Paris de siècle en siècle

Part 23

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Au temps de la grande querelle des princes, quand Armagnacs et Bourguignons se massacrent à qui mieux mieux, les maîtres bouchers marchent à la tête de bandes nombreuses et bien organisées qui tiennent énergiquement pour Bourgogne. Pendant la démence de Charles VI, ils ne veulent pas d’autre régent que Jean sans Peur, qui s’appuie sur ces corporations redoutables et flatte leurs tendances démagogiques. Jean sans Peur est alors pour eux, comme pour la majorité des Parisiens, ce que sera pour leurs petit-fils le duc de Guise.

Les chefs aux prises d’armes de la boucherie sont «les Thibert et les Saint-Yon de la grande boucherie jouxte le Châtelet et les trois fils de Thomas le Goix, qui était boucher, bel homme et en son état bon marchand, dit Juvénal des Ursins, demeurant lui et ses enfants et vendant chair en la boucherie de Sainte-Geneviève, bourgeois et natifs de Paris». Avec eux se voient un chirurgien, Jean de Troyes «qui avait moult bel langage» et le fameux écorcheur de bêtes Caboche «qui était de la boucherie d’auprès l’Hôtel-Dieu, devant Notre-Dame».

On sait quelles traces sanglantes ces bouchers du XVᵉ siècle ont laissées dans l’histoire des Révolutions de Paris. S’ils massacrèrent un peu partout par les rues aux grandes journées, ils combattaient aussi aux batailles livrées aux alentours entre les armées des princes, comme à la prise de Saint-Cloud. Un de leurs chefs, un le Goix tué à une défaite du parti bourguignon en Beauce, fut ramené à Paris, eut à Sainte-Geneviève des funérailles de prince, où l’on vit le duc de Bourgogne lui-même marcher derrière le cercueil. Cet épisode de l’enterrement en grande pompe du chef insurgé, quand on le lit dans Juvénal des Ursins, rappelle les enterrements avec grand cortège et musique funèbre des chefs de la commune contemporaine tués aux avant-postes.

Le parti de Bourgogne devient le parti des Cabochiens, prenant le nom de l’écorcheur Jeannot ou Simonet Caboche qui s’était distingué par sa violence et son audace avec les le Goix, à l’enlèvement de la Bastille le 8 avril 1413 et aux journées sanglantes. Alors règne en souveraine farouche et délirante la violence déchaînée, pataugeant dans le sang des massacres. Les écorcheurs extorquent des rançons aux gros bourgeois qui n’ont pu quitter la ville à temps, ils pillent, dérobent, proscrivent et assomment à tort et à travers, se plongeant dans la soulerie du sang, faisant peur au duc Jean sans Peur lui-même, et à la fin suscitant la réaction.

Toute la ville, sous la terreur des bandes cabochiennes, prend donc le chaperon blanc, couleur du parti révolutionnaire, même les princes, les seigneurs, les gens d’Église. Le dauphin qui reçoit à son hôtel la redoutable visite des communes doit coiffer le chaperon cabochien, et Charles VI, dans un intervalle de sa maladie, l’arbore aussi quand, pour aller faire ses oraisons à Notre-Dame, il traverse la grande multitude des Parisiens en armes sur son passage.

Il y avait derrière les gens de coups de main, des politiques aussi, plus sages, réprouvant au fond ces violences, et qui essayaient, par l’ordonnance dite _cabochienne_, de régulariser le mouvement et d’en tirer des réformes possibles, quelque chose comme une refonte du système politique. Mais comme toujours ces politiques et leurs idées devaient être emportés et noyés dans le mouvement tumultueux des masses soulevées, des hommes de violence irréfléchie.

Les Cabochiens trouvèrent cependant à qui parler; en assemblée à l’Hôtel de Ville un maître charpentier osa leur dire qu’il y avait à Paris autant de frappeurs de cognée que d’assommeurs de bœufs. Les modérés relevèrent la tête. Alors Juvénal des Ursins, qui fut le courageux meneur de la lutte contre les Cabochiens, et quelques vaillants bourgeois entraînés par ses exhortations, se sentant soutenus par tout ce qui dans Paris en avait assez de la violente tyrannie cabochienne, arrachèrent la ville au parti démagogique, allèrent chercher le dauphin et le duc de Berry pour les faire marcher à leur tête et achever de rétablir l’ordre.

Comment finit l’écorcheur Caboche, ce meneur sanguinaire de la populace, l’histoire ne le sait pas au juste. Il eut son procès en parlement, avec les principaux chefs; Jean de Troyes eut le col coupé aux Halles, les autres, les le Goix, Deniset de Chaumont, Robinet de Mailly, Jacqueville, furent simplement bannis du royaume. Comme eux Caboche échappa au bourreau, probablement parce qu’il avait pu avec eux gagner à temps les terres du duc de Bourgogne.

Dans la réaction qui suivit, la Grande Boucherie fut démolie, mais elle fut

reconstruite quelques années après, au retour des Cabochiens bannis, quand Paris livré par Perrinet Leclerc retomba au pouvoir du parti bourguignon, et elle subsista aussi longtemps que le Châtelet lui-même, son voisin, pour ne tomber qu’en même temps que lui au commencement de notre siècle.

Devant cette Grande Boucherie des rudes compagnons de Caboche, se tient le marché de l’Apport de Paris ou la Porte Paris, un petit marché aux légumes qui est tous les matins une cause d’encombrement en ce lieu déjà si encombré, au débouché de la sombre voûte du Châtelet, près de la barrière aux Sergents, poste de vingt-cinq hommes de police. Aux étalages d’herbes et de verdures qui apportent parmi ces bâtisses tassées de bonnes odeurs de campagne s’ajoutent les étalages de poisson moins agréablement odorants.

Tout le long de la rue Pierre-à-Poisson, simple ruelle serpentant le long des sombres murailles du Châtelet, côté du couchant, des échoppes s’alignent avec des pierres pour étaler le poisson. Le poisson frais de la rue Pierre-à-Poisson rencontre le poisson salé de la rue de la Saunerie qui n’a pas meilleure odeur. De la rue aux Salaisons on tombe par la rue Trop-va-qui-Dure à la rue de la Poulaillerie et à la vallée de Misère.

De l’autre côté du Châtelet, tourne au pied des murs la rue de la Joaillerie où sont des boutiques d’orfèvres assez étrangement placées dans ce quartier voué au commerce des victuailles.

Le nom de la rue _Trop-va-qui-Dure_, ou _Qui-m’y-trouva-si-dure_, a mis les cerveaux des chercheurs d’étymologies à la gehenne. L’appelle-t-on ainsi parce qu’elle conduit à l’entrée du terrible Châtelet et que pour bien des malheureux elle est le chemin du supplice? Il va trop longtemps celui qui dure encore après l’avoir suivie, car les juges et les bourreaux l’attendent. Peut-être aussi est-ce tout simplement un nom torturé lui-même et à la fin tout à fait dénaturé comme on en peut citer beaucoup d’autres.

Quant à la vallée de Misère, c’est la place où se tenait le marché aux volailles, la Poulaillerie, une place bordée de quelques vieilles maisons que dominent le sommet des tours du Châtelet et le petit clocheton de Saint-Leufroy. Son nom lui vient peut-être de l’aspect misérable de son entourage, ou peut-être parce que la place étant en contre-bas du quai de la Mégisserie et du débouché des ponts aux Changeurs et aux Meuniers, la Seine, à la moindre crue, lui vient faire visite et gêner les pauvres marchands de volaille.

En souvenir de l’une des plus sérieuses de ces inondations si fréquentes, la vallée de Misère avait son petit monument à l’angle d’une maison du quai, un pilier portant une image de la Vierge avec cette inscription:

Mil quatre cens quatre vingt treize Le septiesme jour de janvier Seyne fut icy à son aise Battant le siège du pillier.

Les rues constituant la croisée de Paris furent les premières voies parisiennes régulièrement pavées. Boueuses à la moindre pluie, d’une boue qui se changeait l’été en poussière désagréable et malsaine que le moindre vent soulevait, les rues laissaient fort à désirer alors au double point de vue de la viabilité et de la salubrité.

On raconte que Philippe-Auguste prenant un soir d’été l’air à une fenêtre de son palais de la Cité, comme un bon bourgeois qui se repose après la journée faite, se trouva fort incommodé par les miasmes se dégageant des rues poudreuses, par la poussière malodorante soulevée sous les pieds des chevaux et les roues des charrettes traversant en si grand nombre la Cité.

Le roi, obligé par ces inconvénients de se retirer des fenêtres, prit alors la résolution de faire cesser cet état de choses. Le prévôt et les bourgeois furent convoqués au palais et Philippe ordonna le pavage en forte et dure pierre des voies principales; la dépense un peu forte fit faire la grimace aux édiles, mais le roi, comme bourgeois de Paris, y contribua pour sa part.

Ce premier pavage, disent les vieux historiens de Paris qui en ont pu voir les traces en certains endroits sous le sol exhaussé, était fait de grandes dalles de grès, de _carreaux_ de trois pieds de longueur. En raison de la dépense excessive on se borna à daller ainsi les grandes voies passagères, laissant les autres en l’état.

La grande rue Saint-Denis qui commence,--ou finit,--à la Grande Boucherie, c’est l’artère principale, de beaucoup la plus mouvementée, le fleuve pas bien large pourtant recueillant sur son chemin bien des affluents importants; c’est la grande route aussi. Tout ce qui vient des provinces du Nord descend par cette longue rue après avoir franchi la Bastille Saint-Denis, la porte la plus importante de l’enceinte construite par Étienne Marcel et Charles V.

C’est le chemin des entrées triomphales, des réceptions solennelles de rois et de reines. C’est par la porte Saint-Denis, pour ne citer que les plus fameuses et les plus fastueuses de ces réceptions royales, qu’entrèrent en la bonne ville de Paris l’empereur d’Allemagne Charles IV, venant visiter le roi Charles V en 1378, la reine Isabeau de Bavière, femme de Charles VI, qui apportait avec elle tant de malheurs pour Paris et la France, les rois Louis XI, en 1461, et François Iᵉʳ en 1515, la reine Anne de Bretagne en 1504...

Nous n’avons aucune idée des magnificences déployées en ces circonstances, et notre époque, jusque dans ses fêtes, ignore désespérément le pittoresque. Une fête pour nous c’est plus ou moins de sociétés musicales ou de gymnastique, plus ou moins de drapeaux et de lanternes vénitiennes aux fenêtres, plus ou moins de soleils tournants et d’étoiles filantes au feu d’artifice. Notre imagination, quand elle a ajouté quelques mâts de cocagne à ce programme, est à bout.

Le moyen âge déployait un peu plus de recherches de splendeurs, dans toutes les réunions et solennités; aux grandes journées, nos aïeux s’ingéniaient à relever la pompe de ces grands cortèges par tous les moyens et à les égayer sur leur route par toutes sortes de divertissements et d’intermèdes.

Il n’y a qu’à ouvrir les vieux chroniqueurs pour en avoir maintes et maintes preuves. La grande ville de Paris se tirait particulièrement bien de ces occasions, les gros bourgeois donnaient de leurs personnes dans les cortèges, les corporations, les quartiers cherchaient à se distinguer, le menu peuple s’esbaudissait et comme chacun y allait tout naïvement bon jeu bon argent, personne, malgré le penchant bien connu des Parisiens à la raillerie, ne songeait à se moquer si quelque chose du programme venait à clocher. La rue Saint-Denis avait donc le privilège des cortèges royaux aux circonstances solennelles, après le sacre, lors des noces princières, ou autres joyeux événements, comme au retour des campagnes victorieuses. Philippe-Auguste qui avait pavé notre rue, fit son entrée triomphale au retour de sa campagne de Bouvines, lorsque, au milieu d’une allégresse inouïe et de fêtes générales qui n’en finissaient plus, il ramena le comte de Flandre Ferrand, son vassal enfin vaincu, si bien enferré sur un chariot.

Aux entrées princières, tous les carrefours, tous les parvis d’église, tous les endroits où pouvait un instant stationner un cortège, recevaient des décorations particulières, en quelque sorte comme les reposoirs aux processions de la Fête-Dieu, et servaient de théâtre à des divertissements particuliers. On y élevait des machineries à surprises, des échafauds pour des représentations de mystères ou d’allégories, des tréteaux pour jongleurs et jongleresses, des lices pour combats simulés; on y dressait des tables bien garnies pour rafraîchir le cortège, tandis que pour le populaire, les fontaines, au lieu d’eau, coulaient du vin ou de l’hypocras.

Quand l’empereur Charles IV vint faire visite à Charles V en 1378, le prévôt de Paris, le chevalier du guet, le prévôt des marchands, les échevins s’en furent au-devant de lui jusqu’à mi-chemin de Saint-Denis, suivis de dix-huit cents bourgeois à cheval, vêtus de robes mi-partie blanc et violet. A la Chapelle Saint-Denis l’empereur, qui voyageait en litière parce qu’il avait été pris en route d’un violent accès de goutte, quitta cette litière et se hissa sur un cheval noir richement caparaçonné, envoyé par le roi.

Le cortège se remit en marche et trouva, l’attendant en avant de la porte Saint-Denis, le roi de France avec les ducs de Berry, de Bourgogne et de Bar, les archevêques de Reims, de Rouen et de Sens, les évêques de Paris, Laon, Beauvais, Noyon, Bayeux, des abbés de grandes abbayes, tous à cheval, avec une quantité de seigneurs de la cour et d’innombrables chevaliers. Le roi, vêtu d’une cotte hardie d’écarlate vermeille et d’un manteau fourré, montait un grand palefroi blanc. Outre les hauts et puissants seigneurs laïques et ecclésiastiques dessus dits, il était accompagné de tous les fonctionnaires de la cour: chambellans, chevaliers d’honneur, maîtres d’hôtel, écuyers, huissiers, pannetiers, échansons, sommeliers en nombre, plus cinquante-deux valets de chambre et soixante sergents d’armes, foule étincelante et chatoyante vêtue de velours et de satins aux couleurs éclatantes. Pour juger de la magnificence des costumes, il suffit de citer les queux et écuyers de cuisine vêtus de houppelandes de soie et aumusses fourrées à boutons de perles.

Après que les monarques se furent salués, embrassés et complimentés, le cortège se remit en marche et descendit la rue Saint-Denis dans l’ordre suivant: trente sergents d’armes à pied tenant tout le travers de la rue pour ouvrir le passage, ensuite les gens de l’empereur, huit cents chevaliers de France avec un nombre infini d’écuyers, tous vêtus et montés magnifiquement, le chancelier de France et les conseillers du roi, le prévôt de Paris, le maréchal de Blainville à la tête des écuyers du roi, la garde d’honneur de l’empereur composée de gentilshommes français conduits par le seigneur de Coucy et le comte de Saarbruck, tous descendus de cheval, marchant en files serrées un bâton au poing et entourant le roi et l’empereur. Après les huissiers d’armes à pied, s’avançaient les frères du roi, le frère de l’empereur, une quantité de seigneurs allemands et français; derrière ce groupe vingt chevaliers à pied et vingt-cinq arbalétriers, puis les archevêques et les évêques, les chevaux de parement du roi, tout le reste de la cavalcade, et pour clore la marche, le prévôt des marchands, le chevalier du guet avec ses archers et sergents et les bourgeois.

Grâce aux bonnes mesures prises, le défilé de l’interminable cortège se fit dans le plus grand ordre sans trop grande presse et sans accident, au grand émerveillement des gens qui n’avaient vu «_telle ni si bonne ordonnance de telle multitude_».

La réception de la reine Isabeau de Bavière, épouse de Charles VI, eut un autre caractère que ce grandiose et chevaleresque défilé. C’était une fête en même temps, une marche nuptiale coupée de réjouissances, et la rue Saint-Denis vit ce jour-là passer dans le flamboiement des drapeaux et des bannières, entre deux interminables murailles de tapisseries de haute lisse, de verdures et de fleurs, et sous un ciel de draperies de soies, un éblouissant cortège de nobles dames en grands atours, toutes les princesses de la cour, toutes les femmes de la haute noblesse de France.

Supposons-nous un instant dans une de ces maisons enguirlandées, pavoisées de la base au faîte et garnie de spectateurs penchés sur toutes les saillies, de têtes pressées à toutes ses ouvertures grandes ou petites, aux larges fenestrages où pendent des tapisseries ou des étoffes brillantes, et jusqu’aux lucarnes du toit.

C’était le dimanche 20 août 1389. Sur le chemin de Saint-Denis se tenaient douze cents bourgeois de Paris à cheval, vêtus de vert et de vermeil. La reine Isabeau s’avançait en litière richement parée et découverte, entourée des ducs frères du roi et de dix seigneurs de haut rang à cheval, marchant au petit pas. Venaient ensuite la duchesse de Berry sur un palefroi, _adextrée_ de deux seigneurs, la duchesse de Bar en litière, la duchesse de Bourgogne et la comtesse de Nevers, la duchesse de Touraine à cheval et une foule d’autres dames et damoiselles en chars couverts ou sur palefrois galamment harnachés, des gentilshommes, prélats et chevaliers en nombre, précédés de sergents d’armes et d’officiers du roi, ouvrant la marche et très _embesognés_, comme bien on pense, à percer la foule immense qui remplissait les rues et les places.

A la Bastille Saint-Denis, des enfants _appareillés en ordonnance d’anges_, dans un ciel semé d’étoiles et d’armoiries, chantèrent au passage du cortège _moult mélodieusement et doucement_. Des vins et liqueurs coulaient de la grande fontaine monumentale qui se trouvait à la hauteur de la rue Guérin-Boisseau, décorée pour ce jour de drap d’azur semé de fleurs de lis et couverte d’écussons aux armes des hauts et notables seigneurs; des jeunes filles aux riches costumes chantèrent encore en l’honneur de la reine, et chantèrent si bien que, dit le chroniqueur, «douce chose et plaisante était à l’ouïr!» Leur chant terminé elles prirent hanaps et coupes d’or et présentèrent à boire des vins de la fontaine aux nobles seigneurs du cortège.

A quelques pas de là, devant le moutier de la Trinité où peu après s’établirent les Confrères de la Passion, il y eut grande représentation théâtrale. On donnait _le pas du roi Saladin_ avec une multitude de personnages; après un compliment à la reine, des personnages représentant les douze pairs de France et Richard Cœur de Lion assaillirent une forteresse défendue par Saladin et ses Sarrasins, «et là y eut par esbattement grande bataille qui dura une bonne espace».

A la deuxième porte Saint-Denis, dite Porte aux Peintres, ouvrant dans l’enceinte de Philippe-Auguste, d’autres anges attendaient encore la reine, dans un ciel constellé, mais ils avaient cette fois avec eux Dieu le père, Dieu le fils et le Saint-Esprit. A l’arrivée du cortège, des chants éclatèrent dans ce Paradis, il y eut belle séance de musique, puis la porte du ciel s’ouvrit, deux anges descendirent des nuages et vinrent poser sur la tête de la reine une belle couronne d’or garnie de pierres précieuses, en lui chantant ces vers avant de remonter:

Dame enclose entre fleurs de lys, Reine estes vous de Paris, De France et de tout le pays. Nous en r’allons en Paradis.

A la chapelle Saint-Jacques, autre arrêt devant une haute chambre encourtinée montée sur un échafaud où de grandes orgues faisaient éclater leur musique. La plus grande station fut au Châtelet devant lequel avait été élevé un castel de charpente avec tourelles «assez fortes, dit Froissart, pour durer quarante ans,» et gardé à tous ses créneaux par des hommes d’armes armés de toutes pièces. Au milieu sur un lit richement paré était une femme représentant madame sainte Anne.

En avant de ce castel, dans un espace fermé de palissades on avait _planté_ un petit bois, une garenne où se trouvait «grand foison de lièvres, de lapins et d’oisillons, courant ou voletant dans la ramée». Quand le cortège déboucha devant le Châtelet, un grand cerf blanc sortit du bois et s’en vint devant le lit de justice de sainte Anne, comme pour chercher asile contre les attaques d’un lion et d’un aigle qui le suivaient de près. Alors parurent douze belles jeunes filles l’épée nue à la main, qui se mirent devant le cerf pour repousser les assaillants...

La nuit était venue quand le cortège, arrêté à chaque rue par d’autres jeux, parvint à la Cité, après avoir passé le pont Notre-Dame, couvert entièrement d’un ciel de soie vermeille étoilée, et gagna la cathédrale, du haut de laquelle, ainsi que fit plus tard Mᵐᵉ Saqui, s’envola un acrobate qui, sur une corde tendue de la tour au pont aux Changeurs, descendit en chantant et tenant de chaque main un cierge allumé.

Louis XI à son tour, au début de son règne, fit par notre grande rue Saint-Denis une entrée mémorable dans sa bonne ville de Paris, qu’il avait très à cœur de s’attacher, en prévision des futures luttes qu’il pressentait devoir bientôt soutenir contre les grands vassaux de la couronne, ces princes trop rapprochés du trône, et dont l’ambition et les compétitions funestes avaient causé tant de maux depuis cent ans. D’autres entrées, bien mémorables pour d’autres causes, dans l’intervalle avaient eu lieu: entrée du duc de Bourgogne, entrée des Armagnacs, entrée des Anglais et enfin entrée par escalade avec rude bataille par les rues, des troupes du roi de France arrachant Paris à l’étranger. Il fallait faire oublier tout cela, rejeter dans l’ombre du passé les vieux souvenirs des discordes, les maux soufferts, la longue défiance de Charles VII contre Paris, défiance justifiée, il faut le dire, par le vieil esprit de sédition couvant perpétuellement dans le sein de la bonne ville si prompte aux colères.

L’évêque de Paris, le Parlement, le prévôt de Paris, le prévôt des marchands et les échevins tous vêtus de robes de damas fourrées de martre, accueillirent le roi à son arrivée en avant de la Bastille Saint-Denis, et le prévôt des marchands lui présenta les clefs de la ville.

Devant l’église Saint-Lazare dans le faubourg, dernière station avant l’entrée, un héraut d’armes à cheval, splendidement costumé aux couleurs et armes de la ville attendait le roi. Il prenait pour nom _Loyal cœur_ et présentait au roi, galante attention du corps de ville, cinq dames en superbes atours montées sur de magnifiques chevaux, blasonnés à la nef parisienne. Dans le costume de chacune de ces dames se distinguait une grande lettre richement brodée et les cinq lettres réunies formaient le mot PARIS.

Tous les princes et grands seigneurs du royaume, comme au sacre, tenaient leur place dans le cortège royal et déployaient un luxe extraordinaire. Dans cette étincelante chevauchée de princes se remarquaient le fils de Jean sans Peur tué à Montereau, le vieux duc de Bourgogne, Philippe le Bon qui allait, en cette occasion, éblouir les Parisiens de son faste dans sa résidence de l’hôtel de Bourgogne et son fils, le comte de Charolais, destiné à devenir plus tard le grand adversaire de Louis XI, Charles le Téméraire.

Au sommet de la porte Saint-Denis on avait construit une belle nef de charpente argentée, la nef du blason de la ville, dans laquelle des figurants costumés représentaient les trois états, clergé, noblesse et tiers. Aux châteaux d’avant et d’arrière étaient deux personnages allégoriques _Justice_ et _Equité_, tandis que dans la hune du mât «qui était en façon d’un lys» se voyait un roi que deux anges conduisaient.