Paris Anecdote Avec une préface et des notes par Charles Monselet
Part 2
Le Mont-Saint-Hilaire appartient tout entier à ces petites industries inconnues qui, en le faisant vivre, donnent à l’ouvrier la liberté et l’indépendance. L’esprit ingénieux et libre de l’enfant de Paris s’y est développé sous toutes ses faces. La petite fabrique y a pris des développements excessifs. Toutes les maisons renferment des inventeurs auxquels il ne manque qu’un plus grand théâtre pour devenir célèbres. C’est le véritable microcosme du humain. Le fondateur des boutiques de galette sur le boulevard, le précurseur du brillant pâtissier du Gymnase, le fameux M. _Coupe-Toujours_, qui a laissé de si solides souvenirs à tous les estomacs sexagénaires, l’homme qui durant vingt ans a occupé toutes les bouches de la République, du premier Empire et de la Restauration, était originaire du Mont-Saint-Hilaire. Il a fait une immense fortune à vendre des parts de galette à un sou sur le boulevard Saint-Martin. Aujourd’hui l’astre du Gymnase a fait pâlir son étoile. Il n’y a plus guère que quelques familles du Marais qui se souviennent de cette gloire déchue, et qui font encore venir, aux grands jours de gala, les jours de cidre et de marrons, le gâteau, si cher aux enfants de Paris, de la modeste boutique de cette ancienne renommée. Les gamins et les grisettes de notre temps dédaignent sa pâte feuilletée. M. Napoléon Richard, l’inventeur du café avec petit verre à deux sous la demi-tasse, vulgairement connu sous le nom d’_Estaminet des pieds humides_, était également un enfant de ce quartier. M. _Coupe-Toujours_ avait fait ses études au fameux _Puits-Certain_, au coin de la rue Saint-Jean-de-Beauvais, une des plus vieilles maisons de pâtisserie du monde, car sa renommée remonte au XIVᵉ siècle, et ses pâtés chauds sont encore aujourd’hui aussi en vogue qu’au beau temps de nos aïeux. Jamais les propriétaires n’y passent plus de dix années pour faire fortune. Jugez, d’après cela, de la prodigieuse quantité de pâtés au veau et au jambon que doivent consommer les estomacs parisiens.
Lorsqu’un homme d’une ville de province a fait fortune à Paris en vendant n’importe quoi, en exerçant n’importe quelle profession, tous ses compatriotes s’empressent de l’imiter; ils embrassent cette profession ou vendent ce n’importe quoi. Le premier Auvergnat qu’a vu Paris y a dû ramasser des écus en vendant de la vieille ferraille, et le premier Normand en achetant des vieux habits, vieux galons. Depuis ce temps, temps immémorial, tous les Auvergnats sont marchands de ferraille et tous les Normands brocantent de vieux habits.
La grande révolution de 1789, en changeant la population du Mont-Saint-Hilaire, qui était alors occupé par les étudiants des diverses Facultés, y a porté des ouvriers. L’un d’eux a fait ses affaires, comme on dit aujourd’hui, en inventant un petit commerce de détail. Depuis ce temps, tous les enfants du quartier veulent aussi inventer quelque chose pour faire leurs affaires, comme les inventeurs de la galette et du café à deux sous.
Cela se comprend: l’homme, en apparence, n’est qu’un singe perfectionné, beaucoup plus méchant, plus traître, plus laid, mais infiniment moins malin que le singe, quoi qu’en dise Buffon, et même Boileau.
Après avoir visité la Montagne-Sainte-Geneviève en tous sens, quelques membres de la commission du douzième et moi, nous nous promenions dans ces rues calmes, mais affreuses, comme dans une oasis. Nous éprouvions ce bien-être que doit éprouver tout voyageur, après avoir été aveuglé, étouffé, presque englouti par les sables du désert, en arrivant à la fontaine, sous un bosquet d’arbres parfumés, verdoyants, plein d’ombre, de silence et de fraîcheur. Nous nous sentions heureux, nos poitrines étaient moins oppressées, la vie revenait; nous retrouvions enfin les hommes, la civilisation, l’existence.
Notre tâche n’était pas remplie: nous devions visiter encore quelques-uns de ces logements, voir les habitants, les interroger. A la première maison, nous remarquons cette enseigne:
Mᵐᵉ LECŒUR, LOUEUSE DE VOITURES A BRAS. LES PREND EN REMISE.
Une remise de voitures à bras! c’était assez curieux pour des touristes! nous entrâmes.
Figurez-vous une grande cour entourée de hangars, encombrée de roues, de boîtes, d’essieux, de bâches. Ces boîtes, longues de 1 mètre 40 centimètres, étaient les voitures. Mᵐᵉ Lecœur est une femme de trente ans, grande, grasse, brune, tout à fait désirable, qui rit plus souvent qu’_à son tour_, pour montrer des dents éblouissantes. Elle a de jolies mains, de jolis pieds, de beaux yeux, des bras superbes, qu’elle fait voir avec une complaisance à nulle autre pareille. Elle aime à causer, surtout avec les _messieurs bien_. En moins d’un quart d’heure elle nous avait confié tous les secrets de son industrie.
Elle loue les charrettes pour déménagements cinq sous l’heure, et les charrettes des _quatre saisons_ dix sous la journée. Ainsi il est très rare que les petits marchands passants, criant les légumes dans la rue, soient propriétaires des petites voitures qu’ils poussent devant eux; généralement ils les louent. Lorsque par hasard ils ont assez d’avances pour se procurer un numéro, ils remisent la nuit chez la _belle_ Mᵐᵉ Lecœur. Cette location se fait à forfait. Si le marchand sort à trois ou quatre heures du matin pour aller à la halle, il paye un sou de plus par jour; s’il ne vient qu’après le soleil levé, il ne paye que deux francs vingt-cinq centimes par mois, ou six liards par jour.
Comme nous nous récriions sur ce prix exorbitant de cinq sous l’heure, Mᵐᵉ Lecœur, qui, quoique riant toujours à belles dents, a cependant réponse à tout, nous dit:
«Comment! cinq sous l’heure, c’est trop cher! Ah bien! mais c’est dans l’intérêt des Savoyards: ça les empêche de flâner, et ça contente les pratiques.
--C’est très bien pour des bourgeois; mais ces pauvres revendeurs, leur faire payer dix sous par jour une chose qui vous coûte peut-être vingt francs une fois confectionnée!
--Oui! mais vous ne comptez pas les patentes, les numéros et les fourrières. Et puis ces marchands-là font les _panés_ (pauvres); mais il ne faut pas les croire: il n’y en a pas un qui ne mette de côté au moins une pièce de trente sous tous les jours!»
Comme nous voulions calculer à peu près ses bénéfices journaliers, elle nous dit:
«Oh! je n’y vais pas par quatre chemins: le remisage des autres me paye mes frais au bout de l’année. Quant à mes cinquante voitures, elles rapportent chaque soir à la maison leurs petites trois pistoles et demie, comme disent les _charabias_. Quand j’en aurai une centaine, et cela arrivera avec du temps et de l’économie, je pourrai marier mes filles, s’il m’en vient jamais.»
Comme nous nous étonnions des bénéfices énormes de Mᵐᵉ Lecœur:
«Qu’est-ce que c’est que cela, nous dit-elle, auprès de ce que gagne la mère Brichard! Vous vous étonnez de ce qu’une femme seule gagne sa vie! La mère Brichard a son mari, ses garçons, qui, loin de l’aider, lui coûtent les yeux de la tête. Malgré ça, elle gagne de l’or, et sa fille Annette est un bon parti: elle pourrait la marier avec un avocat; mais elle aime mieux la faire travailler, et lui acheter une bonne place à la halle le jour qu’elle la mariera à quelque bon ouvrier, qui de ce jour-là se croira rentier et se fera nourrir par sa femme.»
Il est à remarquer, en effet, que dans cette classe la majeure partie des hommes mariés à des marchandes ou à de bonnes ouvrières ne font rien ou presque rien. C’est à peine s’ils aident leur femme dans ses travaux; ils passent leur journée au cabaret, à godailler, se grisent, rentrent chez eux toujours entre deux vins. Les malheureuses femmes se trouvent encore heureuses lorsque, sur une observation, ces hommes brutaux ne répondent pas par des voies de fait, qui finissent presque toujours à la police correctionnelle ou sur les bancs de la cour d’assises. Pour les femmes, le prototype de l’élégance, de la distinction, de l’esprit, est l’avocat, soit à cause de la cravate blanche inhérente à cette classe de citoyens, soit à cause de la robe noire et de la parole à l’heure, qui ont encore beaucoup de prestige sur ces imaginations. Cependant l’influence du barreau est contre-balancée par celle du pharmacien, qui est le _nec plus ultra_ de la science et du savoir; il leur apparaît dans son officine, entouré de bocaux verts, rouges et bleus, comme une espèce de magicien, de mire du moyen âge.
Mᵐᵉ Lecœur voulut bien s’offrir pour nous conduire chez la mère Brichard, sa voisine.
II
LE FABRICANT D’ASTICOTS.
En sortant de sa maison, nous rencontrâmes un vieillard rouge en couleur, une véritable _trogne du père Trinquefort_, un amant de la dive bouteille, comme on disait jadis; un ami de la treille, comme disent encore les guinguettiers. Mᵐᵉ Lecœur le salua légèrement de la main. Le père Salin, c’est son nom, répondit à ce signe amical par la plus profonde révérence. Nous avons su depuis qu’il était son locataire, car Mᵐᵉ Lecœur est _principale_ de la maison dont sa remise occupe la cour. Elle a, comme on voit, plusieurs cordes à son arc; aussi emploie-t-elle une femme de ménage à six francs par mois.
«Que fait M. Salin? demanda M...
--Oh! il n’est pas au bureau de l’Assistance publique! (Être au bureau est une honte pour un homme, dans ces quartiers de travailleurs.) C’est un homme qui gagne _joliment_ sa vie: il est FABRICANT D’ASTICOTS.»
Nous avouons que nous ne nous y attendions pas. Cette industrie nous parut exorbitante. Le fabricant d’asticots dépassait de cent coudées notre imagination. Nous craignions de n’avoir pas bien entendu, mais certainement nous ne comprenions pas. Il nous fallait une explication.
«Fabricant d’asticots! dis-je avec surprise.
--Mais oui... Vous savez bien ces petits vers qui servent à pêcher.
--Je sais. Mais comment les fabrique-t-il?
--Ah voilà! Ce n’est peut-être pas trop propre, cet état-là, mais on y gagne sa vie. Il y a à Paris plus de deux mille pêcheurs à la ligne: beaucoup de gamins et pas mal de bons bourgeois établis ou retirés des affaires. Le père Salin a fait connaissance avec ceux-ci sur le bord de l’eau. Il leur fait des asticots pour amorcer toute l’année. Pour cela il a loué tout le haut de la maison, un ancien pigeonnier. Il y met macérer des charognes de chiens et de chats que lui fournissent les chiffonniers. Quand c’est en putréfaction, les vers s’y mettent; le père Salin les recueille dans des boîtes de fer-blanc qu’on nomme _calottées_, et il les vend jusqu’à quarante sous la calottée. Vous voyez que ce n’est pas bien malin à fabriquer. Mais dame! il faut un fier odorat pour faire ce métier-là! Tout le monde ne le pourrait pas. Aussi ses journées sont-elles très bonnes au commencement de la saison: il ne gagne jamais moins de dix à quinze francs par jour, et tout le reste de l’année sept à huit francs. Mais ça n’a pas d’ordre, ça aime trop à _lever le coude_ (boire).
--Cependant, lorsque les eaux sont hautes, on ne pêche guère; il doit souvent chômer pendant l’hiver?
--Au contraire, c’est son meilleur temps, parce qu’alors il élève des vers pour les rossignols, ce qui est un excellent métier, dont il a presque le monopole. C’est propre, c’est facile, cela rapporte beaucoup. Il suffit de prendre de la recoupe (petit son), qu’on mêle avec de la farine et de vieux morceaux de bouchons; on les laisse couver dans de vieux bas de laine, et les _asticots rouges_ naissent tout seuls. Cela se vend dix sous le cent. Généralement les amateurs de rossignols sont de vieilles femmes riches et des bourgeois qui ont des métiers tranquilles: les bouquinistes, les relieurs, les tailleurs à façon. Tous ces gens-là payent bien et comptant: il suffit donc d’avoir une dizaine de pratiques possédant chacune trois ou quatre oiseaux pour vivre bien à son aise et payer une femme de ménage. S’il n’aimait pas tant la boisson, le père Salin pourrait être propriétaire tout comme un autre; mais il mourra à l’hôpital, il est trop _artiste_.»
III
UN MOT SUR LES ARTISTES POPULAIRES.--LA CUISEUSE DE LÉGUMES.--UN RENTIER A CINQ FRANCS DE CAPITAL.--LE TZIGAN MUSICIEN.
Nous vous avons conduit dans un monde étrange, que vous ne connaissez pas, dont vous comprenez à peine le langage, car ce monde-là a un lexique à lui, des mots qui lui appartiennent en propre, et nous vous en devons l’explication toutes les fois qu’ils se présenteront sous notre plume.
«Il est trop artiste!» a dit Mᵐᵉ Lecœur. Être artiste veut dire ici: jeter l’argent par les fenêtres, le dépenser à tort et à travers sans compter, boire de ci et de là, courir la fillette, chanter, rire toujours, en un mot être un gai boute-en-train, un enfant de la joie, un Roger-Bontemps. En effet, dans ces quartiers, on ne connaît, en fait d’artistes, que les peintres en décors de boutiques et les musiciens d’orchestres de barrières, gens engendrant le moins qu’ils peuvent la mélancolie et ne crachant pas du tout sur le jus de la treille. Ils gagnent facilement leur vie, ils travaillent le moins possible, ils sont passablement payés! aussi dépensent-ils leur argent beaucoup plus vivement qu’ils ne le gagnent.
Braves gens au demeurant, cœurs loyaux, toujours prêts à rendre service à tout le monde indistinctement; bons, charitables, mais flâneurs, paresseux avec délices; ne refusant jamais une partie de plaisir, en proposant toujours, ils ont le mot pour rire et ils chantent agréablement la romance égrillarde et la chanson bachique.
Ils sont très aimés du peuple, parce qu’ils sont bons drilles et passent pour des farceurs qui n’ont pas froid aux yeux. La plus belle partie du genre humain les estime fort, car, après tout, ils forment la haute aristocratie des classes laborieuses. Ils ne sont pas encore bourgeois, ils ne sont déjà plus ouvriers; ils se trouvent sur l’extrême limite, et servent pour ainsi dire de chaînon pour relier les deux castes. Ils sont indépendants, libres et fiers; ils n’ont ni patrons ni bourgeois, ce qui est beaucoup.
Nous avons rencontré dans ce monde-là des vertus touchantes, des délicatesses exquises. Laissez-nous vous raconter l’histoire du chef d’orchestre du théâtre de M. Morin. Cet homme est âgé de cinquante et quelques années; c’est un petit vieillard, au visage triste et réfléchi, plein de résignation. L’œil est doux et intelligent, on voit que cet homme pense et qu’il est bon. Il est toujours vêtu de noir; ses habits, quoique vieux, sont d’une propreté militaire. Il fait peu de gestes, il parle bas et semble écouter avec plaisir son interlocuteur, tout en donnant audience à ses pensées. Il est d’une politesse méticuleuse; il a plutôt l’air d’un homme de chiffres et de calcul que d’un homme d’inspiration. Il est né en Savoie; il se nomme Brosset. Il partit de son pays à l’âge de huit ans pour venir chercher fortune à Paris; il était avec son frère. Ils jouaient de la vielle, en demandant un petit sou, le long de la route. Après un voyage qui dura bien longtemps, hélas! pour de pauvres petites jambes de dix ans, ils entrèrent dans la grande ville. Là leur sort devait changer, car, à peine la barrière franchie, la première chose qui se présenta à leurs yeux était un portefeuille bien ventru, bien rebondi, ayant tous les airs d’un meuble de bonne maison. Nos deux petits Savoyards s’empressèrent de cacher leur trouvaille à tous les yeux; retirés dans un coin, ils l’examinèrent: elle contenait dix beaux mille francs en billets de banque, et d’autres papiers, tels que lettres de change, billets à ordre, etc., etc., et toute la série des papiers timbrés paraphés de noms solvables. «Ah! mon Dieu! s’écria Brosset aussitôt qu’il eut apprécié la valeur de sa trouvaille, il doit être bien malheureux celui qui a perdu un pareil trésor! Il faut le retrouver et lui rendre son bien.»
Les deux frères ne prirent aucun repos qu’ils n’eussent trouvé le propriétaire du portefeuille perdu. C’était un riche commerçant. Ce beau trait de probité le toucha; il prit les deux enfants, leur fit faire des études, apprendre la musique, et leur procura ainsi tous les moyens de gagner honorablement leur vie. Il ne voulut pas que ce fait demeurât inconnu; il le fit raconter dans tous les journaux du temps, en citant l’âge et les noms des deux frères. Brosset depuis lors eut bien des succès, car il est excellent musicien; il a couru le monde d’un bout à l’autre, mais il a toujours conservé le journal qui relate ce fait, encadré dans sa chambre, parce que, dit-il, il lui rappelle le temps de sa misère et le souvenir de la reconnaissance qu’il doit à son bienfaiteur. Malheureusement, le nom de ce dernier nous échappe; nous ne pouvons l’accoler ici à celui de l’obligé.
Ainsi le père Salin est artiste par la seule raison que, sans boutique, sans patente, sans frais, il gagne sa vie sans avoir besoin de personne, et qu’il vit tout à fait à sa guise, se renfermant dans sa spécialité.
Nous arrivâmes chez la mère Brichard. Sa boutique est un immense fourneau: figurez-vous deux bassines gigantesques où l’on pourrait faire cuire un bœuf entier avec ses cornes et ses autres agréments; une cheminée comme on n’en voit plus que dans les provinces les plus éloignées, et, au milieu de tout cela, Mᵐᵉ Brichard et sa fille, Mˡˡᵉ Annette. L’une préside à la cuisine, l’autre à la vente des artichauts. La mère Brichard est une femme de quarante-cinq ans environ, grosse, ronde, courte, un type de bœuf de labour, de cheval de trait. Elle est active, remuante, toujours en mouvement; elle va, vient, crie, rit, parle, chante, travaille, tout cela à la fois; elle ne perd pas un moment et dit cinquante paroles de trop à chaque phrase. Sa fille, Mˡˡᵉ Annette, est blonde, jolie, avec de beaux yeux bleus; elle semble timide, et ne parle qu’avec la plus grande réserve.
Ce que Mᵐᵉ Lecœur aurait expliqué en cinq minutes, la mère Brichard, grâce à ses phrases incidentes, mit une bonne heure à nous le dire. Pendant la saison, elle achète les artichauts sur pied aux champs, et à la halle par voitures. Elle choisit les plus beaux, qu’elle vend aux fruitières pour les maisons bourgeoises; les petits sont mangés à la poivrade; elle fait cuire tous les autres pour son commerce. Elle en fournit à presque tous les petits marchands à charrettes qui les crient par la ville. Le prix de l’achat en gros et sur une grande échelle est si minime qu’il paraît presque incroyable: il varie de un à six centimes. Lorsqu’ils sont cuits et livrés aux crieurs, la mère Brichard gagne deux centimes. Il va sans dire que ceux qui sont vendus au détail aux passants et aux bourgeois procurent un bénéfice triple.
Pendant l’automne et l’hiver, son matériel lui sert à fournir de légumes cuits, oseille, chicorée, épinards, une partie des fruitières et des marchandes de la halle. Elle fait outre cela des poires et des pommes cuites pour les détaillants.
«Pourquoi ceux-ci ne font-ils pas cuire leurs légumes eux-mêmes?
--Cela leur coûterait plus cher que de les acheter tout cuits, nous répondit la mère Brichard: ils ne sont pas outillés, et le matériel coûte très cher. Ce métier-là, il faut le faire en grand ou ne pas s’en mêler: on y perdrait son temps et son argent. Dans notre partie, il faut savoir d’avance, à un centime près, sa dépense pour chauffage, entretien, loyer, temps, et tout le reste: il n’y a pas de petites économies; il ne faut rien perdre, pas un charbon, pas une minute de feu. Si je nourris des lapins, c’est pour profiter de mes épluchures.»
Au commencement du printemps, elle fait des œufs rouges et entreprend par adjudication ceux des coquetiers en gros. Elle a toujours, en toutes saisons, quelque chose à vendre aux petits marchands ambulants, parce qu’elle tient avant tout à conserver ses pratiques, et elle ne veut pas les déshabituer de venir à sa maison faire leurs provisions.
Pendant que nous causions avec Mᵐᵉ Brichard, nous entendîmes un grand caquetage à la porte. La rue, devant l’établissement, avait l’aspect de la rue du Coq-Saint-Honoré au moment de l’exposition du jour de l’an de la maison Alphonse Giroux[D]. Seulement, au lieu des beaux cochers fourrés, poudrés, luisants, c’étaient de pauvres femmes en guenilles, de jeunes filles portant la glorieuse livrée du travail, et des petites charrettes à bras à la place des fringants équipages. C’était l’heure d’une _cuite_, Mᵐᵉ Brichard allait commencer sa vente de l’après-midi, celle de deux heures, moment où les ouvriers des fabriques font leur second déjeuner.
La mère Brichard fournissait aux demandes, Mˡˡᵉ Annette recevait l’argent. Toutes ces femmes payaient sans discuter, sans mot dire. C’est que la mère Brichard n’entend pas raillerie à l’article du crédit. Elle préférerait faire crier par les rues toutes ses cuites à sa fille Annette que de faire deux sous d’_œil_ (crédit).
«Cependant, lui dis-je, ces pauvres femmes ne doivent pas toujours avoir l’argent à la poche?
--Elles savent bien où en trouver. Est-ce qu’il n’y a pas dans ce quartier M... _Vautour_, un brave _Auverpin_ (Auvergnat), qui a fait ses affaires, et chez qui elles savent qu’il y en a toujours?
--Oui, mais à quelles conditions?
--Oh! c’est un bien brave homme, allez! Il aime à obliger le pauvre monde. Il leur donne cinq francs tous les _matins_, et elles lui rapportent cent cinq sous tous les _soirs_.
--Cinq sous d’intérêt pour cinq francs et pour douze heures! Mais c’est exorbitant!
--Il leur rend service!
--Ah! vous appelez cela un service! Si M... _Vautour_ prête aux mêmes conditions à celles qui travaillent pendant la nuit, c’est-à-dire cinq francs à six heures du soir pour avoir cinq francs cinq sous à six heures du matin, un écu lui rapporte _cent quatre-vingt-deux francs cinquante centimes_ par an, et chacune de ces pauvres marchandes lui donne par an quatre-vingt-onze francs vingt-cinq centimes d’intérêt, ce qui fait que son argent est prêté à _dix-huit cent vingt-cinq_ pour cent.
--Diantre! fit Mᵐᵉ Lecœur, mais c’est assez bien placer sa monnaie.
--Mais oui, c’est un assez bon métier, dit la mère Brichard; ça vaut mieux que de se brûler le tempérament à faire bouillir un tas de choses.
--Savez-vous qu’avec cent francs ainsi placés, c’est-à-dire vingt pièces de cent sous, cet homme si bienfaisant, ce protecteur des pauvres, se ferait _dix-huit cent deux_ francs de revenu par an?
--Bon Dieu! le vieux coquin!» s’écrièrent toutes les femmes.
Puis on n’y pensa plus. Mais nous autres nous y pensions et nous disions: En supposant que cet honnête philanthrope, cet homme honoré, respecté, vénéré dans son quartier, soit un homme d’ordre, un homme qui travaille, un homme venu à Paris, comme la plupart de ses compatriotes, pour s’amasser un petit _boursicaut_, afin d’acheter un morceau de terre dans la Limagne; si cet ami de l’humanité ne dépense pas ses cinq francs et leurs intérêts, que devient alors le célèbre calcul des grains de blé multipliés sur les cases de l’échiquier? Tous les quatre jours il a un franc. Il prête généreusement à toutes les femmes qui lui sont recommandées et dont répondent ses pratiques, et Dieu sait combien il y a dans notre ville de gens qui accepteraient ces conditions pour avoir le droit de travailler! En faisant le calcul des intérêts composés, au bout de l’année il se trouve avoir gagné avec _une pièce de cinq francs_ 3,900,000 francs, ou 780,000 pièces de cinq francs.
Faisons maintenant un calcul plus facile, pour ceux qui n’auraient pas le temps d’additionner jour par jour pendant la durée d’une année de 365 jours.