Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs
Part 7
Le roi étant mort en l’automne de cette année 1314, le premier acte de son fils Louis X le Hutin fut de donner satisfaction à toutes les haines réunies, en sacrifiant le grand ministre de son père. Enguerrand de Marigny fut arrêté, enfermé à Vincennes et son procès s’instruisit en même temps que celui de ses principaux agents, clercs du trésor et officiers divers. On accusait Enguerrand de s’être enrichi par de nombreuses concussions et d’avoir dilapidé le trésor royal; on vérifiait les comptes embrouillés ou mal tenus. Outre son énorme fortune, ses domaines et ses nombreux hôtels et châteaux, et les meubles qui les garnissaient, quarante millions de biens qu’il avait amassés en quinze années de faveur royale, on lui reprochait son orgueil, qui l’avait porté à s’ériger une statue à côté de celle de Philippe dans la Grande Salle du Palais, et son esprit dominateur devant lequel avaient dû plier les plus hauts personnages, jusqu’aux frères du roi, en sorte que ce petit fonctionnaire de cour avait fini par assumer la puissance et jouer le rôle d’un véritable maire du palais.
Cependant, pour achever d’abattre ce puissant ministre, il fallut joindre une affaire de sorcellerie au procès sérieux. Accusé d’avoir voulu envoûter le nouveau roi, il fut condamné, non cependant par le Parlement, mais par une commission de hauts barons présidée par son ennemi, le frère de Philippe le Bel, Charles de Valois.
Le 30 avril 1315, Enguerrand de Marigny était conduit au gibet de Montfaucon et accroché tout en haut à la dernière poutre. Or ce grand gibet de Montfaucon, principale Justice de Paris, c’était précisément Enguerrand de Marigny qui l’avait fait élever et lui avait donné sa forme monumentale. Il est possible que d’autres fourches patibulaires aient existé auparavant en cet endroit, mais on fait honneur de ce gibet fameux, vu de si loin sur le dernier renflement des hauteurs du nord de Paris, à celui qui l’inaugura presque. C’était au-dessus d’un massif carré, seize hauts piliers de pierre bordant trois côtés de la plate-forme, et réunis par trois étages d’épaisses traverses en bois, ce qui donnait quarante-cinq vides, ou fenêtres si l’on veut, au sinistre monument, quarante-cinq ouvertures dans chacune desquelles pouvaient se balancer un ou deux pendus.
La pluye nous a debuez et lavez, Et le soleil desséchez et noirciz; Pies, corbeaulx, nous ont les yeux cavez, Et arrachez la barbe et les sourcilz...
C’est François Villon qui parle dans sa ballade épitaphe «pour lui et ses compagnons s’attendant à être pendus».
On a remarqué jadis, Etienne Pasquier le rapporte, que les fourches de Montfaucon ont de tout temps porté malheur à tous ceux qui ont eu l’occasion de s’en occuper. Un des premiers successeurs d’Enguerrand, Pierre Remy, général des finances de Charles le Bel y fit faire quelques réparations, et peu après succéda aussi à Enguerrand au funeste gibet. Plus tard un lieutenant civil de Paris, les ayant fait encore réparer n’y fut point accroché, mais dut venir un jour y faire amende honorable.
CHAPITRE IV
LA COMMUNE DE 1358
Après la défaite de Poitiers.--Désastres et misères.--Les États généraux.--La chandelle de 4455 toises.--Etienne Marcel.--Envahissement du palais et meurtre des maréchaux de Champagne et de Normandie.--L’évasion du Dauphin par le Grand Pont.--Préparatifs et armements de Marcel.--Alliance avec les Jacques.--Les trames du roi de Navarre.--Situation désespérée de Marcel.--Il va livrer la ville à Charles le Mauvais.--La mort du Prévôt.
Après la défaite de Poitiers, le 9 septembre 1356, où le roi Jean resta aux mains des Anglais avec une bonne partie de sa chevalerie, le jeune Dauphin Charles, duc de Normandie, dans le désarroi général de la France, au milieu des colères populaires soulevées contre la noblesse, que chacun rendait responsable du désastre, convoqua des Etats généraux pour chercher avec eux un remède à la cruelle situation, et les amener à fournir les aides et subsides nécessaires pour la délivrance du roi et la continuation de la guerre.
Les Etats généraux de langue d’oc se réunirent à Toulouse, ceux de langue d’oil à Paris, dans la grande chambre du Parlement.
Paris allait entrer en fermentation pour quelques années, les délibérations des délégués devant bientôt aboutir à une véritable révolution. Les bourgeois des Etats, devant ces nouvelles charges, faisaient leurs conditions; ils consentaient bien à fournir les aides requises, mais ils réclamaient aussi des réformes, posaient des conditions et entendaient surveiller, non seulement l’emploi des sommes demandées, mais encore l’administration du royaume.
Le Dauphin, trop jeune et trop inexpérimenté pour dominer les événements, essaya d’une prorogation des Etats, ce remède aux situations embarrassantes, mais, ainsi qu’il arrive de nos jours pour un budget non voté, l’épuisement du Trésor le força bientôt à rappeler l’assemblée. Les Etats revinrent en mars 1357, non moins résolus à mettre bon ordre au mauvais gouvernement «du roi et du royaume au temps passé».
Alors se dresse dans l’histoire de Paris la grande figure d’Etienne Marcel, si discutée, trop noircie par les uns et chargée de toutes les violences populaires, trop grandie par les autres, qui en font un homme à vastes et profondes visées, trop en dehors de son temps. Etienne Marcel, de vieille famille parisienne, était prévôt des marchands un an avant Poitiers. Premier magistrat de Paris, Marcel, dès que le désastre fut connu, agit avec énergie et décision pour mettre la ville en défense. Il leva des impôts et avec ces ressources entreprit une réfection totale de l’enceinte de Philippe-Auguste, se bornant à mettre en état les remparts de la rive gauche, mais élevant avec toute la diligence possible une nouvelle ligne de fortifications sur la rive droite, pour envelopper les importants faubourgs du nord.
Aux Etats généraux, Marcel devint bien vite un des orateurs dirigeants, le chef du parti bourgeois. Fort des trente ou quarante mille Parisiens armés qu’il sentait derrière lui, il osa parler haut, et put avec Robert le Coq, évêque de Laon, conseiller au parlement, personnage douteux, intriguant pour le compte de Charles le Mauvais, roi de Navarre, entraîner l’assemblée dans le sens des réformes. Triomphant en raison du désarroi des princes et des terribles embarras dans lesquels se débattait le Dauphin, les Etats arrachèrent au Dauphin la grande ordonnance du 3 mars 1357, décrétant des mesures de défense nationale et de considérables réformes dans les finances, les aides et impôts, l’emploi des subsides de guerre, l’administration de la justice, la répression des abus des officiers royaux, et la discipline des gens de guerre.
Ces réformes, tout urgentes et sages qu’elles fussent, étaient pour la plupart bien prématurées en pleine féodalité, trop en avance sur les idées du temps, et restaient incomprises même, en dehors d’un très petit nombre de députés avancés. On comprenait mieux les mesures d’intérêt immédiat, ou lorsque l’on voyait les Etats exiger du Dauphin le renvoi ou la suspension des anciens conseillers du roi et la punition des prévaricateurs. Moyennant l’acceptation de ces réformes, les Etats offraient au Dauphin trente mille hommes d’armes et les subsides nécessaires à lever sur les bonnes villes et les gens d’Église.
Les Etats, en plus de l’ordonnance de réformation, imposaient au Dauphin un grand conseil de trente-quatre membres tirés de leur sein, entre les mains desquels tous les pouvoirs devaient être concentrés. C’était en réalité la bourgeoisie comptant dix-sept représentants dans ce conseil, qui prenait en mains le gouvernement. Tout de suite une réaction se fit; des protestations du roi Jean, prisonnier en Angleterre, arrivèrent contre tout ce qui avait été ordonné par les Etats, et le Dauphin entama la lutte contre Marcel. Ce fut une année d’intrigues et de violentes discordes, ce pendant que gens d’armes et routiers anglais, soudards navarrais ou simples brigands infestaient tout le centre de la France, pillant, rançonnant et ravageant villes et villages. La lutte entre le Dauphin d’un côté, Etienne Marcel et l’évêque de Laon, Robert le Coq, de l’autre, se compliqua des menées de l’odieux roi de Navarre, Charles le Mauvais, petit-fils de Louis le Hutin, déjà souillé de crimes, et alors emprisonné pour une conspiration contre le roi Jean, dans laquelle il avait fait entrer le Dauphin lui-même. Sorti de prison grâce à Robert le Coq et à Marcel, le roi de Navarre ajouta aussitôt aux difficultés de la situation qu’il avait intérêt à embrouiller. Il enserra Paris avec ses bandes de routiers appuyées de compagnies anglaises, heureux du sanglant gâchis dans lequel il voyait la France se débattre et perdre toutes ses forces, et espérant, le moment venu, en recueillir tout le profit.
Dans Paris les partisans d’Etienne Marcel adoptèrent en signe de ralliement le chaperon de drap mi-partie rouge et pers (bleu verdâtre) auquel les plus résolus, les meneurs de la foule, ajoutaient des agrafes émaillées où se voyaient gravés les mots «_A bonne fin_», indiquant leur volonté de suivre Marcel jusqu’au bout et de l’aider à maintenir contre tous les réformes établies.
Le Dauphin venait d’ailleurs de donner prise contre lui aux chefs du parti populaire, par une ordonnance concernant les monnaies, c’est-à-dire par une altération de ces monnaies. De plus, un événement tragique survenu quelque temps auparavant avait surexcité les esprits. Un nommé Perrin Marc ayant rencontré le trésorier et conseiller du duc de Normandie, Jean Baillet, le tua d’un coup de couteau et se réfugia dans l’église Saint-Merry, lieu d’asile. A la nouvelle du meurtre, le Dauphin courroucé, sans tenir compte du droit d’asile, envoya Robert de Clermont, maréchal de Normandie, et Guillaume Staise, prévôt de Paris, avec une troupe d’archers qui, trouvant les portes de l’église barricadées, durent les brûler pour parvenir jusqu’à l’assassin. Celui-ci traîné au Châtelet eut le lendemain le poing coupé sur le lieu du crime et fut ensuite accroché au gibet.
Mais l’évêque de Paris s’émut tellement de cette violation du droit d’asile qu’il fallut dépendre l’assassin du trésorier et le ramener au moutier de Saint-Merry pour l’enterrer en grande solennité. Etienne Marcel avec un grand nombre de bourgeois conduisait le corps, et ce, le même jour que le Dauphin suivait les obsèques de son trésorier assassiné.
Une sorte de fièvre s’emparait de tous, fièvre faite des tristesses présentes et des inquiétudes où se débattait la population, dans ce Paris rempli de réfugiés, bourgeois, nobles, moines et nonnes chassés des bourgs, des châteaux, des couvents de la région par les ravages des routiers.
L’Université de Paris et le clergé même semblaient prendre parti contre le Dauphin et intervenaient auprès de lui, en le sommant pour ainsi dire de faire droit aux réclamations du roi de Navarre.
En ce moment l’échevinage et les bourgeois, pour obtenir du ciel la fin des maux qui accablaient le pays, firent vœu d’offrir chaque année à Notre-Dame un cierge de la longueur de la muraille d’enceinte de la ville, c’est-à-dire mesurant exactement 4,455 toises, chandelle démesurée, en cire flexible, qui devait brûler nuit et jour aux pieds d’une image de la Vierge. Le vœu fut tenu exactement et dans la forme dite, sauf quelque temps sous la Ligue. Mais en 1605 le prévôt des marchands, François Myron, substitua au cierge de la dimension des remparts un lampadaire d’argent avec un cierge encore monumental par la grosseur, mais de longueur plus ordinaire.
Dans la grande ville tourmentée et tumultueuse, les colères populaires surexcitées par les événements journaliers, chauffées à blanc par les factieux, entretenues par des confréries bourgeoises et des associations de corps de métiers, éclatèrent enfin dans une journée révolutionnaire. Le 22 février 1358, le palais de la Cité, résidence royale, fut forcé et envahi comme devaient l’être d’autres châteaux royaux, quelques siècles après,--une fois même juste au même jour de février. Le matin de ce jour, le prévôt des marchands réunit à Saint-Eloi dans la Cité, tout proche du Palais, environ trois mille gens de métier, tous bien préparés par les meneurs et décidés à mettre la main sur le Dauphin pour l’enlever à ses conseillers de la noblesse, et le forcer définitivement à gouverner selon les vues populaires.
L’exaltation de la foule en armes était si grande que le prévôt des marchands arrivant à Saint-Eloi, accompagné des échevins, n’eut besoin de rien dire pour attiser ou diriger ces fureurs, car aussitôt la troupe, dans un tumulte de cris et de vociférations, s’ébranla et marcha sur le Palais, grossie par d’autres bandes de forcenés débouchant de toutes les rues, descendant par les ponts en brandissant leurs armes.
Cette foule déjà venait de massacrer un partisan du Dauphin, Regnaut d’Acy, avocat au parlement, rencontré comme il sortait du Palais. Reconnu dans la rue, il s’était réfugié dans la boutique d’un charcutier où, sans lui donner le temps d’implorer, on l’avait percé de coups.
Quand la multitude armée se présenta aux portes du Palais, on essaya en vain de la retenir. Les gens du roi ne voulaient laisser passer que le prévôt avec une délégation de la foule, mais ils furent bientôt bousculés et forcés, et aussitôt le flot des assaillants se répandit par tout le Palais. Les galeries, la grande salle se trouvèrent en un clin d’œil envahies par de rudes compagnons en jacques de mailles, coiffés de bassinets de fer ou de chaperons aux couleurs parisiennes, hérissés de toutes les armes possibles. Ils ne rencontrèrent aucune résistance. Marcel à la tête des plus hardis de sa troupe marcha droit à l’habitation royale derrière la galerie des Merciers, jusqu’à la chambre du Dauphin où celui-ci, reculant devant les envahisseurs, s’était retiré avec ses principaux officiers.
--Sire, dit Marcel au Dauphin, ne vous ébahissez pas de choses que vous voyez, car il est ordonné et convient qu’il soit ainsi fait.
Il se trouvait dans cette chambre, parmi les officiers du Dauphin, Jean de Conflans, maréchal de Champagne, et Robert de Clermont, maréchal de Normandie, tous deux vaillants hommes de guerre et conseillers énergiques du prince, des plus détestés par le parti des États. Marcel les désigna à ses gens en disant: «Faites en bref ce pourquoi vous êtes venus ici.» Aussitôt ses hommes se jetèrent sur Jean de Conflans qui ne put se défendre et fut abattu sur le lit du Dauphin, aux pieds du prince sur lequel jaillirent des éclaboussures sanglantes.
Robert de Clermont recula en essayant de se mettre en défense dans une pièce voisine, mais il tomba bientôt massacré à son tour et son cadavre fut rapporté dans la chambre à côté de l’autre.
Les autres officiers du Palais s’échappèrent à ce moment et laissèrent seul, dans la poussée tumultueuse, au milieu des massacreurs, le Dauphin très effrayé, mais Etienne Marcel, resté près de lui à côté des deux cadavres, enleva le chapeau du prince et lui mit sur la tête son chaperon aux couleurs parisiennes en lui disant de n’avoir plus rien à craindre.
Ces meurtres eurent lieu dans ce qu’on appelait les hautes chambres à _galathas_ ou de _galetas_, construites par le roi Jean au-dessus de la _chambre verte_ dans la tour carrée à l’angle gauche du logis royal (de saint Louis ou Philippe le Bel) donnant d’un côté sur les jardins du Palais et de l’autre sur la galerie aux Merciers et la Sainte-Chapelle.
Les gens de Marcel, triomphants, traînèrent les deux corps «moult inhumainement, par devant Monseigneur le Duc» jusqu’en la cour du Palais sur le grand perron, où il les laissèrent étendus et découverts à la vue de tous. Ensuite Marcel et ses compagnons se dirigèrent vers «_la Maison en grève qu’on appelait la maison de la ville_»,--ainsi qu’il a été fait maintes fois depuis, après d’autres envahissements de palais.
C’est Marcel qui avait fait l’acquisition de cette maison dite aussi Maison aux Piliers, pour y réunir les administrations municipales jusque-là éparpillées, à ce qu’il semble, dans plusieurs locaux: le petit parloir aux Bourgeois, entre le Châtelet et la chapelle Saint-Leufroy, et un autre parloir occupant une tour encastrée dans le rempart de la ville, près des Jacobins de la rue Saint-Jacques.
Le prévôt, d’une fenêtre de cette maison aux Piliers, harangua la multitude et lui annonça l’_occision_ qu’il venait d’ordonner. Il dit que l’exécution de ces «faux, mauvais, et traîtres» conseillers du Dauphin avait été faite pour le bien commun du royaume de France et requit le peuple de vouloir bien le soutenir pour continuer l’œuvre de défense et de salut. Et alors au milieu des clameurs, au bruit des armes brandies, les Parisiens crièrent «qu’ils avouaient le fait et qu’ils voulaient vivre et mourir pour le dit prévôt».
Toujours accompagné de sa troupe armée le prévôt retourna au Palais auprès du Dauphin, après lui avoir envoyé deux pièces de drap rouge et pers, pour munir de chaperons aux couleurs parisiennes tous les gens du Palais et du Parlement. Les corps des maréchaux de Champagne et de Normandie étaient restés exposés sur le perron; on ne les enleva que le soir pour les faire porter dans une charrette jusqu’à Sainte-Catherine du Val des Ecoliers, où les religieux n’osaient ni les recevoir ni les enterrer sans l’assentiment du terrible prévôt.
Le prévôt des marchands ne perdit pas de temps, après ces événements, et s’efforça de prendre en main le gouvernement en composant le conseil du Dauphin de gens du parti bourgeois; il travaillait aussi à rallier à son parti les gens des communes, les bourgeois des bonnes villes et tentait d’établir une confédération, une ligue de défense contre le parti de la noblesse, tout en recherchant en même temps la dangereuse et peu sûre alliance du roi de Navarre.
Pendant quelques semaines encore le Dauphin demeura à Paris à la discrétion d’Etienne Marcel. Le Dauphin avait pris le titre de Régent du Royaume, vain titre, dont le pouvoir était entre les mains du conseil composé de l’évêque de Laon, du prévôt et des échevins. Il était si bien captif en ce Palais qu’un chevalier, qui avait tramé une évasion du jeune prince, fut décapité aux Halles par ordre du prévôt.
Une nuit, environ un mois après l’affaire du Palais, c’est-à-dire vers la fin de mars, le _grand Pont_ ou pont aux Changeurs (alors en bois) vit filer sous sa grande arche une barque se dissimulant dans l’obscurité. C’était le régent qui s’enfuyait. Deux hommes, Thomas Fouguant maître charpentier ou maître des eaux, et Jean Perret ou Métret, maître de l’arche du grand Pont, deux fonctionnaires des services de la navigation, avaient ouvert au régent l’arche du Pont barrée chaque soir. A la fin de mai suivant quand la lutte fut dans son plein, ces deux hommes qui probablement étaient restés en correspondance avec le Dauphin furent saisis et cruellement punis. Le prévôt des marchands leur fit couper la tête en Grève et fit ensuite écarteler les corps, dont on suspendit les quartiers aux portes de la ville.
Au moment où le pauvre Jean Perret mettait la tête sur le billot, le bourreau, saisi soudain d’une attaque d’épilepsie, roula à terre tout écumant. Dans la foule quelques-uns émus de pitié criaient déjà au miracle et disaient que Dieu montrait par là qu’on faisait mourir injustement les condamnés. Peut-être le populaire allait-il s’opposer à l’exécution, mais un avocat du Châtelet, qui voyait la chose des fenêtres de la maison de ville, cria aux assistants qu’il n’y avait là nul miracle, attendu que maître Raoullet, le bourreau, était connu pour être sujet à cette maladie, et sur cette explication, fermant la bouche aux pitoyables, la justice du prévôt eut son cours.
Des deux côtés on se préparait activement à la guerre inévitable. Le Dauphin aussitôt libre s’était mis à rassembler des troupes. La noblesse des provinces voisines lui fournissait des gens d’armes; les villes elles-mêmes, malgré les appels pressants de Marcel refusaient de suivre la commune de Paris dans la voie révolutionnaire où elle s’était engagée, enfin les Etats généraux se réunissaient à Compiègne sur la convocation du régent, et, tout en maintenant quelques-unes des réclamations auxquelles avait fait droit la Grande ordonnance, lui accordaient les subsides qu’il demandait.
Etienne Marcel, aux prises avec toutes les difficultés d’une situation terrible, déploya la plus grande énergie, il poursuivit avec une grande célérité les travaux de l’enceinte et travailla non moins vivement à organiser les forces parisiennes. Les portes étaient gardées sévèrement. Pour plus de sûreté il fit forger une quantité de grosses chaînes attachées aux maisons d’encoignures des rues, lesquelles chaînes à la moindre alerte, étaient tendues et fixées, et pouvaient se doubler rapidement de barricades construites avec des tonneaux remplis de terre.
La Seine en amont et en aval fut barrée chaque soir par des chaînes: dans l’île Notre-Dame, aujourd’hui Saint-Louis, un rempart muni d’un fossé servit de lien aux deux parties de l’enceinte.
Le château du Louvre était tombé au pouvoir des Parisiens, qui en avaient tiré une grande quantité d’artillerie conduite aussitôt à la maison de ville, et le prévôt avait mis une garnison dans la forteresse royale.
Pendant ce temps, dans ce malheureux royaume en proie à l’anarchie, les paysans fatigués d’être foulés et écrasés par tous les partis, remplis d’une frénétique fureur par les pillages des gens d’armes, par les dévastations des routiers, se soulevèrent à leur tour.
Le mouvement de la Jacquerie, né en terre picarde, s’étendit dans tous les pays limitrophes du territoire parisien; les Jacques victorieux d’abord se livrèrent aux plus horribles excès, faisant, dans un délire de vengeance, payer cher à la noblesse accusée de tout le mal, depuis Poitiers, tant de maux soufferts, une servitude si longue.
Devant les bandes de farouches laboureurs révoltés, courant à leur tour par les campagnes déjà ravagées par tant de routiers, les châteaux tombaient l’un après l’autre, du moins ceux qui n’étaient pas suffisamment forts et garnis, et, sur les ruines des châteaux incendiés, les Jacques massacraient sans pitié gentilshommes et nobles dames.
Ce fut un mouvement irrésistible d’abord; les compagnies de routiers anglais rencontrées par ces troupes de paysans étaient écrasées, aussi s’écartaient-elles prudemment. Les moutons enragés ne se connaissaient plus. Le vide se faisait devant eux, les villes fermaient leurs portes et attendaient isolées dans un cercle d’incendies. Les familles nobles échappées aux tueries fuyaient vers des terres que l’insurrection n’avait pas encore gagnées. Alors la noblesse de tous ces pays, se sentant menacée par l’orage, n’attendit pas qu’il eût fondu sur elle; les châtelains se réunirent, rassemblèrent des gens d’armes et descendirent en Picardie où cette chevalerie bardée de fer rencontrant en rase campagne les Jacques mal armés et mal dirigés, en fit d’effroyables carnages.