Paris Anecdote Avec une préface et des notes par Charles Monselet

Part 11

Chapter 113,766 wordsPublic domain

Avec chaque incarnation, le style changeait, l’esprit s’identifiait avec la situation. Les Badouillards furent les premiers à brûler ce qu’ils avaient adoré: ils devinrent les ennemis irréconciliables du moyen âge et de son jargon. Ils trouvèrent les côtés ridicules de la mode d’hier. Tout devint _de Tolède_, même le beefsteak aux pommes de terre. Il n’était pas rare d’entendre un jeune homme dire au garçon qui le servait chez le restaurateur: «Donnez-moi du fromage de Brie, mais du Brie de Tolède.» Les mots _bon_, _excellent_, _exquis_, _beaucoup_, etc., étaient remplacés dans ce nouveau lexique par ces deux seuls mots: _de Tolède_.

Quant au reste de la langue, on se bornait à retrancher la dernière consonnance pour y substituer la syllabe _mar_. On disait _épicemar_ pour épicier, _boulangemar_ pour boulanger, _cafemar_ pour café. Ainsi de suite. C’était de l’esprit dans ce temps-là. Il est vrai que nos pères ont tous ri à se tordre en mettant le mot _turlurette_ à la fin de chaque couplet de chanson, et nous-mêmes nous sommes longtemps amusés de ce refrain si connu _La rifla, fla, fla_, etc. Que signifiait _mar_? Que voulait dire _turlurette_? Absolument la même chose que _La rifla, fla, fla_. Personne n’a jamais pu le savoir.

Quant aux mœurs des Badouillards, elles différaient de celles des Jeune-France. Pour être bon Badouillard, il fallait passer trois ou quatre nuits au bal, déjeuner toute la journée et courir en costume de masque dans tous les cafés du quartier Latin jusqu’à minuit, heure où s’ouvraient les bals des Variétés, du Palais-Royal et de Musard. On appelait cela du bonheur _à grand orchestre_. Cela dura jusqu’en 1838, époque où l’école fantaisiste absorba Jeune-France et Badouillards. La haine seule du _bourgeois_ survécut à cette dernière transformation. La Childebert continua à faire une rude guerre à l’_épicier_ dans tous les genres. MM. Drolling, peintre, et Labrousse, architecte, y avaient établi leurs ateliers d’élèves, c’est-à-dire leurs camps. Que de fois, par exemple, les habitants du quartier, réveillés au milieu de la nuit par des bruits inconnus chez tous les peuples civilisés, regardaient aux fenêtres de l’infernale maison et se disaient avec une piteuse résignation: «Allons, nous ne dormirons pas cette nuit: il y a fête à la Childebert!»

La Childebert était alors éclairée _a giorno_, depuis le premier jusqu’au belvédère, et l’on voyait passer devant les fenêtres des fantômes d’hommes et de femmes, dans des costumes étranges, indescriptibles, le tout criant, hurlant, gesticulant et gambadant.

C’est pendant une de ces fêtes qu’un paysagiste aujourd’hui célèbre, ayant frappé à la porte d’un de ses amis et ne recevant pas de réponse, n’imagina rien de mieux, pour vaincre cet obstacle, que d’y mettre le feu à l’aide d’un tas de copeaux. Ce commencement d’incendie fut regardé à la Childebert comme une des meilleures plaisanteries dont elle eût été le théâtre.

Les habitants du lieu ne se contentaient pas de troubler leurs voisins pendant la nuit; ils inventaient encore mille moyens de les effrayer pendant la journée. Ainsi, un jour les élèves de M. Drolling s’emparèrent d’un énorme dogue blanc, la terreur du quartier, le peignirent en léopard, lui attachèrent une casserole à la queue et le lâchèrent sur la place. L’animal, effrayé, prit sa course à travers les rues du faubourg Saint-Germain; les passants se sauvèrent en jetant des cris, les boutiques se fermèrent, et pendant une heure ce fut une panique indicible dans tout l’arrondissement.

Une autre fois, au moment de la grand’messe, les fidèles qui se rendaient à l’église Saint-Germain-des-Prés trouvèrent la place envahie par une troupe de Bédouins, fumant de longues pipes orientales. C’étaient les hôtes de la Childebert, enveloppés dans leurs couvertures, qui venaient se chauffer au soleil, sur le trottoir opposé à l’église, au grand ébahissement des paroissiennes.

L’extérieur de la Childebert ressemblait à une immense cage à poulets, mais l’intérieur était plus horrible encore. L’escalier s’effondrait, les carreaux étaient disloqués, les murailles crasseuses et humides. L’été, il fallait être à l’épreuve de la peste pour l’habiter.

A chaque étage, on rencontrait des modèles des deux sexes en costumes de Faunes, d’Hamadryades, d’Adam et d’Ève, se rendant d’un atelier à l’autre.

Le séjour en était impossible à tout ce qui n’était pas artiste. Il fallait une prudence extrême aux bourgeois qui y venaient faire _tirer_ leurs portraits pour en sortir sans avoir subi quelque mauvaise charge. Une des plus communes était celle-ci, lorsque posait tranquillement une épicière:

«N’est-ce pas ici qu’on a besoin d’un saint Jérôme?» s’écriait un modèle nu en ouvrant brusquement la porte.

De mémoire d’homme, Mᵐᵉ Legendre, la propriétaire, qui avait acheté la maison en 1795 pour une liasse d’assignats équivalant à la somme de vingt-cinq francs de notre monnaie actuelle, n’avait fait la moindre réparation à sa propriété. Elle laissait tout aller de mal en pis en disant:

«Après moi, on fera ce qu’on voudra; c’est toujours assez bon pour des gens qu’on a tant de difficultés à faire payer.»

Aussi la maison faisait-elle eau de toutes parts, et, si l’édilité parisienne n’en avait pas fait acquisition, elle eût fini par être dévorée par les punaises. Une nuit, M. Signol avait fini par abandonner son lit à leur voracité, se contentant d’un simple matelas jeté au milieu de la chambre. Elles le suivirent courageusement. Le lendemain, M. Signol acheta de la mélasse et en barbouilla le carreau tout autour de son matelas. Mais voyez l’astuce des punaises! elles grimpèrent au plafond, se posèrent juste au-dessus de leur victime et se laissèrent tomber sur elle. M. Signol se déclara vaincu.

Malgré l’horreur de Mᵐᵉ Legendre pour les réparations, il y eut cependant un homme qui sut la forcer à faire remettre dix ardoises sur le toit de sa maison. Cet homme est Émile Lapierre, l’élégant paysagiste. Mais, pour arriver à cela, il lui fallut faire des prodiges d’imagination; il lui fallut une volonté à dessécher le Zuyderzée. Lapierre était un des bons locataires de la Childebert: il payait son terme. Une nuit, toutes les cataractes du ciel s’épanchèrent sur les toits de Paris. Les jeunes toits résistèrent, les vieux furent transpercés. En se réveillant, Lapierre fut tout étonné de se trouver couché au milieu d’une mare. Il cria. La portière monta.

«Eh! que faites-vous donc, Monsieur?

--Vous le voyez bien, je me noie; allez me chercher un bateau.

--Monsieur, il n’y en a pas dans le quartier.

--Eh bien, dites à la propriétaire de venir voir le bassin qu’elle me loue à la place de la chambre que je lui paye, moi.

--C’est vrai, Monsieur: vous êtes peut-être notre seul locataire exact au terme; mais vous savez bien que ce n’est pas la peine, madame ne se dérangera pas.

--Ah! Madame ne se dérangera pas! Je sais alors ce qui me reste à faire.»

Le lendemain Lapierre avait descellé trois carreaux du sol; il avait pratiqué un grand trou; il faisait monter chez lui tous les porteurs d’eau de la fontaine d’Erfurt et leur ordonnait de vider leurs seaux sur le parquet.

Les Auvergnats n’y pouvaient rien comprendre; ils ouvraient de grands yeux et essayaient en vain d’emplir ce nouveau tonneau des Danaïdes; mais, comme on les paya très bien, ils offrirent de revenir à la charge. Lapierre refusa. Mais le tour du voisin de l’étage inférieur était venu de croire à un renouvellement du déluge universel; il pleuvait chez Aimé Millet, le sculpteur; il poussa des cris d’aigle. La portière remonta.

«Madame, jetez-moi la perche; appelez les maîtres nageurs!

--Tiens! tiens! tiens! fit la portière, c’est encore pire que chez M. Lapierre.

--Ce que vous dites là est peut-être neuf, mais ce n’est pas consolant.»

Cependant on monta chez Lapierre pour vérifier le fait; on y trouva les porteurs d’eau exerçant consciencieusement leurs fonctions de Danaïdes.

«Que faites-vous là, Monsieur Lapierre? demanda la portière.

--Il fait chaud; c’est très agréable de prendre un bain froid à domicile; je n’ai pas voulu être le seul à me procurer ce plaisir dans la maison; j’y fais participer les amis.»

Et voilà comment Lapierre fit remettre dix ardoises au toit de la Childebert par Mᵐᵉ Legendre, propriétaire.

Aujourd’hui, la Childebert a vécu: elle est remplacée par une rue[K]. Les maçons, en la démolissant, ont trouvé dans les cheminées des choses étranges, qu’ils n’avaient jamais vues nulle part. Après un long examen, les savants s’aperçurent que ces choses, qui n’appartenaient à aucun règne connu, étaient simplement des torchis de pinceaux et des raclures de palettes amoncelées; ces détritus avaient formé un corps plus dur que le marbre.

Nous citerons encore, parmi les hôtes aujourd’hui illustres de l’ancienne Childebert, les frères Leprince, peintres de genre; Louis Boulanger, auteur de _Mazeppa_; MM. Schopin et Signol, élèves de Rome; M. Garnier, graveur, auteur du _Moïse_ et des _Aveugles_ de Géricault; Dulong, peintre d’un grand talent; Bouchot, mort si jeune, après avoir laissé un chef-d’œuvre, _les Funérailles de Marceau_; enfin Français, Baron, Nanteuil (Célestin), Aimé Millet, le charmant sculpteur; Marcel Verdier; Auvray, peintre de mérite, mort à trente-deux ans; Gabriel Montaland, un des meilleurs ornemanistes de notre époque; mais nous nous arrêtons: la nomenclature serait trop longue.

La Childebert devait occuper le monde, même après sa disparition. Les ouvriers, en abattant ses murs, trouvèrent sous une épaisse couche de plâtre, au fond d’une armoire, une médaille très effacée par la rouille. MM. Adrien de Longpérier et de Saulcy furent chargés de la déchiffrer. Ils émirent chacun une opinion. Deux numismates en ont toujours chacun une. On appela M. Duchalais; il se trouva d’une troisième opinion. Enfin M. Langlois, le plus jeune de tous les collecteurs de vieux sous, lut ce qui suit:

LÉGISLATEURS SOUVENEZ-VOUS QUE CETE (_sic_) MÉDAILLE FUT FRAPPÉ (_sic_) AVEC LES FERS DE LA BASTILLE PAR LE PATRIOTE PALOY VAINQUEUR DE LA BASTILLE

Cette quatrième opinion paraît être la bonne jusqu’à présent; mais nul ne peut répondre de l’avenir: il peut pousser un nouveau numismate. On voit des choses si extraordinaires, même à Paris.

LES OISEAUX DE NUIT

LA HALLE DE PARIS A LA LUMIÈRE DU GAZ.

A partir de minuit, heure terrible ou charmante, si l’on en croit les poètes d’opéra-comique, heure des amants, des voleurs, des joueurs et des fruitiers, le vaste espace compris entre la pointe Saint-Eustache et la rue de la Ferronnerie, la halle, en un mot, s’anime et se remplit de mouvement, de tumulte et de vacarme: le sabbat de notre civilisation commence. C’est un contraste étrange, plein de terreurs et d’enseignements. Tout le Paris honnête sommeille. La halle veille seule. Les fenêtres, ces yeux des maisons, se sont éteintes peu à peu; le silence s’est emparé du reste de la ville. Mais pénétrez, si vous en avez l’audace, dans ce qu’on nomme le carreau des Innocents: tout change; c’est un pêle-mêle de maraîchers, de porteurs, de paysans, de revendeurs de fruits et de légumes, de forts de la halle, d’inspecteurs, de sergents de ville, de cuisiniers. Les jurons s’entre-choquent; les cris se répondent d’un bout à l’autre du marché; les hommes, les chevaux, les charrettes, se croisent, se heurtent, s’injurient.

Puis de tous les cabarets d’alentour partent des chansons grossières, des cliquetis de bouteilles brisées, des bruits de chocs de verres, des interpellations bizarres, des propos nauséabonds. Tous les timbres de la voix humaine, depuis les plus aigus jusqu’aux plus graves, se confondent pour former le tapage le plus assourdissant que jamais oreille humaine ait pu supporter.

Votre nerf olfactif n’est pas affecté moins désagréablement. Il y a là des émanations si multiples, des mélanges d’odeurs si hétérogènes, que vous tombez bientôt dans un état très voisin de l’apoplexie. Les fleurs aux suaves parfums gisent à côté de bottes d’oignons; les violettes se cachent sous des tas de choux; la rose s’épanouit parmi les carottes; les fruits enfin sont entassés pêle-mêle avec les plantes médicinales et sont arrosés quelquefois par la boue du même ruisseau.

Du reste, il faut avoir exploré les environs de cet immense bazar végétal pour se faire une idée de toutes les misères et de tous les vices qui dévorent et dégradent une partie de la population. Rassemblez toutes vos forces, assurez votre cœur contre le dégoût, et hasardez-vous, en observateur, en philosophe, chez les marchands de vin et surtout chez les liquoristes qui ont la permission d’ouvrir leurs bouges pendant toute la nuit. Chacun de ces cabarets a sa physionomie, sa réputation, ses _excentrics_, ses habitués, ses fidèles, qui ne vont guère autre part. Voici, par exemple, la lanterne triangulaire de Paul Niquet; nous lui devons la priorité: quand un homme a su se créer un nom, dans quelque industrie que ce soit, cet homme a nécessairement dépensé une plus grande somme d’intelligence et d’activité que ses confrères.

On pénètre dans cet établissement par une allée étroite, longue et humide. Le pavé est le même que celui de la rue: c’est du grès de Fontainebleau; mais il est tellement piétiné par les nombreux clients que la rue Saint-Denis et la rue Saint-Martin, aux jours des grands dégels, peuvent passer en comparaison pour d’agréables promenades. Les habitués déposent le long des murs leurs hottes et leurs fardeaux pour arriver jusqu’à la salle principale, nous devrions dire tout simplement hangar, car cette boutique n’est qu’une ancienne petite cour sur laquelle on a posé un vitrage. Elle est meublée de deux comptoirs en étain, où se débitent de l’eau-de-vie, du vin, des liqueurs, des fruits à l’eau-de-vie, et toute cette innombrable famille d’abrutissants que le peuple a nommés dans son énergique langage _casse-poitrine_. En face de ces comptoirs, contre le mur et fixé par des supports en fer, est un banc de chêne où se reposent les consommateurs. C’est là qu’ils font la sieste, c’est là qu’entre deux rondes de police ils essayent un peu de sommeil, au milieu des cris, des vociférations, des disputes de ceux qui se tiennent debout devant le comptoir. On vante le sommeil de Napoléon la veille d’Austerlitz et celui de Turenne sur l’affût d’un canon, je ne sais plus à quelle bataille; mais qu’est-ce que ces somnolences inquiètes, agitées, auprès du lourd et profond sommeil de ces parias, obligés, la plupart, de voler même le moment de repos qu’ils prennent à la dérobée: car il est défendu de dormir dans le cabaret de Paul Niquet; il faut consommer, se tenir debout et parler, ou bien la police, qui ne dort jamais, enlève les dormeurs et leur fournit un lit au poste de la halle aux draps.

Les comptoirs, lourds et massifs, sont chargés de brocs, de fioles et de bouteilles de toutes formes, portant des étiquettes bizarres: _Parfait amour_, _Délices des dames_, etc., ornées de petites gravures grotesquement coloriées, dont quelques-unes représentent Napoléon, les bras croisés sur la poitrine; celles-là renferment naturellement la _Liqueur des braves_. On y voit aussi un affreux buste, barbu et empanaché, que les érudits du lieu disent figurer le _Béarnais_. Le nom tout pastoral du mélange qu’il renferme est celui-ci: _Petit-lait d’Henri IV._ Du reste, pour dix centimes, on vous servira là un verre de liqueur de la Martinique, signée de Mᵐᵉ Anfoux ou de Mᵐᵉ Goodman, aussi bien qu’une goutte d’absinthe. L’étiquette seule changera. Le trois-six restera le même à peu de chose près.

Par un passage étroit, on arrive à une petite salle située derrière le comptoir: c’est le salon de conversation, un lieu d’asile ouvert seulement aux initiés, aux grands habitués, aux buveurs émérites, à ceux qui ont depuis bien des années laissé leur raison au fond d’un poisson de _camphre_.

Trois longues tables et des bancs de bois composent le mobilier; les murs sont blanchis à la chaux. L’architecture de ce bouge est bossue, tordue, renfrognée; on y voit des angles rentrants, des excavations et des proéminences sans motif. Tout cela a l’air d’une réunion de morceaux hybrides, étonnés de s’être rencontrés après quelque épouvantable cataclysme. Il devait se trouver des pièces ainsi faites au milieu des ruines de la Pointe-à-Pitre, après le tremblement de terre. Dès la porte, on est saisi à la gorge par une odeur fade, chaude, nauséabonde, imprégnée de miasmes humides, qui soulève le cœur; c’est une puanteur qui est particulière à cette société immonde; elle donne un formel démenti à la science, en prouvant que l’homme peut vivre sans respirer. Là on rencontre des parias de toute sorte: des chiffonniers et des chiffonnières, des poètes et des musiciens incompris, des ménétriers de barrière, des Paganini de ruisseau, des domestiques qui ne cherchent pas de place, des soldats _en bordée_, des _grinches de la petite pègre_; c’est un pandémonium bizarre, qui n’a pas encore eu les honneurs d’une fidèle monographie. Les uns dorment abrutis devant des verres d’eau-de-vie, abattus sur la table ou blottis dans des coins comme des animaux immondes; d’autres causent _philosophiquement_ à voix basse. C’est triste et lugubre comme une veillée de mort. Les garçons passent comme des ombres au milieu de ces rangs serrés; ils portent des verres de forme hideuse, qui semblent des seaux de puits et scintillent de couleurs insolites; la forme en est menaçante; les coupes où les anciens buvaient la ciguë ne devaient pas être autrement faites; on voit qu’ils contiennent quelque chose de terrible: c’est un poison cent fois plus horrible au goût que tous ceux décrits par la toxicologie, que tous ceux inventés par les Borgia et les Exili du moyen âge. Il tue l’âme, il absorbe toutes les facultés; il est délétère, il brûle, il corrode le corps, il éteint la mémoire, il annule tous les sens. De l’homme le plus fort, le mieux organisé, il fait en quelques mois un squelette, un animal, une brute.

Car il existe à la halle toute une population d’êtres vraiment problématiques. Ce sont des gens qui ne dorment jamais, ou du moins qui ne se couchent jamais dans un lit. Leur vie est une longue suite d’aujourd’huis, ils n’ont de lendemain que le jour où, ramassés par quelque patrouille de sûreté, ils sont jetés dans un lit d’hôpital pour y mourir. Le bien-être, même celui de l’Assistance publique, les tue. La nuit, ils vivent du débris des festins des heureux de la terre, ils rongent les os comme des chiens, et se contentent des croûtes et des restes qu’on jette à la borne. Le jour, ils s’accroupissent dans l’angle de quelque cabaret, accoudés sur une table, l’œil morne, les joues hâves et pendantes, l’âme affaissée dans leur corps abruti, et ils dorment effrayants, les yeux ouverts.

A côté de tous ces gens en haillons, quel est ce vieillard si frais, si rose, si propret, qui semble un gras chanoine égaré dans ce séjour de damnés? C’est un poète bergerade, c’est un faiseur de bucoliques, c’est un rêveur de prairies et de fleurs, c’est un Dorat perdu dans ces égouts. Il se nomme Huard. Il était maçon, il est aujourd’hui garçon chez Sallé, l’heureux successeur de Paul Niquet. Le père Huard est né poète comme tant d’autres sont nés hommes d’État. Il fait des vers comme certains font des lois, sans trop savoir au juste ce que c’est. Il avoue naïvement n’avoir jamais étudié, mais avec _le simple bon sens_ on arrive à tout. Deux fois Bicêtre lui a charitablement offert ses appartements gratuits, et Charenton lui a donné l’hospitalité, et cela parce qu’il a de l’intelligence et de l’esprit, parce qu’il se sent tourmenté par le démon de la poésie, parce que, bien avant tant d’autres, il avait osé jeter un regard sur les misères de l’espèce humaine. Huard était un précurseur, il prêchait dans le désert; on le prit pour un fou, on l’emprisonna, on le persécuta; il eut, comme tous les apôtres, les honneurs du martyre.

Rien de plus touchant que d’entendre raconter par ce brave homme l’entrevue qu’il eut avec un de nos meilleurs écrivains. «Ah! Monsieur, dit-il, en voilà un, un vrai, un de la bonne roche! Il a écouté mes vers sans rire, lui!»

Le père Huard n’a qu’un malheur, c’est de faire des poèmes didactiques, descriptifs, et bucoliques surtout. Il aime trop les vers, surtout les siens. Avouons pourtant qu’au milieu de ce fouillis d’odes, de chansons, d’élégies, de pastorales, d’églogues, il se trouve parfois des pensées neuves et hardies, enchâssées dans une belle forme. La conversation du père Huard est amusante, colorée, toute remplie d’images, et toujours enveloppée d’un certain mysticisme qui semble agrandir sa pensée et la rend pour ainsi dire visible. Nous lui demandâmes si parfois le doute n’était pas venu le saisir au milieu des fatigues de son pénible état, au milieu de tous ces êtres infimes, incapables de le comprendre. Il nous répondit avec une emphase assez voisine de l’amphigouri: «Ai-je douté quand je me suis assis pour la première fois à cette fête intellectuelle, au milieu des hasards de l’hiver et sous les nuages menaçants? Est-ce que je ne savais pas qu’au delà de ces sombres vapeurs brille l’astre immortel dont les rayons ne sont que voilés? Lorsque je suis entré ici pour vivre dans cette boue, est-ce que je ne savais pas que plus haut il y a des champs d’azur et de lumière, dont nos yeux sont destinés à contempler la splendeur? Que m’importe cette race désolée qui m’entoure, ces hommes dévastés, ces cerveaux sans idées? Je n’ignore pas qu’avec la génération future la vie reviendra s’épanouir et fleurir dans ces corps décharnés, que l’idée jaillira sous ces crânes épais, où fermente secrètement l’éternelle fécondité de la nature. Aussi je patiente, et j’espère.»

On comprendrait volontiers Charenton si l’on ne découvrait pas une âme noble et pleine de foi, d’espérance et de résignation, sous le fatras prétentieux de cet honnête homme. Tous les êtres dégradés qui étaient là l’écoutaient la bouche béante sans comprendre une seule de ses paroles. Après l’avoir entendu, nous sommes sorti moins désespérant de l’humanité, de ce bouge où tout le reste avait été pour nous horreur et dégoût.

Il nous fallait de l’air; nous étouffions dans cette atmosphère fétide; la tristesse de l’âme nous avait saisi; le bruit nous était nécessaire. La nuit s’avançait, et il nous restait encore bien des choses à voir: car les premières scènes qui s’étaient passées sur le carreau des halles n’avaient été que le prologue du grand marché, qui prend tout son développement à quatre heures du matin.

L’aspect de la place a changé; la population n’est plus la même. Voici venir les paysans; voici les costumes des habitants de la Picardie et de la Normandie; voici les femmes des environs de Paris avec leurs mouchoirs rouges enveloppant le bonnet blanc, avec leurs jupes bariolées, leurs manteaux de laine blanche, aux capuchons de velours noir; voici venir la limousine grise et jaune rayée de bleu des rouliers. La langue qu’on parle n’est qu’un patois composé de vingt autres patois, qui ne se parle qu’à la halle, dans les transactions de fruitières à maraîchers, ne se comprend nulle autre part et n’existe dans le monde que l’espace de quelques heures par nuit, de deux à quatre heures du matin, à Paris, au centre du monde civilisé. C’est un ancien idiome qui doit avoir quelques rapports avec celui dont se servent les riverains de la Méditerranée, et avec celui des trafiquants de l’Archipel des Antilles, jargons sans couleur, sans poésie, secs et pauvres, faits principalement pour le trafic de l’argent, dont ils ont le son métallique.