant fouillis de pyramides de pierre, d'obélisques d'ardoises, de donjons massifs, de tours aériennes, de flèches brodées en dentelles; un labyrinthe fourmillant et profond, où se confondaient dans un harmonieux pêle-mêle les devantures sculptées, les fenêtres historiées, les portes enjolivées, les solives curieusement ouvrées, les murailles crénelées, les églises aux grands porches ogivaux surchargés de statues, les hôtels somptueux et sévères avec leurs forêts de cheminées, de girouettes, de sveltes aiguilles, de pavillons, de herses de fer, de lanternes découpées à jour, d'arabesques étincelantes, de vis, de spirales, de gargouilles et de tournelles en fuseau. Un inextricable enchevêtrement de ruelles serpentait d'un bout à l'autre de la ville, faisant à travers les hautes maisons pittoresques des percées capricieuses et charmantes, ménageant aux regards des perspectives infinies, où l'imprévu naissait et renaissait à chaque pas; mêlant sans cesse, dans le plus amusant amalgame, le hideux à la grâce et le grandiose au burlesque.
Par ces mille voies sinueuses marchait une population bariolée de bourgeois en robes de laine, de seigneurs en robes de drap d'or, de magistrats et de prélats en robes de soie, embéguinés de velours et d'hermine; d'archers et de sergents de la prévôté, en hoquetons, côte à côte avec les truands de la cour des Miracles; de jongleurs en bas rouges menant un ours en laisse ou une truie savante attelée à son rouet; de trouvères, la harpe au dos et le tambourin pendu à la ceinture. Ici, une confrérie s'avançait, la bannière du patron en tête; là, un chapitre portait en procession la châsse de son saint; plus loin les chefs d'une corporation se rendaient au lieu de leur séance, escortés des compagnons en grand costume, et précédés de la bande joyeuse des ménétriers. Partout les écoliers turbulents de l'Université animaient la ville de leurs cris, de leurs rixes et de leurs fêtes. C'était un éblouissement, un rêve, souvent un cauchemar. Un grand poëte a décrit ce spectacle magique et prestigieux que présentait chaque jour le Paris du moyen âge, et je serais fâché qu'on pût croire que j'ai voulu recommencer la description après lui.
Aujourd'hui, lorsque M. Prudhomme, propriétaire, électeur, expert juré et capitaine de la garde nationale, monte au sommet de la colonne Vendôme, escorté de sa famille, et qu'il promène ses regards majestueux sur Paris, il voit sous ses pieds s'aligner à l'équerre, s'allonger au cordeau, une ville auguste et majestueuse comme lui. Les étroites et bizarres ruelles de la vieille cité sont devenues de larges _artères_, croisées à angles droits, le long desquelles une population correcte circule au pas d'ordonnance, sous le regard paternel et satisfait des sergents de ville. Il entrevoit dans le lointain des colonnades grecques et romaines, des gares solennelles, des halles classiques, de modernes églises gothiques, qui rappellent le moyen âge comme l'auteur d'_Alonzo_ rappelait Chateaubriand; la Bourse, qui ressemble à la Madeleine, et la Madeleine, qui ressemble à la Bourse; des auberges qui singent des palais, des palais qu'on prendrait pour des auberges, des cafés suisses, mauresques, renaissance, turcs et chinois, et, couronnant le tout, des casernes monumentales, qui sont comme les phares de cette mer d'édifices, et les signes particuliers de la haute civilisation à laquelle nous sommes parvenus. Partout s'épanouit dans sa fleur ce beau style municipal et administratif, destiné à faire l'admiration des chefs de bureau. Partout flamboie sobrement et réglementairement une architecture égalitaire de stuc et de plâtre, où rien ne dépasse le niveau, où pas une pierre ne fait angle et ne sort du cadre: un de ces idéals d'architecture tel qu'en peut rêver un préfet de police dans ses songes les plus désordonnés.
La forêt touffue du vieux Paris a été émondée, taillée, rognée, peignée et lissée, comme le jardin de Boileau par son _gouverneur_ Antoine, comme le parc de Versailles par le Nôtre et la Quintinie. L'édilité moderne, pour parler la langue officielle, a fauché à tour de bras la sombre forêt, pleine de ronces et de broussailles; puis elle l'a proprement taillée en losanges, en pyramides, en quinconces et en plates-bandes. La France, pays turbulent et fougueux, est possédée par la rage de l'élégance et de la correction classique. Elle n'a jamais assez de gouvernement, cette nation qui passe pour révolutionnaire, et qui l'est par soubresauts et par brusques réveils: il lui en faut dans ses arts comme dans ses moeurs, dans ses maisons comme dans ses lois. La toilette de Paris est devenue une question de cadastre administrée par des arpenteurs, et centralisée entre les mains d'une bureaucratie inflexible, une sorte d'appendice matériel aux articles du code Napoléon. La grande ville s'est disciplinée à la façon d'un régiment sous la main de son colonel; ses maisons font la haie, rangées de front par ordre de taille, échelonnées par uniformes, soigneusement astiquées du haut en bas, comme des soldats à la parade. Les bourgeois pour qui c'est une suprême jouissance de contempler au Champ de Mars des fantassins alignés à perte de vue, tous les mêmes, restant debout trois heures en plein soleil sans broncher d'un millimètre, sans que l'oeil du caporal le plus rigide puisse distinguer l'ombre d'une différence dans les plis des guêtres, la direction du fusil ou l'expression des physionomies, ceux-là doivent trouver aussi ce spectacle admirable, car il présente à peu près la même opulence de lignes et la même variété d'aspects. Nous n'avons plus qu'une rue à Paris: c'est la rue de Rivoli. Non contente d'avoir poussé sa trouée jusqu'au bout de la ville, elle reparaît partout, en se déguisant sous une multitude de noms. Encore un peu de temps, et nous n'aurons plus de rues: il n'y aura plus que des _boulevards_.
Paris, au moyen âge, c'était un drame de Shakespeare: Paris, aujourd'hui, c'est une tragédie de M. Viennet, corrigée par S. E. le maréchal Magnan; ou, si on l'aime mieux, c'est un poëme épique revu par un professeur de grammaire. Sans mépriser les tragédies de M. Viennet, je préfère les drames de Shakespeare: j'espère que M. Viennet ne s'en offensera pas. On a opposé souvent avec complaisance Paris, la ville de marbre, à Lutèce, la ville de boue; mais il y avait bien des perles dans cette boue, tandis que ce marbre n'est parfois que du bois peint et du carton-pierre. Du reste, qu'on veuille bien le croire, je sais mesurer mes regrets, et me voici tout prêt à avouer qu'il en est probablement de ce Paris du moyen âge,--tant pleuré par les artistes, tant chanté sur la lyre et le mirliton par les faiseurs de poëmes et de romances,--comme de Cologne, de Constantinople et de beaucoup d'autres villes, qui sont belles surtout à distance, vues de loin ou de haut, et à la condition qu'on n'y entre point. Mais à chaque pas, au fond de ses ruelles sombres et sales, autour de ses places étroites et encaissées, à l'angle d'un carrefour ou d'un cul-de-sac immonde, étincelait tout à coup un bijou architectural qui, de sa vive lumière, éclairait joyeusement ces ténèbres. On pouvait, ce me semble, respecter les bijoux en changeant leurs écrins, et balayer la boue sans enlever les perles.
D'un autre côté, en faisant le procès du nouveau Paris, je suis le premier à lui accorder les circonstances atténuantes. Il a été ingrat et oublieux, comme un parvenu, pour l'antique cité qui l'a porté laborieusement dans ses flancs; mais il faut lui tenir compte de ce qu'il a fait de bon et de beau. Il a donné de l'air et de la lumière à ses habitants; il a ouvert ses portes au soleil, gratté la lèpre qui rongeait depuis des siècles ses plus hideux quartiers, secoué la vermine dont son épiderme était dévoré. Paris nouveau a tracé çà et là quelques promenades, a ouvert des squares, a dégagé des monuments: en élargissant ses rues, en déblayant ses quais, en jetant bas ses masures et ses cloaques, il a pourvu à son hygiène matérielle et à son hygiène politique; il a travaillé du même coup contre la peste et contre les révolutions. C'est bien, mais ce n'est pas tout; l'hygiène est une excellente chose, l'art aussi: il serait bon de les combiner ensemble, au lieu de les opposer. Je ne nie point en certains cas tout le charme de la ligne droite; je voudrais seulement qu'elle entrât au besoin en compromis avec la ligne courbe, qu'on ne s'obstinât pas à croire la perspective plus inviolable que l'histoire, et que messieurs des ponts et chaussées daignassent avoir quelques égards pour les chefs-d'oeuvre gothiques du pauvre bon vieux temps. C'est ici tout simplement une question de mesure, de civilité et de bon goût.
Il n'y a plus que trois endroits dans Paris où l'on puisse retrouver une ombre de la physionomie disparue: la montagne Sainte-Geneviève, la Cité et le Marais. Je passais l'autre jour par la rue Vieille-du-Temple, et mon coeur d'antiquaire était réjoui. Après avoir dépassé la rue des Blancs-Manteaux, dont le nom me transporta un moment à quatre siècles en arrière, je m'arrêtai un quart d'heure dans la crotte, coudoyé par les beurrières et les garçons bouchers, pour contempler d'un oeil attendri la jolie tourelle brodée d'arabesques qui fait l'angle de la rue des Francs-Bourgeois. Ce n'est pas assurément un rare chef-d'oeuvre, mais il reste si peu de tourelles aujourd'hui à Paris! La première fois que je passerai par là, il est probable qu'elle n'y sera plus.
Prenons Paris tel qu'on nous l'a fait, ou défait: les lamentations des _vieux partis_ n'y changeront rien. Le mieux est de s'accommoder du présent, en tâchant de se préparer à l'avenir, et sans prodiguer au passé de stériles regrets. C'est cette nouvelle ville que je me propose de parcourir avec soin pour en dire, à mon goût et sans parti pris, le bien et le mal, les embellissements et les enlaidissements. Je puis promettre d'être juste, mais ce ne sera pas ma faute si la justice me force plus souvent à condamner qu'à absoudre.
II
LES RUES.--PLAN STRATÉGIQUE DU NOUVEAU PARIS
Après ce coup d'oeil général du haut des tours de Notre-Dame, descendons dans la rue, et vérifions en détail cette première vue d'ensemble.
Cet examen ne va pas sans difficulté, et quelquefois sans péril. La mue de Paris, commencée depuis douze ans, est une opération laborieuse et compliquée. Le monstre s'épuise en efforts, il crie, il geint, il se débat, il remplit l'air du fracas de ce rude travail, et couvre au loin le sol des débris de sa vieille peau.
Celui qui veut admirer le Paris nouveau doit donc se résigner à acheter son admiration au prix qu'elle mérite. Il est condamné au spectacle indéfiniment prolongé de la coulisse et à tout ce tripotage des machinistes que la toile de fond cache à l'Opéra. Il trébuche aux amas de décombres entassés dans tous les coins; il se heurte aux ouvriers effondrant une masure ou un palais à coups de pioche, faisant pleuvoir les pierres, ou attelés à une corde et tirant à grands cris un pan de mur, qui s'écroule dans un tourbillon de poussière, avec un mugissement d'avalanche. Il rencontre des myriades de maisons décapitées, éventrées, coupées en deux, s'affaissant dans la cave, trahissant par les fenêtres brisées ou les murailles abattues tous les secrets de leur aménagement intérieur, zébrées de ces raies noires et sinistres que laissent derrière eux les conduits des cheminées, et qui semblent le signe de ralliement des démolisseurs,--espèces de cadavres branlants, mi-debout, mi-couchés, résignés à l'abattoir, et dont l'aspect attriste l'âme et les yeux. Il faut à chaque pas manoeuvrer, se courber, faire un détour, frôler les maisons ou prendre le milieu de la chaussée, écouter un _gare_! éviter à ses pieds un tas de moellons ou de mortier; à ses côtés, une charrette, un cheval, un maçon tout blanc de plâtre; sur sa tête, les pluies de tuiles ou de badigeon; et ainsi toujours esquivant, enjambant et regimbant, savourer jusqu'à la dernière note cet abominable concert formé du grincement de la _truelle Berthelet_ sur la muraille, de l'aigre cri de la scie sur la pierre, de la petite chanson agaçante du cric et du cabestan, et des jurements enroués des Limousins.
Les rues de Paris sont en déménagement perpétuel comme ses habitants. Là où il y en avait hier cinq ou six, il n'y en a plus une seule aujourd'hui; là où il n'y en avait pas hier, en voici maintenant cinq ou six. Des maisons s'élèvent sur l'emplacement des anciennes voies; des voies nouvelles font leur trouée à travers des pâtés de maisons jetées bas. De toutes parts les avenues s'avancent au pas de charge, bouleversant, culbutant, nivelant tout sur leur passage; les boulevards font leurs razzias gigantesques, engloutissant les rues par centaines, comme ces monstrueux cétacés qui dépeuplent la mer pour s'arrondir, et ne peuvent ouvrir la bouche sans s'incorporer des myriades de petits poissons. On travaille sur le Paris existant sans plus s'en inquiéter que s'il n'existait pas. Une ville de douze cent mille âmes, laborieusement créée par l'effort persistant de quinze siècles, la première et déjà la plus belle du monde, est comme non avenue, et le Paris nouveau en prend à son aise avec elle, absolument comme s'il avait à se déployer de toutes pièces dans un espace vide. Au lieu de s'accommoder au Paris de Philippe Auguste, de Louis XIV et de Louis-Philippe, de s'associer à lui en se contentant de l'embellir et de le modifier au besoin, il préfère le renverser sans façon, comme ces mottes de terre qu'on écarte ou qu'on broie du pied sur son passage.
Vous avez vu ces fantômes que les physiciens créent et chassent à leur gré avec la rapidité de l'éclair; ainsi les rues apparaissent ou s'évanouissent, pauvres ombres chinoises obéissant au moindre clin d'oeil de l'enchanteur M. Haussmann. Et l'instabilité de celles qui vivent n'est pas moindre que l'instabilité de celles qui meurent. Même quand on respecte leur existence, même quand elles ne sont pas rognées ou coupées en deux, même quand on ne les reprend pas pour les prolonger, en modifier la direction ou les élargir, les voies de Paris restent soumises à une mobilité perpétuelle et sont toujours en travail. On les empierre, on en change le niveau, on les hausse ou on les baisse, on déplante ou on replante les arbres, on y installe des pavillons et des vespasiennes, ou bien on les démolit; on expérimente les systèmes les plus divers sur la chaussée et sur le trottoir, on répare l'asphalte, on étend de nouvelles couches de bitume empesté et brûlant; on les éventre pour creuser un égout, on les referme; on les rouvre pour placer une conduite d'eau, on les recoud; on les fend de nouveau pour réparer les tuyaux de gaz, et pendant des semaines entières la rue est sillonnée de tranchées béantes, d'où s'exhalent des miasmes suffocants.
Tel est le premier trouble apporté à la jouissance des admirateurs du nouveau Paris. Il y en a un autre: c'est que la transformation n'est pas encore sans mélange, et que, malgré toute l'ardeur et la bonne volonté de nos magistrats, il reste toujours çà et là quelques débris de la vieille ville qui font tache et attristent le regard. La peau neuve de Paris a des bigarrures qui en détruisent l'unité et l'harmonie. À côté d'une artère de vingt mètres de large, voici une petite ruelle qui n'a pas dix pieds[3]; et derrière ce beau monument rectiligne, tout neuf et tout reluisant, on découvre dans le lointain un grand vilain bâtiment noir, sans colonnades, sans chapiteaux, et dont les pierres pourraient rendre de si grands services à la construction d'une caserne! Puis, partout des maisons en ruines, des démolitions commencées, des constructions inachevées, des barrières en bois, des clôtures de planches sales et disjointes, des échafaudages à perte de vue, tout l'appareil de la maçonnerie et de la charpenterie, choses désagréables à l'oeil de l'amateur classique qui aime la propreté! Il s'avoue tout bas, en soupirant, qu'il est pénible d'assister à ces détails de toilette, dont il ne faudrait voir que le résultat, et qu'on est obligé de rendre pendant longtemps Paris bien laid avant d'arriver à le faire si beau.