Paris Anecdote Avec une préface et des notes par Charles Monselet
Part 16
Arrivé à l’hôtel, les domestiques attendaient monsieur le comte; mais, comme il fallait pousser l’excentricité jusqu’au bout, il fit monter le philosophe nocturne dans son appartement et se fit servir du punch par son valet de chambre. Porteur et porté en burent tant, tant, tant, que bientôt ils s’endormirent dans les bras l’un de l’autre en causant politique.
Et voilà comme il se fit que le jeudi matin du carême-prenant de l’an de grâce 1831, Mᵐᵉ la comtesse D..., voulant voir si son fils, qui était parti depuis huit jours, était rentré, le trouva couché sur un tapis dans les bras d’un frère et ami.
XXXIV
Maintenant, milord l’Arsouille n’est pas encore mort dans le souvenir du peuple, seulement il est passé à l’état légendaire. C’est pour la nouvelle génération un prince Rodolphe, une sorte de redresseur de torts, doué d’une force herculéenne, qui, dans son jeune temps, parcourait les cabarets en protégeant les faibles ou châtiant les méchants.
Quand un homme avait commis une lâcheté en abusant de sa force, milord arrivait, lui administrait une correction d’importance, et lui donnait de l’argent pour se faire soigner s’il était blessé. Quant à lui, il a abattu tous les forts et purgé la Courtille de tous les batailleurs, les monstres et les mangeurs de nez.
Nous ne serions pas étonné qu’un jour on ne confondît milord l’Arsouille avec Hercule, Thésée, Jason et tous les destructeurs de monstres de l’antiquité.
Ainsi, nous avons monté ensemble le faubourg du Temple; j’ai sans doute oublié beaucoup de choses dans cette esquisse; mais j’ai voulu vous amuser un seul moment, cher lecteur. Si j’y ai réussi, je dois en remercier mes bons amis Boutin et Marchand, ces spirituels artistes que vous avez applaudis tant de fois à la Porte-Saint-Martin, et qui ont bien voulu me conter à peu près toutes les choses amusantes que contiennent ces articles. Encore merci aux écrivains dont les spirituels articles m’ont guidé.
PARIS INCONNU
I
Il existe un fait curieux et qu’il est bon de constater par ce temps de _statisticomanie_ où nous vivons. La misère hideuse, sale, crasseuse, fainéante, vicieuse, se cache dans les bas-fonds de Paris, dans les rues humides, noires, encaissées dans la Cité, au faubourg Saint-Marceau, sur les bords de la Bièvre, autour de l’Hôtel de ville, dans l’enchevêtrement inextricable de petites rues tortueuses que le marteau de l’édilité vient heureusement de faire disparaître; tandis que la misère remuante, honnête, travailleuse, artiste, si nous pouvons nous exprimer ainsi, cherche l’air, les plateaux élevés, les sommets des montagnes qui encaissent la ville. La montagne Sainte-Geneviève, la butte Saint-Claude, les Deux-Moulins, sont occupés par les chiffonniers, les ravageurs, les gens qui exercent les mille petites industries de la fantaisie parisienne. Les abords de la place Maubert, les rues du bas de la rue Saint-Jacques, sont habités par cette race patibulaire, hâve, sombre, rachitique, qui fait la désolation de toute capitale, et qu’on est convenu d’appeler, nous ne savons pas pourquoi, les bons pauvres. Autant le chiffonnier est gai, gouailleur, chanteur, insouciant, autant le bon pauvre est triste, désolé, morose, ennuyeux. L’un boit, rit, plaisante, se porte bien, se donne des airs casseurs; l’autre se fait petit, parle bas, est cagot, ivrogne en cachette, malingre, hypocrite; le peuple, qui est bon juge, dit du chiffonnier: «C’est un bon _zig_, il peut faire ce qu’il veut de son argent: il lui coûte assez cher à gagner.» De l’autre, il vous dira: «C’est un _faignant_, il ne se remue pas.» Ne pas se remuer, c’est le _nec plus ultra_ de la fainéantise, car le contraire peut se traduire par cette maxime de La Fontaine:
Travaillez, prenez de la peine, C’est le fonds qui manque le moins.
En effet, s’il est un ouvrier qui se donne du mal, qui se remue, c’est bien le chiffonnier; il fait tout ce qu’il peut pour gagner honorablement sa vie par le travail; tandis que l’autre, confiant en la charité publique, laisse doucement couler sa vie, attendant nonchalamment les dons du bureau de l’administration de l’Assistance; intrépide au repos, il fait des efforts inouïs pour se rendre complètement inutile.
Nous avons eu souvent occasion, pour nos études particulières et pour des missions que nous confiaient des personnes charitables, de voir de près toutes les classes nécessiteuses que renferme Paris, et, nous ne pouvons nous le dissimuler, nous nous sentons une propension toute particulière pour le chiffonnier. C’est là, en effet, que nous avons rencontré le plus de probité, de courage, de volonté, de philosophie. Nous y avons trouvé des types uniques, des caractères à part qui semblent avoir adopté instinctivement pour devise ce précepte d’Horace: _Sperat infestis, metuit secundis bene præparatum pectus._
Généralement le chiffonnier vit par bande; il n’est jamais seul, il aime la société parce qu’il est causeur, parleur, conteur. Dès que l’un d’eux a découvert une maison ou un terrain à louer, tous les autres le viennent visiter et finissent bientôt par former une colonie, un clan, une famille, une espèce de société de secours, où ils s’aident généreusement quand viennent les mauvais jours. C’est ce qui est arrivé pour la maison de la mère Marré.
II
LA MÈRE MARRÉ
A l’extrémité de la rue Grange-aux-Belles, sur la colline qui domine le canal Saint-Martin, l’hôpital Saint-Louis, à deux pas de nos splendides boulevards, au milieu des riches usines des faubourgs du Temple et Saint-Martin, au centre du quartier le plus peuplé et le plus travailleur de Paris, s’élève une grande bâtisse blanche de quatre étages ayant toutes les apparences, mais, hélas! rien que les apparences, du confort; son aspect est même, il faut le dire, guilleret et fort plaisant. En un mot, c’est une maison de celles qu’on nomme convenables. C’est la demeure de la mère Marré.
La mère Marré? _That is the question._
Feu M. Marré, car il y a cinq ou six ans que ce digne citoyen est parti pour rendre ses comptes au Juge éternel, était un ancien militaire, un vieux de la vieille, un vrai dur à cuire. Il avait attiré autour de lui tous les débris de la vieille armée qui exerçaient à Paris les petites professions des abords des barrières, tels que marchands de gâteaux, d’allumettes chimiques, de radis noirs, de cahiers de chansons, de lacets, fils et aiguilles. Sa maison avait l’air d’une succursale de la caserne des vétérans; on n’y parlait que de guerres, de batailles, de marches forcées, de redoutes emportées, de batteries enlevées, de canons encloués. Les soirées du coin du feu y étaient des veillées d’armes. Assis autour du poêle de la chambre, plus d’un commensal s’y croyait au bivouac de la Bérésina ou de Leipzig. On y jugeait les généraux, les maréchaux, les brigades et les régiments. Chacun avait servi avec les plus braves, et le tout finissait par des disputes, des gros mots, des jurons, quelquefois des horions échangés en l’honneur d’un des corps de la grande armée.
Tout est bien changé maintenant. Les vieux ont suivi leur ancien au tribunal suprême; c’est à peine si, par-ci par-là, on y rencontre encore quelques débris de notre gloire. La mère Marré a pris le gouvernement de la maison, et tout n’en marche que mieux. Elle a la victoire en horreur; les _succès_, les _Français_, les _guerriers_, les _lauriers_, lui donnent des nausées. Elle a tant et tant entendu parler d’Eylau, Wagram, Austerlitz, Moskowa, qu’elle raconterait ces grandes pages de l’histoire impériale comme le ferait un écrivain stratégique bien renseigné.
La mère Marré a soixante-cinq ans; c’est une femme de petite taille, replète, alerte, à l’œil fin et narquois, à la voix nasillarde, toujours grognonnant, de mauvaise humeur, au demeurant la meilleure femme du monde, d’un cœur d’or, un véritable diamant au milieu d’un faisceau d’épines. Il s’agit de savoir la prendre, voilà tout. Elle compatit à toutes les douleurs, car elle a tant vu de misères poignantes qu’elle a fini, la bonne nature, par sympathiser avec le malheur, comme tant d’autres ne sympathisent qu’avec la fortune et le bonheur.
La mère Marré est une femme d’une activité incroyable: à minuit, on la voit assise dans son vieux fauteuil près de la porte cochère; à trois heures du matin, on la retrouve à son poste, l’œil au guet, surveillant ses nombreux locataires au moment de leur sortie. La case de la mère Marré, car ce n’est ni une chambre, ni une loge, ni un salon, ni une pièce, ni un logis, la case donc de la mère Marré est une véritable ménagerie, compliquée d’une volière: chiens, chats, serins, pinsons, tourterelles, chardonnerets, moineaux francs et friquets y vivent en parfaite intelligence, y ont signé un traité de paix. Depuis la mort de son pauvre Augustin, elle a reporté toutes ses affections sur les pauvres petites bêtes qui, du moins, ne se soûlent pas et ne font pas enrager leur maîtresse.
III
LE PÈRE MOSCOU
Il se passe les scènes les plus curieuses dans le bouge de la mère Marré; elle est toujours en dispute avec ses locataires pour leur faire payer leur loyer, qu’ils acquittent par petits acomptes. Le père Moscou surtout lui donne un _mal de galère_. Le père Moscou est le vieil enfant gâté de la mère Marré, il était l’intime de son pauvre défunt; aussi, malgré toutes ses _frasques_, l’aime-t-elle toujours. Dès deux heures et demie on entend la voix du vieux soldat chiffonnier fredonnant de toute la force de ses poumons d’acier:
Si vous passez sur la place Vendôme, N’oubliez pas le grand vainqueur des rois!
Il est fièrement campé sur sa jambe nerveuse, le bonnet de police crânement posé sur l’oreille; il porte sa hotte en vrai troupier fini, comme jadis il portait son sac de soldat; il semble manier une poignée d’épée en faisant voltiger son crochet entre ses doigts. Malgré ses soixante-dix ans il a conservé son allure militaire, ses airs de grognard troubadour, et son aplomb de vainqueur de l’Europe coalisée.
La mère Marré l’arrête au passage:
«Ah! le beau chanteur, et mes dix sols, quand me les donneras-tu, mes dix sols, vieux sac à vin? Ça ne peut pas durer comme ça, je ne paye pas les impôts avec des sornettes, et le propriétaire avec des chansons, moi. Il me faut de l’argent, à moi: ah! mais, ou pas de clef.
--Allons, vieille, pas de mots inutiles; il y aura à la Saint-Marengo quarante ans que tu me dis la même chose, et je suis toujours ici. Que ferais-tu sans ton petit Moscou, ton ami, ton chéri?
--C’est bon, c’est bon, je ne me contente plus de belles paroles, moi, il me faut des espèces.
--Cependant...
--Il m’en faut.
--Je n’en ai pas, la vieille... crème des bonnes femmes. Déclare-moi en faillite, fais-moi faire banqueroute, déshonore ton vieil ami, cloue son nom au pilori, envoie-le à Clichy, pour dix sols qu’il te doit après quarante ans de location. Mais je te l’ai payée, ta baraque; allons, ouvre, et ne fais pas de peine à celui qui a l’honneur d’être ton très humble et très obéissant serviteur, Antoine-Joseph Dallaud, dit Moscou la Bravoure.»
Il profite du moment où la mère Marré a le dos tourné, il allonge le bras, tire le cordon et sort en chantant:
La victoire est à nous! zim, boum, boum!
La pauvre vieille le regarde s’éloigner et dit:
«Cet être-là fait de moi ce qu’il veut.»
En effet, le père Moscou est le seul débiteur de la maison, personne n’oserait faire attendre sa semaine à la mère Marré: car elle loue indifféremment à la semaine, au jour, au mois et au terme, et il y a des gens qui y sont logés au jour depuis vingt ans et plus. Mais chez le père Moscou, c’est un principe. Il laisse toujours une petite queue chez tous ses fournisseurs pour, dit-il, avoir des gens qui le regretteront et penseront à lui après sa mort.
Sa journée commence à trois heures du matin; il fouille de droite et de gauche tous les tas d’ordures sur son passage, jusqu’à ce qu’il arrive à _sa_ rue, aux bons tas qui lui sont réservés: car Moscou, étant connu pour sa probité, a _ses_ clients et _ses_ maisons. Les portiers lui gardent les paniers des bonnes, à condition qu’il jettera tous les détritus à la borne avant le passage des boueux de la salubrité et avant l’arrivée des lanciers du préfet de police; c’est ainsi qu’il nomme les balayeurs embrigadés. En quelques minutes, il a visité tous ces paniers, supputé la valeur de chaque objet: les papiers, chiffons, tessons, tout lui sert, tout lui est bon. A huit heures, sa hottée pleine, il va au faubourg du Temple prendre son rang à la queue du restaurant Passoir.
C’est encore là une coutume toute parisienne, qui, malheureusement, tend chaque jour à disparaître et qu’il faudrait cependant conserver. Les anciennes maisons de traiteurs, celles qui datent de trois ou quatre générations, ont l’habitude de faire distribuer chaque jour aux malheureux tous les restes de victuailles laissés par les consommateurs; elles ont la pudeur de ne pas tirer un bénéfice de ce qu’elles ont une fois déjà vendu. Mais la spéculation moderne est venue, elle a tout changé, maintenant; on a trouvé un moyen de tirer profit de ces rogatons, on les livre à forfait aux marchands d’arlequins, qui revendent aux pauvres ce qui leur appartient en toute justice. Les successeurs de M. Passoir ont religieusement et charitablement conservé le vieil usage; de la desserte de leurs tables ils nourrissent plusieurs familles. C’est une bonne action qui n’a pas besoin d’être louée, c’est là un exemple qui devrait être suivi par tous les restaurateurs, qui ainsi auraient les bénéfices d’une charité toute gratuite.
Le père Moscou est un des plus fervents habitués de ces distributions matinales. Il vient y chercher son pain quotidien. Sa journée est finie lorsque celle des autres commence; lorsque Paris, s’éveillant, ouvre à peine ses boutiques, et que les quartiers riches reposent encore tout entiers dans le calme et le silence, il regagne ses _appartements_ en fredonnant quelque vieille marche militaire, il est fier et heureux, il a la vie assurée pour vingt-quatre heures; le roi n’est pas son cousin, il porte dans sa hotte assez de marchandises pour boire tout un jour.
Son triage fait, il entonne le refrain: _A demain les affaires_ SÉRIEUSES, et il monte à la barrière de la Chopinette, à l’enseigne du _Petit Pot gris_. Là, il trouve nombreuse compagnie: c’est la petite bourse des chiffonniers; c’est dans ce cabaret qu’on discute le prix du chiffon, du papier, des os, des tessons de bouteilles, marchandises qui, pour n’être pas portées aux mercuriales des journaux de commerce, ne sont pas moins soumises à la hausse et à la baisse comme toutes les autres, et excitent la cupidité de plus d’un spéculateur.
IV
TAPIS-FRANCS
Dès que Moscou a déjeuné, vidé chopine, pris son café, son pousse-café, sa rincette et sa sur-rincette, et qu’il connaît le cours de sa marchandise, il commence à vivre, dit-il, c’est-à-dire qu’il se rend à l’_Abattoir_ pour se rafraîchir. L’_Abattoir_ est une sorte de cave enfumée, sombre, basse, humide, sans air, que le soleil n’a jamais été assez audacieux pour visiter; ses murs squalides suintent la misère et la puanteur, ses tables boiteuses et ses bancs éclopés servent de dortoir à toute une population d’êtres abrutis, n’ayant plus conscience de leur existence, ni rien d’humain. C’est un des spectacles les plus navrants qui se puissent voir qu’une réunion de ces pauvres idiots brûlés par les liqueurs fortes, annihilés par la débauche, qui ne pensent plus, agissent mécaniquement comme des automates, vous regardent avec de gros yeux ternes hébétés, et n’ont même plus assez d’intelligence pour comprendre ce que vous leur dites. Ils ne mangent pas, l’eau-de-vie suffit à tous leurs besoins animaux; ils vivent on ne sait comment; un matin on les trouve morts au coin d’une borne ou bien au fond de quelque bouge, et personne ne s’inquiète de ce qu’ils sont devenus; ils ont disparu comme l’insecte qu’emporte la bourrasque, sans qu’on s’en émeuve. Il faut un tempérament de fer pour résister aux influences délétères de cette _eau-de-mort_ qu’on débite aux alentours des barrières. Et le _Grand-Saint-Nicolas_, l’estaminet des pégossiers, et l’_Abattoir_ sont peut-être les plus dangereux de ces débits, et cependant les plus fréquentés, parce que les gouttes y sont très copieuses, c’est-à-dire qu’ils tuent en moins de temps que leurs confrères.
Lorsque le père Moscou a absorbé une dizaine de tournées de cet horrible breuvage, ivre de poison déguisé sous le nom d’eau-de-vie, il regagne en chancelant son pauvre gîte, se jette sur le tas de paille maculé qui compose son mobilier, et s’endort en fredonnant son refrain favori:
Si vous passez sur la place Vendôme, etc., etc.
Le lendemain, il recommencera; de longues années s’écouleront toujours semblables, toujours accompagnées des mêmes joies, des mêmes souffrances; il ne sera jamais plus heureux ni plus malheureux un jour que l’autre, il aura toujours froid en décembre, il grillera en juin, sans se plaindre, sans murmurer, sans accuser le sort, sans maudire les heureux de ce monde, mais ayant toujours une parole compatissante pour ceux qui souffrent de la faim et de la maladie, une larme pour ceux qui _passent l’arme à gauche_. Et c’est là l’existence de milliers d’individus qui chaque jour foulent le pavé de la grande ville. Parmi eux il se trouve des hommes jeunes et vigoureux, d’autres qui ont occupé des positions élevées dans le monde; des femmes jeunes et quelquefois belles, qui vivent avec une résignation toute philosophique, s’habituent à la misère et meurent sans avoir jamais envié ce qu’elles voient aux autres, mais aussi souvent sans avoir pensé un seul moment à l’abjection de leur position. L’eau-de-vie leur a, dès l’enfance, anéanti l’intelligence.
V
L’ARISTOCRATIE DE LA CHIFFE
Quelquefois, lorsque les bras manquent dans les usines d’alentour, les industriels viennent demander des hommes de bonne volonté à la maison de la mère Marré, où ils sont certains de rencontrer beaucoup de monde, car il n’y a pas moins de trois cents locataires dans les chambrées de la vieille femme. S’il fait mauvais, s’il pleut, par exemple, ils trouveront quelques rares individus qui daigneront peut-être leur donner un coup de main; mais, dès que le beau temps reviendra, au moindre rayon de soleil, ils s’envoleront comme une nichée d’oiseaux aux premiers jours du printemps, en disant:
«Nous aimons mieux chiffonner, vivre à notre guise, en liberté, au grand air, comme de vrais animaux que nous sommes.»
Un goujat, un marmiton est fier de son métier, dit Pascal; il en est de même du chiffonnier qui aime son industrie, parce qu’elle lui donne droit au vagabondage dans les rues de Paris qu’il adore, où il vit dans une indépendance complète, sans soucis du lendemain, sans souvenirs du passé, à la grâce de Dieu, se fiant aux bonnes âmes et à la multiplicité des publications littéraires, et bénissant la fécondité toujours croissante des auteurs dramatiques, des romanciers et des écrivains qui fournissent de quoi ne pas mourir de faim.
Aussi y a-t-il une espèce d’aristocratie dans la _chiffe_, ils comptent leur noblesse par génération; il y a des chiffonniers de naissance et des parvenus; ceux-là sont fiers de leurs ancêtres, ils en parlent avec une espèce d’orgueil; il n’est pas rare d’entendre un de ces hommes bizarres vous dire en relevant la tête:
«Dans notre famille on porte la hotte de père en fils; il n’y a jamais eu d’ouvriers. Chez nous on a le fusil sur l’épaule ou le crochet à la main.»
En effet, il y a des familles entières qui, depuis six générations, exercent cet étrange métier. Lorsqu’un des fils part pour l’armée, tous les parents, jusqu’aux cousins les plus éloignés et leurs amis, se réunissent pour faire la conduite au jeune soldat; ils font une quête entre eux, qui lui est remise au moment de la séparation, et tous les mois ils lui envoient régulièrement une petite somme pour l’aider à charmer les ennuis de la garnison. Dès qu’il a fini son temps, en revenant dans ses foyers, mot un peu prétentieux pour désigner les bouges où gît cette population, le jeune soldat, libéré du service, change son havresac contre une hotte; il redevient chiffonnier comme devant; ils s’accouplent chiffonniers et chiffonnières; ils donnent le jour à de jeunes chiffonniers, qui, à leur tour, seront glorieux de prouver un jour aux populations à venir que bon sang ne peut mentir; ils mourront la hotte au dos, le crochet à la main, en explorant quelque monceau d’immondices. L’ambition n’est pas encore venue troubler la cervelle de ces braves gens et leur faire rêver pour leurs fils des positions plus élevées que celle des parents. Ils n’ambitionnent ni le doctorat, ni le notariat, ni l’étude d’avoué ou d’huissier, ni ce fameux barreau qui mène à tout, disent les vaudevillistes, et qui, en résumé de compte, a produit plus d’existences déclassées que de gens arrivés. Ils ne se laissent point leurrer par les apparences, ils sont trop philosophes pratiques pour cela; d’ailleurs ils connaissent les goûts de leurs enfants; ils savent qu’en chassant le naturel violemment, ils ne feront que précipiter son retour au grand galop.
Devenu vieux et infirme, le chiffonnier n’ira pas à l’hôpital, ses voisins ne le souffriraient pas; ils l’assisteront, ils feront des collectes pour lui donner le nécessaire, ils se priveront pour lui procurer quelques petites douceurs. C’est à qui lui portera du tabac, des pipes et le demi-setier d’eau-de-vie, qui est, pour ces natures brûlées, d’une nécessité plus immédiate que le pain. Le chiffonnier pur sang a horreur de l’Assistance publique; il regarde comme un déshonneur d’être inscrit au Bureau de bienfaisance. Il proclame tout haut à qui veut l’entendre que tout homme, à moins qu’il ne soit infirme, doit gagner sa vie, nourrir sa famille, élever ses enfants jusqu’à leur première communion. Après, ils s’arrangeront; ils feront comme les autres.
VI
LE GÉNÉRAL
Mais, place! place! voici venir le général, l’antagoniste du père Moscou, son rival, mais son meilleur ami; il est monté sur son grand cheval, la bataille sera rude.
Le général est un vieillard de soixante ans, grand, maigre, allongé, qui marche toujours pensif et la tête baissée, semblant se conformer à sa triste pensée; il parle peu parce qu’il réfléchit beaucoup, dit-il. Lorsqu’il fait seller son grand cheval pour partir au pays des chimères, c’est à peine s’il daigne adresser la parole aux valets qui lui offrent le coup de l’étrier.
_Seller son cheval_ veut dire pour le général avaler quinze ou vingt grands verres d’eau-de-vie, qui vont joindre une dizaine de litres de vin qu’il a absorbés pendant sa journée en faisant ses courses avec les amis. Il ne boit jamais que debout, devant le comptoir; il n’y a que les ivrognes qui s’assoient au cabaret, dit-il; c’est un principe arrêté chez lui. Son heure arrivée, à la nuit close, il fait sa tournée de rogomiste en rogomiste; il arrive au pont de Venise du faubourg du Temple vers minuit et demi; c’est là qu’il livre ses batailles.
Avec une gravité imperturbable, il pose sa hotte contre une borne; il est absorbé; il ne voit plus les passants attardés qui le regardent avec curiosité; il se frappe le front, selon qu’il est mécontent ou satisfait de l’inspection qu’il vient de passer de son armée imaginaire; il s’écrie:
«Tant pis! nous attaquerons. Dieu protège nos armes! Tudieu! ils sont à nous. Soldats! imitez votre général et vous ferez votre devoir; l’affaire sera chaude, mais j’ai confiance en ce courage dont vous m’avez donné tant de preuves.»