Part 8
Ce qui surprenait Pierre, c'était l'hôtel entièrement clos, les fenêtres fermées, les moindres fentes bouchées pour que le jour n'entrât pas, et toutes les pièces flambant de lampes électriques, dans une intensité surnaturelle de lumière. La chaleur était déjà très forte, des senteurs violentes de fleurs et de femmes alourdissaient l'air. Et il semblait à Pierre, aveuglé, étouffé, qu'il entrait dans l'au-delà luxurieux d'un de ces antres de la chair, tel que le Paris du plaisir en réalise le rêve. Maintenant, en se haussant sur la pointe des pieds, il distinguait, par la porte ouverte du salon, les dos des femmes déjà assises, des rangées de nuques blondes ou brunes. Sans doute, les Mauritaines dansaient une première fois. Il ne les voyait pas, mais il pouvait suivre l'ardeur lascive de leur danse, dans le frisson de toutes ces nuques, qui s'agitaient comme sous un grand vent. Puis, ce furent des rires, une tempête de bravos, tout un tumulte pâmé.
--Impossible de mettre la main sur la princesse, il faut que vous attendiez un peu, revint dire Massot. J'ai rencontré Janzen, et il a promis de me l'amener... Vous ne connaissez pas Janzen?
Et il se mit à commérer, par métier et par plaisir. La princesse était une de ses bonnes amies. C'était lui qui avait rendu compte de sa première soirée, l'année d'auparavant, lorsqu'elle avait débuté dans cet hôtel, dès son installation à Paris. La vraie vérité sur son compte, il la connaissait, autant qu'on pouvait la connaître. Riche, elle l'était peut-être, car elle dépensait énormément. Mariée, elle avait dû l'être, et à un véritable prince; sans doute même l'était-elle encore, malgré son histoire de veuvage, car il semblait certain que son mari, d'une beauté d'archange, voyageait avec une cantatrice. Mais quant à être une bonne toquée, une folle, cela était hors de discussion, prouvé, éclatant. Très intelligente d'ailleurs, elle avait des sautes continuelles et brusques. Incapable d'un effort prolongé, elle allait d'une curiosité à une autre, sans se fixer jamais. Et c'était ainsi qu'après s'être occupée ardemment de peinture, elle venait de se passionner pour la chimie. A présent, elle se laissait envahir par la poésie.
--Alors, vous ne connaissez pas Janzen?... C'est Janzen qui l'a jetée dans la chimie, dans l'étude des explosifs surtout; car, pour elle, vous vous doutez bien que la chimie a l'unique intérêt d'être anarchique... Elle, je la crois vraiment Autrichienne, bien qu'il faille en douter, dès qu'elle affirme une chose. Quant à Janzen, il se dit Russe, mais il doit être Allemand... Oh! l'homme le plus discret, le plus énigmatique, sans logis, sans nom peut-être, un terrible monsieur au passé inconnu, à la vie ignorée. Personnellement, j'ai des preuves qui me font penser qu'il a participé à l'effroyable attentat de Barcelone. En tout cas, voici près d'un an que je le rencontre à Paris, surveillé sans doute par la police. Et rien ne m'ôtera de l'idée qu'il n'a consenti à être l'amant de notre toquée de princesse, que pour dépister les agents. Il affecte de vivre ici dans les fêtes, il y a introduit des gens extraordinaires, des anarchistes de toutes nationalités et de tous poils, tenez! un Raphanel, ce petit homme rond et gai, là-bas, un Français celui-là, dont les compagnons feront bien de se méfier! un Bergaz, un Espagnol, je crois, vague coulissier à la Bourse, dont l'épaisse bouche de jouisseur est si inquiétante! et d'autres, et des aventuriers, et des bandits, venus des quatre coins du monde!... Ah! les colonies étrangères, quelques beaux noms sans tache, quelques grandes fortunes réelles, et par-dessous quelle tourbe!
C'était le salon même de Rosemonde, des titres retentissants, de vrais milliardaires, puis, dessous, le plus extravagant mélange des mensonges et des bas-fonds internationaux. Et Pierre songeait à cet internationalisme, à ce cosmopolitisme, au vol d'étrangers qui, de plus en plus dense, s'abat sur Paris. Certainement, il y venait pour en jouir, comme à une ville d'aventures et de joie, et il le pourrissait un peu davantage. Etait-ce donc nécessaire, cette décomposition des grandes cités qui ont gouverné le monde, cet afflux de toutes les passions, de tous les désirs, de tous les assouvissements, ce terreau accumulé, apporté du globe entier, où s'épanouit en beauté et en intelligence la fleur de la civilisation?
Mais Janzen arrivait, un grand garçon maigre d'une trentaine d'années, très blond, les yeux gris, pâles et durs, la barbe en pointe, les cheveux bouclés et longs, allongeant encore le visage blême, comme noyé de brume. Il parlait assez mal le français, à voix basse, sans un geste. Et il dit que la princesse était introuvable, il venait de la chercher partout. Peut-être, si quelqu'un lui avait déplu, était-elle montée s'enfermer dans sa chambre et se coucher, laissant ses invités s'amuser librement chez elle, à leur guise.
--Eh! la voici! dit tout d'un coup Massot.
Rosemonde était là, en effet, dans le vestibule, guettant, comme si elle eût attendu quelqu'un. Petite, mince, plutôt étrange que jolie, avec son visage fin, aux yeux vert de mer, au nez léger et frémissant, à la bouche un peu forte et trop saignante, montrant d'admirables dents, elle avait ce jour-là une robe bleu de ciel pailletée d'argent, des bracelets d'argent, un cercle d'argent dans ses cheveux cendrés, dont la toison pleuvait en boucles, en frisons, en mèches folles, comme envolée sous un continuel coup de vent.
--Mais tout ce que vous voudrez! monsieur l'abbé, dit-elle à Pierre, dès qu'elle connut le motif de sa démarche. Si on ne vous le prend pas à notre Asile, votre vieillard, envoyez-le-moi donc, je le prends, moi! je le coucherai ici quelque part.
Elle restait agitée, regardait toujours la porte. Et, quand le prêtre lui demanda si madame la baronne Duvillard était arrivée déjà:
--Eh! non, cria-t-elle. Vous m'en voyez toute surprise. Elle doit amener ses deux enfants... Hier, Hyacinthe m'a formellement promis de venir.
Son nouveau caprice était là. Si la passion de la chimie, en elle, laissait place à un goût naissant pour la poésie décadente et symbolique, c'était qu'elle avait, un soir, en causant occultisme avec Hyacinthe, découvert en lui une extraordinaire beauté, la beauté astrale de l'âme voyageuse de Néron. Du moins, disait-elle, les signes étaient certains.
Brusquement, elle quitta Pierre.
--Ah! enfin, murmura-t-elle, soulagée, heureuse.
Et elle se précipita. Hyacinthe entrait avec sa soeur Camille. Mais, dès le seuil, il venait de rencontrer l'ami pour lequel il venait, le jeune lord Elson, un éphèbe languide et pâle, à la chevelure de fille; et ce fut à peine s'il daigna remarquer l'accueil tendre de Rosemonde; car il professait que la femme était une bête impure et basse, salissante pour l'intelligence comme pour le corps. Désolée de cette froideur, elle suivit les deux jeunes gens, elle rentra derrière eux dans la vivante odeur, dans l'aveuglante fournaise du salon.
Massot avait eu l'obligeance d'arrêter Camille, pour l'amener à Pierre, qui, dès les premiers mots, se désespéra.
--Comment! mademoiselle, madame votre mère ne vous a pas accompagnée jusqu'ici?
La jeune fille, vêtue, à son habitude, d'une robe sombre, bleu paon, était nerveuse, les yeux mauvais, la voix sifflante. Et, dans le redressement rageur de sa petite taille, sa difformité s'accusait davantage, l'épaule gauche plus haute que la droite.
--Non, elle n'a pas pu... Elle avait un essayage chez son couturier. Nous nous sommes attardés à l'Exposition du Lis, elle nous a forcés de la mettre à la porte de Salmon, en nous rendant ici.
C'était elle qui, habilement, avait fait traîner la visite, au Lis, espérant encore empêcher le rendez-vous de sa mère, rue Matignon. Et sa rage venait de l'aisance avec laquelle celle-ci s'était quand même débarrassée d'elle, grâce à ce mensonge d'un essayage.
--Mais, dit Pierre ingénument, si j'allais tout de suite chez ce Salmon, peut-être pourrais-je faire passer ma carte?
Elle eut un rire aigu, tant l'idée lui parut drôle.
--Oh! qui sait si vous l'y trouveriez! Elle avait un autre rendez-vous pressé, elle y est sans doute déjà.
--Alors, mon Dieu! je vais l'attendre ici. Elle viendra sûrement vous y chercher, n'est-ce pas?
--Nous chercher, oh! non! puisque je vous dis qu'elle a des affaires, un autre rendez-vous très important. La voiture doit nous ramener seuls, mon frère et moi.
Et sa douloureuse ironie s'empoisonnait d'une amertume croissante. Il ne comprenait donc pas, ce prêtre, avec ses questions naïves, qui lui retournaient le couteau dans le coeur! Il devait savoir pourtant, puisque tout le monde savait.
--Ah! que je suis contrarié, reprit-il, si chagrin, en effet, que les larmes lui en montaient aux yeux. C'est toujours pour ce pauvre vieil homme, dont je m'occupe depuis ce matin. J'ai un mot de monsieur votre père, et monsieur Gérard m'avait dit...
Là, il se troubla, il vit clair tout d'un coup, dans la divine insouciance où il était du monde, l'esprit hanté de sa seule passion charitable.
--Oui, je viens de revoir monsieur votre père avec monsieur de Quinsac...
--Je sais, je sais, dit-elle, de son air souffrant et railleur de fille qui n'ignorait rien. Eh bien! monsieur l'abbé, si vous êtes allé relancer papa, et si vous avez un mot de lui pour maman, il faudra que vous attendiez que maman ait fini son affaire... Elle est longue, des fois. Vous pouvez venir à l'hôtel vers six heures, mais je doute que vous la trouviez, pour peu que son affaire la retienne.
Ses yeux meurtriers luisaient, chacun de ses mots prenait une férocité de moquerie affreuse, ainsi que des couteaux dont elle aurait voulu trouer la gorge, si adorable encore, de sa mère. Jamais certainement elle ne l'avait exécrée à ce point, dans l'envie de sa beauté, de sa joie, du bonheur qu'elle goûtait à être aimée. Et son ironie, sortie de ses lèvres de vierge, devant ce prêtre innocent, était comme un flot de boue cachée, dont elle cherchait à la noyer.
Mais Rosemonde revint, fébrile, dans son éternel coup de vent. Elle emmena Camille.
--Ah! ma chère, arrivez donc! Elles sont extraordinaires, délicieuses, enivrantes!
Janzen et le petit Massot suivirent la princesse. Tous les hommes accouraient des pièces voisines, se bousculaient, s'engouffraient dans le salon, à la nouvelle que les Mauritaines venaient d'y reprendre leurs danses. Cette fois, ce devait être le galop dont chuchotait Paris, cette ruée frénétique où elles bondissaient, hennissaient comme des cavales, sous le fouet du grand rut; car Pierre vit osciller et se tordre les rangées de têtes, les nuques blondes, les nuques brunes, sur lesquelles sembla passer un vent lourd. Fenêtres closes, l'incendie des lampes électriques allumait un brasier, fumant d'une odeur de chair. Et ce fut une pâmoison, des rires encore, des bravos, une volupté, une débauche qui débordait.
Lorsque Pierre se retrouva sur le trottoir, il resta un moment ahuri, les paupières battantes, étonné de retomber dans le plein jour. La demie de quatre heures allait sonner, il avait près de deux heures à attendre, avant de se présenter à l'hôtel de la rue Godot-de-Mauroy. Qu'allait-il faire? Il paya son cocher, préférant descendre à pied les Champs-Elysées, doucement, puisqu'il avait du temps à perdre. Cela, peut-être, calmerait la fièvre qui lui brûlait les mains, dans cette passion de charité qui, peu à peu, depuis le matin, l'avait envahi de nouveau, à mesure qu'il rencontrait des obstacles, sans cesse renaissants. Maintenant, il n'avait plus qu'une hâte, achever sa bonne oeuvre, qu'il croyait enfin certaine. Et il s'efforçait d'attarder son pas, de prendre une allure de promenade, le long de l'avenue magnifique, que le clair soleil venait de sécher et qu'une foule égayait, sous le ciel redevenu bleu, d'un bleu léger de printemps.
Près de deux heures à perdre, pendant que le misérable Laveuve, là-bas, sur ses loques, dans son taudis glacé, agonisait. De brusques révoltes, des flots d'irrésistible impatience, remontaient chez Pierre, le secouaient d'un besoin de courir, de trouver à l'instant la baronne Duvillard, pour obtenir d'elle l'ordre sauveur. Il se doutait bien qu'elle était par là, dans une de ces rues discrètes, et quel trouble en lui, quelle colère désolée d'avoir à attendre de la sorte, pour sauver une existence, qu'elle eût fini cette affaire, dont sa fille parlait avec des regards assassins! Il lui semblait entendre un craquement formidable, la famille bourgeoise qui s'effondrait: le père chez une fille, la mère aux bras d'un amant, le frère et la soeur sachant tout, l'un glissant aux perversités imbéciles, l'autre enragée, rêvant de voler cet amant à sa mère pour en faire un mari. Et les équipages descendaient au grand trot la triomphale avenue, et la foule coulait avec son luxe le long des contre-allées, et tout ce monde était joyeux et superbe, sans paraître se douter qu'il y avait au bout, quelque part, un gouffre béant, où ils allaient tous culbuter et s'anéantir.
Comme Pierre arrivait à la hauteur du Cirque d'été, il eut la surprise de reconnaître de nouveau, sur un banc, Salvat. L'ouvrier devait être venu là s'échouer, après bien des recherches vaines, terrassé par la fatigue et la faim. Pourtant, sous son veston, on voyait toujours une bosse, le morceau de pain, sans doute, qu'il rapportait au logis. Et, adossé, les bras abandonnés, il regardait de ses yeux de rêve jouer de tout petits enfants, qui, devant lui, faisaient laborieusement des tas de sable, avec des pelles, puis qui, à coups de pied, les détruisaient. Ses paupières rougies se mouillaient, un sourire d'une infinie douceur était sur ses pauvres lèvres décolorées. Cette fois, Pierre, envahi d'une inquiétude, voulut l'aborder, le questionner. Mais Salvat, méfiant, se leva, s'en alla du côté du Cirque, dans lequel s'achevait un concert; et il rôda devant la porte de ce monument de fête, où deux mille heureux, entassés, écoutaient de la musique.
V
Comme il arrivait à la place de la Concorde, Pierre se rappela brusquement le rendez-vous que l'abbé Rose lui avait donné, vers quatre heures, à la Madeleine, et qu'il oubliait, au milieu de la fièvre de ses démarches. Il était en retard, il hâta le pas, heureux de ce rendez-vous qui allait l'occuper et le faire patienter.
Quand il entra dans l'église, il fut surpris d'y trouver la nuit tombée presque entièrement. Quelques cierges seuls brûlaient, de grandes ombres avaient envahi la nef; et, au milieu de ces demi-ténèbres, une voix très haute, très claire, parlait d'un flot continu, sans qu'on distinguât d'abord rien autre chose du nombreux auditoire, que la masse pâle et confuse des têtes, immobiles d'attention. C'était monseigneur Martha, qui, en chaire, achevait sa troisième conférence sur l'Esprit nouveau. Les deux premières avaient eu un grand retentissement. Et tout Paris était là, des femmes du monde, des hommes politiques, des écrivains, séduits par l'art de l'orateur, une diction adroite et chaude, des gestes amples de grand comédien.
Pierre ne voulut pas troubler cette attention recueillie, ce silence frissonnant où sonnait seule la parole du prêtre. Et il attendit pour chercher l'abbé Rose, il se tint debout près d'un pilier. Un reste de jour, la lueur oblique et mourante d'une fenêtre éclairait justement le conférencier, grand et fort dans la blancheur de son surplis, à peine grisonnant, bien qu'il eût dépassé la cinquantaine. Il avait de beaux traits, des yeux noirs et vifs, un nez plein d'autorité, un menton surtout et une bouche du dessin le plus ferme. Mais ce qui frappait, ce qui gagnait les coeurs, c'était l'effort de sympathie, l'expression constante d'extrême amabilité, qui détendait et noyait l'impérieuse autorité du visage.
Autrefois, Pierre l'avait connu curé de Sainte-Clotilde. Il devait être d'origine italienne, né à Paris d'ailleurs, sorti de Saint-Sulpice avec les meilleures notes, esprit très intelligent, très ambitieux, d'une activité qui avait même commencé par inquiéter ses supérieurs. Puis, nommé évêque de Persépolis, il avait disparu, était allé passer cinq ans à Rome, dans des besognes restées obscures. Et, depuis son retour, il émerveillait Paris par son heureuse propagande, s'occupant des affaires les plus multiples, très aimé à l'archevêché, où il était devenu tout-puissant. Mais surtout il s'employait, avec une miraculeuse efficacité, à décupler les souscriptions pour l'achèvement de la basilique du Sacré-Coeur. Rien ne lui coûtait, ni les voyages, ni les conférences, ni les quêtes, ni les démarches chez les ministres, et jusque chez les Juifs et les francs-maçons. Dans les derniers temps, il avait encore élargi la sphère d'action où il opérait, il en était à réconcilier la science avec le catholicisme, à rallier toute la France chrétienne à la république, prêchant partout la politique de Léon XIII, pour le triomphe définitif de l'Eglise.
Malgré les avances de cet homme influent et aimable, Pierre ne l'aimait guère. Il ne lui gardait qu'une reconnaissance, celle d'avoir fait nommer le bon abbé Rose vicaire à Saint-Pierre de Montmartre, sans doute afin d'empêcher le scandale d'un vieux prêtre menacé d'être puni pour s'être montré trop charitable. Et, à le retrouver, à l'entendre ainsi, dans cette chaire retentissante de la Madeleine, poursuivant sa campagne de conquête, il venait de le revoir, chez les Duvillard, au printemps dernier, lorsqu'il y avait mené à bien, avec son ordinaire maîtrise, la conversion d'Eve au catholicisme, son plus beau triomphe. Le baptême avait eu lieu dans cette même église, une cérémonie d'une extraordinaire pompe, un véritable gala, donné au public de tous les grands événements parisiens. Gérard, agenouillé, était ému aux larmes; tandis que le baron triomphait, en bon mari, heureux de voir la religion établir enfin l'harmonie parfaite en son ménage. On racontait, dans les groupes, que la famille d'Eve, le vieux Justus Steinberger, son père, n'était pas au fond trop fâché de l'aventure, ricanant, disant qu'il connaissait assez sa fille pour la souhaiter à son pire ennemi. En banque, il est des valeurs qu'on aime à voir escompter chez les rivaux. Sans doute, avec l'espoir entêté du triomphe de sa race, se consolant de l'échec de son premier calcul, se disait-il qu'une femme comme Eve était un bon dissolvant dans une famille chrétienne, dont l'action aiderait à faire tomber aux mains juives tout l'argent et toute la puissance.
Mais la vision disparut, la voix de monseigneur Martha s'élevait avec une ampleur croissante, célébrant, au milieu du frémissement de l'auditoire, les bienfaits de l'esprit nouveau, qui allait enfin pacifier la France, lui rendre son rang et sa force. Est-ce que, de toutes parts, des signes certains n'annonçaient pas cette résurrection? L'esprit nouveau, c'était le réveil de l'idéal, la protestation de l'âme contre le bas matérialisme, le triomphe du spiritualisme sur la littérature fangeuse; c'était aussi la science acceptée, mais remise en sa place, réconciliée avec la foi, du moment qu'elle ne prétendait plus empiéter sur le domaine sacré de celle-ci; et c'était encore la démocratie accueillie paternellement, la république légitimée, reconnue à son tour comme la bien-aimée fille de l'Eglise. Un souffle d'idylle passait, l'Eglise ouvrait son coeur à tous ses enfants, il n'y aurait plus que concorde et que joie, si le peuple, obéissant à l'esprit nouveau, se donnait au maître d'amour comme il s'était donné à ses rois, reconnaissait l'unique pouvoir de Dieu, souverain absolu des corps et des âmes.
Maintenant, Pierre écoutait avec attention, et il se demandait où il avait entendu déjà des paroles presque identiques. Et, brusquement, il se souvint, il croyait de nouveau entendre, à Rome, monsignor Nani, dans la dernière conversation qu'ils avaient eue ensemble. Il retrouvait là le rêve d'un pape démocrate, lâchant les monarchies compromises, s'efforçant de conquérir le peuple. Puisque César était abattu, le pape ne pouvait-il réaliser l'ambition séculaire, être empereur et pontife, le Dieu souverain, universel? C'était le rêve que lui-même, dans sa naïveté humanitaire d'apôtre, avait fait autrefois, en écrivant sa _Rome nouvelle_, et dont la Rome réelle l'avait si rudement guéri. Au fond, simple politique d'hypocrite mensonge, et rien de plus, cette politique de prêtre qui a les siècles pour elle, tenace, s'acharnant à la conquête avec une extraordinaire souplesse, résolue à profiter de tout. Et quelle évolution, l'Eglise venant à la science, aux démocraties, aux républiques, convaincue qu'elle les dévorera, si on lui en laisse le temps! Ah! oui, l'esprit nouveau, l'antique esprit de domination qui sans cesse se renouvelle, toujours avec la même faim de vaincre et de posséder le monde!
Parmi l'auditoire, Pierre croyait reconnaître certains des députés qu'il avait vus à la Chambre. N'était-ce pas une créature de Monferrand, ce grand monsieur à la barbe blonde, qui écoutait d'un air dévot? On disait que Monferrand, autrefois mangeur de prêtres, était à présent en coquetterie souriante avec le clergé. Toute une évolution sourde commençait dans les sacristies, des mots d'ordre venus de Rome couraient, il s'agissait de se rallier au gouvernement nouveau et de l'absorber en l'envahissant. La France était toujours la fille aînée de l'Eglise, la seule grande nation assez saine, assez forte, pour rétablir un jour le pape en sa royauté temporelle. Il fallait donc l'avoir à soi, elle méritait qu'on l'épousât, même républicaine. Dans cette lutte âpre d'ambitions, entre diplomates, l'évêque se servait du ministre, qui croyait avoir intérêt à s'appuyer sur l'évêque. Et qui des deux finirait par manger l'autre? Et à quel rôle tombait la religion, arme électorale, appoint de voix dans les majorités, raison décisive et secrète pour obtenir ou pour conserver un portefeuille! La divine charité était absente, une amertume noya le coeur de Pierre, au souvenir de la mort récente du cardinal Bergerot, le dernier des grands saints, des purs esprits de l'épiscopat français, où il ne semblait plus y avoir, désormais, que des intrigants et des sots.
Cependant, la conférence s'achevait. Monseigneur Martha, dans une chaude péroraison, qui évoquait la basilique du Sacré-Coeur, là-haut, sur le mont sacré des Martyrs, dominant Paris du symbole sauveur de la croix, montrait ce grand Paris redevenu chrétien, maître du monde, grâce à la toute-puissance morale que lui donnait le divin souffle de l'esprit nouveau. L'auditoire, ne pouvant applaudir, eut un murmure de ravissement approbateur, heureux de cette fin miraculeuse, qui rassurait les intérêts et les consciences. Puis, monseigneur Martha quitta noblement la chaire, pendant qu'un grand bruit de chaises troublait la paix noire de l'église, à peine éclairée par les quelques cierges, luisant tels que les premières étoiles au ciel crépusculaire. Tout un flot de foule, d'ombres vagues et chuchotantes, s'en alla. Seules, des femmes restèrent, agenouillées et priant.
Pierre, immobile, se haussait, cherchait à reconnaître l'abbé Rose, lorsqu'une main le toucha. C'était le vieux prêtre, qui l'avait aperçu de loin.
--J'étais là-bas, près de la chaire, et je vous ai bien vu, mon cher enfant. Seulement, j'ai préféré attendre, pour ne déranger personne... Quel beau discours, comme monseigneur a parlé!
Il paraissait en effet très ému. Mais c'était de la tristesse qui navrait sa bouche de bonté, ses yeux clairs d'enfant, dont le sourire d'habitude éclairait sa douce figure ronde, toute blanche.