Paris Anecdote Avec une préface et des notes par Charles Monselet
Part 14
Cette fête était tellement populaire que les ouvriers économisaient sur leur paye pendant toute l’année pour bien finir leur carnaval. On se jetait des bonbons d’une voiture à l’autre; puis venait le tour des œufs pleins de farine: car les patronnets et les marmitons, au lieu de briser les œufs dont ils se servent dans leur métier, y faisaient un simple petit trou par lequel s’échappait le contenu, puis ils remplissaient les écailles de farine et les vendaient beaucoup plus cher qu’ils n’avaient coûté à leurs patrons. C’était une industrie qui rapportait des sommes folles à tous les gamins des restaurants et des pâtisseries.
Mais, quand on avait épuisé ces œufs d’attrape, comme il fallait encore se jeter quelque chose, c’était de nécessité, on se jetait à la tête des œufs frais ou non frais, tant pis pour ceux qui les attrapaient. D’autres aspergeaient les piétons avec des sacs de farine blanchissant tous les passants; ceux qui n’avaient pas le moyen de se procurer de la farine ou de la poudre répondaient avec du plâtre; puis venait le tour des projectiles: les pommes cuites commençaient, on dévalisait en un instant les charrettes des marchands ambulants, les boutiques des fruitières; les fruits et les légumes crus succédaient, on se canardait avec tout ce qui tombait sous la main, jusqu’à la boue des ruisseaux. C’était une véritable guerre intestine; bienheureux si quelque malin, emporté par son ardeur, n’envoyait pas des pierres et des tessons de bouteilles. Cependant justice était bientôt faite de pareilles gens. Un fort de la halle, déguisé en poissarde, ou quelque hardi gaillard, en costume de prince espagnol, descendait de son char, se posait en vengeur et corrigeait l’enthousiaste sur l’heure et sur le lieu. Il était tacitement défendu de se fâcher, mais il était permis de se horionner.
C’était aussi le temps de ce qu’on appelait les _engueulements_. On s’engueulait d’une voiture à l’autre, de fenêtres à voitures, de piétons à fenêtres; chaque société avait son ou sa forte-en-gueule, espèce de crécelle à poumons d’acier chargée de répondre à tout le monde, d’arrêter la foule par ses propos de haut goût et les dialogues grivois qui s’établissaient entre camarades. Car le suprême du genre était de diviser la bande dans deux voitures et de s’échanger les _plus jolies choses_ du monde en une sorte de conversation et de style poissard. On se donnait la réplique comme au théâtre, et jouait une pièce gratis pour les badauds de la rue. Ces conversations se composaient et s’apprenaient par cœur longtemps à l’avance. On trouve encore sur les quais certains exemplaires du _Catéchisme poissard, ou l’Art de s’engueuler proprement en société sans se fâcher_, qui, s’ils ne sont pas très spirituels, sont du moins curieux comme genre de littérature populaire et quelquefois fort drôles. Cela se vendait par milliers d’exemplaires dans les rues pendant toute la durée du carnaval.
C’était une sorte de langage par assonnances, n’ayant aucune prétention à la raison, exagérant les rimes, imitant de très loin le vers, et dont Vadé fut l’inventeur au dernier siècle. Un de nos plus spirituels écrivains, M. Léon Gozlan, en a fait une fort heureuse imitation dans une pièce jouée aux Variétés en 1848 ou 49.
XI
Le carnaval riche, celui qui s’est promené pendant les trois jours gras en voiture à quatre chevaux sur le boulevard, s’emparait au petit jour du restaurant des _Vendanges de Bourgogne_, dont on avait loué les salons et les cabinets longtemps à l’avance. C’était devant les fenêtres de l’établissement qu’on venait surtout parader pour voir le fameux milord l’Arsouille. La maison était située au coin du canal, à la place où se trouve aujourd’hui Soulier, marchand de vin, renommé dans tout le quartier pour ses escargots à la bourguignonne. Elle était immense; on a bâti sur son emplacement cinq ou six grandes maisons à six étages avec cours.
Là, le combat changeait d’aspect, on jetait des dragées et des oranges aux dames, on inondait les hommes avec des flots de champagne et l’on répondait aux projectiles par des écailles d’huîtres et des assiettes encore pleines des morceaux du déjeuner: car la mode était dans ce temps-là de tout casser après chaque repas, vaisselle et meubles, et de tout jeter par la fenêtre, en faisant voler les vitres dans la rue. Le traiteur en était quitte pour ne servir ce jour-là que les assiettes ébréchées et les plats écornés qu’il portait sur la carte comme sortant de chez le porcelainier. C’était une façon commode de renouveler son mobilier à peu de frais.
Un jour, le père Passoir eut toute la devanture de sa boutique enfoncée par une cavalcade entière qui y entra et vint se faire servir le champagne à cheval, au milieu de sa salle, en brisant tout ce qu’elle rencontrait, tables de marbre, glaces et verrerie.
Personne ne fut effrayé, personne ne s’y opposa; on était habitué à ces excentricités, et l’on savait que les fils du premier Empire ne marchandaient jamais leurs plaisirs et ne faisaient pas d’économies. Ils se ruinaient le plus gaiement et le plus bruyamment possible. Ils avaient hérité de leurs pères d’une prodigalité géante, et ils en usaient en vrais fous qu’ils étaient. Nous n’étions pas encore arrivés aux jeunes gens rangés, calculateurs, et croupiers de la Bourse.
C’était une nouvelle société qui prenait possession de la France; elle s’amusait à corps perdu, sans arrière-pensée, en véritable vainqueur. La révolution de Juillet venait d’avoir lieu, on était si heureux d’être libre qu’on ne pensait qu’à jouir de cette bonne liberté.
XII
On se ruinait pour se costumer, on mettait tout au Mont-de-piété, sans penser au lendemain. Ah! bien, oui, demain, disait-on, il ne viendra jamais; amusons-nous d’abord, nous verrons après. On était dans un enivrement que tout le monde partageait. Les riches faisaient des folies, les pauvres les imitaient, personne n’avait rien à se reprocher.
Un artiste aujourd’hui très célèbre partit le samedi avec tout l’atelier où il travaillait; les deux premiers jours, ils dépensèrent tout leur argent. Il fallait cependant faire mardi gras et enterrer mercredi des Cendres. Comment faire? Il n’y avait qu’une visite à _ma tante_ qui pût vaincre la difficulté. On fit un paquet général des hardes de toute la bande, et l’on alla frapper à la porte du commissionnaire au Mont-de-piété. Il prêta; on s’amusa à la Courtille tout le jour, on dansa toute la nuit, on fit la pose obligée chez Olivari et chez Passoir en descendant le lendemain. Mais il fallait aller travailler le jeudi. C’était là le difficile; comment se rendre à l’atelier? Tout le monde était, qui en paillasse, qui en pierrot, cet autre en malin; l’un avait pris un costume poissard, et cet autre une longue soutane de frère ignorantin: car, après 1830, on se déguisait beaucoup en Basile, en haine des jésuites; ces imprudents travaillaient à la frise de la Madeleine.
Leur frère ignorantin fut leur providence; il se dévoua, il alla chercher de l’ouvrage, il eut le bonheur d’en trouver, et la rue fut fort étonnée de voir tout un atelier de sculpteurs, de ciseleurs et de modeleurs travailler sans relâche huit jours durant en grands costumes de masques. On fit tant et si bien qu’en huit jours chacun put rentrer dans son vêtement habituel et renvoyer le costume au loueur. Ce fut encore le digne frère qui se présenta pour rapporter l’ouvrage et courir bien vite au grand clou de la rue de Paradis. Lorsqu’il revint, c’était fête. On était délivré de la prison du carnaval.
Vous croyez peut-être que cette leçon leur profita! Baste! trois semaines après, ils faisaient la mi-carême, et notre artiste passait huit jours à la Madeleine en Turc d’enseigne; il avait recommencé la même fête.
XIII
Un nommé Olivari, de Marseille, ancien figurant danseur du Cirque, avait établi un restaurant au faubourg à l’enseigne du _Bœuf provençal_. Lui aussi, c’était un original. Il avait la manie de faire fortune pour voyager et voir du monde. C’était d’ailleurs un très aimable garçon; il avait su attirer chez lui la société des artistes. Aux jours de folle orgie, il faisait une concurrence souvent avantageuse aux _Vendanges_ et à la maison Passoir: car les sociétés qui occupaient ces trois maisons étaient très distinctes. Passoir avait les entrepreneurs, les commerçants en goguette et les riches Israélites du quartier; on s’y connaissait, on se réunissait là en voisins. Les _Vendanges_ étaient occupées, comme nous l’avons dit, par les fils de famille, ceux que les bourgeois nomment des bourreaux d’argent; et Olivari avait ses artistes peintres, comédiens, gens de lettres. C’était, comme on le pense bien, un assaut de folies et d’excentricités entre les trois genres de consommateurs. Si les uns avaient plus d’argent, les autres avaient plus d’esprit.
Un jour, un grand seigneur s’avisa de jeter de l’argent au peuple du balcon des _Vendanges_. Ce fut une cohue hideuse à voir dans la rue: des furieux, des enragés, le visage sanglant et couvert de boue, se précipitèrent sur le pavé à se rompre bras et jambes, pour ramasser la pièce de monnaie n’importe où elle était tombée, fût-ce même sous les pieds des chevaux. C’était une masse qui tombait et se relevait comme des énormes marteaux de fer qu’on voit dans les forges et qui écrasent tout sur leur passage.
La chose eut un succès immense; c’était là tout à fait une plaisanterie aristocratique; aussi toute la matinée ne vit-on que des imitateurs des largesses de milord l’Arsouille, car tout ce qu’on faisait d’excentrique était à l’instant attribué au _lord Arsouille_. «On ne prête qu’aux riches», dit un proverbe qui, par hasard, n’est pas menteur.
Les habitués de Passoir, ne voulant pas rester en arrière, brisèrent la devanture de la boutique et se mirent à verser à boire gratis à tous ceux qui voulaient. Alors ceux d’Olivari firent dresser toutes les tables, parer tous les salons et les cabinets, et, arrêtant le monde de force dans le faubourg, ils offrirent un déjeuner et un bal forcé à tous les masques qu’ils purent rencontrer.
On voit que d’un côté et de l’autre on savait faire danser les écus et jeter passablement l’argent par les fenêtres.
XIV
Tout est bien changé. Olivari est mort, les _Vendanges_ ont disparu, Passoir est un bon bourgeois, sa seule maison garde son immense renommée. Mais les excentricités de l’ex-danseur lui ont fait une telle réputation qu’on en parlera longtemps encore dans le quartier, où il a laissé les meilleurs souvenirs. Sa manie de voyager était poussée si loin que, lorsque les affaires allaient bien, il prenait de l’argent, et, sous le prétexte d’aller à Bercy ou à l’Entrepôt faire ses achats, il partait; deux, trois, et parfois six mois s’écoulaient sans qu’on eût de ses nouvelles. Sa femme ne s’en inquiétait pas, elle faisait ses affaires, tenait son comptoir, gourmandait son chef et ses garçons, remplaçait même avec avantage son mari. Elle le connaissait et était, dès longtemps, habituée à ses escapades.
Si on lui demandait des nouvelles du volage, elle répondait naïvement: «Je ne sais pas s’il est en Espagne ou bien à Marseille, peut-être en Angleterre.»
Olivari rentrait un beau matin, était fort étonné de ne pas voir son couvert à la table du déjeuner, se faisait donner une assiette, prenait place, mangeait comme quatre, et il n’y avait pas d’autre explication, tout était dit. Jamais sa femme ne lui fit un reproche, jamais il ne lui dit quels pays il avait visités dans ses excursions. Ils faisaient ainsi le meilleur ménage connu.
XV
Notre voyageur était d’une adresse presque incroyable; il excellait dans tous les exercices du corps; c’était une façon de chevalier de Saint-Georges.
Un jour, l’idée lui vint, après avoir lu sans doute le célèbre livre de M. Maldan, _l’Art d’élever les lapins et de s’en faire 3,000 livres de rente_, d’acheter une petite maison dans le haut du faubourg, avec un petit jardin, presque sur le mur de ronde, d’en faire une sorte de salle d’armes et d’y élever des lapins. Il n’avait cependant pas, il faut le dire, la prétention affichée par le célèbre écrivain Maldan. Il voulait seulement posséder un petit pied-à-terre, un petit vide-bouteille, pour se distraire avec ses amis en cassant de temps en temps le col à un de ses élèves après un assaut.
Pendant quelque temps, les lapins croissaient et multipliaient à plaisir; il les comptait chaque jour; il les caressait d’un œil de propriétaire; il les soignait et les choyait. Ses lapins faisaient sa joie, quand, un jour, il s’aperçut que le nombre avait diminué; les plus beaux, les plus gros, avaient disparu. Il s’en inquiéta; il crut qu’ils avaient creusé un terrier; mais, malgré toutes ses recherches, il ne put rien découvrir. Quelques jours après, le même phénomène se renouvela. Cela devenait fantastique.
Olivari, qui était brave, voulut éclaircir le fait; il établit un affût et vint passer la nuit près de la cabane aux lapins.
Il y avait déjà trois jours que duraient ses veillées, quand une nuit il vit un grand et solide gaillard enjamber son mur et venir sans façon, en prenant bien son temps, choisir parmi ses chers élèves ceux qui lui convenaient le mieux. Il sortit furieux de sa cachette, et, prenant le voleur par le bras, il lui dit:
«Ah! misérable, c’est toi qui voles mes lapins! Je pourrais te livrer à la justice, mais non, tu me ferais encore perdre mon temps à témoigner. Tiens, gredin, défends ta vie, car je veux me faire justice moi-même.»
En disant ces mots, il jetait une épée au voleur, se mettait en garde et attaquait. Mais le gredin était un gaillard qui avait fait un congé aux compagnies de discipline: il y avait été prévôt de pointe, contre-pointe, canne et chausson; il maniait l’épée en vrai soudard; il chargea notre propriétaire, qui rompit et s’aperçut qu’il avait affaire à forte partie. Mais, par un dégagement heureux, il perça l’épaule de son adversaire; celui-ci poussa un cri, laissa tomber son épée en demandant merci. Olivari, en vainqueur généreux, voulait simplement le jeter à la porte après sa victoire. Hélas! le vaincu avait perdu toute connaissance; il était couché inanimé sur le terrain, et le sang sortait à gros bouillons de ses plaies. Voici notre homme bien embarrassé; il transporte son voleur dans sa maison et s’occupe de le faire revenir à lui; puis il fallut le panser: on ne peut cependant pas jeter un chrétien tout sanglant sur le pavé.
Si Olivari était bon tireur, maître en fait d’armes, il était très mauvais chirurgien, si bien qu’il passa toute la nuit auprès de son voleur à essayer tous les moyens d’arrêter l’hémorragie. Au jour, il fut bien heureux de lui remettre un louis dans la main, en lui disant:
«Va-t’en te faire pendre ailleurs.
--Ah! Monsieur, s’écria le gredin, vous êtes un brave homme, et, si dorénavant on vous vole vos lapins, les voleurs auront affaire à moi.
--Je te remercie de ta bonne intention, mais je jure que sera bien fin celui qui me prendra à vouloir encore me faire justice moi-même et à élever des lapins.»
Le lendemain, en effet, on lisait, en tête de la carte du jour du BŒUF PROVENÇAL: _Gibelotte de lapin._ Les élèves du patron avaient été sacrifiés, ils lui coûtaient trois fois le prix de ceux qu’on achète au marché.
XVI
Un article intitulé _le Faubourg du Temple_ serait parfaitement incomplet, si on ne parlait pas des célèbres _bals Chicard_, qui, pendant cinq ou six ans, ont tant occupé Paris, la province et l’étranger; si on ne s’occupait pas de l’ancienne Courtille et de ses salons, des grandes batailles qui s’y donnaient et faisaient la joie de nos devanciers, et enfin des personnages célèbres qui fréquentaient le lieu. Et d’ailleurs il a été trop souvent, dans ce travail, question de milord l’Arsouille pour que nous ne fassions pas faire à nos lecteurs la connaissance de ce personnage fantastique, qui pendant dix ans occupa tous les bourgeois de Paris, et qui aujourd’hui encore est resté à l’état légendaire.
XVII
LE BAL CHICARD
Faut-il nous écrier avec l’aigle de Meaux: «Le carnaval se meurt, Chicard est mort?
--Non, non, Chicard n’est pas mort, car il vit encore», nous répond tout un chœur de joyeux drilles; Chicard, le grand Chicard, l’homme-danse, l’époux, en pas mal de noces, de la Terpsichore faubourienne, le successeur direct des Jérôme Carré et des Cadet Buteux, ce digne écuyer de Vadé et de Désaugiers, l’amant chéri de Manon Giroux et de Fanchonnette, ne meurt pas ainsi. Petit bonhomme vit encore; seulement petit bonhomme est passé à l’état de personnage burlesque et légendaire. Il a laissé un nom, mais qui sait ce qu’il a fait? Quelques érudits à peine. On est obligé de chercher son histoire dans les livres, absolument comme s’il s’agissait de ce bon M. de La Palisse. Et Chicard vit encore!
Tout le monde sait du moins que M. de La Palisse est mort, qu’il est mort de maladie, et qu’un quart d’heure avant sa mort il était encore en vie.
Mais Chicard! où est Chicard? A-t-il eu un chantre de ses hauts faits, comme le vaillant guerrier du XIVᵉ siècle? Non, il n’a même pas eu l’honneur d’une complainte comme le sire de Framboisy. Et Chicard vit encore!
O ingratitude humaine! ô gloire! ô renommée! Allons, poètes, à vos étaux, aux établis, limez, rabotez un chant, une chanson, un poème, une ode, un sonnet, n’importe quoi; mais chantez Chicard! il a fait assez danser les autres, ceux de la saison dernière. Eh quoi! êtes-vous donc si dédaigneux de nos gloires que vous n’ayez pas encore songé à couler cette grande figure moderne dans l’or de votre poésie? Chicard est-il donc appelé à partager le sort des inventeurs? Chicard, l’inventeur du cancan, sera-t-il méconnu comme Quinquet, Salomon de Caus, l’inventeur de la canne-flûte et celui du gaz à brûler? N’aura-t-il jamais sa statue?
XVIII
Mais, si Chicard n’est pas mort, son bal est bien mort et enterré. Si sa gloire a survécu, c’est grâce aux commis-voyageurs, et non aux poètes ingrats qui n’ont pas su le chanter.
Chicard qui est romantique, Chicard qui a inventé des mots proscrits de l’Institut! Ouvrez la dernière, la plus récente édition du dictionnaire, et cherchez; vous ne trouverez jamais.
«_Chic_, subs. masc., fém. (prononcez _chick_): beau, bien fait, élégant; on dit: Un homme a du chic quand il se met bien. Ce peintre a du chic (Coquille), il fait bien. On l’emploie quelquefois adjectivement; ainsi on dit: C’est une femme chiquée (Veuillot), c’est-à-dire pleine d’élégance, ballonnée de crinoline et peinte au pastel.»
Et l’adjectif _chicard_ n’ayant pour superlatif que _chicandard_, et tous leurs dérivés, croyez-vous que vous les trouverez dans ce sempiternel lexique, toujours en arrière de cent ans de la langue qu’il doit enseigner?
XIX
C’est assez nous amuser aux bagatelles de la porte. Entrons dans ce bal, qui est devenu aujourd’hui un sujet curieux d’études archéologiques.
Mais comment décrire l’ensemble de cette réunion vraiment unique qui a fait pâlir les nuits de Venise, et les orgies du XVIᵉ siècle, et toutes les réunions du temps de la Régence? Imaginez, inventez, accouplez des myriades de voix, des cris, des chants, des vociférations, des hurlements, de l’argot, des épithètes qui volent comme des flèches d’un bout de la salle à l’autre, des tapages à rendre sourds les habitués de tous les concerts du monde, des trépignements, des contorsions, une pantomime sans nom, un pandémonium continu de figures tour à tour rouges, blanches, violettes, tatouées, jaunes, vertes, bleues, des poses saugrenues, impossibles, des tours de force, des sauts de carpe à faire mourir d’envie tous les saltimbanques; l’un marche sur les mains, l’autre fait la cabriole, celui-ci exécute un saut périlleux; en voici un autre qui contrefait la grenouille; son vis-à-vis, exagérant sur lui, produit une roue irréprochable, tandis que le voisin se livre au grand écart; et les quadrilles où chatoient mille couleurs, des plumets, des casques, des flammes, des fleurs; c’est une folie, un éclat de rire qui dure une nuit, un tohu-bohu, une sarabande que Dante et Milton n’ont point osé décrire dans leurs enfers; c’est surhumain, démoniaque, quelque chose comme une danse macabre, si jamais on a dansé cette danse apocryphe; c’est un tableau qu’il faut renoncer à peindre, dont rien ne pourrait donner une idée; à peine si la photographie pourrait saisir quelques-uns de ces aspects multiformes; mais reproduirait-elle ces masques animés par le vin de Champagne et ces physionomies rayonnantes au reflet du punch et de mille voluptés? Que vous dirai-je? C’est une ronde du sabbat qui commence, voilà le bal Chicard.
XX
On rencontrait à ce bal le plus incroyable pêle-mêle de nuances sociales, le plus curieux méli-mélo, des têtes impossibles à accoupler ensemble, des contrastes déguisés et inexplicables. A côté de tout ce que la littérature produisait de plus fantaisiste, les ateliers de plus échevelé, l’art de plus abracadabrant, la jeunesse de plus gai, la bohème de plus insouciant et Paris de plus spirituel, on voyait des publicistes graves, des banquiers ennuyeux et des philosophes gourmés. Là, tout était nivelé, c’était le temple de l’égalité; on était fondu dans l’immense tourbillon de costumes et de quadrilles: le galop effaçait toutes les catégories, toutes les conditions, et rapprochait tous les ordres.
Plus d’un homme haut placé dans la politique venait en catimini assister à la saturnale. On cite un des hommes les mieux posés de France qui venait régulièrement chaque année faire son pèlerinage au bal Chicard. C’était pour lui un article de foi, une tradition irrésistible. Il venait s’y délasser de ses lourds travaux, en riant, chaque année, des nouvelles créations, des imbroglios imprévus, en étudiant ces physionomies inédites et toujours amusantes.
Des hommes éminents mendiaient la faveur de leurs secrétaires, des professeurs flattaient leurs élèves, des gens politiques faisaient la cour aux petits employés, des industriels renommés souriaient aux commis, les oncles pardonnaient à leurs neveux, pour obtenir, avec leur protection, une lettre de _monsieur_ Chicard plus gros que le bras. Tout le monde en voulait: l’Anglais passait la Manche, le Russe quittait l’Italie, l’Allemand oubliait le chemin de sa brasserie, pour accourir à Paris, et venir humblement présenter leurs hommages au grand homme, afin d’obtenir une de ses bienheureuses invitations.
Pendant deux mois on faisait à la rue Jean-Jacques-Rousseau un service spécial pour _monsieur_ Chicard. Il lui arrivait de tous les coins du monde les lettres les plus flatteuses, les sollicitations les plus obséquieuses. Heureux celui qui pouvait lui dire: «Monsieur, je suis le cousin de votre apothicaire!»
Oh! si Chicard voulait nous laisser un jour fouiller dans sa collection d’autographes, quelle bonne fortune pour vous, chers amis lecteurs!
Si l’agiotage actuel avait été de mise dans ce temps-là, nul doute qu’on n’eût coté à la Bourse les invitations aux bals Chicard. Ces bals ont cessé à temps; ce n’est du moins pas l’ennui qui les a tués.
XXI
Mais les grands personnages, les étudiants rieurs, les publicistes graves, les rapins échevelés, les industriels enrichis, les commis joyeux, les étrangers ahuris, les littérateurs fantaisistes, les oncles indulgents et les clercs de notaire dansants, tout cela ne forme que la moitié du public d’un bal; l’autre moitié, et la plus belle, où Chicard va-t-il la prendre? Quelles sont les femmes assez grecques, assez Pompadour, assez humanitaires, pour être constamment à la hauteur de cette chorégraphie, de cette passion, de cette littérature?
Chicard, en grand éclectique qu’il était et qu’il est encore, sans doute, aujourd’hui, prenait ses danseuses partout et nulle part. Il les choisissait tantôt dans le magasin de la lingère, tantôt au comptoir des cafés, tantôt dans les coulisses des théâtres....