Paris Anecdote Avec une préface et des notes par Charles Monselet

Part 15

Chapter 153,785 wordsPublic domain

Dans les quartiers retirés on trouve encore quelques débris de ces nuits dantesques, qui conservent avec orgueil leurs lettres et les montrent ainsi que des parchemins constatant qu’ils sont de race.

XXII

Après tout, le bal Chicard n’était qu’un bal de souscription, et encore un bal dans les _prix doux_: il ne coûtait de bourse déliée que 10 francs d’entrée, le souper compris. Mais on n’y allait pas pour souper, on y allait pour cette _chicorée_ où chacun prenait place vers le milieu de la nuit.

Ces 10 francs étaient le droit que l’on payait à l’organisateur pour avoir le droit de bourgeoisie, place au lustre et aux quadrilles. Le restaurateur n’y aurait pas fait ses frais, s’il n’avait pas su ce que pouvait entraîner à sa suite une pareille solennité carnavalesque; à peine s’il eût traité le monde baroque de ces nuits exhilarantes avec le respect qu’il témoignait aux bourgeois en goguette et aux noces de boutiquiers qui fréquentaient ses salons.

On se pressait, on se foulait dans ces vastes salons des _Vendanges de Bourgogne_, surtout pour contempler à son aise l’Olympe grotesque qui se déroulait sous les yeux des spectateurs ébahis. En effet, c’est au bal Chicard que l’on doit d’avoir débarrassé le carnaval des pêcheurs napolitains, des arlequins, des turcs, des paillasses, des pierrots, des princes espagnols, des troubadours et des chevaliers abricots qui encombraient tous les bals. Ceci est un service rendu à la gaieté, au bon goût et à l’imagination française, qu’on ne doit pas oublier.

Au bal Chicard, tous ces costumes, ces oripeaux, ces paillettes, s’y trouvaient, mais réhabilités par l’imagination. Des adeptes avaient su renchérir encore sur la cocasserie des costumes traditionnels du mélodrame moyen âge. Ils avaient laissé bien loin derrière eux les inventions de M. d’Arlincourt, ils avaient dépassé le _Solitaire_ de cent coudées et enterré la _Gaule poétique_ de cet excellent M. Marchangy à deux cents pieds sous terre. Cela tenait du prodige, mais cela était. Ils avaient tué le ridicule sous la parodie. N’est-ce pas un tour de force?

Gavarni a légué à la postérité, dans un admirable album de dessins comme lui seul en sait faire, toute cette parodie grotesque, mais spirituelle; depuis Chicard, coiffé de ce casque si attendrissant et si élégiaque qui avait coiffé M. Marty au temps glorieux du _Solitaire_, alors qu’avec une voix de tonnerre il pleurait son Élodie, la vierge du couvent, la colombe des ruines, l’ange d’Unterwald, jusqu’au _Çovage sivilizé_, cette création du genre, et _Flouman_, le banquier, et Balochard, ce type nouveau, et Silène, le servant de Bacchus, et Pétrin, en un mot toute la grande famille.

Nous renvoyons nos lecteurs à l’album du bal Chicard.

XXIII

Nous avouons franchement n’avoir jamais été au bal Chicard; nous sommes donc obligé de faire ici un travail d’archéologue, c’est-à-dire de prendre le plus proprement possible à tous les écrivains qui en ont parlé leur meilleure description. Nous prendrons tant notre bien où nous le trouverons que le public finira peut-être par dire que nous empruntons un peu celui des autres. Jules Janin, Léon Gozlan, Albéric Second, Taxile Delord, Altaroche, et vous tous qui avez parlé de ce bal, ne dites rien, ne réclamez pas, saluez seulement; c’est votre esprit qui va passer, reconnaissez-vous.

XXIV

L’orchestre a donné le signal, c’est le moment le plus intéressant, et quel orchestre! Dix pistolets solo, quatre grosses caisses, trois cymbales, douze cornets à piston, six violons et une cloche. Au premier coup de ce carillon, de ce branle-bas, de ce tocsin, la foule s’est élancée: que fait-elle au milieu du tourbillon de poussière que soulèvent ses pas? quelle danse exécute-t-elle? Est-ce la sarabande, la pavane, la gavotte, la farandole, la percheronne de nos pères? Est-ce le poème épique auquel les bayadères ont donné le nom de pas? Est-ce la cachucha, cette espèce d’ode à Priape, que l’on danse en Espagne, au lieu de chanter?

XXV

Certes, la chahut, comme on la dansait alors, était quelque chose de hideux, de monstrueux, mais c’était la mode, avant d’arriver au _cancan_ parisien, c’est-à-dire à cette danse élégante, décemment lascive lorsqu’elle est bien dansée. Chicard, à vrai dire, n’a rien inventé, mais il a perfectionné, et, en parodiant la chahut, en l’exagérant, il en a montré toutes les faces honteuses, il l’a tuée. Il ne fut, en un mot, qu’un précurseur, un démolisseur, le Voltaire de la vieille danse; mais le révolutionnaire, le fondateur devait arriver plus tard, et ce fut le célèbre Brididi. Aujourd’hui, le cancan en l’école moderne triomphe, la chahut n’est plus guère connue que des titis des Funambules.

Chicard a fait son temps, Brididi règne; les _Vendanges_ sont mortes, vive le bal Musard!

Cependant remontons un moment dans ces salons, le moment de se mettre à table est arrivé.

Ce n’est point le fin souper de la Régence, ce n’est pas non plus celui de Trimalcion; c’est là seulement qu’on pouvait rencontrer par hasard, égaré, nous ne savons comment, un tout petit brin de cet esprit national qui fait notre gloire. Mais la grosse charge, la bêtise exhilarante, y régnaient en maîtresses. Tout, même les mots, y était assaisonné au gros sel; cela faisait boire.

Alors venaient les chansons, la parole graveleuse, la charge chantée par les poètes et les troubadours du lieu. Mais le vin et la chanson ont volcanisé les têtes, le champagne produit son effet; c’est ici que commence la grande orgie de la Vénus pandémonie; filles, femmes, grisettes, veuves, dames galantes, tout se mêle, tout se confond, tout est en délire. C’est le moment où les bacchantes de Thrace entrent en scène; la morale est en péril: laissons parler un des écrivains spirituels de ce temps-ci, il décrit _de visu_.

«... Quelques bergères faciles ont toléré les familiarités indiscrètes, quelques couples hardis prennent des poses excessivement mythologiques, d’autres sont sur le point de faire tableau. Une voix a crié d’éteindre les lustres, il ne resterait plus qu’à nous esquiver, si, à un coup d’œil de Chicard, la musique n’éclatait de nouveau.

* * * * *

«L’orchestre roule comme le tonnerre sur les flots soulevés, et, à chaque éclat de la foudre musicale, la tempête recommence plus ardente, plus furieuse, plus échevelée, jusqu’à ce que la voix de Dieu se fasse entendre par l’intermédiaire du cadran, et dise à ces vagues indomptées: «Vous n’irez pas plus loin.» Quelquefois, au milieu de cette frénésie, les fichus s’en vont, les corsages craquent, les jupons se déchirent; malheur à celle qui voudrait s’arrêter en chemin pour réparer le désordre de sa toilette, l’impitoyable galop passerait sur elle comme une trombe et la foulerait aux pieds. Qui songe, d’ailleurs, à sa toilette dans un pareil moment? Qu’importe ce que les périls de la danse pourront livrer aux regards d’appas inattendus, de trésors cachés? Un peu plus ou un peu moins de nudité ne fait rien à l’affaire; d’ailleurs, tous ces danseurs sont trop artistes pour s’en apercevoir; il n’y a guère que les gardes municipaux sur qui ces sortes de choses fassent encore quelque impression; et tout garde municipal qui se présenterait aux _Vendanges de Bourgogne_ serait immédiatement conduit au violon. Laissez donc passer ces tailles que le lacet ne retient plus, ces bras dont nulle gaze ne cache les contours; on ne songe plus à toutes ces bagatelles. Demain seulement toutes ces femmes si belles, si fraîches la veille, se demanderont d’où vient la pâleur de leur teint, la maigreur de leur bras; elles chercheront à savoir ce qui a pu les vieillir ainsi en un instant, sans songer qu’elles se sont livrées, pendant toute une nuit, à ce minotaure moderne qui s’appelle le _galop Chicard_.»

XXVI

Vous le voyez, le bal Chicard n’avait pas été créé _ad usum Delphini_, et, cependant, voilà ce qui pendant six ans fit tressaillir tous les provinciaux et tous les étrangers. Les mères le redoutaient pour leur fils à l’égal de l’enfer, et, lorsqu’on prononçait ce seul nom, Chicard, en province, les jeunes filles se voilaient.

Eh bien! autant que j’ai pu, d’après les livres et les renseignements fournis par des amis, je vous ai fait assister au bal Chicard, et vous savez à peu près ce qui s’y passait. Jugez et prononcez vous-mêmes; quant à moi, depuis longtemps, j’ai adopté pour principe de ne plus louer ni blâmer, abritant mon indulgence derrière ce vieil adage de la sagesse des nations: _Chacun prend son plaisir où il le trouve._

XXVII

MILORD L’ARSOUILLE

(LORD S.....)

Nous l’avons dit, c’était un temps où l’on voulait s’amuser, on ne pensait même qu’à cela. Les pères avaient trop fait la guerre, avaient trop travaillé, pour que les fils pensassent à gagner de l’argent. Ils savaient que les caisses paternelles étaient bien fournies; et puis, que leur importait de se ruiner! Une société nouvelle prenait possession de la France; elle avait besoin de s’étourdir, elle était encore ahurie de sa victoire, elle faisait du bruit pour que l’on parlât d’elle, elle voulait prouver qu’elle aussi savait bien faire les choses. Les bourgeois d’alors jetaient leur argent avec autant d’insouciance que les grands seigneurs d’autrefois. _O quantum mutatus!_

Un homme de beaucoup d’esprit, un noble lord, un pair d’Angleterre, ou à peu près, s’était jeté au milieu de la foule; il était à lui seul plus excentrique, plus débraillé, plus ardent au plaisir, que tous nos Français nés malins à la fois; il avait les imaginations les plus amusantes. L’établissement qui avait le bonheur de le posséder parmi ses habitués était certain de faire fortune.

C’est qu’aussi tous les gens à sa suite, tous ceux qui n’ont aucune idée originale pour dépenser leur argent, étaient on ne peut plus heureux de s’accrocher d’une façon ou d’autre à ce poète de plaisir, qui avait des inventions à revendre. Puis, venaient derrière lui, en second ordre, tous ces bons garçons, gens d’esprit et de gaieté, inventeurs de mots et de drôleries, qui savent chanter, rire et boire, mais qui ont un malheur: ils n’ont pas le sol.

Milord, riche à millions de rentes, bon vivant, généreux comme un roi d’Espagne, ainsi que disait Bocage dans _Don Juan de Marana_, les adoptait. Il voulait une cour autour de lui, il avait eu l’immense bon sens de la composer jeune, gaie, amusante, folle, spirituelle, insouciante.

Avec lui, jamais d’ennuis, jamais un moment de tristesse; on était là pour s’amuser, il fallait s’amuser coûte que coûte; il suffisait d’avoir un esprit original, une gaieté à tous crins, pour avoir près de ce noble étranger droit au pain, au sel et au vin: aussi sa royauté était-elle rayonnante, pétillante, bruyante, riante et des plus tolérantes.

Il aimait la jeunesse et la vie, et le plus âgé de ses commensaux n’avait pas vingt-cinq ans; le moins spirituel pouvait être diplomate de la vieille roche, et descendait, de près ou de loin, de Talleyrand.

Depuis la cour du bon roi René de Provence, on n’avait jamais vu une telle réunion de gens amusants.

XXVIII

Dans les derniers jours de la Restauration et dans les premiers jours du gouvernement de Juillet, on vivait beaucoup pour vivre. Heureux temps!!! On faisait des farces, les mystifications étaient encore presque à la mode; on tenait à prouver hautement, ouvertement, qu’on avait de l’esprit. On chantait encore, on racontait l’historiette avec grâce, et, lorsqu’on ne savait ni conter ni chanter, on agissait, on faisait en action ce que les autres inventaient. Il y avait les gens d’esprit d’action, et les gens d’esprit d’imagination.

Milord réunissait les deux qualités.

C’était un homme accompli, jeune, gai, fort, spirituel et immensément riche; il avait donc toutes les qualités requises pour l’existence qu’il menait à grandes guides.

On conçoit donc facilement qu’un homme ainsi taillé devait engendrer des jaloux à chaque pas. En effet, c’est qu’il n’y avait pas moyen de lutter avec lui. Il écrasait ses rivaux par son luxe extraordinaire et par ses colossales excentricités; ses millions avaient bientôt raison de tous les imprudents qui osaient se mesurer à sa colossale réputation.

Mais, cependant, une lutte devait nécessairement s’établir: la jeunesse parisienne était humiliée de se voir vaincue par un fils de la perfide Albion, car cette naïveté s’employait encore dans la conversation. Le _Constitutionnel_ avait jeté cette locution dans notre langue. Aussi nos jeunes gens conspiraient sourdement contre cet étranger venu des bords brumeux de la Tamise.

La nécessité est mère du génie, dit-on; ils inventèrent alors l’association, quoique aucune des théories sociales qui ont depuis tant préconisé cette excellente idée n’existât encore à l’état populaire.

On vit partout se former des sociétés de plaisir; les jeunes gens se cotisaient pendant toute une année, ils formaient des tontines, créaient des tirelires, pour faire concurrence à milord l’Arsouille pendant les trois grandes journées du carnaval. Ils voulaient, ne fût-ce qu’un jour, lutter à armes égales avec cet étranger, et lui prouver que les écus de l’Angleterre ne pourront jamais abattre l’esprit et l’entrain français.

XXIX

Les étudiants, qui n’ont jamais cédé à personne en fait de folies, formèrent la société des _Badouillards_[L].

Ah! c’étaient de rudes jouteurs que ceux-ci! On passait des examens pour être admis dans cette société, absolument comme pour se faire recevoir docteur en médecine ou licencié en droit; seulement, ces épreuves-là devaient être un peu plus dangereuses et fatigantes que celles qu’on subit aux facultés.

1º L’aspirant devait faire preuve de force et d’agilité, car il était alors convenu qu’il ne pouvait y avoir de bonne fête sans coups de poing et horions.

2º Il devait fréquenter assidûment les salles d’escrime, de boxe et chausson, canne, bâton, savate, tirs, etc., etc.

3º Il devait avoir prouvé authentiquement son courage dans une ou plusieurs rencontres.

4º A la Chaumière et aux bals de l’Odéon, on devait l’avoir distingué, entre tous, par ses grâces chorégraphiques et sa façon élégante d’_engueuler_ le pékin.

5º Il jurait haine aux bourgeois, à leur sommeil et à leur repos, en fournissant un répertoire de chants et chansons politiques, érotiques et autres, à faire trembler toute une ville de province.

6º Il devait passer une nuit au bal.

On se préparait à cette épreuve, car c’était la grande, l’épreuve solennelle, la nuit d’armes, par un dîner des plus copieux, suivi de force libations de champagne, punch, café, _pousse-café_, _rincettes_, _sur-rincettes_, bière et _pousse-le-tout_. Cela durait jusqu’à minuit, puis on entrait au bal. Là, encore, il ne devait rien refuser, il était tenu de faire tout ce que faisaient les vieux initiés. Le lendemain au déjeuner, il était tenu d’engueuler tous ceux qui se présentaient devant lui.

Vous croyez peut-être que c’est fini, qu’après de tels exploits on n’a plus qu’à gagner son lit, à le faire bassiner et à se tenir cinq ou six jours à la tisane, à redouter une pleurésie ou une pneumonie? ah! bien oui!

L’impétrant passait la journée costumé, courant de cafés en cafés, jouant au billard, courtisant les _belles_, et, le soir, on recommençait la même vie que la veille. Il ne devait se coucher que la troisième nuit à minuit. Ainsi il avait passé deux jours et deux nuits à subir son épreuve. Lorsqu’il n’était pas tombé sous la table, qu’il ne s’était endormi sur aucune banquette de café, qu’il n’avait reculé devant aucune proposition faite par les vieux, alors, mais seulement alors, on prononçait le _dignus est intrare_.

Il était proclamé _Badouillard_.

XXX

Et il y en avait dix, vingt, de ces sociétés: on citait les _Pur-sang_, les Bousingots, les Infatigables, etc., et tant d’autres dont les noms nous échappent. Celles-ci étaient composées de fils de famille, d’artistes et même de négociants, car tout le monde avait alors les mêmes goûts; tout le monde se tuait en riant à gorge déployée.

C’était le temps où Eug. G...[M] rencontrait un de ses amis et lui disait:

«Ah! je suis fatigué, voilà cinq jours que je suis en malin, cela m’ennuie; je vais me mettre en bergère.»

Ces hommes-là étaient de fer; N. D. A...[N], un des grands noms du premier Empire, partit le jeudi gras de chez lui, déguisé en postillon. Il passa les trois premiers jours du carnaval monté sur le premier cheval d’une voiture à six chevaux, et ne rentra que le mercredi des cendres à trois heures, après avoir passé toutes les nuits à danser et toutes les journées à festoyer.

Vous dire ce que pouvait coûter une fête aussi prolongée, les usuriers seuls peuvent le savoir.

XXXI

Cependant, plus on conspirait contre la prépondérance de milord l’Arsouille, plus il redoublait de soins pour se bien entourer. Il appelait à lui tous les viveurs connus. Dès qu’un homme se faisait une réputation, soit comme fort en gueule, soit comme buveur émérite ou danseur de premier ordre, il savait se l’accaparer. Il avait un talent exquis pour mettre chacun en sa lumière et le faire briller à son tour.

Lorsque sa voiture, attelée de six chevaux, accompagnée de piqueurs donnant de la trompe et de courriers enrubannés, montait le boulevard, c’était un grand hourra, comme aux jours de feu d’artifice, quand part des Tuileries la fusée-signal. On s’arrêtait, on se pressait, on se bousculait pour voir passer la mascarade modèle. Tous les gens de la suite, les cavaliers, les amazones, les cavalcades et les voitures de masques lui faisaient cortège; ils étaient glorieux de faire croire au bon public massé sur les trottoirs, aux femmes qui paradaient dans les calèches des deux files, et même aux municipaux, qu’ils faisaient partie de cette aristocratique saturnale. Et lui, calme et tranquille comme un dieu antique, il inondait de bonbons et de dragées tous ses obscurs admirateurs.

Les autres venaient bien après; ils avaient aussi des étendards frissonnants, des costumes superbes, des chevaux chamarrés, des orchestres entiers les accompagnaient, cent clairons et cornets à piston leur sonnaient des tintamarres; hélas! on les laissait passer, si on ne les huait.

Ce n’était pas milord l’Arsouille: lui seul était populaire, lui seul avait la vogue, lui seul savait captiver cette foule, parce que lui seul était original, lui seul était inventeur.

On cite un jeune homme très riche, une sorte de parvenu, qui est allé mourir en Italie de désespoir de n’avoir pu détrôner le grand monarque du carnaval. Les excentricités de milord l’Arsouille n’ont pas duré plus de trois ou quatre ans.

Le jeune enrichi qui se ruinait pour lutter avec lui, voyant que le grand maître se retirait volontairement de la lice, se dit:

«Il quitte la partie, son règne finit, le mien commence.»

Il ne savait pas, l’ambitieux, ce que coûte la gloire. Il ne savait pas combien il est difficile de persuader un peuple, combien il faut de temps pour le déshabituer d’un nom qui lui est familier. Certes, ni les excentricités ni les dépenses ne lui firent faute: il savait prendre toutes les précautions imaginables pour bien faire savoir que c’était bien lui et non pas un autre qui s’amusait. Dès le matin il exposait sa voiture devant son hôtel, ses amis se montraient à toutes les fenêtres en costume, ils buvaient du champagne _coram populo_; leur déjeuner se faisait au bruit de douze trompes de chasse sonnant des fanfares.

Ah! bah! efforts superflus, précautions inutiles! à peine avait-il dépassé sa maison de dix pas, ses affidés, placés à tous les coins du boulevard, avaient beau dire: «C’est la voiture de M. un tel», on s’arrêtait, on admirait son luxe et tout le monde s’écriait:

«C’est milord l’Arsouille! Vive milord l’Arsouille!» exclamaient les gamins.

Arrivé au boulevard Poissonnière, Paris entier disait avoir vu milord l’Arsouille, et M. un tel demeurait toujours aussi inconnu le jour de sa folie que la veille. Il était écrasé par la grande renommée du fondateur, comme tous les généraux et maréchaux, quoique ayant gagné des batailles, sont englobés par le peuple dans la gloire impériale. C’est Napoléon qui a tout fait, qui a tout vaincu le même jour, en Autriche et en Espagne.

Enfin, dégoûté, ennuyé, se plaignant de l’ingratitude publique, le jeune homme se retira en Italie, où il est mort, rêvant encore à cette popularité qu’il n’avait pu atteindre. A la vallée de Josaphat, nous ne serions pas étonné d’entendre une voix clamant:

«Milord l’Arsouille, rends-moi ma gloire que tu as usurpée!!!» Et ce sera celle de M. un tel, qui ne sera pas encore consolé de ses déboires parisiens.

XXXII

L’excentricité était à l’ordre du jour, parce que dans ce temps-là on était jeune pour de bon, sans arrière-pensée, sans calcul. Aussi comme on s’amusait de bon cœur! Les bals, il y en avait partout, et tous plus gais les uns que les autres.

Il suffisait qu’il y eût là une de ces bandes joyeuses pour leur donner un entrain que nous ne connaissons plus.

Les Variétés jouissaient d’une réputation immense, milord y avait son quartier général.

C’est là que s’est passée la fameuse histoire de l’Ève moderne.

C’étaient les plaisirs du temps. Cela fit sensation, il est vrai. On s’occupait tant d’art et de plastique à cette époque-là!

XXXIII

Après la vogue des Variétés, vint celle des bals du théâtre du Palais-Royal. Le Palais-Royal, avec ses galeries, ses nombreux restaurants, ses cafés, était bien fait pour donner asile à une société aussi viveuse. Là au moins on pouvait déjeuner tout un jour sans déranger personne. Dès longtemps les habitants du lieu étaient habitués à tous les dérèglements de la fantaisie parisienne. On sortait de table après boire pour courir se placer devant le tapis vert; et, si la chance était favorable, on venait reprendre ses places avant que le cabinet fût desservi par les garçons restaurateurs.

Un jour, une des bandes joyeuses déjeuna comme on savait le faire dans ce bon temps des estomacs d’acier. On mangea tout le jour, on but une partie de la soirée, enfin on se rendit au trente et quarante.

Il y avait, parmi les plus spirituels convives, un jeune pair de France; celui-là était à sa quatrième nuit; il ronflait dans un coin à assourdir le bourdon de Notre-Dame. C’était vraiment conscience d’interrompre un si joli sommeil d’ivrogne: aussi fut-il décidé qu’on le laisserait dormir pendant que les autres iraient tenter le sort. Mais notre homme, qui ne dormait que bercé par le bruit des conversations de ses amis, fut bientôt réveillé dès qu’il n’entendit plus le murmure monotone des voix. Se voyant seul, il appelle, le garçon arrive.

«Où sont mes amis?

--Ces messieurs sont partis.

--Où ont-ils été?

--Ils ne l’ont pas dit.

--Alors, vite une voiture.

--Eh! Monsieur, nous n’en avons pas pu trouver une seule pour ramener ces dames. Il est trois heures du matin, c’est aujourd’hui mercredi des cendres; les cochers ne se sont pas couchés depuis cinq ou six jours, ils profitent de cette nuit pour se reposer.

--Ils ont, ma foi, raison; je vais en faire autant. Mon manteau, bonsoir.»

Arrivé dans la rue, notre gentilhomme se trouva les jambes raides; la fatigue l’empêchait de mettre un pied devant l’autre, lorsqu’il avisa un chiffonnier, qu’il héla ainsi:

«Hé! l’ami, veux-tu gagner vingt francs?

--Parbleu! que faut-il faire pour cela?

--Il faut me prendre dans ta hotte et me porter chez moi.

--Si ce n’est que cela, montez, et en route.»

Notre gentilhomme ne se le fit pas dire deux fois; à peine fut-il établi les pieds de ci, la tête de là, qu’il entonna d’une voix de stentor cette romance qui faisait fureur:

Entre dans ma tartane, Jeune Grecque à l’œil noir, Tu seras ma sultane, Mon bonheur, mon espoir.