Paris de siècle en siècle

Part 37

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Même formidable abatis et même transformation auprès de l’Hôtel de Ville, du nouvel hôtel considérablement agrandi en 1835 et qui devait s’effondrer dans les flammes de 71. On achevait de dégager le monument, et l’on régularisait la vieille place de Grève. Pendant tout le second Empire la pioche et le pic maniés par le préfet Haussmann ne s’arrêtèrent pas. Le vieux Paris disparaissait ou se masquait, démoli ou dissimulé derrière un rideau de hautes bâtisses monotones. L’air et la lumière devenaient denrées moins rares pour le Paris central, l’hygiène y gagnait assurément, mais ces avantages se trouvaient chèrement payés, par la perte de bien des édifices intéressants et par l’accablante monotonie des rues nouvelles. Toute idée d’art semblait bannie du plan, on pourrait le croire, comme aussi tout vrai sentiment décoratif. Au centre, à droite, à gauche, partout la pioche bousculait les séculaires décors de la cité parisienne, et bouleversait profondément le sol, enfouissant les souvenirs, grattant, effaçant l’histoire. Pour ne parler que des grandes percées des vieux quartiers historiques, en négligeant les boulevards filant aux quatre coins de l’horizon à travers territoires annexés, villages absorbés, ou faubourgs à peine âgés de quelques pauvres siècles, on poussait au nord les boulevards de Sébastopol et de Strasbourg, et au sud les grandes voies modifiant si profondément la physionomie du quartier des Études.

Non, tu n’es plus, mon vieux quartier Latin...

... Le boulevard Saint-Michel, la rue Monge, la rue des Ecoles, le boulevard Saint-Germain et les grands travaux qui se poursuivent encore sur les pentes de la Montagne l’ont du moins fortement entamé.

Au centre, la rue Turbigo réunissait le boulevard du Temple aux Halles, en surcoupant les vieilles rues déjà coupées par le boulevard Sébastopol, et les alentours des Halles étaient bouleversés de fond en comble. Alors disparurent les derniers vestiges des vieux marchés d’autrefois et les dernières rues à piliers, aux pittoresques vieilles maisons sous lesquelles débordait le grand marché.

L’avenue de l’Opéra, étincelante et superbe, fourmillante, bruyante, si parisienne et si cosmopolite, grande artère faisant communiquer le vieux centre de la vie d’autrefois, le Louvre et le Palais Royal, avec le centre de la vie d’aujourd’hui, les boulevards élégants et l’Opéra, est une tranchée ouverte il y a bien peu d’années. A voir l’immense circulation, les files de voitures et le flot des piétons sur chaque trottoir, qui se douterait qu’on a pu s’en passer jamais!

Elle a bouleversé de l’histoire, elle aussi, en approchant de la vieille rue Saint-Honoré et des Tuileries, en perforant largement le quartier de la butte des Moulins. Au XVᵉ siècle c’était, de ce côté, une banlieue fangeuse et assez mal habitée; la porte Saint-Honoré, de l’enceinte d’Etienne-Marcel, était presque à l’entrée de l’avenue de l’Opéra. Au delà s’étendaient les terrains du marché aux pourceaux avec quelques bâtisses, étables ou porcheries. La butte venait de naître, car la question controversée de l’origine naturelle ou factice de cette butte a été tranchée justement par les travaux d’édilité qui l’ont fait disparaître. Elle était faite de terres rapportées et ne remontait pas au delà du XIVᵉ siècle, puisqu’on n’y a rien trouvé d’antérieur. L’historien de la butte, M. Edouard Fournier, suppose cependant que peut-être les premiers éléments ont pu être fournis par les débris du Lower, château fort des Francs, ancêtre du Louvre de Philippe-Auguste, mais la butte doit sa constitution aux gravats et terres tirés du fossé lors de la construction de l’enceinte de 1358, des remparts si rapidement élevés par Marcel, munis de 750 guérites de bois sur le pourtour, et armés de bombardes.

Cette butte n’était pas le seul amas de déblais transformé en montagne; il y en eut tout autour des remparts et plusieurs de ces buttes subsistent chargées de maisons ou couvertes de verdure, souvenirs soit des travaux de fortifications du XIVᵉ et du XVIᵉ siècle, soit des _boulevards_, grands bastions de terre gazonnée élevés pour couvrir des points faibles sous François Iᵉʳ, lors de la grande alarme, quand les Impériaux maîtres de la Picardie touchaient presque Paris. Villeneuve sur gravats à la porte Saint-Denis, la butte Copeau au Jardin des Plantes, le renflement du boulevard à la porte Saint-Martin et d’autres élévations, d’autres bosses cachées sous les maisons ont la même origine et la plupart de ces buttes furent couronnées de moulins, même quand elles étaient encore ouvrages de fortification.

Notre butte des Moulins, sise à deux ou trois cents mètres de la porte Saint-Honoré eut l’honneur de servir de soutien à l’assaut de cette porte par Jeanne d’Arc en 1429. Jeanne d’Arc, voulant essayer d’arracher par une brusque attaque Paris aux Anglais, y plaça son artillerie, et se jeta de là résolument sur le rempart, malheureusement trop bien défendu. Descendue dans le fossé, elle s’obstinait sous la grêle des traits à chercher l’endroit le moins profond pour le combler de fascines, lorsqu’elle fut grièvement blessée; elle ne consentait point cependant à lâcher l’attaque et il fallut que le duc d’Alençon vînt la chercher lui-même. Sous François Iᵉʳ la butte fut convertie en un bastion, défense avancée de la porte Saint-Honoré. A partir de ce moment, couronnée de ses moulins, la butte est double; une seconde éminence faite de déblais encore, est venue s’ajouter à la première et se distingue parfaitement sur les plans, séparée de la première par une petite échancrure où serpente un chemin.

Le marché aux pourceaux avec les porcheries qui l’environnent, la voirie qui a donné naissance à la butte ou s’est perpétuée longtemps sur ses flancs, n’étaient pas pour en faire un endroit bien fréquenté. Notre butte possédait de plus la _Justice_ de l’évêque; outre des moulins et des buissons, il y avait poussé deux ou trois gibets. A côté, un carré de pierres, visible sur le plan Truschet, devait être à deux fins, c’était le soubassement du bûcher pour des supplices d’hérétiques, comme on en vit trop souvent à certaines époques, et le fourneau pour faire chauffer la chaudière d’huile dans laquelle étaient bouillis les malheureux convaincus du crime de fausse monnaie.

Cette affectation sinistre de la butte n’empêcha pourtant pas un faubourg de se former peu à peu autour des porcheries et des gibets, ni les cabarets à la fin du XVIᵉ siècle de venir se camper sur les pentes, au-dessous des moulins, et de recevoir à leurs tables rustiques sous les tonnelles bon nombre de Parisiens en quête de campagne. Le quartier nouveau avait sa chapelle dédiée à saint Roch; peu à peu il se faisait plus ville, enfermant les buttes aux Moulins parmi les bâtisses et les cabarets de plus en plus nombreux, banlieue remuante et de mœurs irrégulières. Sous la Fronde, c’est le champ d’exercice de l’émeute, qui s’échauffe ici à discourir contre le Mazarin, feux de paille qui essaient de devenir brandons de guerre civile et qui finiront par flamber réellement, de façon à brûler bien des doigts imprudents. On s’amuse en attendant, on voit là une imitation des gamins du quartier Saint-Honoré qui ont coutume de venir par bandes se battre à coups de fronde sur les pentes de la butte, et le jeu de ces gamins baptise les nouvelles factions politiques.

Cependant, la tranquillité revenue, les maisons reprirent de plus belle l’assaut de la butte, les moulins étaient bien menacés: on voulait faire à leur place et sur les pentes un nouveau quartier plus digne du voisinage du Louvre et des Tuileries que le faubourg désordonné de l’ancien marché aux pourceaux. Enfin les rues montant à l’escalade de la butte ou la perforant dans divers sens arrivèrent au sommet et alors, au grand regret de quelques-uns, aux grands soupirs des gazettes en rimes ou en prose, le jour vint, vers 1668, où ils durent déménager. Les moulins de la «_Gentille butte Saint-Roch_» s’en furent les uns rejoindre ceux qui tournaient déjà sur la butte Montmartre, les autres ailleurs et de nouvelles rues s’alignèrent à leur place, la rue du Clos-Georgeau, la rue des Moineaux, la rue des Moulins, etc...

Avant que les moulins n’eussent déguerpi, un homme pouvait, de son logis de la rue d’Argenteuil formée avec l’ancien chemin de ce nom, les regarder tourner au-dessus de tous les tripots et cabarets, où bretteurs, amis du désordre et frondeurs s’en donnaient à cœur joie. C’était Corneille dont la maison a subsisté au nº 18 de cette rue jusqu’à ce que l’avenue de l’Opéra, opérant sa grande trouée, l’emportât avec ce qui restait de la butte elle-même et sa charge de maisons très serrées. Ce quartier après les souvenirs lointains que nous venons de réveiller n’avait plus eu que des souvenirs littéraires, épicuriens ou galants au XVIIIᵉ siècle. Les noms illustres ou célèbres ne manquent pas: après Lulli, Mignard, La Fontaine, on y trouve Voltaire, Rousseau, Grimm, d’Holbach, Helvétius, etc., en voisinage avec filles d’opéra ou filles du monde, avec bien des cabarets plus ou moins fameux. La politique reparut autour de Saint-Roch aux jours suivants, le terrible club des Jacobins était trop voisin et Robespierre aussi qui demeurait rue Saint-Honoré, chez les Duplay; quand la Terreur prit fin, que le club terroriste fut fermé, quand la réaction fit sa tentative de Vendémiaire, les sections royalistes vinrent se faire mitrailler sur les marches de l’église par un petit général corse d’assez pauvre mine, mais qui n’y allait pas de main morte...

* * * * *

Maintenant l’avenue percée à travers ce qui était encore banlieue il y a deux siècles est artère centrale, le grand Paris continue à dévorer ce qui était naguère encore cultures ou villégiatures champêtres; nous l’avons vu faire des bonds de quelques kilomètres dans sa rapide poussée vers l’ouest et dans tel grand quartier surgi depuis vingt ans, il n’y a pas bien loin, on peut le dire, du dernier lièvre abattu, des derniers choux poussés, aux vraiment superbes architectures qui s’élèvent tous les jours pour rattacher le Paris moderne au Paris des grandes époques, en faisant oublier des temps intermédiaires bien indigents de style.