Paris Anecdote Avec une préface et des notes par Charles Monselet

Part 10

Chapter 103,735 wordsPublic domain

Nous laisserons dormir en paix les morts, dont le Code ne nous a pas paru d’une utilité bien réelle, et celui des portiers, qui nous fait peur; mais nous dirons que celui de l’ouvrier est une œuvre sérieuse. Dans un petit traité clair et succinct, M. Jaeglé a su rappeler au travailleur tous ses droits et tous ses devoirs. Il lui enseigne à aimer la patrie, à respecter la loi, à protéger ses droits. Si l’on vendait à bon marché, dans les villes et les villages, de petits livres bien rédigés sur des sujets de morale, d’histoire, de science pratique, contenant, en outre, quelques notions usuelles de législation, d’agriculture, de jardinage, etc., ces livres exerceraient une favorable influence.

Si nous avons rencontré çà et là des industries qui nous ont étonné, celle de M. Mathieu Leblanc nous a véritablement stupéfié.

M. Mathieu Leblanc est poète lyrique, et il vit de son état!

M. Mathieu est un petit homme maigre, nerveux, chétif, toujours strictement vêtu de noir. Il marche courbé, fait des grimaces en parlant, et se regarde dans les glaces lorsqu’il lit ses vers, qu’il ne comprend pas toujours lui-même. Il est né à Alby. Il a dans ses cartons deux ou trois tragédies et vingt ou trente comédies. Il s’est fait le chantre de toutes les gloires, de tous les événements, de tous les avènements. Dès qu’un air réussit au théâtre, il en fait une chanson populaire. Il chante pour dîner, pour souper, pour boire et pour dormir. Il chante les mariages et les baptêmes, les établissements en vogue et les catastrophes.

Voici un échantillon de son savoir-faire en poésie. Mˡˡᵉ Déjazet a eu un grand succès en chantant le _Vin à quat’ sous_; M. Mathieu Leblanc a fait sur le même air le _Roi des Auverpins_:

Le roi des Auverpins A fini sa carrière, Et de peaux de lapins On a couvert sa bière. Venez tous, marchands de coco, Vendeurs d’habits et porteurs d’eau, Venez célébrer les destins Du fameux roi des Auverpins.

C’est avec des vers de cette force que M. Mathieu Leblanc a résolu cet insoluble problème:

M. Mathieu Leblanc est _poète lyrique_, et il vit de son état!!!

LA CHILDEBERT

DOCUMENTS POUR SERVIR A L’HISTOIRE DES TRAVERS, DES IDÉES, DES GLOIRES ET DES RIDICULES DU XIXᵉ SIÈCLE.

Le marteau municipal ou privé abat chaque jour quelque fragment de la vieille cité parisienne. Il faut se hâter d’en esquisser la biographie, si l’on veut que ces ruines d’un autre âge ne disparaissent pas complètement de la mémoire des hommes, comme de la surface du sol. Au premier rang des vieux édifices de ce genre nous n’hésitons pas à placer une immense masure que vient de faire disparaître le prolongement de la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice jusqu’à la place Saint-Germain-des-Prés, à travers l’îlot de la rue Sainte-Marguerite, et qui, exclusivement habitée par des poètes, des prosateurs, des dramaturges, des peintres, des sculpteurs, des architectes et des rapins, exerçait, depuis cinquante ans et plus, sur les arts, les lettres, les théâtres, les idées, les mœurs, le langage et les modes, une influence prépondérante dont peu de critiques se sont doutés, et qu’il n’est pas sans intérêt de constater au moment même où elle cesse.

La grande et puissante bicoque dont nous parlons avait été bâtie sur une partie des jardins de l’abbaye Saint-Germain, qui furent vendus comme propriété nationale en 1793. C’était un vaste capharnaüm composé de chambres de garçon depuis le premier jusqu’aux combles. La plupart de ces pièces avaient été converties en ateliers par de jeunes artistes. On ne peut se figurer le nombre de gens devenus célèbres qui les ont habitées successivement.

Cette maison était située place Saint-Germain-des-Prés, rue Childebert, nº 9, d’où lui était venu le nom dédaigneux de _la Childebert_.

Grâce à sa proximité de l’Institut, de l’école des Beaux-Arts, du musée du Louvre et de celui du Luxembourg, grâce surtout à la modicité du prix de ses loyers, dès le temps de David, alors que l’illustre conventionnel régnait en despote sur les arts, la Childebert était devenue le quartier général des novateurs. Les élèves de Lethière notamment s’y étaient réfugiés et y formaient déjà une colonie révolutionnaire. Et l’art d’alors était divisé en deux camps: l’école de David et celle de Lethière.

Lethière était mulâtre de la Guadeloupe; il était fort mauvaise tête, très brave, très peu endurant. Après une querelle qu’il eut au Café Militaire de la rue Saint-Honoré, et dans laquelle il eut le malheur de tuer et de blesser très grièvement plusieurs officiers, il dut quitter Paris, et, grâce à la protection du prince Lucien Bonaparte, il fut nommé directeur de l’école de peinture à Rome; son atelier, où il se faisait autant d’assauts d’armes que de peinture, fut fermé, et ses élèves furent envoyés, par ordre, dans tous les autres ateliers.

En perdant l’atelier de Lethière, les habitants de la Childebert perdirent les plus spirituels et les plus turbulents de leurs alliés. Mais ils se recrutèrent bientôt de troupes fraîches: nous voulons parler des paysagistes qui osaient renoncer au paysage historique, copier tout bonnement la nature, abandonner, par exemple, la fabrique romaine, au fond, à gauche, l’olivier sacramentel et le ciel d’Italie beurre frais, pour les remplacer par les arbres du bois d’Aulnay et le ciel brumeux des environs de Paris. Leurs tentatives soulevèrent naturellement un haro universel. Voici comment les traitait la critique du temps: «Ces jeunes gens ont entrepris une croisade contre le beau, ils foulent aux pieds tout ce que _nous autres vieillards_, qui n’avons pas de goût (douce ironie), nous avons respecté. Ils se mettent sur le bord d’une mare, avec un moulin en perspective et Charenton dans le fond, et ils étudient!...» Mais qu’attendre de gens «qui peignent la pipe et le cigare à la bouche, et qui ne vous abordent sur _leur_ place des Petits-Augustins que puant le tabac, empestant l’eau-de-vie, ainsi que les pandours ivres? O Poussin! ô Claude Lorrain! que diraient vos grandes ombres? etc., etc.» Cet anathème était signé de M. de Jouy, l’auteur des _Hermites_, membre de l’Académie française et _défenseur des saines doctrines_.

La Childebert était alors occupée par Boilly, qui a laissé tant de charmantes compositions; Menjaud, auteur de l’_Avare puni_; Pierre Audoin, graveur; Gassiès, élève de David, qui avait abandonné l’histoire pour peindre des intérieurs: le musée du Louvre possède l’intérieur de l’église de Saint-Prix peint par lui; Pagnest, auteur du portrait de M. Nanteuil qu’on admire au musée français; Clodion (le jeune), le sculpteur érotique, qui aujourd’hui est regardé comme un des plus agréables talents de l’école moderne; les amateurs le mettent tout à côté de Prud’hon[I]; Cochereau, autre peintre d’intérieur, autre renégat de l’école de David, et enfin Debucourt, qui a laissé de charmantes caricatures dans le genre de Carle Vernet, et qui a perfectionné la gravure en faisant imprimer des planches à deux ou trois tons, imitant l’aquarelle, et qu’on touchait après. Cette découverte importante comme art et comme industrie a enrichi bien des éditeurs et bien des fabricants, et Christophe Leblond est mort à l’hôpital en 1741. C’est toujours la même histoire. On a fait honneur aux Anglais de toutes ces inventions qui appartiennent à des Français; seulement nos voisins s’en sont emparés et les ont perfectionnées.

Cependant l’Empire avait fait place à la Restauration, et toutes les imaginations demandaient aux lettres, à la philosophie et aux arts, l’aliment que la guerre ne leur offrait plus. Les _coloristes_ et les _fantaisistes_ s’étaient organisés dans le tohu-bohu des innovations qu’on tentait dans tous les genres. Ils avaient inventé une sorte de moyen âge abricot, avec des crevés et des manches à gigots, inspiré par la _Gaule poétique_ de M. de Marchangy, les romans de M. d’Arlincourt et toute la littérature boursouflée et royaliste du temps: car, par haine des Grecs et des Romains de l’Empire, ceux-là s’étaient faits royalistes. Leur invention n’était qu’une réminiscence; elle avait déjà vu le jour lorsque, «partant pour la Syrie, le jeune et beau Dunois à la Vierge Marie consacrait tant d’exploits». M. Revoil, peintre de l’école de Lyon, avait exécuté les plus beaux modèles du genre. Le musée du Luxembourg possédait encore, il y a tout au plus un an, deux très remarquables échantillons de ce faire: c’étaient la _Convalescence de Bayard_ et un autre trait de la vie du chevalier sans peur et sans reproche. Nous ne savons ce qu’ils sont devenus, mais nous les regretterions beaucoup si on les avait relégués dans quelque grenier, car ils représentent parfaitement le temps où les _preux_, les _destriers_, les _troubadours_, étaient devenus à la mode; le temps des épées courtes avec un trèfle à la pointe et une petite croix en cuivre à la poignée; le temps des justaucorps de satin, des écharpes à la couleur des dames et des lyres en bandoulière; le temps où l’on mourait si galamment pour sa dame, son roi et son Dieu, le tout sur un air de Blangini ou de Romagnesi.

Heureusement Géricault, qui, dans sa jeunesse, avait beaucoup fréquenté la Childebert, vint faire diversion à toute cette mascarade en ramenant l’art à des données possibles. Ses trois tableaux, le _Chasseur_, le _Cuirassier_, le _Naufrage de la Méduse_, furent une véritable révolution. Bientôt après parut M. Eugène Delacroix, et la peinture fut sauvée.

M. Paul Delaroche et tous ceux qui firent la première campagne du _romantisme_ habitaient la Childebert. Ils riaient des partisans du genre chevalier-troubadour-abricot, comme ceux-ci avaient ri des Grecs et des Romains. Toutes leurs charges étaient faites contre les _Almanzors_ et les _amants d’Élodie_. Pour eux, les plus farouches novateurs du règne impérial étaient devenus des _perruques_, des _rococos_, des _céladons_. Ainsi vont les écoles, et ils devaient bientôt se voir surpasser eux-mêmes dans leurs hardiesses les plus téméraires.

C’était le temps des Hellènes; on ne parlait plus que de Grecs, on ne peignait plus que des Grecs; les expositions n’étaient pleines que de massacres de Grecs et de tueries de Turcs. Tous les poètes avaient fait rimer Hellènes avec Athènes au pluriel; tout le monde voulait, à l’exemple de Byron, aller mourir dans quelque Missolonghi; mais on n’avait garde de partir. M. de Lamartine avait fait paraître ses _Méditations_, et M. Victor Hugo préparait ses _Orientales_. Talma était mort. On bâillait à se décrocher la mâchoire aux tragédies; on riait aux mélodrames de Pixérécourt et de Victor Ducange. C’était partout une inquiétude extrême; chacun voulait faire du neuf à tout prix. Les écoles étaient abandonnées, les traditions perdues. Bref, tout faisait présager une grande révolution dans les arts. Enfin M. Defauconpret donna les premières traductions de Walter Scott. Que de folies n’a-t-il pas engendrées à son tour! Mais du moins il nous délivra des Hellènes.

La seconde campagne du romantisme commença: ce fut celle des pourpoints, des justaucorps, des hauts-de-chausses mi-partis, ce que dans le langage de l’époque on nomma la _couleur locale_. MM. Scheffer, Saint-Evre, Durupt, Auvray, furent les porte-drapeaux de la nouvelle croisade, et les frères Johannot, Tony et Alfred, et les deux Dévéria, Alfred et Eugène, en furent les trompettes. On jura haine à tous les devanciers.

La Childebert devint naturellement le quartier général des agresseurs. Les exaltés s’y réunissaient une ou deux fois par semaine; on s’y donnait le mot d’ordre, on y prenait solennellement l’engagement d’_échigner_ tel ou tel individu, on y dressait les listes de proscription.

On dédaigna tout ce qui s’était passé depuis le règne de Louis XIII. Il n’y avait de bonne littérature que celle qui n’avait pas été souillée par les règles d’Aristote et de Boileau. A la très grande rigueur, on admettait encore Théophile de Viau, et peut-être Molière et Corneille; mais Racine, Boileau, Voltaire et tous les poètes du XVIIᵉ et du XVIIIᵉ siècle étaient traités de _rococos_ et de _perruques_. On n’y parlait plus le français des encyclopédistes et de ceux qui ont régularisé notre langue. On s’était fait une espèce de jargon imitant, autant que l’érudition des interlocuteurs le permettait, le _vieil langaige_ de messires Rabelais, Froissart et Monstrelet. On ne disait plus le peuple, mais le _populaire_; beaucoup, mais _moult_; monsieur, mais _messire_ ou _monseigneur_. Le fond de toute cette linguistique se trouvait dans quelques jurons plus ou moins bien appropriés aux personnalités. Ainsi on entendait souvent le fils du portier, qu’une vocation plus ou moins réelle avait jeté dans un atelier, jurer par sa _foi de gentilhomme_. Un autre qui, de sa vie, n’avait jamais porté que des gilets de drap, et dont les innocentes mains n’avaient jamais manié, en fait d’acier, que les couteaux de fer de la gargote de Mᵐᵉ veuve Chamfort, s’écriait dans ses moments d’enthousiasme: _Par mon armure de Milan!_ Les _Tête et sang!_ les _Malédiction!_ étaient d’un usage quotidien. Nous nous souvenons d’avoir entendu un de nos parents les plus proches, chez un restaurateur où le garçon ne le servait pas assez promptement, s’écrier: _Par ma lance de Mathew Dunster, tavernier du diable!_ Un jour, un de ces messieurs étant tombé dans la rue, la tête porta sur le trottoir, et il se fit une horrible blessure au-dessus de l’œil. Malgré la douleur et le sang qui l’inondait, il ne dit que ces mots: «Ah! Messeigneurs, je me suis crevé l’œil.»

C’est aujourd’hui un homme grave.

Voici comment se passaient les séances du cénacle. Un poète se levait, déployait son manuscrit et commençait:

J’aime les nuits brumeuses Et le temps lourd des soirs. J’aime...

UNE VOIX. Dis donc, Phœbus, passe-moi le tabac.

AUTRE VOIX. Par les griffes de Satan, laissez lire le ménestrel!

PREMIÈRE VOIX. Je me tais; mais est-ce un lai, un virelai, ou quelque ballade bien sombre, dont nous serons ragoûtés?

LE POÈTE, _recommençant_. C’est une ballade.

J’aime les nuits brumeuses Et le temps lourd des soirs.

UNE AUTRE VOIX. Ah! tête et sang! il n’y a plus d’eau-de-vie!

Le poète furieux repliait son manuscrit, traitait ses amis de _cagots_, de _francs-mitoux_ ou de _truands_, et il remettait son œuvre en poche, en disant que tous ces gens-là étaient indignes «de _brouter les verselets purpurins qu’une douce imaginative_ formait en son cerveau». Puis on se cotisait pour faire venir du tabac et des petits verres.

La _couleur locale_ consistait surtout à faire dire au personnage le nom de toutes les fabriques d’où sortaient les objets dont il parlait et à faire connaître de quelle matière étaient faits ces objets. On disait: _ma bonne dague d’acier_, _mon pourpoint de brocart_, _mon justaucorps de Venise_, absolument comme si aujourd’hui on faisait dire à un acteur: «Donnez-moi mes bottes de cuir, ma canne de bois, mon habit de drap, ma redingote de Sedan, mes gants de Paris, ma cravate de Lyon et ma chemise de Hollande.» Quant au _style coloré_, c’était à peu de chose près le même procédé. Ainsi, on disait sans rire: «Son haut-de-chausses, mi-parti jaune et rouge, disparaissait sous des bottes de cuir de Flandre de couleur grise, et, en frappant les dalles sonores de la grand’salle de vieux chêne, ses éperons d’argent résonnaient à chaque pas.»

Cela avait un succès immense; c’était d’un _haut goût littéraire_.

Ces jeunes gens, les membres du cénacle de la Childebert, poussaient l’amour du moyen âge si loin que, pour se donner un air encore plus gothique, ils falsifiaient leurs extraits de baptême, ils torturaient leurs noms de famille. Les Jean devenaient _Jehan_, les Pierre _Petrus_, les Louis _Loys_. On tournait et on retournait tellement son nom qu’on parvenait toujours à y introduire un _h_ ou un _k_, car les _c_ n’existaient plus. Ceux que le hasard avait traités par trop bourgeoisement sur leurs actes de l’état civil n’hésitaient pas à abandonner leur nom de famille et en adoptaient un bien ronflant, datant au plus tard du XIVᵉ siècle. Par notre foi de gentilhomme! ils riraient bien si, aujourd’hui qu’ils sont tous devenus des gens sérieux, on leur présentait certaines pages qu’ils ont écrites alors sous leurs noms goths, huns ou visigoths.

Les costumes subirent cette même influence. Qui ne se souvient d’avoir vu alors dans les rues de Paris des jeunes gens vêtus de pourpoints et coiffés de toquets de velours? Qui ne se souvient de tous les vêtements bizarres qui précédèrent la révolution de Juillet? Après le succès d’_Henri III_, d’Alexandre Dumas, on porta des barbes à la Saint-Mégrin et des chapeaux à la Bussy-Leclerc. Chaque pièce en vogue, chaque livre nouveau, amenaient de la sorte une extravagance nouvelle. Walter Scott avait mis l’Écosse à la mode; lord Byron nous avait valu l’invasion des Grecs; Victor Hugo fit des Turcs en publiant les _Orientales_. On avait porté les cheveux longs d’une aune, tombant droits et raides jusque sur l’épaule, à la roi Jean, à la Charles VI, à la Louis XII. Un beau matin on vit apparaître des exaltés avec la tête presque rasée, à la façon des Têtes rondes. On se donnait l’air pirate, on marchait à la forban. L’Espagne eut son tour; on ne rêva que señoras, sérénades, balcons et fenêtres grillées; on se déguisa en personnages de Zurbaran et de Velasquez.

Or, pendant ce temps, il y avait à la Childebert, au milieu de toute cette cohue, un artiste modeste, homme d’esprit et de raison, nommé Bouginier, qui ne partageait nullement toutes ces billevesées. Il ne se passionnait pas chaque matin pour une nouvelle idole, il se contentait de travailler à sa guise et d’étudier consciencieusement son art. De temps en temps, il se permettait même quelques mots assez piquants à l’adresse des _sires_ et _seigneurs_. C’était là un crime qu’on ne pouvait lui pardonner. Bouginier fut mis au ban, on le honnit, on lui fit toutes les charges imaginables, et, comme la nature l’avait doué d’autant de nez que d’esprit, de talent et de bon sens, M. Fourreau[J] s’avisa un jour de faire sa caricature. Elle eut un succès immense. Dantan jeune la reproduisit en terre avec cette verve ingénieuse dont il a depuis donné tant de preuves: il la spiritualisa pour ainsi dire; et, dès ce moment, M. Bouginier devint populaire. La charge en sculpture, qui avait été oubliée, reparaissait rajeunie, fraîche, accorte et pleine de grâce. Elle devait, entre les mains de son rénovateur, prendre un essor qu’elle n’avait jamais eu.

En moins de quinze jours, tous les murs de Paris eurent leur Bouginier; les romantiques de la Childebert commencèrent cette _scie_ par vengeance, les gamins de Paris la continuèrent par désœuvrement. Paris ne possédait pas un seul pan de muraille qui n’eût son Bouginier. Il fallait en doter la province. C’était au commencement de l’été. La plupart des artistes entreprenaient leurs pèlerinages. On promettait de se rejoindre, mais où? mais comment?

«Ma foi, dit un des premiers partants à ceux qui devaient partir plus tard, nous sortirons par la barrière d’Italie. Regardez les murailles le long de la route: vous y trouverez votre itinéraire.»

Ils partirent en effet, et, quinze jours après, une seconde caravane se mit en marche. Quel chemin prendre? La première chose qu’ils aperçurent sur la muraille, à côté de la barrière, ce fut un superbe Bouginier avec un doigt indiquant la route de Fontainebleau. Ils suivirent ces indications, qu’ils trouvèrent tout le long de la route, et qui les conduisirent à Lyon, à Avignon et à Marseille. Arrivés là, ils avaient la mer devant eux. On avait sans doute tracé la charge indicatrice sur les eaux du port, mais le flot avait tout effacé. Comment faire? Or, voici qu’en passant dans la Cannebière, un des voyageurs retrouve tout à coup le fil d’Ariane. M. Bouginier était là, frappant de ressemblance et le doigt appuyé complaisamment sur le mot «Malte», écrit sur l’enseigne d’un bureau de départ. Il n’en fallait pas davantage. On prit passage sur le premier navire en partance pour l’ancien séjour des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem. On trouva là, sur les murs de la Douane, le même signe conducteur et le doigt indiquant Alexandrie. On le retrouva en Égypte sur les pyramides. Enfin, après trois mois, les deux bandes se réunirent dans les ruines de Thèbes, au moment même où l’avant-garde était en train d’y tracer le nez et la main convenus et d’écrire: «Suez.»

Le dénouement de cette charge se voit encore à Paris, place du Caire, où M. Berthier, architecte, ayant été chargé de faire une façade au passage, bâtit une maison égyptienne de l’ordre d’architecture de Karnac, et perpétua cette plaisanterie en plaçant à la frise, au milieu de divinités égyptiennes, le plus beau et peut-être le seul Bouginier qui survive dans les rues de la capitale. Quant à la petite charge en plâtre de M. Dantan, elle se trouve dans toutes les collections d’amateurs.

La révolution de Juillet arriva au milieu des grandes disputes des classiques et des romantiques. Elle vint faire diversion à cette nouvelle querelle des anciens et des modernes. Les habitants de la Childebert se divisèrent en _Bousingots_ et en _Jeune-France_.

Les premiers adoptèrent l’habit de conventionnel, le gilet à la Marat et les cheveux à la Robespierre; ils s’armèrent de gourdins énormes, se coiffèrent de chapeaux de cuir bouilli ou de feutres rouges, et portèrent l’œillet rouge à la boutonnière.

Les seconds conservèrent leurs pourpoints, leurs barbes fourchues, leurs cheveux buissonneux.

Les Bousingots et les Jeune-France n’avaient de commun que leur haine du _bourgeois_, qu’ils appelèrent génériquement _épicier_. La société ne se divisa plus, à leurs yeux, qu’en _bourgeois_ et en _artistes_, les _épiciers_ et les _hommes_. L’antagonisme était flagrant, et Bousingots et Jeune-France passèrent le jour à inventer des épithètes désagréables à l’adresse de leurs communs adversaires, et la nuit à imaginer des tours qui troublassent leur sommeil.

Cette métamorphose ne devait pas être la dernière, et Jeune-France et Bousingots procédèrent bientôt à leur vingtième incarnation.

Les uns, les Jeune-France, se transformèrent en _blasés_, en _rêveurs_, en _poitrinaires_; ils éprouvèrent tous du _vague à l’âme_, des _tristesses sombres_; ils étaient marqués du _sceau de la fatalité_. On ne peut se figurer toutes les tortures qu’ils s’infligèrent pour se donner _l’œil sombre et le teint pâle_. Il y en eut même qui ne reculèrent pas devant le moyen ordinaire des jeunes filles qui désirent conserver l’élégance de leur taille: ils firent d’effroyables consommations de vinaigre et de cornichons. Enfin la plupart se convertirent au néo-catholicisme, avec Gustave Drouineau et M. Roux-Lavergne. Comme il leur fallait toujours imiter une époque quelconque de notre histoire, ils se firent jansénistes, illuminés, quiétistes, et traitèrent les Pères de l’Église comme ils avaient fait précédemment de Voltaire et de Racine. Seulement le jargon mystique avait remplacé le jargon du moyen âge; ils étaient plus ridicules, et voilà tout le progrès.

Quant aux autres, ils avaient bien adopté aussi l’air intéressant, le visage pâle et les yeux sombres, surtout après les grands succès d’_Antony_ et d’_Angèle_; ils n’avaient aucune répugnance à porter un poignard à tête de mort dans leur poche, des habits de couleur sombre, une face de déshérité et des cheveux de maudit. Mais il ne leur convenait pas de se munir d’un cilice et d’aller s’agenouiller des heures entières sur la dalle froide des nefs gothiques. Les Bousingots, à peu près dégrisés de leurs théories littéraires et artistiques, tout en conservant les cheveux longs à la Buridan, ou coupés court à la _malcontent_, tournèrent leur encensoir du côté de la beauté, de la jeunesse, du vin et de la bière. Ils se firent _viveurs_, _matérialistes_, et, pour caractériser cette vingt et unième incarnation, prirent le noble nom de _Badouillards_.