Paris Anecdote Avec une préface et des notes par Charles Monselet

Part 4

Chapter 43,722 wordsPublic domain

Le chiffonnier insouciant, gagnant sa vie au jour le jour, dormant sur le coin d’une table de cabaret, n’ayant le plus souvent ni feu ni lieu, vend sa récolte journalière aux hauts commerçants de la partie. Ceux-ci se chargent de la diviser, de mettre tous les objets de même nature ensemble, de les garder en magasin, jusqu’à ce qu’une occasion favorable de vente se présente. Ils emploient pour cette besogne des hommes et des femmes que l’on nomme trilleurs. Ces malheureux vivent douze heures de la journée dans une atmosphère empestée, à laquelle les exhalaisons des amphithéâtres d’anatomie ne sont pas comparables. Le salaire du _trillage_[G] n’était guère plus élevé que le gain du ravageur; mais, du moins, Chapellier travaillait à couvert; il n’était plus exposé à rougir en rencontrant ses anciens camarades. A ceux qui lui demandaient ce qu’il faisait, il pouvait répondre: «Je travaille chez un négociant», et, s’ils lui proposaient de l’aller voir, il disait: «Le patron nous défend de recevoir des visites à l’atelier.» Bref, il fit ce métier six mois; mais, habitué à vivre au grand air et à prendre beaucoup d’exercice, il dépérissait; le mauvais air le rendit malade. Il fut obligé de demander à la charité publique un lit pour se faire traiter.

A l’hôpital, il fit connaissance avec un _gaveur de pigeons_, qui lui proposa de le présenter à son patron, riche marchand de volaille de la Vallée. Il fut admis. Son nouveau métier consistait à se remplir la bouche de graines ou de pois, à ouvrir le bec des jeunes pigeons et à leur ingurgiter le tout dans l’œsophage. «La chose vous paraît simple, nous dit-il, mais vous ne pouvez vous figurer combien il est fatigant de _gaver_ ainsi deux ou trois cents pigeons en une heure.»

Le père Chapellier gagnait quarante sous par jour à ce métier. Son ambition n’était pas satisfaite. En regardant autour de lui, il vit que les marchandes de volaille qui ne vendaient pas leur provision tout de suite étaient obligées d’en baisser le prix d’un quart par chaque jour de retard, de telle sorte qu’elles arrivaient même à la vendre à perte, quoique la marchandise eût la même apparence de fraîcheur que si elle venait d’être tuée. Et pourtant aucune cuisinière ne s’y trompait. Il s’inquiéta de ce prodige; on lui répondit que c’était uniquement parce que les pattes des dindes, qui étaient noires et brillantes le jour de leur mort, prenaient des tons de plus en plus grisâtres à mesure qu’on s’éloignait de ce moment.

Il n’en fallait pas plus à un homme de génie. Chapellier rentra chez lui et se mit à composer un vernis qui pût conserver aux gallinacés, bien des jours après leur trépas, ce lustre brillant qui orne leurs pattes et constate leur valeur auprès des gourmets. Deux jours après la révélation qui lui avait été faite, il revint triomphalement au marché; il pouvait s’écrier: _Eurèka._ Il expliqua et expérimenta sa découverte: toutes les commères s’y trompaient elles-mêmes. On fit des essais; on présenta de la volaille à pattes vernies aux plus fines cuisinières: elles se laissèrent prendre aux apparences. L’invention fut adoptée. Le père Chapellier reçut des marchandes, sur toute volaille peinte, la moitié du quart qu’elles auraient perdu à la vendre avec ses pattes ternies.

Le métier de _Peintre de pieds de dindons_ était assez lucratif, mais il fallait trop de surveillance pour se faire payer. Et puis l’ambition du père Chapellier n’était pas encore satisfaite: il n’avait pas, ce qui était le but de sa vie, un établissement à lui, _son_ petit _dada_, traînant sa petite carriole. Vous voyez qu’il y a déjà loin du modeste ravageur, demandant simplement à gagner sa vie, au _brillant coloriste_ devenu la Providence des dames de tout le marché. Aussi vendit-il son secret et sa clientèle à un ami moyennant 1,000 francs. Ce successeur est aujourd’hui retiré avec de belles rentes, ce qui ne fait l’éloge ni de la sincérité des marchandes de volaille, ni de la perspicacité des cordons bleus, ni de la délicatesse du palais des Parisiens.

«Je voulais _m’établir_, me dit le père Chapellier. Mille professions se présentaient. Je ne pouvais passer devant une boutique sans envier le sort de celui que j’y voyais installé. J’interrogeais tout le monde; chacun me donnait un conseil; chaque soir j’arrêtais un plan, qui était abandonné le lendemain. Je me croyais né tantôt pour être fruitier, tantôt pour être traiteur, tantôt pour être marchand de vin. Mais je connaissais mes capacités absorbantes, et j’avais peur de manger et de boire mon fonds. Et puis j’avais trop d’amis, et les crédits m’effrayaient. Il me fallait donc quelque chose qui ne fût pas de consommation immédiate. Enfin j’allai voir mon premier patron, dans l’intention de m’associer avec lui. Savez-vous combien il me demanda pour m’intéresser à ses affaires?

--Non; vos 1,000 francs, peut-être?

--Vous n’en approchez pas; il me demanda 50,000 francs comptant.

--Diantre! 50,000 francs pour être chiffonnier en gros!

--Aujourd’hui cela ne m’étonne plus, je connais le métier: on peut y devenir facilement millionnaire, et mon patron l’est devenu deux fois. C’est néanmoins à lui que je dois le _petit bien-être_ dont je jouis. J’étais arrivé dans ses magasins au moment de la vente du matin, c’est-à-dire lorsque les chiffonniers errants viennent débiter leur hottée. On les paye toujours au comptant; il n’y a pas de crédit dans ce métier-là: ces pauvres gens ont besoin du prix de leur journée pour vivre. Une chose me frappa: ce fut la grande quantité de morceaux de pain qu’ils avaient en leur possession. Je les questionnai; je sus comment tous ces rogatons leur arrivaient et comment ils s’en défaisaient. J’eus l’idée de m’établir _boulanger en vieux_ et de vendre en gros ce que les autres vendaient en détail.»

Le père Chapellier venait, en effet, de trouver la route qui devait le mener à la fortune. Il ne perdit pas de temps. Le jour même, il fit acquisition d’un petit bidet et d’une charrette; il loua une grande pièce dans un des anciens collèges si nombreux dans ces vieux quartiers, et il alla voir tous les garçons de cuisine des grands établissements scolaires du douzième arrondissement. Ceux-ci étaient habitués depuis de longues années à donner leurs morceaux de pain aux chiffonniers: ils crurent avoir affaire à un fou; ils acceptèrent toutefois ses propositions.

Le succès que notre homme obtint auprès des cuistres de collège ne fit que l’encourager: il résolut d’accaparer toutes les croûtes de pain de la ville, de façon à ne pas laisser de place à un concurrent. Il vit tous les laveurs de vaisselle des restaurants grands et petits, il s’entendit avec les chiffonniers, et fit à chacun des avantages qu’il ne pouvait rencontrer nulle autre part. Lorsque toutes ses précautions furent bien prises, un matin il s’établit à la halle avec des bourriches vides et de gros sacs pleins autour de lui. Au-dessus de sa tête on lisait cet écriteau: _Croûtes de pain à vendre._ Le spéculateur connaissait son Paris; il savait que la population parisienne qui fréquente les barrières a pour la gibelotte de lapin un goût tout particulier. Or, pour élever des lapins, même sans avoir la bizarre ambition de M. Maldant de s’en faire 3,000 francs de rentes, il faut, outre les choux, beaucoup de pain. Les poules qu’on engraisse pour la consommation sont aussi presque exclusivement nourries avec les miettes de la desserte parisienne. Les chiens et tous les animaux domestiques en absorbent également des quantités prodigieuses.

Le père Chapellier, qui vendait sa bourriche pleine 6 sous, c’est-à-dire beaucoup meilleur marché que le pain de munition, eut bientôt attiré à lui tous les éleveurs de la grande et de la petite banlieue. Au bout d’un mois, il put, en comptant son bénéfice, constater qu’il avait eu une idée extrêmement fructueuse.

Il avait presque doublé son fonds, et cependant il n’avait pas encore donné à son commerce toute l’extension possible: il était seul; il ne pouvait faire sa récolte aux quatre coins de Paris avec la promptitude dont elle avait besoin pour être réellement productive. Il ne pouvait paraître sur le marché que tous les deux jours, et il fallait absolument y prendre place tous les matins. Il aurait bien pris un aide, mais sa maison n’était pas encore suffisamment établie, et, en divulguant son secret, il pouvait se susciter un concurrent dangereux. Enfin il se souvint d’un proverbe qu’il avait souvent entendu répéter par les Italiens enrôlés dans son régiment, et que nous avons arrangé ainsi: «Qui va _piano_ va _sano_.» Il se dit: «Puisque tout un peuple se conduit d’après cet axiome, il doit être bon.»

«Que vous dirai-je? continua le père Chapellier: chaque jour je passais de nouveaux marchés avec les tables d’hôte, les cafés, les chefs de grandes maisons, les cuisiniers, et même les sœurs de communautés religieuses; tous les matins je voyais augmenter ma clientèle. Quatre mois après ma première apparition à la halle, j’avais trois chevaux et trois voitures continuellement occupés; nous étions en 1820. Je voyais venir le moment où je pourrais me retirer à la campagne et jouir en paix de mes épargnes. Vous savez que c’est là la _toquade_ de tous les Parisiens; ils se figurent, eux qui sont nés dans des rues où le ruisseau tient plus de place que le pavé, qu’ils ne pourront être heureux que sur le bord des claires fontaines, dans des prés émaillés de fleurs. Tous ceux qui l’ont essayé se sont ennuyés à périr, et ils se sont hâtés de revenir ici contempler la belle nature dans la rue Saint-Jacques ou dans la rue de La Harpe. J’ai eu cette folie-là aussi. J’en suis guéri. Mais je lui rends grâces, car c’est elle qui m’a poussé à donner de l’extension à mes affaires.»

Dans son commerce, le père Chapellier se trouvait nécessairement en rapport avec les cuisinières, les bouchers et les charcutiers, tous grands amateurs de chiens. Peu à peu il s’initia aux secrets de ces diverses professions; il apprit que tous ces hommes usaient des quantités considérables de chapelure pour les côtelettes, les gratins, etc. La chapelure, qui se fait avec du pain sec pilé ou râpé, se vendait 8 sous la mesure. Cette mesure était d’une capacité un peu moindre que le litre. Il s’établit _fabricant de chapelure_. Il en livra le litre, mesure légale, pour 6 sous. Cette baisse de prix lui attira tous les consommateurs. En moins de six mois, il dut encore se procurer des chevaux et prendre des ouvriers.

«Monsieur Chapellier, lui dis-je, vous êtes comme les ambitieux, insatiable.

--Que voulez-vous? je ne suis pas meilleur que les autres. Je commandais une escouade; je voulus une armée. Quand je l’eus, cette armée, eh bien! elle m’ennuya; je désirai avoir autre chose.»

En effet, à son commerce de _boulanger en vieux_, à sa fabrique de chapelure, cet homme de génie joignit bientôt une fabrique de _croûtes pour la soupe_.

Dans les morceaux que lui livraient ses vendeurs, il avait vu des croûtes de deux espèces: de bonnes et de gâtées. Il avait bien eu la pensée de les diviser et d’en faire des lots séparés; mais le gain ne lui parut pas assez réel pour s’y arrêter. Il aima mieux inventer une nouvelle industrie. Il fit des _croûtes au pot_.

Vous avez vu chez les épiciers de ces morceaux de pain croustillants que les ménagères achètent avec empressement les jours de pot-au-feu. Eh bien! défiez-vous de ces choses si appétissantes dans les potages gras; défiez-vous des soupes au pain des petits restaurants; défiez-vous surtout des purées aux croûtons. Tout cela sort de la fabrique du père Chapellier; tout cela est le reliquat du pain distribué aux enfants dans les collèges, les pensionnats et les séminaires; tout cela provient de morceaux que vous avez laissés, il y a quinze jours, sur le coin de votre table. Heureusement, dit-on, le feu purifie tout.

Ces espèces d’éponges noircies se vendent moins cher que le pain ordinaire. Aussi la consommation qu’on en fait dans les petits ménages, chez les petits gargotiers des halles, pour la soupe et le café au lait, est-elle prodigieuse. Cette fabrication forme la meilleure part du revenu de M. Chapellier. Il a établi aux environs de la barrière Saint-Jacques des fours qui ne refroidissent jamais, et où sont empilés des milliers de livres de pain, qui servent tant à la _chapelure_ qu’aux _croûtes au pot_. Une multitude d’ouvriers, hommes, femmes et enfants, sont occupés à piler et à râper la marchandise à la sortie du four. On met de côté les parties carbonisées, dont on fait du _noir de pain_ pour blanchir les dents. Cette poudre est ensuite passée au tamis de soie et vendue aux parfumeurs comme poudre dentifrice.

Rien n’est plus curieux que les magasins du père Chapellier. Ce sont d’immenses pièces où il arrive à chaque instant des montagnes de pain. On _trille_ toutes ces croûtes. A droite sont les mannes destinées aux hommes; à gauche, celles qu’on destine aux lapins. Tout cela se fait avec un ordre et une propreté extrêmes. De jeunes filles font les paquets de _croûtes au pot_, après les avoir pesées, et des enfants tout noirs, semblables aux jeunes nègres des colonies, emplissent de grandes boîtes de poudre. Le propriétaire est parmi ses travailleurs, commandant, causant, riant, plaisantant.

Je sortais émerveillé de ma conversation avec ce modeste homme de génie.

«Le père Chapellier est donc bien riche? demandai-je à mon introducteur.--Malgré tout ce que lui ont mangé les femmes, il ne connaît pas sa fortune.--Ce qui veut dire sans doute qu’il a trois ou quatre mille francs de rente?--Allons donc! Le chevalier Langlois, dont vous voyez les belles voitures dorées porter dans tout Paris des allumettes et du cirage, a quatre-vingt mille francs de rentes. Il a donné cent mille francs à chacune de ses filles en les mariant. Le père Chapellier n’a pas d’enfants, et son métier est bien meilleur que celui de M. Langlois.»

Je me rendis à cette raison, mais en n’admettant que la première moitié du proverbe de M. Chapellier: «Il n’y a pas de sot métier», et je ne pus m’empêcher d’ajouter: «Si ce n’est tous ceux qui s’adressent à l’intelligence, au lieu de s’adresser à l’estomac.»

V

LE MARCHAND DE FEU.--LES BRICOLEURS.--LES RÉVEILLEURS.--L’ANGE GARDIEN.--LE FAVORI DE LA DÉESSE.--LES CONTREMARQUES JUDICIAIRES.

Après avoir étudié Paris dans tous les sens, j’en suis arrivé à formuler ainsi le fond de ma croyance: «Si on me disait qu’il existe dans quelque rue éloignée un homme qui fait des manches à couteaux avec les vieilles lunes, je le croirais.»

Paris a usé toutes mes facultés d’étonnement. Je ne fais plus de commentaires; je regarde, j’écoute, et je dis: «C’est possible.» J’ai tout vu dans mes courses à travers la cité des misères; j’y ai rencontré des hommes de génie, des Colombs qui, pour manger le jour et dormir la nuit à couvert, sont obligés chaque matin de découvrir quelque nouvelle Amérique.

Dans mes précédents articles, je vous ai parlé du _boulanger en vieux_. Je continue la galerie. Le premier portrait qui se présente est celui du _marchand de feu_.

M. Jannier est un homme de trente-cinq ans, à large poitrine, aux cheveux rejetés en arrière comme une crinière de lion. Le visage est franc et ouvert. Il porte toujours des habits de velours à larges basques, des paletots-sacs et de larges pantalons à la hussarde. En le voyant passer, un vieux Parisien physionomiste le prendrait plus volontiers pour un sculpteur ornemaniste que pour un commerçant. _Il a l’air artiste_, et il aime les arts. Dans sa jeunesse il a tant soit peu _cabotiné_; mais, l’âge lui ayant mûri la raison, il a renoncé à Satan, à ses pompes et à ses œuvres. Il aime certes encore les théâtres du boulevard, les mélodrames et les vaudevilles pleurnicheurs, mais son rêve est ailleurs: il veut faire fortune.

M. Jannier rêve le bien-être, la _demi-fortune_ avec un cheval pour aller voir à son aise, dans _sa_ stalle prise à l’avance, _ses_ comédiens chéris. Son ambition suprême, son utopie, c’est de réunir, dans une villa blanche à volets verts, sous _sa_ tonnelle, MM. Surville, Francisque jeune, Saint-Ernest et Chilly, ses plus anciennes admirations, et de connaître à la ville MM. Lacressonnière et Deshayes, ce qui lui permettrait peut-être de tutoyer MM. Christian et Ernest Vavasseur, des Folies, et de saluer en plein jour les dames de théâtre sur le boulevard. C’est là le mobile qui a fait agir notre inventeur, l’étoile qui l’a conduit à la découverte.

Les dames des halles et marchés, qui restent toute une journée exposées à l’intempérie des saisons, se servent toutes, pendant sept mois de l’année, de chaufferettes en bois doublées de tôle et de ces horribles petits pots en grès qu’on nomme des _gueux_. Elles les posent sur leurs genoux pour se réchauffer les doigts. Ces dames faisaient faire leur chaufferette et leur gueux chaque matin, et souvent deux fois par jour, chez les charbonniers voisins. Elles payaient les deux feux trois sous, et souvent elles étaient obligées d’attendre le bon plaisir et le réveil de messieurs les Auvergnats. Ces messieurs étaient indispensables, ils dormaient leur grasse matinée.

M. Jannier _bricolait_ à la halle, c’est-à-dire qu’il y faisait à peu près tout ce qu’on voulait, qu’il était au service de qui désirait l’occuper, qu’il était porteur, commissionnaire, et qu’il remplaçait, au besoin, messieurs les forts, lorsque le faix était trop lourd pour l’échine de ces privilégiés. M. Jannier donc avait remarqué, pendant ses longues nuits passées à attendre l’ouvrage, la négligence de ces hauts barons du commerce de charbon. Il résolut de les supplanter. Il avait une idée, idée féconde, qui, bien dirigée, devait inévitablement conduire son inventeur à cette _demi-fortune_ tant rêvée, à cette stalle si enviée.

Il se dit: «Je ne puis arriver à mon but qu’en donnant meilleur et à plus bas prix, qu’en allant complaisamment au-devant de la pratique au lieu de l’attendre couché. Les Auvergnats garnissent les chaufferettes avec du poussier de charbon, qui peut être dangereux; il me faut trouver quelque chose d’inoffensif, qui donne autant de chaleur et brûle plus longtemps.» Il réfléchit, il chercha, il fit des essais, enfin il trouva la _motte carbonisée_!

Il avait barres sur les fournisseurs, il pouvait afficher partout: «Plus de maux de tête!» M. Jannier était inventeur, ses concurrents n’étaient que de vulgaires marchands. M. Jannier avait du génie, il était dans le progrès, tandis qu’eux ils restaient dans la routine.

Vers la fin de l’hiver de 1836, alors que les dames de la halle n’usaient plus de feu que pendant les longues attentes nocturnes, et qu’elles n’arrivaient qu’au moment où les charrettes des maraîchers, jardiniers et montreuils (marchands de fruits) débouchaient sur le carreau, il s’approcha des groupes, prit part aux conversations, plaisanta agréablement ces dames, qui se laissaient faire la loi par les _charabias_. On le connaissait pour un bon enfant, on le laissa dire; enfin il leur fit insidieusement cette question:

«Que penseriez-vous d’un homme qui n’est ni Auverpin ni Charabia, et qui chaque matin vous ferait votre chaufferette, à votre place, sans que vous vous dérangeassiez, sans que vous eussiez à vous en occuper, et qui serait à vos ordres à toutes les heures du jour et de la nuit?

--Nous dirions: «Celui-là est un bon garçon; il ferait notre affaire et la sienne.»

--Eh bien! ce garçon-là, ce sera moi, car je m’établis _marchand de feu_ l’hiver prochain.»

Une idée nouvelle, un homme voulant faire autrement qu’on n’avait jamais fait, souleva un _tolle_ général, un haro universel. Avant que personne sût ce qu’était l’affaire, on en avait décidé l’exécution impossible, les essais même inutiles; il n’y fallait plus songer. M. Jannier subit toutes les plaisanteries, tous les mots ironiques, avec le calme du génie. Il était fort, car il était confiant en lui-même; il laissa passer l’orage. «Se chauffera bien qui se chauffera le dernier», se disait-il.

Dès le lendemain, il loua là-bas, sur les bords de la Bièvre, presque dans les champs, rue Croulebarbe, une espèce de masure abandonnée, un toit et une grande pièce entourée de murailles. Là, avec quatre pavés pris dans les terrains vagues, un étouffoir de tôle acheté d’occasion, il commença son établissement. Il s’était placé en plein douzième arrondissement, au centre des tanneries, afin d’avoir sa matière première sous la main. Une petite charrette à bras lui servait au transport de ses achats, et un grand coffre de bois doublé de fer-blanc servait de magasin aux marchandises fabriquées. Avec ce modeste matériel, M. Jannier se mit à la besogne. Il établit un courant d’air dans sa chambre; les pavés lui servaient de fourneau. Il jouait sa fortune sur une carte; il était parti à la grâce de Dieu, comme ces hardis marins qui vont à la recherche des mondes inconnus. Il n’avait avec lui que son courage et sa bonne volonté. Il commençait avec 600 francs en beaux écus sonnants.

Pendant tout l’été, il passait ses journées dans son laboratoire, sans vêtements, subissant à peu près la température du pain dans un four de boulanger. Tout autre y serait mort; mais il était tenace, courageux, entreprenant; il voulait avoir raison des rieurs. Malgré ses travaux du jour, M. Jannier n’avait jamais cessé d’aller à la halle aider les marchands pendant la nuit. Il y faisait l’ouvrage de trois hommes de première force; mais il s’était solennellement promis de ne pas toucher au capital consacré à son établissement, et il fallait vivre chaque jour.

Vers la fin de l’été, il construisit un fourgon doublé intérieurement et extérieurement de forte tôle. Il l’adapta aux roues de sa charrette à bras, et, dès que les premiers froids se firent sentir, par une nuit fraîche et bien étoilée de la fin de septembre, il apparut tout à coup sur le carreau des Innocents, traînant derrière lui quelque chose de noir qui avait toutes les apparences d’un coffre de deuil. Au moment où on s’y attendait le moins, on entendit tout à coup ce cri bizarre, qui fit retourner toutes les têtes:

«Feu! feu à vendre! Voici le marchand de feu! Mesdames, approvisionnez vos chaufferettes! Voici le marchand de feu!»

Sa voix mâle et sonore avait traversé le marché de la rue Saint-Denis à la Halle aux Draps. Un immense éclat de rire accueillit ce cri bizarre, qui venait augmenter la collection des cris de la rue. Mais il avait excité la curiosité, on s’approchait, on voulait voir, on voulait savoir. Les plus hardies d’entre les marchandes se hasardèrent à lui demander de voir sa marchandise. Lui, toujours galant et conservateur fidèle des traditions de la chevalerie française, il s’empressa de leur montrer l’intérieur du fourgon, qui semblait une fournaise ardente. Elles firent _faire_ leurs chaufferettes pour un sou, et dès le lendemain elles se chargeaient, en caquetant, de lui rendre inutile toute publicité. On ne parla plus dans les halles que du nouveau commerçant. La mode vint de se faire faire sa chaufferette et son gueux par le marchand de feu, qui était si gai, si bon enfant, qui avait toujours le mot pour rire.