Paris de siècle en siècle: Le Cœur de Paris — Splendeurs et souvenirs
Part 20
Un des premiers grands événements dont les murs de Notre-Dame furent les témoins, au temps de la construction même, se rattache aux terribles guerres contre les Albigeois. Ce fut l’humiliation de Raymond, comte de Toulouse, après les effroyables croisades contre les Albigeois qui, durant vingt années, avaient fait couler des torrents de sang, ravagé le midi, ruiné Béziers, Carcassonne, Toulouse et nombre d’autres villes.
Les deux alliés dans les guerres politiques et religieuses, l’Église et le roi, triomphaient: l’Église étouffait l’hérésie, et le roi établissait la suzeraineté de la couronne sur les provinces du Midi. Raymond VII, comte de Toulouse, définitivement abattu et perdant toute espérance, traita avec la reine Blanche de Castille et abandonna au roi de France toutes ses possessions du Languedoc, à l’exception de Toulouse et de quelques terres qu’il constitua en dot à sa fille Jeanne, âgée de neuf ans, fiancée à Alphonse, comte de Poitiers, frère du roi, s’engageant à raser les murs de Toulouse et de trente autres villes et châteaux, à indemniser les églises de ses pays et à poursuivre et punir désormais impitoyablement ses sujets qui persévéreraient dans l’hérésie.
Le 12 avril 1229, après avoir juré toutes les clauses du traité devant les portes de Notre-Dame, le dernier des comtes de Toulouse, jadis si puissants, fut dépouillé de ses vêtements et, nu-pieds, en chemise et chausses, entra humblement dans l’église pour faire amende honorable de l’hérésie contre laquelle il avait toujours protesté pourtant,--et se faire décharger de l’excommunication prononcée à tant de reprises contre lui par l’Église.
Rome avait vaincu: le cardinal de Saint-Ange, légat du pape, entouré de la foule des évêques, prêtres et clercs, attendait le malheureux comte de Toulouse au pied du maître-autel, savourant l’orgueil du triomphe et la joie de mettre le pied sur la tête de l’Albigisme terrassé, après tant de sang répandu, et aussi tant de bûchers allumés, dont la torche, brandie par le farouche saint Dominique, restait aux mains de l’Inquisition établie par le pape Grégoire IX.
Après son amende honorable, le vaincu se remit aux mains des gens du roi et fut conduit prisonnier à la Grosse Tour du Louvre, où il resta enfermé jusqu’à ce que sa fille eût été remise aux commissaires royaux, que les murailles de Toulouse eussent été rasées et quelques-uns de ses châteaux livrés comme gages de sa foi. Il put alors retourner en sa ville, en s’engageant à s’en aller servir cinq années en Terre Sainte, seul article du traité qu’il n’exécuta pas.
En 1245 il advint au roi Louis IX une grave maladie, «dont il fut à tel meschief, dit Joinville, que l’une des dames qui le gardaient lui voulait traire le drap sur le visage et disait qu’il était mort». Tout à coup le moribond releva la tête et recouvra la parole pour dire qu’il venait de faire vœu d’aller combattre en Terre Sainte. En dépit de tous les efforts de sa mère et de ses conseillers, malgré les dangers que pouvait courir son royaume pendant le temps de cette expédition, il persista dans sa résolution. Les préparatifs de la croisade furent très longs et demandèrent plusieurs années, Louis IX ayant voulu d’abord prendre toutes les mesures propres à assurer la tranquillité dans ses États. Un parlement réuni à Paris interdit toutes guerres particulières pour cinq ans, décida que les dettes des croisés seraient suspendues pendant trois ans et que le clergé paierait la dîme de ses revenus pour les frais de la Croisade. Pour plus de précaution, Louis IX entraînait en son ost le duc de Bourgogne, le comte de la Marche et d’autres grands vassaux.
Le 12 juin 1248, le roi, accompagné de ses frères Robert, comte d’Artois, et Charles, comte d’Anjou, alla prendre en solennité l’oriflamme à l’abbaye de Saint-Denis, et reçut des mains du cardinal de Châteauroux le bourdon et la pannetière des pèlerins; quelques jours plus tard, Notre-Dame de Paris le vit arriver pieds nus, le bourdon à la main, vêtu en pèlerin, avec de nombreux et illustres croisés vêtus comme lui, au milieu d’un immense cortège de soldats et de peuple. Le roi et les croisés, après avoir entendu pieusement la messe, se mirent en route aussitôt, conduits par des processions jusqu’à l’abbaye de Saint-Antoine des Champs. Tout le peuple de Paris était là, suivant au milieu des chants religieux ce roi très aimé et très sage qui s’en allait,--et pour combien de saisons et d’années, avec ses frères, avec sa femme Marguerite qui avait tenu à l’accompagner,--se jeter dans les dangers d’une guerre aux pays d’outre-mer.
De Saint-Antoine des Champs, le roi gagna Corbeil, première étape du long voyage. Cinquante mille hommes partirent d’Aigues-Mortes avec lui, que des désastres terribles attendaient sur la redoutable terre sarrasine, où les trois quarts des croisés devaient rester, tués par le cimeterre ou par le climat de l’Égypte et la peste.
Ce fut seulement six ans après, que le roi et la reine, ayant échappé à mille périls, débarquèrent en France avec ce qui restait des croisés valides épargnés par la guerre et tirés des prisons du sultan d’Égypte. Et il était temps que le roi revînt, la reine Blanche, sa mère, à qui la régence avait été confiée, était morte un an auparavant, et le pays se trouvait en de graves embarras.
Louis, non découragé par tant de désastres, devait pourtant retourner en Orient une quinzaine d’années après pour une nouvelle croisade, malgré l’état précaire de sa santé. La maladie l’attendait sous les murs de Tunis dès les premières opérations, et Notre-Dame de Paris allait voir revenir son corps rapporté d’Afrique, pour les obsèques solennelles avant l’enterrement à l’abbaye de Saint-Denis.
En 1302, autres événements et autres cérémonies dans la cathédrale de Paris. C’est le temps de la lutte acharnée du roi Philippe le Bel contre le pape Boniface VIII, lutte de deux puissances rivales qui se disputent la suprématie: le pape se mettant au-dessus des rois et des princes et déniant à ceux-ci le droit d’intervenir en quoi que ce fût dans l’administration des biens de l’Église en leurs domaines; le roi de son côté prétendant maintenir les églises et les clercs du royaume dans sa juridiction pour le temporel, et surtout, ce qui importait fort à Philippe toujours pressé d’argent, être en droit de tirer des subsides du clergé et d’user des _régales_, c’est-à-dire de percevoir les revenus des églises, des abbayes et des bénéfices vacants, entre le moment de la mort du titulaire et la nomination du successeur.
Le roi se sentait soutenu par toute la nation, par la noblesse, par le populaire et même par le clergé français, qui ne voulaient pas de l’intervention du pape dans les affaires du royaume. Philippe le Bel, pour en finir avec les prétentions de Boniface et bien montrer que la volonté de la nation concordait avec la sienne, prit le parti de convoquer à Paris un conseil général des délégués des barons du royaume, des prélats, des évêques, abbés et doyens des églises, des maires et échevins des communes, c’est-à-dire les _Etats Généraux_ de la nation assemblés pour la première fois.
C’est au printemps de l’an 1302 que les délégués, barons, prélats et gens des communes se réunirent en l’église Notre-Dame de Paris. Le roi Philippe, qui déjà avait fait brûler solennellement des bulles pontificales, fit lire des lettres du pape, vraies ou fausses, réclamant du roi foi et hommage pour son royaume, et soumission à l’Église pour le temporel comme pour le spirituel. Les Etats protestèrent avec indignation, le roi demanda aux prélats et abbés de qui ils reconnaissaient tenir leur temporel, aux chevaliers de qui ils reconnaissaient tenir leurs fiefs. La réponse n’était pas douteuse, tous déclarèrent qu’ils avaient tenu et qu’ils tenaient terres, fiefs et bénéfices de lui et des rois ses prédécesseurs, et qu’ils déclaraient vouloir continuer à les tenir fidèlement.
Le pape fut violemment attaqué par les orateurs des Etats, on dénia sa légitimité, on le traita d’intrus, de faux pape et d’hérétique. Puis noblesse, clergé et communes, après délibérations, écrivirent des lettres séparées au collège des cardinaux, lettres de protestation énergique contre les agissements du pape, accusant de tous les troubles de la chrétienté son âpreté à tirer argent de la collation des bénéfices, des abbayes, évêchés et archevêchés. Le tiers état, en cette assemblée à Notre-Dame, parla nettement: «A vous très noble prince, dirent les gens des Communes, supplie et requiert le peuple de votre royaume que vous gardiez la souveraine franchise de cet Etat qui est telle que vous ne recognoissiez de votre temporel souverain en terres, fors Dieu!»
Il y eut même une curieuse consultation de l’avocat Pierre Dubois, qui par des motifs de droit comme s’il parlait d’une affaire privée, exposa toutes les raisons qu’avait Philippe pour repousser les prétentions des papes à une sorte de tutelle sur les rois, montrant que si ce droit avait jamais existé, il serait depuis longtemps éteint par prescription, comme s’éteignent tous les droits dont on n’use pas, etc... Pierre Dubois allait même jusqu’à dire que si le pape arguait contre la prescription, l’argument pourrait se retourner contre lui puisque sans la prescription, l’empereur de Constantinople qui lui a donné tout son patrimoine pourrait comme donateur, ou l’empereur d’Allemagne comme subrogé à sa place, révoquer cette donation et réduire ainsi la papauté à la pauvreté des temps antérieurs à Constantin.
Aussitôt après les premiers Etats, après les seconds, convoqués l’année suivante non plus à Notre-Dame mais au Louvre, la lutte entre le pape et le roi prit un caractère plus violent, à coups de bulles du côté de Boniface, avec des armes temporelles plus effectives du côté du roi. Il y eut la prise d’Anagni et l’enlèvement du pape par Nogaret, petit-fils d’un Albigeois mort sur le bûcher; puis survinrent la mort de Boniface et celle de son successeur Benoît XI qui ne porta la tiare que peu de mois. Le roi voulut, pour en finir, un pape de sa main: il procura la tiare à Bertrand de Goth, archevêque de Bordeaux, qui paya son élévation en sacrifiant l’ordre du Temple, trop riche et trop puissant au gré du roi, jaloux d’abattre cette puissance et de mettre la main sur cette richesse. La papauté quittait Rome et s’installait en 1308 en la ville d’Avignon, où elle devait rester près de soixante-dix ans.
A la destruction des Templiers, la cathédrale de Paris gagna, dit-on, son portail occidental construit par Pierre de Chelles, de 1313 à 1320, avec quelques bribes des richesses confisquées sur l’ordre.
En 1304, pour venger les désastres d’une première expédition en Flandre, le massacre de Bruges, la journée des Eperons d’or de Courtrai, où la chevalerie, par sa fougue inconsidérée, s’était fait écraser comme elle devait le faire plus tard encore à Crécy, à Azincourt, à Poitiers, Philippe le Bel marcha sur la Flandre avec une forte armée qui se heurta à Mons-en-Puelle contre 60.000 rudes compagnons mis en ligne par les villes de Flandre. Après de longues heures passées sous un soleil torride à escarmoucher, à tâter les Flamands enfermés derrière un immense rempart de chariots dans lequel ils avaient ménagé trois portes pour les sorties, les Français crurent la journée finie et commencèrent à se désarmer et à camper en face de l’ennemi. Subitement, les Flamands, en trois divisions, sortirent de leur forteresse et tombèrent sur le camp français. Le quartier du roi eut à soutenir le plus terrible choc: la trombe des Flamands renverse, écrase; la chevalerie, qui déjà se trouvait à demi désarmée, est rompue et mise en débandade. Tout semblait perdu: le roi, qui allait se mettre à dîner au moment de l’attaque, avait failli être tué ou pris, il put heureusement sauter sur un cheval et rallier autour de lui un gros de combattants.
Les assaillants, se croyant victorieux, pillaient déjà les tentes et les bagages; la chevalerie française, revenue de sa surprise, profita de leur faute et les chargea avec fureur. Le combat se rétablit, continua malgré la nuit venue et se termina par la déroute des Flamands.
Mais le péril avait été grand un instant pour le roi; il avait fait vœu, s’il sortait victorieux de l’affaire, d’offrir à Notre-Dame son harnais de guerre, qu’il n’avait pu endosser qu’incomplètement pour combattre. En conséquence de ce vœu, un jour de l’automne de 1304, le roi, accompagné d’une foule de seigneurs ayant été avec lui aux champs de Mons-en-Puelle, entra à cheval dans l’église en fête, poussa jusqu’au chœur et s’en vint faire solennellement hommage à la Vierge Marie de son armure de guerre.
Jusqu’à la Révolution, une statue équestre de Philippe le Bel figura dans la nef, sur un soubassement porté par quatre colonnes, au dernier pilier de droite avant le chœur. Cette image du roi était revêtue de l’armure portée à la bataille, armure offerte à Notre-Dame avec le destrier royal. Probablement le corps de la statue revêtu de cette armure fut refait dans le cours des siècles, il y a des obscurités dans les traditions, et peut-être l’attitude même fut légèrement changée, car on aperçoit certaines différences dans les quelques représentations qui nous en restent. Celle qui se trouve dans le recueil de Montfaucon paraît être la plus fidèle, mais on ne peut distinguer au juste si le monument est une statue en armure ou _revêtue_ d’une armure, comme cela dut être aux premiers temps.
Il y eut, au siècle dernier, de longues discussions à propos de cette statue: les uns prétendaient qu’elle représentait Philippe VI de Valois, qui à la bataille de Cassel en 1328, s’était trouvé un moment dans le même danger que Philippe le Bel à Mons-en-Puelle et avait de la même façon triomphé des Flamands. L’écrivain Saint-Foix s’appuyant sur certains documents, sur d’anciennes chroniques, soutenait que c’était Philippe VI qui était entré à cheval dans la cathédrale pour faire l’offrande de ses armes à la Vierge; le président Hénault et le chapitre de Notre-Dame tenaient pour Philippe le Bel. La confusion venait de ce que les deux rois, en reconnaissance des victoires de Mons et de Cassel, avaient fait tous deux quelques donations à Notre-Dame de Paris, à Notre-Dame de Chartres et à différentes autres églises. Dans la nef de Chartres, on voyait aussi la statue d’un roi armé et à cheval. Il y était aussi de tradition que Philippe de Valois était venu offrir son cheval et son armure en don à la Vierge, rachetant son destrier par une somme de mille livres. Un harnais de guerre composé d’un heaume, d’une cotte de mailles et de différentes pièces, conservé aujourd’hui au musée de Chartres, est indiqué comme provenant de Philippe le Bel ou de son fils. Peut-être est-il moins ancien et provient-il d’autres princes qui ont jadis fait des dons du même genre à Notre-Dame de Chartres. Les deux rois portaient tous deux le même nom, ils avaient vaincu tous deux en Flandre, à vingt ans de distance, en août, l’un le 18, l’autre le 23; on pouvait confondre, et les anciens bréviaires de Notre-Dame, paraît-il, étaient eux-mêmes tombés dans cette confusion. Peut-être encore Philippe de Valois dans le même péril que son prédécesseur a-t-il répété le même vœu et après la victoire renouvelé l’acte de Philippe le Bel.
Le doute subsiste, mais que ce soit Philippe IV ou Philippe VI, dans tous les cas quelle scène grandiose sous les voûtes de la superbe église, quel spectacle bien fait pour exalter ces âmes guerrières, ces cœurs vaillants revêtus de fer, que ce roi entrant tout armé et à cheval, en harnais de la bataille, suivi d’une foule nombreuse de barons et de soldats, pour présenter ses actions de grâce, et reçu à l’autel par le clergé de la cathédrale, avec toutes les pompes du culte, au milieu des hymnes et des musiques roulant douces ou éclatantes par-dessus toutes les têtes, dans l’immense nef en fête.
Saint-Foix dans sa dissertation à ce propos, tout en réclamant, à tort ou à raison, le changement de l’inscription de la statue qui portait: _Rex Philippus Pulcher_, en _Rex Philippus Valesius_, ajoute, pour ceux qui s’étonnaient que le roi fût entré dans une église à cheval «qu’au service fait à Saint-Denis en 1389 pour le connétable Bertrand Duguesclin par l’ordre de Charles VI, les chevaliers qui menaient le deuil entrèrent à l’église sur des chevaux caparaçonnés de noir et que l’évêque qui célébrait la messe descendit de l’autel après l’Évangile, et que s’étant placé à la porte du chœur, il reçut l’offrande des chevaux en leur mettant la main sur la tête».
La statue votive de Philippe le Bel était encore à Notre-Dame en 1792. Des fédérés marseillais venus à Paris peu de jours avant le 10 août, pour coopérer au décisif assaut qui se préparait contre la royauté, visitaient la cathédrale, que l’on ne songeait point encore à consacrer à la déesse Raison. Pendant que l’on chantait les vêpres à l’autel, ils se précipitèrent sur l’effigie royale pour se faire la main, la chargèrent à coups de sabre et finirent par la mettre en pièces. Ainsi périt cette statue d’un intérêt historique si considérable, précieuse aussi comme spécimen, ou comme représentation, d’un harnais de guerre princier du commencement du XIVe siècle.
Le 14 août 1357, eut lieu à Notre-Dame l’offrande solennelle par le prévôt des marchands Etienne Marcel et les échevins, de la _Grande Chandelle_ annuelle, dont nous avons parlé, c’est-à-dire du cierge de cire molle de la longueur des remparts, en exécution du vœu fait par des bourgeois de Paris après la bataille de Poitiers. Les troubles allaient entrer dans la période grave.
Après la fin du drame parisien par le massacre d’Etienne Marcel, après les deux années de guerres qui suivirent, tant contre les bandes du roi de Navarre que contre celles d’Edouard III d’Angleterre, le roi Jean, délivré par le traité de Brétigny, revint en France. Sa captivité avait duré un peu plus de quatre années. La France espérait enfin repos et tranquillité. Paris fit une belle réception à ce roi dont l’absence avait donné lieu à tant des troubles; le roi Jean vit toute la population sur son passage et des réjouissances comme aux entrées après les Sacres, tout le long de la rue Saint-Denis jusqu’à Notre-Dame, où il vint prier et rendre grâces solennelles pour sa délivrance.
En 1389, à l’entrée solennelle de la reine Isabeau dans Paris, entrée qui nous représente bien le modèle typique le plus brillant de ces solennités, le cortège arrêté par des jeux et cérémonies à tous les carrefours depuis la porte Saint-Denis, n’arriva sur le parvis Notre-Dame qu’à la nuit tombée. La jeune reine Isabeau descendit de sa litière et fut conduite par les ducs de Berry, de Bourgogne, de Touraine et de Bourbon au grand portail où la reçut l’évêque avec tout son clergé, lesquels «chantant haut et clair à la louange de Dieu et de la Vierge Marie,» dit Froissart, conduisirent la reine, les princes et toutes les nobles dames jusqu’au grand autel où se firent les oraisons. Puis la reine offrit au Trésor la couronne que les petits angelets descendant du _Paradis_ de la porte Saint-Denis lui avaient posée sur la tête, et en reçut une plus riche que l’évêque et les quatre ducs lui «assirent sur le chef».
La reine et les dames, en quittant Notre-Dame, furent remises en litière et le cortège prit le chemin du Palais, aux flambeaux, au milieu de plus de cinq cents cierges. Beaux commencements d’un règne qui devait être si malheureux, si fécond en désastres, en douleurs pour le pays qu’attendaient les guerres civiles, l’invasion anglaise, égorgements, ruines et massacres... Cette reine reçue avec tant d’allégresse et si joyeusement fêtée, si elle ne portait pas toutes ces calamités dans les plis de sa robe, devait cependant entrer pour une bonne part comme cause effective dans le déroulement des sombres événements.
Et quarante-six ans après, le 25 septembre 1435, le cadavre d’Isabeau morte à l’hôtel Saint-Paul, alliée des Anglais, chargée des malédictions générales et abandonnée de tous, même des Anglais dont elle avait aidé à fortifier la domination, était présenté à Notre-Dame, sans pompe aucune, puis envoyé à Saint-Denis par la rivière sous la garde de quelques serviteurs seulement.
Plusieurs fois dans l’intervalle, on vit le malheureux roi Charles VI, quand il échappait pour un temps à sa démence, venir entendre une messe d’actions de grâces à Notre-Dame. Après la catastrophe de l’hôtel Saint-Paul, dite du Bal des Ardents, où quatre sur cinq des pauvres jeunes seigneurs qui faisaient avec le roi «la mascarade _des hommes sauvaiges_» périrent brûlés vifs sur la place «avec une telle pestilance et horribleté que c’était hideur et pitié de l’ouïr et du voir», le roi préservé du feu par la duchesse de Berry qui l’avait couvert de sa robe, vint à Notre-Dame à cheval accompagné de ses oncles marchant à pied, pour rendre grâce au ciel d’avoir pu par miracle échapper au feu.
Vers la fin de cette longue période de malheurs, en 1431, l’Anglais est si bien le maître dans Paris que le jeune Henry VI, roi d’Angleterre, est couronné roi de France comme héritier de son grand-père naturel Charles VI, en l’église Notre-Dame. C’est l’année de la mort de Jeanne d’Arc, brûlée six mois auparavant. Depuis onze ans, Paris s’est habitué à la domination anglaise ou plutôt à l’idée de la légitimité des prétentions du roi d’Angleterre sur la couronne de France.
«Le 16 décembre 1431, dit le _Bourgeois de Paris_, un dimanche, vint ledit roi Henry du Palais Royal (palais de Justice) à Notre-Dame de Paris; c’est à savoir à pied, bien matin, accompaigné des processions de la bonne ville de Paris qui tous chantoient, moult mélodieusement; et en ladite église avoit un échafaud qui avoit bien de long et de large et montoit sus à bien grants degrés larges, que dix hommes et plus y pouvoient de front; et quand on estoit dessus on pouvoit aller par dessous le crucifix, autant dedans le chœur comme on avoit fait par dehors, et estoit tout peint et couvert d’azur, et là fut sacré de la main du cardinal de Vincestre...»
Le sacre fut suivi d’un banquet dans la grande salle du palais, dont nous avons raconté, d’après le _Bourgeois de Paris_, les désordres et aussi la parcimonie, ce dont se plaignait fort ledit _Bourgeois_.
Les armées du Dauphin, privées de la pauvre Jehanne, continuaient à guerroyer dans les provinces avec des succès divers; elles devaient mettre encore bien des années à enlever définitivement le royaume aux Anglais. Paris enfin fut repris dans l’année 1436.
Paris craignait quelques représailles des troupes royales si mal reçues en 1429, lors de la tentative de Jeanne d’Arc sur la Porte Saint-Antoine. Aussi pendant que le connétable de Richemont, aux cris de «Ville gagnée!» rabattait la garnison anglaise sur la Bastille, «les gens de Paris, aucuns bons chrestiens et chrestiennes, se mirent dans les églises et appelaient la glorieuse Vierge Marie et M. Saint-Denis qui apporta la foi en France, qu’ils voulsissent prier à Notre-Seigneur qu’il ostât toute la fureur des princes et de leur compaignie. Et vraiment fut bien apparent que M. Saint-Denis avait été advocat de la cité par devers la glorieuse Vierge Marie et la glorieuse Vierge Marie par devers Notre-Seigneur Christ, car quand ils furent entrés dedans, ils furent si mus de pitié et de joie qu’ils ne se purent oncques tenir de larmoyer. Et disait le connétable aux bons habitants de Paris: Mes bons amis, le bon roy Charles vous remercie cent mille fois et moi de par lui, de ce que si doulcement vous lui avez rendu sa maîtresse cité de son royaume; et si aulcun de quelque estat qu’il soit, à mesprins par devers monsieur le Roy, soit absent ou autrement, il lui est tout pardonné».