Paris Anecdote Avec une préface et des notes par Charles Monselet

Part 5

Chapter 53,891 wordsPublic domain

Aujourd’hui, M. Jannier emploie quinze à vingt vieilles femmes à sa fournaise; elles carbonisent des mottes tous les jours de l’année, hiver comme été. Il a quatre vigoureux chevaux percherons qui traînent, non plus des voitures doublées en tôle, mais des espèces de locomotives en fer battu, qui ont des noms inscrits en lettres noires sur des plaques de cuivre: _Vulcain_, _Polyphème_, _Cyclope_, _Lucifer_, absolument comme les machines d’un chemin de fer. Ces voitures distribuent du feu à toutes les femmes des halles et marchés de Paris, depuis le faubourg Saint-Antoine et le Temple jusqu’aux faubourgs Saint-Germain et Saint-Honoré. Outre cela, il fournit les chaufferettes des vieillards de plusieurs grandes maisons de refuge, et, si l’administration de l’Assistance publique mettait en adjudication la fourniture du feu aux femmes de la Salpêtrière et aux vieillards de Bicêtre, M. Jannier soumissionnerait, et son rêve, qui est déjà aux trois quarts réalisé, se trouverait surpassé. Il pourrait recevoir à sa table chaque jour MM. Deshayes, Saint-Ernest, Christian, Ernest Vavasseur, venir voir jouer ces messieurs dans _sa_ loge prise au bureau de location, et s’y faire mener, non pas dans _sa_ demi-fortune, mais bien dans une bonne et douce calèche traînée par deux beaux chevaux du Mecklembourg.

Certes, il y a des fortunes immenses à la halle, mais il ne faut pas croire pour cela qu’il suffise d’approcher du carreau des Innocents et d’avoir une idée pour à l’instant voir les croûtes de pain et le feu de mottes se changer en or. Là aussi il y a les vaincus de la fête, les Pierres qui roulent en n’amassant point de mousse. Il gravite autour des marchés une infinité de pauvres hères qui ne gagnent leur pain qu’avec des peines infinies et qu’en l’arrosant de leur sueur. Ceux dont nous parlions tout à l’heure, les _Bricoleurs_, par exemple, sont des gens actifs, entreprenants, hardis, qui ne reculent devant aucun travail, qui s’offrent pour tout faire, qui portent des fardeaux à assommer un bœuf, font dix lieues avant le lever du soleil, sont prêts à toute course, à toute commission, à tout labeur connu ou inconnu. Ils n’épargnent ni leurs bras ni leur corps; ils sont dévoués, probes; ils ont toutes les qualités qui distinguent l’honnête homme, et cependant ils ne recueillent pour tant de qualités qu’un salaire souvent insuffisant.

La _Réveilleuse_, qui passe toutes les nuits à parcourir en tous sens les quartiers de Paris pour aller réveiller les marchands, les forts, les porteurs et les acheteurs de la halle, n’a que dix centimes par personne et par nuit. Souvent il lui faut héler sa pratique pendant un quart d’heure avant de recevoir une réponse. Pour peu qu’un coup de _picton_ de trop se soit égaré dans le gosier de l’abonné, il s’endort la tête lourde; la pauvre réveilleuse est obligée de monter trois ou quatre étages pour l’arracher aux douceurs du lit. Elle est reçue par des grognements, des bourrades. Rien ne l’émeut: elle a sa conscience pour elle; elle sent qu’elle fait son devoir, et elle sourit encore à ceux qui l’injurient, persuadée qu’elle est que le lendemain ils la remercieront de son insistance.

L’état de réveilleuse est un des plus durs et des plus fatigants de tous ceux qui s’exercent aux alentours des halles et marchés, et néanmoins c’est un des moins rétribués. Jadis les réveillés donnaient aux réveilleuses de quatre à six sous; mais, aujourd’hui que les affaires vont bien, que les loyers augmentent, la concurrence s’en est mêlée, et, quoique les somptueuses bâtisses de la rue de Rivoli aient éloigné du quartier presque toute la population des halles, il y a des réveilleuses qui s’offrent à dix centimes, et qui sont obligées, pour satisfaire leurs pratiques, de se transporter jusqu’au fond des faubourgs bien avant l’heure qui leur est désignée. Auparavant, lorsque l’agglomération existait dans le quartier Saint-Denis, une bonne réveilleuse (car là comme partout il y a des gens qui ont du talent, qui sont plus ou moins appréciés; les voix claires et perçantes, par exemple, sont surtout recherchées), une bonne réveilleuse, disions-nous, pouvait avoir jusqu’à quinze et vingt clients, ce qui lui faisait une journée de trente à quarante sols par jour, sans compter les bonis, plus les ménages des réveillés, qui lui étaient presque toujours octroyés. Aujourd’hui, il est presque impossible, avec la dissémination causée par les démolitions nouvelles, d’en réunir plus de cinq ou dix. C’est donc un état perdu, pour le moment du moins.

L’_Ange gardien_ semble devoir subir le sort des réveilleuses; il a beaucoup perdu de son importance avec les démolitions, mais il lui reste une ressource: il se retire aux barrières, où il aura encore de l’ouvrage pendant de longues années.

Mais, à propos, qu’est-ce qu’un ange gardien? Je vais vous l’expliquer. On nomme ainsi un homme qui est préposé, chez les marchands de vin et dans les cabarets en renom, à la surveillance des ivrognes. Il les prend sous sa protection, il les reconduit chez eux, et il en répond au cabaretier qui les a confiés à ses bons soins. Il doit les défendre, au besoin les coucher, en un mot ne les quitter qu’alors qu’ils sont en sûreté, loin de la portée des voleurs dits _au poivrier_, gens sans foi, sans croyance, qui dévalisent les ivrognes, sans respect pour le dieu Bacchus, dont ils sont les fervents adorateurs.

N’est pas ange gardien qui veut. On ne peut se figurer toutes les qualités qui lui sont demandées. Il passe un examen où plus d’un bachelier échouerait. Un bon ange gardien doit être sobre; sans cela il boirait avec son protégé, et tout serait perdu.

Les ivrognes veulent toujours boire, même alors qu’ils ne peuvent plus porter leur vin. Et il n’y a pas de femme désirant une parure, de solliciteur demandant une place, qui emploient plus de détours, plus de paroles doucereuses, plus de flatteries que l’ivrogne. Il devine toutes les insinuations, toutes les câlineries des coquettes les mieux exercées, pour arriver à son but. L’ange doit demeurer ferme, impassible, ne se laisser induire en aucune tentation, aller droit son chemin, n’accédant à aucune prière, ne se laissant intimider par aucune menace. Il doit être brave, en effet, car il faut qu’il tienne tête à ceux qui ont _le vin mauvais_, qu’il soit toujours prêt à se jeter au milieu de la rixe lorsque le client se livre à ses ébattements sur les épaules de quelque passant peu endurant. Et puis, de quelle patience ne doit-il pas être doué pour comprendre et réfuter toutes les divagations que suggère le vin dans ces cerveaux exaltés, en délire, qui semblent jouer aux propos interrompus? Il doit savoir flatter la manie de son compagnon, entrer dans ses vues, le comprendre, s’en faire écouter et l’intéresser par une conversation vive et animée. C’est alors qu’il rendrait des points à tous les diplomates pour la finesse, l’à-propos de ses reparties, et sa façon de plaider le faux pour arriver au vrai. A toutes ces qualités morales l’ange gardien doit joindre les qualités physiques les plus remarquables. S’il n’est adroit, vigoureux, ingambe, il devient impropre à remplir ses fonctions, car il lui faut souvent emporter son homme sur ses épaules pour l’arracher aux tentations et aux collisions si fréquentes aux barrières et à la halle.

Eh bien, toutes ces qualités, toutes ces vertus (car, si nous n’avons pas compté la probité la plus stricte, c’est que les anges gardiens la jugent si naturelle chez eux qu’ils n’en parlent même pas), ces périls qu’ils affrontent, tous ces ennuis qu’ils subissent, sont cotés comme les fonds à la Bourse. Ces hommes, qui sont si bien nommés, ne gagnent souvent pas de quoi s’entretenir. Chez les marchands de vin, où se réunissent les véritables ivrognes, aux _renommées_, aux _goguettes_ (maisons où l’on chante), il est établi qu’un homme qui ne peut plus se tenir doit être reconduit. Pour cela, il donne ce qu’il veut à son ange gardien, qui se fie à la générosité du buveur; mais celui-ci ne peut jamais donner moins de cinquante centimes: c’est une règle établie, une convention adoptée, à laquelle personne ne manque.

Celui qui refuserait d’acquitter cette dette serait renié par ses confrères, car il porterait préjudice à la sûreté de tous. En effet, dès qu’un homme est mis entre les mains d’un ange, eût-il 100 francs dans ses poches, le lendemain en se réveillant il est certain de les trouver tels qu’il les y avait mis. On ne se souvient pas, de mémoire d’ivrogne, d’un seul buveur qui ait été dépouillé ou qui ait eu à se plaindre des procédés de son ange gardien, car à toutes les qualités énumérées plus haut il faut encore joindre la politesse.

Généralement ils sont nourris par les marchands de vin qui les emploient, auxquels ils rendent de menus services, et qui les en récompensent en leur donnant par-ci par-là un morceau à manger.

L’ange gardien est ordinairement une espèce de poète, un rêveur, qui aime la vie contemplative; c’est le lazzarone de Paris: il se contente de peu et vit dans ses rêves à la recherche d’un inconnu quelconque. Sa journée ordinaire ne monte jamais à plus de trente ou quarante sous; mais il a ses dimanches et ses jours de réunion. Les habitués le respectent et sont pleins d’attentions pour lui. Ils ne commandent jamais un repas sans l’inviter à y prendre place. Il vit heureux de cette considération et fier de sa conscience pure et sans tache. Il ne fait pas d’économies, mais il se crée de bonnes relations pour les mauvais jours. On en cite deux qui ont été portés sur le testament d’un riche ivrogne, ancien banquier, qui fréquentait le cabaret de l’_Arrosoir_, à Montparnasse, et qui, malgré ses rentes et sa passion pour le vin à six, avait su garder au fond de son cœur assez de reconnaissance pour se souvenir, à son lit de mort, des deux pauvres diables qui lui avaient tant de fois épargné le dangereux bonheur de coucher dans les champs.

A côté de ces bonnes, belles, fortes et franches natures, pourquoi placer ce petit homme à jambes grêles et à gros ventre, cet esprit faux, cauteleux, chicaneur, âpre au gain, cet être amphibie, moitié avocat, moitié accusé? C’est qu’ici, comme partout, tout est contraste, tout est antithèse. Nous allons entrer dans le monde qui ne vit que le code à la main et qui étudie sans cesse la manière de poser le pied entre ses paragraphes, sans jamais marcher sur un article criminel. C’est ce qu’ils nomment, dans leur argot, faire _suer Thémis_, et les praticiens qui exercent l’état, qui vivent des conseils qu’ils donnent pour faire éviter les rigueurs de la loi, prennent le nom de _Favoris de la déesse_. Ces gens connaissent le code mieux qu’ils n’ont jamais su le catéchisme; ils en savent le fort et le faible, ils en ont étudié tous les détours, et ils se promènent à l’aise dans le labyrinthe des lois. Certes, leur industrie n’est pas parfaitement honorable; un bourgeois de la rue Saint-Denis ou un fabricant du faubourg n’y destinera pas ses fils, et nous ne la consignons ici que parce que nous désirons autant que possible faire de ces études une galerie complète.

Une façon d’huissier marron, d’homme d’affaires ténébreux, plus retors qu’un procureur, tient son cabinet chez un marchand de vin du quai aux Fleurs, au milieu des tables de marbre, dont l’une lui est réservée. Lorsque je pénétrai dans ce cabinet, toutes ces tables étaient occupées. Je m’emparai de la seule libre. Je vis que cette action si simple semblait produire un effet inaccoutumé dans l’endroit. On me regardait en dessous; toute la race des _rats du palais_ qui fréquentent l’établissement, praticiens, recors, grossoyeurs d’études de bas étage, gratte-notes, en un mot toute l’aimable engeance commençait à murmurer. En effet, j’avais fait une école; j’avais eu l’imprudence de m’asseoir à la TABLE DE M. AUGUSTE.

M. Auguste est le mamamouchi, le grand vizir, l’homme saint de l’établissement. Il est choyé, envié, admiré; on rit de ses bons mots. Il y entre en triomphateur. On se lève, on se découvre à son approche. Comme Jupiter, il fait trembler tout ce peuple en fronçant le sourcil. Heureusement pour ma pauvre personne, j’étais en compagnie d’un homme qui avait l’insigne honneur de connaître M. Auguste. Sans cela on me faisait un mauvais parti.

Lorsque M. Auguste fit son entrée triomphale, il nous regarda d’un œil courroucé; mais bientôt, ayant reconnu mon compagnon, il s’avança vers nous d’un air souriant. Tous ces gens qui attendaient un éclat, qui étaient prêts à nous courir sus, changèrent de physionomie comme par enchantement. M. Auguste ne nous avait-il pas salués?

M. Auguste est un homme de trente-cinq à quarante ans; il a une physionomie qui ne prévient nullement en sa faveur. Il a de gros yeux vert de mer à fleur de tête qui sont faux, une bouche fausse, un faux sourire, un faux toupet blond albinos. Nous l’avons dit, ses jambes sont grêles et son ventre est gros. Il est tout de noir habillé, il singe autant qu’il peut la tenue des gens du palais. Mais tout cela est vieux et râpé, car M. Auguste s’habille au _décroche-moi ça_, ce qui veut dire en français: chez le fripier.

Mon compagnon avait jugé à propos, pour délier la langue de cet important personnage, de l’inviter à déjeuner. M. Auguste jouit d’un remarquable coup de fourchette; mais il a un verre superbe; au café, je m’aperçus qu’il devait être un des enfants les plus distingués de Paris, car ce n’est qu’au septième ou huitième petit verre qu’il daigna nous donner quelques renseignements sur son _truc_, le métier qui le fait vivre.

M. Auguste est un ancien clerc de province. Il est venu à Paris sans sou ni maille; il a été marchand de contremarques à la porte des théâtres du boulevard, où il a connu beaucoup de flâneurs et de petits rentiers, gens désœuvrés qui ne savent jamais comment franchir l’abîme immense qui sépare le déjeuner du dîner, la lecture du journal de l’ouverture des théâtres. Un jour qu’il se promenait dans le palais, il vit beaucoup de ces bons citadins qui stationnaient à la queue du public des tribunaux et qui faisaient mille gentillesses aux gardes municipaux pour les attendrir et tâcher de pénétrer dans le sanctuaire de la justice. M. Auguste, qui est un homme à expédient, vit là une source de fortune. Il avait une idée.

Dès ce moment il passa ses journées à courir dans les corridors du palais, accostant toutes les personnes qu’il voyait sortir des cabinets de messieurs les magistrats instructeurs. Il se proposait pour conduire les témoins à la caisse, afin d’y toucher les deux francs que la justice alloue à tous ceux qui viennent la renseigner. Lorsque le témoin avait reçu son argent, et qu’après avoir offert soit un canon de vin, soit une demi-tasse à M. Auguste, il voulait le quitter pour vaquer à ses affaires, celui-ci l’apitoyait en lui contant quelque histoire bien larmoyante, bien pathétique; il savait encore se faire donner quelques sous pour sa peine. D’autres fois, le témoin dédaignait la rétribution; alors M. Auguste changeait sa batterie: il inventait un autre conte, il implorait sa pitié; il lui demandait son assignation en lui disant qu’il était père d’une nombreuse famille. On lui abandonnait facilement ce morceau de papier inutile. C’est en collectionnant toutes ces citations et assignations que M. Auguste a fondé le magasin qui le fait vivre.

Aujourd’hui, M. Auguste vit comme un chanoine; il est devenu une autorité dans le bas peuple du palais; il gagne beaucoup d’argent. Il loue des citations en témoignage aux curieux pour les faire entrer aux cours d’assises et aux chambres correctionnelles les jours de procès curieux. Les gardes municipaux qui sont de planton aux portes des tribunaux ont pour consigne de ne laisser passer que les personnes assignées. Ils ne lisent jamais les assignations; il suffit donc qu’on se présente hardiment avec un papier timbré pour qu’ils vous laissent passer, car, du moment qu’on a le _papier_, la consigne est sauve. M. Auguste avait observé cela; aussi a-t-il su en profiter. Il sait par cœur la liste des affaires à juger; il connaît les jours où les premiers sujets du barreau et de la magistrature debout doivent prendre la parole; et ces jours-là, dès sept heures du matin, il est à son poste avec sa liasse de citations et d’assignations périmées. Il les loue ordinairement 1 franc pour la séance. On le connaît; il a ses habitués; on ne paye qu’après qu’on est placé; mais on est obligé de laisser en nantissement 5 francs, qu’il ne remet qu’après la restitution de son papier.

«Et vous gagnez beaucoup d’argent à ce métier-là? lui demandai-je.

--C’est selon les procès; celui de Laroncière m’a rapporté jusqu’à 100 francs par jour; j’étais obligé d’envoyer un de mes clercs dans la salle pour redemander mes assignations. J’ai loué la même citation jusqu’à dix fois en une séance. Soufflard n’a pas mal donné; la bande de _Poil-de-Vache_ était bonne, mais ne valait pas les _habits noirs_.

--Et les affaires politiques?

--Cela dépend des personnages. Les complots m’ont laissé d’ailleurs d’excellents souvenirs; les procès de presse furent d’un assez joli rapport. Les cris séditieux valaient moins. Quant aux crimes, aux infanticides, aux faux, aux vols de confiance, c’est chanceux.

--D’après ce que je vois, en lisant les détails d’un assassinat, vous savez combien il vous rapportera.

--Il y a crime et crime; c’est la position de l’accusé qui fait tout. S’il est jeune et féroce, il devient intéressant; c’est très bon. Si c’est un homme qui a simplement tué sa femme ou un passant dans la rue, ça ne vaut absolument rien. Les maris jaloux et farouches amènent des dames. Mais parlez-moi de ces gaillards qui coupent leur maîtresse en morceaux! qui l’attendent le soir dans une allée, la poignardent et tirent un coup de pistolet à leur rival! à la bonne heure! c’est du nanan! Ils ont un public à eux, on les lorgne, on leur envoie des albums pour y écrire deux mots, ils posent devant un parterre de femmes. S’ils sont tant soit peu jolis garçons et que l’affaire prenne plusieurs audiences, la seconde journée double ma recette. Si le jugement se prononce la nuit, je suis obligé de donner des contremarques. La nuit est très propice aux drames judiciaires, le beau sexe s’y crée des fantômes. C’est si intéressant, un scélérat passionné qui égorge proprement la femme qu’il aime! il y a de quoi en rêver quinze jours. On envie le sort de la victime, on voudrait être aimé ainsi une fois, rien que pour en essayer. Ah! Lacenaire! nous ne trouverons malheureusement pas de sitôt son pareil! Il faisait des vers, Monsieur! s’écria M. Auguste d’un air moitié d’admiration et moitié de regret. Il était galant, intéressant, il s’exprimait bien. Encore deux affaires comme la sienne, et je me retirais dans mes terres. Ah! si le huis clos n’existait pas pour certains attentats! quelle source de fortune! je serais millionnaire. Tout le monde en veut: c’est le fruit défendu.»

Une espèce de pleutre ballottant dans un immense habit noir boutonné jusqu’au col, et dont les jambes flageolaient, vint interrompre M. Auguste au milieu de ses regrets. C’était son clerc. Cet homme le remplace lorsqu’il y a plusieurs affaires intéressantes le même jour; il lui recrute des clients, il lui procure des affaires, car M. Auguste joint à son industrie celle de défenseur officieux aux justices de paix; il fait en outre des mémoires et des pétitions aux ministres.

Le _Détripé_, il est ainsi surnommé, a plusieurs cordes à son arc. Dès qu’un crime est commis, il se transporte sur les lieux; il recueille tous les bruits, il raconte les détails, il a soin de dire son nom et son adresse dans les cabarets environnants, il répète cent fois ces détails, il en invente au besoin, on les redit, cela arrive jusqu’aux magistrats instructeurs; on le fait appeler, il raconte ce qu’il a entendu dire; il fait une déposition insignifiante. On le renvoie, mais il a ses quarante sols: c’est toujours ça de gagné. Du reste, il jurerait, au besoin, sur l’Évangile, devant Dieu et les hommes, après avoir vu un chien de chasse étrangler un lapin, que c’est le lapin qui a commencé, qu’il avait tous les torts, et que ce n’est qu’à son mauvais naturel qu’il doit sa triste fin.

Ce maître Jacques n’ose faire concurrence à son maître, car celui-ci maintenant ne mendie plus les assignations: il les achète et les paye plus cher que le caissier du palais. Il ne souffre pas de rivaux; il leur fait une guerre acharnée. Il a fait sa petite pelote, comme il dit; il espère bientôt pouvoir se retirer à la campagne pour y former souche d’honnêtes gens.

Quand nous quittâmes M. Auguste, il nous regarda d’une façon triomphante, et il dit à ses admirateurs: «Je les ai _épatés_, les bourgeois!»

Il avait raison, en effet: nous étions émerveillés.

VI

CORRESPONDANCE.--LES FÊTES ET FOIRES.--LES JEUX.--LE 90.--LE LAPIN IMMORTEL.--LE PATISSIER AMBULANT.

Un journaliste ne manque jamais de recevoir beaucoup de lettres, affranchies ou non, signées ou anonymes, de compliments ou d’injures, lorsqu’il a entrepris une série d’articles sur un sujet quelconque. En voici deux entre celles qui nous sont parvenues à propos de nos _Industries inconnues_:

«Monsieur,

«Je lis avec le plus grand plaisir les articles que vous publiez dans le journal _le Siècle_, qui est mon journal. Vous voulez faire une galerie originale de tous les commerces que nous inventons chaque jour, nous, pauvres gens jetés au hasard sur le pavé de Paris. Ce que vous avez dit jusqu’à ce jour est vrai, bien étudié et compris. Presque tous ces industriels me sont connus, et quelques-uns sont mes amis.

«J’ai cependant une observation à vous faire. Peut-être vous paraîtra-t-elle juste.

«Lorsque vous avez parlé de mon ami Chapellier, le boulanger en vieux, vous avez dit: «Le père Chapellier a su tirer des croûtes de pain tout ce qu’on en pouvait tirer.»

«Cela n’est pas exact. Il n’est peut-être pas d’industrie au monde autour de laquelle un homme ne trouve à ramasser sa vie. On peut penser à tout, embrasser d’un coup d’œil toutes les branches qui viennent se rattacher à l’arbre principal, mais on ne les cultivera pas toutes. Le temps, la place, les outils, la patience, manquent. Puis vous ne pouvez vous figurer quelle est la force de cet axiome: «Il faut que tout le monde vive.» Rien ici-bas ne se fait qu’en vertu de ce principe. Le fabricant de bijouterie qui, après avoir brûlé ses cendres et les balayures de son atelier, vend les cendres des cendres au laveur de cendres sait parfaitement bien qu’il y a encore de l’or dans ce qu’il vend, mais il se dit: «Il faut que tout le monde vive.» Puis il n’a pas l’admirable patience de l’Auvergnat, il n’est pas outillé, il n’a pas d’emplacement convenable pour faire le lavage lui-même; il perdrait trop de temps à l’entreprendre.

«Il en est de même partout. En littérature, après le romancier, qui trouve le sujet, esquisse les caractères, décrit les lieux, donne la vie aux personnages, les fait marcher, parler, agir, en un mot écrit un livre, vient l’auteur dramatique, qui transporte tout cela au théâtre sous une autre forme. Le premier auteur eût pu faire la pièce lui-même, mais il n’est pas en relation avec les directeurs, et d’ailleurs il n’est pas outillé pour le théâtre, il ne connaît pas les _ficelles_ de la scène. Il abandonne donc son œuvre à qui veut la prendre: il faut que tout le monde vive.

«Examinez, cherchez, et vous trouverez toujours une glane dans les champs déjà moissonnés. Quelqu’un qui voudrait bien s’en donner la peine vivrait même des huissiers, qui vivent aux dépens de tout le monde, et ce ne serait ni la moins curieuse ni la moins productive des _industries inconnues_.