Paris Anecdote Avec une préface et des notes par Charles Monselet

Part 13

Chapter 133,892 wordsPublic domain

Demandez plutôt à Pessenelle, l’heureux successeur de Passoir. Le faubourg est démoli, le marteau municipal abat un quartier entier. Tous les commerçants se désolent; il leur faut porter au loin leurs dieux lares, se refaire une clientèle. S’appuyant sur la réputation du Véfour du quartier, Passoir a dit: «Tu n’iras pas plus loin!» et l’abatis vient s’arrêter à sa maison. On lui fait un coin; il aura une entrée par deux rues. Sont-ce les gens qui ont du bonheur, ou les maisons qui portent bonheur aux gens?

Tel est le _to be or not to be_ de toutes fortunes parisiennes.

III

Le père Passoir, le fondateur de cette grande réputation culinaire, était d’abord simple marchand de vin, mais c’était un homme très original et que nous donnerions volontiers en exemple à tous les commerçants de Paris. Il avait l’originalité de servir ce qu’on lui demandait.

Riez tant que vous voudrez, mais essayez, demandez ce que vous désirez: après avoir reconnu les innombrables difficultés que vous aurez à vaincre, vous verrez que nous ne nous avançons pas trop en disant que le père Passoir était un franc original.

Lorsqu’il commença à donner à déjeuner aux entrepreneurs de bâtiments, ses plus assidues pratiques, on lui demandait un filet de bœuf! Et lui, très intelligent, servait un filet. Ses confrères riaient à se tenir les côtes de sa trop grande naïveté.

«Mais, lui disait-on, avec du faux filet, ou de la culotte bien préparée, on remplace avantageusement le filet. Fais comme nous, apprends ton état.

--Puisqu’il y a quelque chose dans le bœuf qu’on nomme filet, et qu’on me demande du filet, je sers du filet.

--Bah! tu n’es qu’un maladroit, un gâte-métier, tu t’en repentiras.

--Nous verrons, reprenait naïvement le bonhomme, chacun fait son commerce comme il l’entend.»

Il en était de même partout; avec de la chicorée on faisait du café; avec tel amalgame savamment combiné, avec une mixture quelconque, on remplaçait très gentiment le vin, fût-ce même le bordeaux, qui ne demandait qu’un peu de violette pour tromper les palais les mieux exercés.

Le vieux marchand laissait dire et laissait faire. Quant à lui, il n’employait que des marchandises de première qualité, achetées aux meilleurs comptoirs. On voulait du café, il servait du moka; son rhum lui venait de la Jamaïque, son eau-de-vie de Cognac, ses vins du Médoc, ou de Beaune, ou d’Épernay. Encore savait-il faire un bon choix.

Qu’est-il arrivé de cette façon naïve d’agir? C’est qu’aujourd’hui le père Passoir, honoré, respecté, vit grassement de ses rentes; il fait chaque jour sa partie de piquet chez Hainselin, libre de tout souci. Deux ou trois autres fortunes ont été faites dans la maison qu’il a fondée, tandis que les autres, les conseillers, courent encore la pratique et voient leurs têtes blanchir dans leurs boutiques solitaires.

Y aurait-il vraiment quelque avantage à être honnête dans ce monde? Espérons-le, grand Dieu! quand ce ne serait que pour qu’il se rencontre encore quelques commerçants qui entendent le commerce comme ce doyen de l’aloyau et du ragoût de mouton.

IV

Avant de passer le canal, puisque je dois vous guider, nous devons nous arrêter au _Crocodile_, à la maison Doistan.

Vous qui venez étudier les mœurs parisiennes, il faut aller au _Croco_.

Là se réunissent, de trois à cinq heures, une partie de ceux qui vivent du théâtre. Vous y rencontrerez depuis le petit auteur jusqu’au souffleur, l’acteur et le machiniste, le musicien et le garçon d’accessoires. Tout ce monde-là vient fraternellement y chercher de soi-disant appétits. Aussi n’entend-on de tous côtés que cet éternel cri:

«Edmond, une absinthe!»

Edmond est un jeune gars dégourdi, qui a fait son apprentissage au milieu de cette foule artiste. Il va, il vient, il connaît chacun par son nom et l’interpelle sans façon. Il s’intéresse aux parties de piquet, donne des conseils aux joueurs, et prend tant de part aux fluctuations du besi ou du remse qu’il oublie de verser son absinthe.

Oh! l’absinthe! encore une des plaies de notre époque. On ne peut se figurer le nombre de gens de talent qui s’abrutissent, perdent la mémoire, s’empoisonnent, se tuent le plus gaiement du monde avec cette terrible liqueur d’alcool et de vert-de-gris que nous envoie Pontarlier. De l’aveu de tout le monde, l’absinthe est dangereuse et n’a aucune des vertus qu’on lui attribue, et cependant, chaque année, la consommation de ce poison augmente d’une façon effrayante, chaque jour offre quelque nouvel exemple de ses vertus délétères. Qu’importe! on en boit de plus en plus. C’est l’attrait du gouffre; il attire l’imprudent qui ose mesurer ses profondeurs. Notre génération s’est fatiguée de vivre par la tête, elle veut vivre par le ventre; elle s’ennuie, elle ne veut plus penser, elle s’étourdit en croyant se distraire. Voilà pourquoi elle s’adonne à l’absinthe et au cigare. En cela elle ressemble aux Orientaux adonnés au haschisch et à l’opium. Elle ne boit plus, ce plaisir s’en est allé avec la chanson et la causerie, elle s’enivre et elle hurle. Le vin ne pouvant suffire à ces tempéraments brûlés, ils se sont jetés sur l’alcool et l’absinthe. Nous sommes mornes et taciturnes, ou bavards, stupides, diseurs de riens; la gaieté et l’esprit nous ont décidément quittés, effrayés de nos cris.

Au Crocodile,--à propos, on n’a jamais su pourquoi on avait ainsi baptisé l’établissement, c’est une fantaisie d’_absinthier_,--au Crocodile donc, si l’esprit-de-vin seul y abonde, on y a du moins un avantage, c’est de n’y point rencontrer de buveurs bruyants, de n’y entendre ni cris ni gros mots. On s’y grise, on y exagère même un peu le mot griser; mais enfin tout cela se fait en gens civilisés qui savent vivre.

Si nous voulions nous y arrêter au lieu de poursuivre notre route, et de faire une pause au cabaret des croque-morts, nous écririons tout un article sur la physionomie de ce cabaret qui ne laissera pas de devenir aussi célèbre dans l’histoire de notre siècle que la Pomme-de-Pin et la Bouteille-d’Or le sont dans les deux derniers siècles. Ainsi le nom de M. Doistan passera à la postérité, à côté de ceux des grandes réputations qui s’enivrent chez lui.

Quel honneur! pour qui?

V

Dans dix ans, combien en restera-t-il de ceux que nous coudoyons aujourd’hui sur le boulevard et sur les quais? Tout change, tout passe, le son des cloches funèbres nous l’annonce; nos cercueils sont prêts, ils attendent leur proie. Le nombre des victimes ne diminuera pas, l’expérience journalière est là qui nous le dit. Mais il n’y a pas de ville où le spectacle de la mort fasse moins d’impression; on est accoutumé aux enterrements, qui veut être pleuré après sa mort ne doit pas mourir à Paris. L’on y regarde passer un convoi avec une indifférence vraiment superbe.

Cela se passe assez gaiement dans le monde (dialogue entendu).

«Vous savez, dit une dame, ce pauvre M. Bernard est mort.--Pique.

--Je coupe, cœur.--Que me dites-vous là? C’est épouvantable!

--Vous jouez trèfle, Madame.--C’était un honnête homme; de quoi est-il mort?

--Carreau.--Il s’est avisé de mourir subitement.

--Je reprends.--C’est encore heureux, ses héritiers n’auront pas de médecins à payer.--Et passe carreau.»

Et la partie continue, M. Bernard et ses vertus alternant avec les atouts et l’impériale d’as. Certes, ce n’était pas à cet honnête citadin qu’on s’intéressait le plus. Il est vrai que la même indifférence attend ces mêmes joueurs, demain peut-être.

Le célèbre Bichat, auteur du livre de _la Vie et la Mort_, a une rue qui porte son nom au faubourg du Temple. C’est là qu’est située l’administration générale des Pompes funèbres, en face de la rue Corbeau, près l’hôpital Saint-Louis. On chercherait vainement des noms, un voisinage, mieux appropriés à la chose. Les voitures sortent par la rue Alibert. Encore un médecin. Cela ne semble-t-il pas une lugubre ironie?

Le rendez-vous des croque-morts est chez un marchand de vin, au coin de la rue Corbeau! Ah! nous nous plaignions tout à l’heure de notre gaieté qui s’en va; c’est là qu’on rit, c’est là qu’on chante, c’est là qu’on s’amuse. Le croque-mort est d’un naturel grivois, il aime le vin, le jeu, les belles, comme un choriste de _Robert le Diable_; il les chante à tue-tête, et, quand l’ouvrage va bien, il les fête avec joie et plaisir. Il plaisante avec grâce, il conte la gaudriole, il sait l’histoire de toutes ses pratiques; il répète gaiement son refrain habituel:

Monsieur le mort, laissez-vous faire, Il ne s’agit que du salaire.

Car il sait calculer. Il faut bien vivre, hélas! Si l’on ne meurt pas plus gaiement à Paris qu’ailleurs, on y enterre du moins avec joie. Cela fait toujours plaisir.

VI

Figurez-vous une grande, immense salle, peuplée d’une population tout de noir habillée, absolument comme les quatre-z-officiers de M. de Marlborough. Les tables sont aussi de marbre noir, sans doute pour ne point jurer avec les costumes des consommateurs. L’aspect général du lieu est d’ailleurs convenablement lugubre, et il faut tout l’esprit de messieurs les croque-morts pour l’égayer un peu. Ma foi, la vie des gueux mérite d’être observée de près; on y découvre de la franchise, et les passions qui sont à nu ont une originalité piquante.

Nous avons assisté au fameux souper de la Toussaint. Il faut l’avouer, cela ne se passe pas autrement que dans les autres corporations, fût-ce même celle des agents de change. C’est aussi bruyant, les propos n’y ont pas de suite, et les convives semblent, comme partout ailleurs, se deviner plutôt que de converser ensemble: seulement, au lieu des vins frappés à la glace et servis dans des carafes de cristal taillé, ce sont des brocs qu’on porte et du cachet _noir_ qu’on demande. Mais, hélas! là aussi ils ne font que paraître sur la table, et ils ne sont déjà plus. Les dames, car elles assistent à cette agape fraternelle, ne cèdent en rien leur part aux hommes, elles boivent, fument, mangent et allaitent leurs enfants tout à la fois. Les chiens mêmes sont de la partie, et c’est à qui leur fournira la pâtée la plus abondante. Ces braves gens aiment singulièrement leurs chiens; ils les embrassent et leur parlent avec une affection sentimentale que n’a pas la plus jolie femme pour son King-Charles.

Ces gens ont le bonheur de ne connaître ni la dissimulation ni l’hypocrisie. A la moindre contradiction, le visage des femmes se tuméfiait, une autre parlait avec emportement; mais les hommes cédaient constamment à la voix de ces femmes. Ce n’est pas à dire pour cela que la soirée se soit passée sans rixes, sans combats et sans horions; non, plus d’un œil a dû porter le lendemain l’empreinte des mains vigoureuses qui le rencontrèrent sur leur passage. Mais cela se passait en famille, et, une dame ayant pris un homme au collet et le secouant si vigoureusement, son voisin calma tout à coup sa colère en lui disant:

«Assieds-toi, c’est une femme qui parle.»

Puis vinrent les chansons à boire et les rondes de table. Les femmes criaient des airs surannés, et les hommes écoutaient. Ces chants étaient pour la plupart composés d’une multitude de mots bizarres, espèce d’argot à l’usage de certains chansonniers de ces derniers temps. Ils avaient un caractère de liberté absolue, et leur idiome grossier rendait facilement toutes leurs idées. Ce langage est précis, énergique, et se fait parfaitement comprendre.

Le repas dura plus de deux heures, non comme des affamés, mais comme des gens qui s’amusent. Tout se consomme à Paris; la chimie a beau décomposer les aliments frelatés et nous parler de ses gaz; l’estomac robuste ne connaît pas tous ces nouveaux systèmes, vrais ou faux, utiles ou erronés. La délicatesse ne régnait pas parmi eux, mais il y avait profusion. Eux qu’on ne croirait devoir commander à personne, ils se faisaient servir d’une voix impérative, et le garçon était vertement admonesté lorsqu’il n’avait pas répondu à la voix d’une de ces dames ensevelisseuses.

Les petits brocs se succédaient sans interruption, on en demandait de tous côtés jusqu’à dix à la fois, les litres d’eau-de-vie se montraient aux deux bouts de la table, tout s’emmêlait, les conversations et les verres, les chansons et les disputes; on jurait, on criait, les chiens hurlaient, les enfants piaillaient, c’était un tohu-bohu à ne plus rien comprendre: on dansait et l’on tombait sous la table. Étourdi du bruit et suffoqué d’une odeur désagréable, nauséabonde, de viande, de vin et de ménagerie, je quittai la place.

VII

Un peu plus bas, chez Soulier, est une population bien autrement curieuse: ce sont les CARAPATAS OU MARINS DE LA VIERGE MARIE, parce qu’ils ne courent jamais aucun danger; espèce de race amphibie qui ne vit que sur les canaux. Les voyageurs étonnent beaucoup nos bons badauds en leur disant qu’en Chine il existe une race d’hommes qui naissent, vivent et meurent sur l’eau, qui n’a d’autre domicile que son bateau. Il faut entendre les lamentations qui se poussent à propos de la misère de ces intéressants Chinois; comme on les plaint! que leur sort est affreux! Dieu! leurs femmes! hélas! leurs pauvres enfants! Cela fend le cœur; rien que d’y penser, madame est émue, sa sensibilité se révolte, sa générosité met le nez à la fenêtre, et elle pose gravement son nom, celui de son mari, ceux de ses enfants, elle force sa bonne à mettre le sien sur une des innombrables listes de cette fantastique souscription, qu’on promène depuis cent ans d’un bout de l’Europe à l’autre, pour le rachat des malheureux petits Chinois.

Comment peut-il y avoir encore des Chinois plus ou moins intéressants à racheter, quand, avec l’argent qu’on a donné, on aurait pu acheter la Chine entière? Ceci est un mystère qu’il ne ferait peut-être pas bon de trop approfondir. Ne faut-il pas que chacun vive de son état, même lorsqu’il s’occupe d’œuvres pies?

En France, on adore les misères d’outre-mer, on n’a de larmes que pour les misères transatlantiques, la philanthropie aime beaucoup à décrire ce qu’elle n’a jamais vu. Cela pose, cela fait une réputation, cela coûte très peu, et cela rapporte beaucoup. Quant aux choses navrantes que nous avons sous les yeux, aux enfants qui meurent de faim près du cadavre de leur mère, morte de besoin, aux vieillards sans lit et sans pain, relégués dans des greniers infects, aux infirmes, aux aveugles, à toute cette race de gueux parlant notre langue, vêtus de lambeaux, montrant leur face hideuse à tous les coins, on les abandonne à la charité publique. C’est assez bon pour de telles gens, ne rapportant jamais ni honneurs ni profits.

A Paris nous avons une population entière pour le moins aussi curieuse que toute la nation chinoise à la fois. Elle ne connaît aussi que ses bateaux, elle s’y marie, elle y meurt, elle y vit. Ce sont les Carapatas. Il est vrai qu’elle travaille avec courage, qu’elle ne demande jamais rien à personne, et qu’elle ne fait pas racheter ses enfants, qui sont tous gras et joufflus, bien portants et joyeux, espiègles et mutins. Que diable voulez-vous qu’on soit intéressant avec cela? Et d’ailleurs pourquoi est-elle si près de nous? Est-ce qu’on regarde ce qu’on coudoie à chaque instant?

Les mœurs des Carapatas sont des mœurs à part qui ne ressemblent à aucunes mœurs connues à terre. Ce sont les hommes de l’eau, ils ne comprennent qu’elle, ils l’aiment d’un amour sincère; n’est-ce pas elle qui les fait vivre et leur fait boire du vin? Ils sont plus fanatiques de l’eau que les matelots. Ils s’ennuient dès qu’ils ont mis le pied hors de leurs bateaux; ils savent à peine le nom des villes qu’ils traversent; mais ils connaissent les cabarets, car leur profond amour de l’eau ne nuit nullement à celui qu’ils professent pour le vin. Pour eux, les villes sont le grand Saint-Martin, le Soleil-d’Or, le Cheval-Blanc, l’endroit où l’on vend _du meilleur_.

On est vraiment étonné lorsqu’on voit ces immenses bateaux du Mans, grands comme des bateaux de l’État, conduits par un homme et sa famille, composée d’une femme et de deux ou trois enfants en bas âge, traverser les écluses, traînés par un seul homme, venir prendre quai devant un de ces nombreux magasins du canal du Temple, vastes comme des villes.

VIII

A côté du Carapata, actif et laborieux, voici venir, le dimanche, l’Estelle et le Némorin de la rue Saint-Denis. Ce sont de bons et paisibles boutiquiers, des ouvriers tranquilles, qui louent dans le haut du faubourg, dans une de ces maisons connues sous le nom de Cours, un petit carré de jardin, grand deux fois comme un mouchoir de poche, et qu’ils viennent cultiver de leurs mains. C’est-à-dire qu’ils y transplantent des fleurs achetées aux divers marchés aux fleurs de Paris. A dix lieues à la ronde, on ne connaît de fleurs que celles qui s’achètent à Paris, pour orner les parcs et jardins de la campagne.

Le petit bourgeois est fanatique de son petit jardin et de ses petites plantes, elles lui coûtent cent fois plus d’argent à soigner que s’il les achetait chaque samedi au quai pour les faire transporter le dimanche à son petit carré de terre. Il est obligé de payer un homme pour les arroser, heureux encore quand il n’est pas obligé de payer un porteur d’eau pour emplir ses arrosoirs. Mais aussi avec quelle joie ne revêtira-t-il pas la blouse et le chapeau de paille, le dimanche, pour y conduire sa famille et ses amis? C’est avec un véritable sentiment d’orgueil qu’il offrira un bouquet de deux ou trois fleurs aux dames de sa société. Et quel bonheur incompréhensible de pouvoir dire chaque jour à son voisin: «Voici un beau temps pour _ma_ vigne; _mon_ poirier se ressentira de cette chaleur; j’aurais pourtant besoin de monter à _mon_ jardin pour voir si _mon_ jardinier a arrosé _mon_ rosier et _mes_ œillets»: car la plupart de ces propriétaires ont plutôt des propriétés pour en parler que pour en jouir. C’est pour eux une vanité satisfaite, un moyen de causer avec leurs amis et de leur faire envie. Que n’envie-t-on pas aux autres, hélas! J’ai connu un officier qui a passé toute sa vie à envier à un sergent invalide un vigoureux coup de sabre que lui avait donné, en plein visage, un cuirassier russe à Eylau. Il se trouvait malheureux d’avoir été trente ans militaire sans avoir pu recevoir un aussi beau coup de bancal.

Le Parisien passe son existence à rêver le bonheur des champs, les clairs ruisseaux et l’innocence du village. Il travaille vingt ans pour s’acheter une petite maison blanche à volets verts, dans quelqu’une de ces agglomérations qu’on fait par souscription aux environs de Paris; puis, lorsque ses vœux sont bien accomplis, qu’il n’a plus rien à désirer, il se met à regretter le ruisseau bourbeux de sa rue, le mal du pays s’empare de lui; il se défait à n’importe quel prix de son cottage, et il revient tout triomphant faire sa partie de dominos au café de son quartier. Il dit pis que pendre de la vie de ces pays monotones, des bois et du champêtre, du village et des villageois, et il s’écrie en se rengorgeant:

«Enfin, je n’ai trouvé le calme qu’au sein des villes, au milieu du bruit.» Heureux de son antithèse, il jure, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendra plus: car il est guéri de sa folie.

IX

Et, ma foi! il a parfaitement raison. Il n’y a personne au monde qui ait moins les goûts champêtres que moi. Je préfère un coin du ciel vu par la fenêtre d’une mansarde aux plus beaux paysages. Je ne comprends la belle nature qu’au Luxembourg ou bien au Jardin des Plantes. Quant à la campagne, Ménilmontant et Montmartre sont mes montagnes, les bois de Vincennes et de Boulogne mes forêts. Mon rêve n’a jamais été de vivre parmi les poules et les canards, je les préfère à la Vallée tout préparés. Quand on a vécu dans cette atmosphère de Paris, au milieu de cette lutte incessante, il vous faut le bruit, le tapage et l’animation des grandes foules.

Aussi conçois-je très bien que le Parisien pur sang regrette tous les vieux et bruyants usages de sa bonne ville, qui tendent chaque jour à s’effacer de plus en plus. En effet, qu’est devenu notre bon vieux carnaval avec ses cavalcades, ses chie-en-lit en guenilles, ses plaisanteries, qui toutes étaient au gros sel avec accompagnement de moutarde? Et les attrapes, ces bêtises du peuple de Paris, qui consistaient à appliquer aux mantelets noirs des vieilles femmes qui sortent des prières de quarante heures des plaques blanches en forme de rats, à leur attacher des morceaux de drap ou de papier rouge; et ces pièces de monnaie clouées au pavé; enfin, tout ce qu’on peut imaginer de plus bête divertissait infiniment tous ces grands enfants. N’oublions cependant pas la plaisanterie du marmot, qui se faisait à tous les carrefours. On fagotait un enfant postiche, il avait le dos tourné, le corps baissé; il semblait vouloir ramasser à terre une pomme tombée de sa main; vous passiez, et, voyant l’attitude embarrassée de l’enfant, vous ramassiez la pomme et la lui présentiez. Aussitôt vous étiez en butte à mille quolibets, plus saugrenus les uns que les autres. C’était là un des grands plaisirs du peuple le plus spirituel du monde. Des attrapes, il y en a de toutes sortes. On se souvient de l’éternel homme en chemise, moutardier ambulant, que suivaient d’autres masques, s’empressant, avec des morceaux de boudin, d’aller puiser de la moutarde au derrière de cette chemise. Et les cris perçaient la nue, on applaudissait à toutes ces plaisanteries. Ce n’était peut-être pas très attique, mais cela faisait rire.

La grande chose du carnaval était la promenade en voiture et les chevauchées du boulevard, qui devaient se retrouver le lendemain à la descente de la Courtille. Ah! la descente de la Courtille, c’étaient là les véritables bacchanales du peuple français! Quelle cohue, quelle mêlée! que de cris, que de bruit! des pyramides d’hommes et de femmes grimpés sur des calèches, s’apostrophant d’un côté de la rue à l’autre, toute une ville dans une rue. Aussi quelles poussées, quelles orgies! Ah! oui, rappelons nos souvenirs et parlons-en!

X

En perdant la descente de la Courtille, le carnaval populaire a perdu son plus beau fleuron. C’était une folie, une frénésie, nous le voulons bien; mais c’est de cela qu’on pouvait dire, sans crainte d’être taxé d’exagération, que _tout Paris y était_. Tout le monde disait: «C’est infâme, c’est ignoble»; mais le plus beau monde, les duchesses en dominos et les impures court-vêtues, dans leurs atours débraillés, les courtisanes en poissardes effrontées, et les bourgeoises en paysannes ou en laitières suisses, s’empressaient, dès quatre heures du matin, de quitter les salons de l’Opéra, les bals de souscription, ceux des théâtres, et même, faut-il le dire, les bals officiels, pour y courir.

C’était la bacchanale moderne; on en parlait tant et tant qu’on venait de province et de l’étranger pour y assister. Il n’y avait pas de beau carnaval sans une bruyante descente de la Courtille; toutes les fenêtres étaient louées un mois à l’avance, on les payait un prix fou. Jamais cérémonie officielle, défilant le long du boulevard, ne pourra lutter avec cette grande fête annuelle de la population parisienne. Que de familles ont vécu des mois entiers et payé leur loyer d’une année avec la location de leurs fenêtres! Les propriétaires des grands terrains du faubourg, qui n’était presque bâti que jusqu’un peu au-dessus du canal, faisaient construire des tentes et des estrades pour ce jour-là. C’était la foire du quartier; en ce jour de bombance et d’orgie, les cabarets regorgeaient de monde, il y en avait partout, même sur les toits; on ne voyait que des têtes, et tout cela criait, hurlait, s’aspergeait de vin. Les voitures montaient chargées de masques, et mettaient trois heures pour aller du boulevard à la barrière. Longchamps était dépassé de cent coudées.