Paris Anecdote Avec une préface et des notes par Charles Monselet

Part 3

Chapter 33,727 wordsPublic domain

Cinq francs, avons-nous dit, à cinq sols (25 centimes) d’intérêt par jour, rapportent 91 francs 25 centimes par année. Si dans l’année suivante on se sert de la somme _gagnée_ pour ce même commerce, aux mêmes conditions, on obtient 1665 fr. 31 cent., plus une fraction. La troisième année lui rapportera une somme de 30,391 fr. 90 centimes, plus une fraction. La quatrième année le trouvera à la tête de 654,652 fr. 17 centimes, plus fraction. Enfin la cinquième année donnera la somme énorme de 11,947,402 fr. 10 cent. et fraction. A la septième année, le capital accumulé surpasserait considérablement la totalité de la monnaie circulant en France[E].

Et l’on parle de l’usure qui ronge nos campagnes, du paysan saigné à blanc, ruiné! Hélas! voilà ce qui se fait à Paris, au centre de la ville, dans tous les quartiers populeux. Abordez, dans la rue, n’importe quelle petite marchande criant ses légumes: si vous savez lui inspirer de la confiance, en lui parlant son langage, elle vous donnera l’adresse d’un de ces vampires qui s’attachent à l’existence du pauvre et sucent son sang jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Il y a dans Paris peut-être mille sociétés de bienfaisance se partageant toutes les paroisses. De jeunes femmes du monde, des fils de famille, des hommes haut placés, vont chaque jour visiter les pauvres à domicile, leur porter du linge, du bois, des habits, du pain. C’est très bien: il n’est rien au monde que nous respections à l’égal de la charité, c’est une vertu toute divine.

Mais est-ce assez que de donner?

Ne devrait-il pas y avoir aussi une société qui encourageât le travail?

Ne serait-ce pas une grande et belle œuvre que celle qui délivrerait de l’usure ces malheureux travailleurs?

Et pour cela il ne faudrait qu’une simple mise de fonds de quelques centaines de francs: car jamais, de mémoire de marchande, ces misérables usuriers n’ont perdu une seule pièce de cinq francs. Celle qui ne leur rapporterait pas, le soir, la somme prêtée le matin, serait montrée au doigt et vilipendée dans tout le quartier.

Nous prions M. l’abbé Mullois, dont nous avons lu avec intérêt les livres sur la charité, de prendre notre idée en considération.

Vous concevez qu’après avoir découvert des choses si extraordinaires: une loueuse de voitures à bras qui se faisait 12 à 15,000 livres de rentes; une cuiseuse de légumes des quatre saisons qui bénéficiait de 25 à 30,000 francs par an; un philosophe élevant des vers pour les rossignols et des asticots pour la pêche qui gagnait autant qu’un chef de division et beaucoup plus que de célèbres feuilletonistes; enfin un monsieur auprès duquel nos plus illustres banquiers n’étaient que des philanthropes, nous ne pouvions nous arrêter dans nos pérégrinations: nous avions rencontré l’incroyable, nous voulions de l’impossible.

Nous avions rencontré les musiciens errants, les joueurs d’orgue, les montreurs de singes et d’animaux vivants;--il y a là des maisons qui sont de véritables ménageries,--les impresarii de marionnettes y établissent leurs quartiers généraux. Ceux-ci ont importé toute une industrie dans la rue du Clos-Bruneau. Ils y font vivre toute une population, population curieuse, douce, bonne, presque artiste, qui rappelle de loin certains personnages des _Contes fantastiques_ d’Hoffmann. Elle est toute employée à la fabrication des fantoccini. Il y a d’abord le sculpteur en bois qui fait les têtes. Il est à la fois peintre et perruquier; il travaille dans le commun et dans le _soigné_. Il vend ses têtes jeunes, dans le _soigné_, de 2 à 4 francs; celles de vieillards à barbe et cheveux blancs, de 10 à 15 francs; une perruque simple, 12 sous; avec agréments et frisure, pour femme ou pour chevalier Louis XIII, 2 francs. A côté de lui se trouve l’habilleuse qui fait les costumes; on lui fournit les étoffes; lorsqu’elle travaille pour un spectacle bien établi, comme celui de M. Morin, rue Saint-Jean-de-Beauvais[F], elle gagne 2 francs par jour, _sans se donner trop de mal_. Puis viennent les cordonnières, celles qui font les souliers de satin pour les marionnettes danseuses et les bottes chamois pour les chevaliers. Les souliers se vendent 4 sous la paire, les bottes 15 sous. Enfin le véritable magicien de ce monde, celui qui _ensecrète_ les bouisbouis. _Ensecréter un bouisbouis_ consiste à lui attacher tous les fils qui doivent servir à le faire mouvoir sur le théâtre: c’est ce qui doit compléter l’illusion. Il faut une certaine science pour bien ensecréter, car celui qui est chargé de faire danser la marionnette doit ne jamais pouvoir se tromper et ne prendre jamais un fil pour un autre, faire remuer un bras pour une jambe; la disposition de l’ensecrètement doit être telle qu’en voyant les fils détachés, celui qui a l’habitude de ces exercices doit dire: «Celui-ci sert aux bras, celui-là aux jambes.»

Dans vos promenades d’été à travers les bois, vous êtes-vous quelquefois arrêté sous la tonnelle, dans un de ces délicieux cabarets des environs de Paris, où les clématites, les volubilis, les capucines et les gobéas semblent se disputer à qui vous donnera l’ombre la plus fraîche et le parfum le plus suave; où la brise arrive douce et parfumée; où les oiseaux, se piquant d’amour-propre, vous chantent à qui mieux mieux leurs plus délicieuses cavatines? Et là, avez-vous été tout à coup réveillé par des chants barbares qui ont fait s’envoler à la fois les rêves et les oiseaux?

Vous avez rencontré devant vos yeux un vieillard, au teint basané, à l’œil fauve, aux haillons picaresques, raclant avec un morceau de plume sur une mandoline bizarre, une manière de guzzla, quelque chose rappelant l’origine de la musique, une espèce d’écaille de tortue, comme devait être la lyre du poète Orphée.

C’est un tzigan de la Valachie, un bohémien comme nous disons; un Zingari, un Gypsy, comme disent les autres. Cet homme a une histoire. Il est né à Bucharest; il était serf au service d’un boyard quelconque. Ce seigneur avait fait ses études à Paris; il retourna dans son pays avec les idées françaises. Son premier soin, en rentrant sur ses propriétés, fut de faire brûler, devant les paysans, tous les instruments de supplices, knout, batogues (baguettes), cordes, nerfs de bœuf. Les paysans, voyant cet autodafé, ne comprirent qu’une chose, c’est que leur jeune seigneur les faisait libres, c’est qu’il abolissait le travail obligé. Car qu’est-ce que la liberté pour un tzigan de Valachie ou un nègre de l’Amérique, si ce n’est le droit de ne rien faire? On se mit à se promener, à jouer de la guzzla, à danser toute la journée. Les premiers jours, le Valaque crut qu’on lui faisait fête, que chacun célébrait à sa manière l’avènement des idées progressives. Mais bientôt il s’aperçut de l’erreur de tous ces braves gens; et, pour les réintégrer dans les saines idées des amis de l’ordre, il leur donna à chacun un petit morceau de papier, en les priant de le porter au chef de la police de Bucharest.

Ces morceaux de papier étaient autant de bons pour cinquante coups de knout à se faire administrer par les valets de ville.

Le moyen était dur; mais il paraît qu’il était bon, car, dès le lendemain, chacun se remit au travail, et, pendant un mois, personne n’eut un reproche à subir: les travaux étaient exécutés avec une exactitude merveilleuse. Mais, le mois suivant, on commença à se relâcher: les dos étaient cicatrisés; on oubliait le terrible exemple du mois précédent; on baguenaudait; chacun en prenait à son aise. Il fallut revenir aux petits morceaux de papier, aux bons de knout. L’ordre rentra dans l’atelier. Notre jeune homme, reconnaissant l’excellence de son invention, ne trouva rien de mieux que d’assembler tous les premiers du mois ses serfs, et, de même qu’ici on fait la paye, on leur remettait à chacun un de ces terribles petits bons; qu’il fût content ou non, qu’on eût travaillé ou flâné, qu’on eût bien ou mal fait, c’était une affaire réglée, le premier du mois on recevait son petit morceau de papier.

Notre homme, qui était plus avancé que les autres, se fatigua de ce régime. Un jour, il prit sa guzzla sous son bras, tout ce qu’il put enlever sur son dos, et il partit à la grâce de Dieu, ne sachant où il allait. Mais, étant chez son maître, il avait entendu parler de Paris. Paris! Qu’est-ce que cela pouvait être? N’était-ce pas le pays où s’allume le soleil? N’était-ce pas la terre promise par les prophètes aux bienheureux de toutes religions? C’était la ville des plaisirs, du bon vin, des arts et de la liberté: que fallait-il de plus à notre maugrabin? Il aimait toutes ces belles choses-là. Il partit pour la patrie de ces beaux rêves.

Vous dire comment il fit les six cents lieues qui séparent Paris de la Valachie, cela serait toute une odyssée. Il eut quelques bonnes veines et beaucoup de misères. Il rencontra une troupe de bohémiens, il courut avec eux les foires d’Allemagne en qualité de musicien. Enfin ils arrivèrent sur les bords du Rhin; il contemplait déjà cette terre de France tant désirée, il s’y voyait arpentant les grandes routes. Mais, hélas! l’homme propose et Dieu dispose.

Il comptait sans la gendarmerie, cette noble institution qui existe partout, même en Allemagne; ses compagnons, qui ne laissaient jamais rien traîner, avaient trop emprunté aux bons Germains pendant leur lourd sommeil de bière. On s’était fâché, la troupe fut appréhendée au corps. Ce qu’on lui reprocha, on n’en saura jamais rien. Toujours est-il que notre tzigan ne revit le Rhin et la terre française que six longues et sans doute bien tristes années après sa première contemplation.

Tant qu’il fut en Alsace, tout allait pour le mieux; il avait appris la langue allemande pendant son long séjour en Saxe. Mais, dès qu’il eut quitté ces contrées, il se trouva dans une position identique à celle de la Sarrasine de la légende, la mère de saint Thomas Becket, nous croyons, qui partit de son beau pays d’Orient pour venir en Angleterre chercher un amant volage, en ne sachant que deux mots de la langue d’Occident, Londres et Becket. Le tzigan avait un désavantage sur elle encore: il n’en savait qu’un, Paris!

Enfin, à force de demander, il arriva. Le soir de son entrée, se croyant encore dans les plaines de la Roumanie, il se coucha sans souper sur le premier banc qui se présenta. Une patrouille passa; on l’interrogea, lui et sa compagne de voyage, une jeune et belle gypsy qu’il avait ramenée d’Allemagne. Ils répondirent en allemand, on les conduisit à la préfecture. L’interprète du lieu leur dit que, s’ils demandaient une médaille de chanteurs des rues, on pourrait les rendre à la liberté.

Le lendemain, ils commencèrent donc leur nouvel état. La femme était jeune et jolie, elle faisait la quête. On est toujours généreux avec une jolie femme. L’homme amusait par ses grimaces et son instrument inconnu. Dans la journée ils posaient chez les peintres pour augmenter leur revenu. Il y a de cela quarante ans. L’homme chante toujours et joue toujours de la guzzla. La femme s’est faite tireuse de cartes; elle vend des noix et des coquilles dorées dans lesquelles sont enfermés les arrêts du destin. Vous devez l’avoir vue aux Champs-Élysées. C’est une vieille femme au teint bistré, à l’œil noir, édentée, refrognée, ridée comme une pomme de l’année dernière. Paris leur a porté bonheur, ils sont aujourd’hui propriétaires!

Oui, propriétaires! et de deux maisons encore! Deux maisons sises à Paris, dans le quartier de Lourcine, deux maisons _louées à la semaine_, rapportant deux mille huit cents francs.

Louées à la semaine! Nous avons souligné ces mots, parce que beaucoup de nos lecteurs ne savent peut-être pas que cette mode anglaise est encore un emprunt fait aux vieilles coutumes de la France, coutume barbare, qui s’est perpétuée dans les quartiers pauvres, comme tout ce qui est laid et cruel. Le dimanche, les propriétaires viennent faire la ronde chez tous leurs locataires, recevoir leur argent ou donner congé dans les vingt-quatre heures. De cette façon, les mois n’ont que vingt-huit jours pour eux; ils ont inventé des années de treize mois. C’est ingénieux et productif.

Notre tzigan est sans pitié pour les mauvais payeurs. Que si on lui parle de l’état qu’il continue d’exercer: «Qu’appelez-vous demander l’aumône? dit notre homme en se drapant dans ses haillons. Je suis musicien, on paye mon talent; est-ce que Paganini demandait l’aumône quand il donnait un concert?»

IV

L’ARLEQUIN.--L’EMPLOYÉ AUX YEUX DE BOUILLON.--LES LOUEURS DE VIANDES.--LE PEINTRE DE PATTES DE DINDONS.--LE BOULANGER EN VIEUX, ETC.

J’ai dit que des membres de la commission centrale des propriétaires et habitants du douzième arrondissement m’avaient prêté le concours de leur expérience et me guidaient à la recherche des étrangetés qui n’appartiennent qu’à cette zone de Paris. Mais il commençait à se faire tard, la nuit s’avançait à grands pas; de fumeuses chandelles s’égouttaient en longues stalactites au fond de toutes les boutiques: mes compagnons me quittèrent. Resté seul, je m’adressai à un des industriels de la localité que j’avais visités le matin. Il voulut bien m’accompagner.

«Savez-vous, me dit-il, comment mange une partie de cette population?

--Je connais, répondis-je, le plat de viande à deux sols et de légumes à cinq centimes, et j’ai entendu parler du _hasard de la fourchette_ et du bouillon à _jet continu_.

--Oui, mais ce que vous ignorez, c’est que les ouvriers qui ont du travail mangent seuls le plat à deux sols; les autres se nourrissent tout simplement chez le _Bijoutier_.

--Le _bijoutier_! qu’est-ce donc? Serait-ce par hasard la fameuse soupe au caillou dont on m’a tant parlé dans mon enfance?

--Non; suivez-moi un moment, et vous verrez. Si vous avez des nausées, ne vous en prenez qu’à votre curiosité, et surtout bornez-vous à raconter ce que vous aurez vu; vous n’avez pas besoin de rien exagérer pour apitoyer utilement sur le sort de ces malheureux et appeler sur eux l’attention des gens compétents.»

Nous descendions une de ces petites rues raides dont les pavés, appuyés les uns contre les autres, semblent se faire la courte échelle pour monter jusqu’au Mont-Saint-Hilaire. A la rue des Noyers, mon cicerone me dit:

«Visitons d’abord les alentours du marché. Voici la mère Maillard: c’est une _bijoutière_ ou marchande d’_arlequins_. Je ne sais pas trop l’origine du mot _bijoutier_, mais l’_arlequin_ vient de ce que ses plats sont composés de pièces et de morceaux assemblés au hasard, absolument comme l’habit du citoyen de Bergame. Ces monceaux de viande que vous voyez là sont très copieux, et cependant ils se vendent un sou, indistinctement. Ce bon marché n’a rien d’étonnant. La mère Maillard a passé un traité avec les laveurs de vaisselle de presque tous les grands restaurants. Ces hommes, qui sont relégués dans une étuve où, d’un bout de l’année à l’autre, ils restent soumis à une chaleur de soixante à quatre-vingts degrés centigrades, ont généralement vingt-cinq francs d’appointements fixes par mois; mais ils se font de quatre à cinq cents francs par mois avec les restes, qui leur appartiennent.

«Ce qu’on appelle en termes du métier les rogatons, c’est-à-dire tous les morceaux que la pratique laisse dans les assiettes, se vendent par seaux. C’est là ce qu’achète la mère Maillard, et c’est avec cela qu’elle compose ses _arlequins_. Le seau vaut trois francs. On y trouve de tout, depuis le poulet truffé et le gibier jusqu’au bœuf aux choux. Les ortolans, si on en mange à Paris, y coudoient familièrement le modeste beefsteak. Les eaux grasses, les os, les rognures, les épluchures, se vendent à part; la graisse se met dans de petits barils, elle est achetée par les fabricants de lampions pour les illuminations, à raison de sept francs le baril. C’est un prix fait, comme les petits pâtés. Mais il y a là un terrible revers de la médaille: ces hommes ne peuvent jamais durer plus de trois ans à faire leur métier; ils se cuisent, ils finissent par ne plus avoir de sang. C’est une espèce de glu, quelque chose comme de la confiture de groseilles, qui coule dans leurs veines. Les verriers, les chauffeurs de machines, sont dans un doux printemps auprès de ces pauvres diables, qui tous, pareils à des jockeys _entraînés_ au moment des courses, sont d’une maigreur vraiment épique.

«La mère Maillard _travaille_ tous ces _rogatons_; elle les assemble, elle les assortit, elle les approprie et les vend aux gens aisés pour les animaux domestiques, et aux pauvres pour leur nourriture.

--C’est triste.

--Je n’en disconviens pas. Quant aux os, je vais vous dire ce qu’on en fait. Avant d’arriver chez le marchand de noir animal, le tabletier ou le fabricant de boutons, ils sont cuits deux ou trois fois. D’abord le boucher les vend quatre sous la livre, sous le nom de _réjouissance_, aux bourgeois et aux grands restaurants, pour faire des consommés; ceux-ci les cèdent au rabais aux traiteurs de quatrième ordre, qui en font des potages gras pour leurs abonnés; enfin ces derniers les repassent aux gargotiers, qui en composent une espèce d’eau chaude, qu’ils colorent à grand renfort de carottes, d’oignons brûlés, de caramel et de toutes sortes d’ingrédients. Or, comme ces ingrédients ne peuvent donner ce que recherchent les amateurs, c’est-à-dire des _yeux_ au bouillon, un spéculateur habile a inventé l’_employé aux yeux de bouillon_. Voici à peu près comme cela se pratique: un homme prend une cuillerée d’huile de poisson dans sa bouche, au moment où doivent arriver les pratiques, à l’heure de l’_ordinaire_, et, serrant les lèvres en soufflant avec force, il lance une espèce de brouillard qui, en tombant dans la marmite, forme les yeux qui charment tant les consommateurs. Un habile _employé aux yeux de bouillon_ est un homme très recherché dans les établissements de ce genre.

--Mais cela doit avoir un goût détestable!

--Eh! mon Dieu! le goût ne se développe que par la pratique. Comment voulez-vous que des gens habitués aux arlequins de la mère Maillard deviennent des gourmets? L’eau-de-vie, d’ailleurs, leur a brûlé le palais.

--Heureusement, ajoutai-je, les viandes que nous voyons pendues aux vitres de ces gargotes me semblent belles et bonnes.

--Ces viandes ne sont là que pour le coup d’œil.

--Comment! pour le coup d’œil?

--Oui: ces quartiers de bœuf, de mouton et de veau pendus aux vitres des marchands de soupe ne leur appartiennent pas: ce sont des _viandes louées_.

--Des viandes louées! De qui et pourquoi?

--Pour servir de montre, pour achalander la boutique. Ces gens-là vendent le plat de viande dix sols au plus, trois sols au moins; ils ne peuvent donc employer que de basses viandes. Et que voyez-vous chez eux? de magnifiques filets, de superbes gigots, de succulentes entrecôtes. S’ils donnaient cela à leurs pratiques, ils se ruineraient. Ils s’entendent donc avec des bouchers qui, moyennant redevance, consentent à leur louer quelquefois même des animaux entiers. Le loueur les reprend quand il en a besoin.

--C’est encore une industrie qui m’était inconnue. Je ne soupçonnais pas le _Loueur de viandes_. Cependant, dans nos visites rue Traversine et Clos-Bruneau, nous avons vu çà et là bouillir le pot-au-feu.

--Je le sais bien; mais alors c’est du pot-au-feu de _rognures et d’abats_.

--En vérité, les exploitants doivent être aussi pauvres que les chalands.

--C’est une erreur: ils gagnent beaucoup d’argent, et certains qui ont commencé avec des sous comptent aujourd’hui par louis. Les filles de la mère Maillard sont toutes quatre établies dans de bonnes boutiques. Leur mère a des succursales dans tous les marchés de Paris, et elle vend en gros à ses concurrentes.

--Il me semble entendre un conte fantastique.

--Eh bien! tout cela n’est rien. Si vous voulez me suivre, je vais vous présenter au Rothschild du quartier, au millionnaire qui fait la hausse et la baisse dans sa partie. Vous allez voir le père Chapellier, _Boulanger en vieux_ comme Mᵐᵉ Maillard est _Traiteur en vieux_.»

Le père Chapellier est un homme d’une soixantaine d’années environ. Son établissement est sans contredit le Creusot du microcosme industriel de ces quartiers si ingénieux. De tous les inventeurs que nous avons visités, le père Chapellier est celui qui fait preuve de la plus grande imagination. Il faut être presque un homme de génie pour tirer des croûtes de pain tant de choses extraordinaires et leur faire produire les choses qu’elles produisent.

En 1815, le père Chapellier revint à Paris, car il a été soldat, comme tous les Français de son âge. La réquisition était venue le prendre à dix-huit ans pour en faire un guerrier. A l’armée, il avait appris à tirer des coups de fusil, à échanger proprement un coup de sabre, à tuer avec élégance les ennemis; mais on ne lui avait rien enseigné qui pût le faire vivre. Il n’avait pas d’état, et à Paris le meilleur ouvrier, l’homme le plus habile, s’il n’a pas deux ou trois cordes à son arc pour les circonstances difficiles, risque fort de mourir de faim pendant une grande partie de l’année. Enfin, ne sachant que faire, le brave soldat de l’armée d’Espagne se fit _Ravageur_.

Encore une industrie qu’on ne connaîtra bientôt plus.

On donnait ce nom à des hommes qui, lorsque les rues avaient un seul ruisseau au milieu, y fouillaient avec un morceau de bois pour en retirer les clous de chevaux, les morceaux de fer ou de cuivre; quelquefois, mais rarement, ils y trouvaient des pièces de monnaie. Leur récolte se vendait à la livre chez les marchands de ferraille. Les journées d’un _ravageur_, même des plus actifs, étaient fort minimes; mais, en y joignant des commissions, l’ouverture des portières de voitures le soir, et la planche faisant pont les jours de grandes averses, on pouvait en vivre très mal. L’Administration municipale, sous prétexte qu’ils déchaussaient les pavés, a défendu l’industrie du ravageur, qui, d’ailleurs, devait être tuée par le système des rues à dos d’âne, avec deux ruisseaux sous les trottoirs. Aujourd’hui, il n’y a plus que les vieux Parisiens qui se souviennent de ce métier, et même de la planche sur laquelle ils passaient pour ne pas se mouiller les pieds.

Chapellier rencontra quelques anciens camarades revenant de l’armée; il eut honte de son état, quoiqu’il n’eût aucun préjugé et qu’il se fût souvent répété le fameux proverbe parisien: _Il n’y a pas de sot métier, il n’y a que de sottes gens._ Il renonça au _ravage_ pour entrer chez un chiffonnier en gros de la Montagne-Sainte-Geneviève. Il devint _Trilleur_.

Lorsque vous voyez un de ces braves philosophes des faubourgs portant crânement son _cabriolet_ sur le dos, ou une pauvre femme pliée sous son _cachemire d’osier_, vous ne pouvez vous figurer tout ce que renferment ces hottes pleines. Là se voient tous les débris de la création et de l’industrie: vieux os, tessons de verres, peaux d’animaux, chiffons de laine, de linge, de coton et de papier, loques de parures de fêtes et débris de festins, rogatons de toutes sortes, épaves recueillies sur toutes les côtes de la civilisation.