Part 42
Quand Thomas demanda M. Grandidier, on lui répondit que le patron n'avait pas reparu depuis le déjeuner; et il comprit, à cette nouvelle extraordinaire, que quelque lamentable scène devait se passer encore dans le pavillon silencieux, aux persiennes éternellement closes, que l'usinier habitait à l'écart, avec sa jeune femme, folle depuis deux ans, toujours adorablement jolie, et si ardemment aimée, qu'il n'avait jamais voulu se séparer d'elle. Du petit atelier vitré, où Thomas travaillait d'habitude, et où il venait de mener Pierre, pour attendre, on voyait ce pavillon si calme, d'air si heureux, au milieu de grosses touffes de lilas, que des toilettes claires de jeune femme et des rires d'enfants joueurs auraient dû égayer. Et, brusquement, ils crurent entendre un grand cri déchirant; puis, ce furent des plaintes d'animal battu, toute une agonie violente de bête qu'on égorge. Ah! ces hurlements, parmi le branle de l'usine en travail, comme scandés par les jets rythmiques de la vapeur, accompagnés par le roulement sourd des machines! Depuis le récent inventaire, les recettes doublaient, la prospérité de la maison croissait de mois en mois, désormais victorieuse des mauvais jours. Grandidier était en train de réaliser une très grosse fortune, avec sa fameuse Lisette, la bicyclette populaire, que son frère, un des administrateurs du Bon Marché, y vendait à cent cinquante francs. Sans compter les gains énormes que lui promettait la vogue prochaine des voitures automobiles, dès qu'il se remettrait à la fabrication des petits moteurs, un moteur nouveau, longtemps cherché, presque trouvé enfin. Et, dans le pavillon morne, aux persiennes toujours closes, les affreux cris continuaient, quelque épouvantable drame, que, cette fois, la rumeur laborieuse et prospère de l'usine ne parvenait pas à étouffer.
Pâles, Pierre et Thomas écoutaient, se regardaient en frémissant. Puis, tout d'un coup, les cris ayant cessé, et le pavillon tombant à un grand silence de mort, le second dit très bas:
--D'ordinaire, paraît-il, elle est très douce, elle reste les journées assise par terre, sur un tapis, comme une petite enfant. Il l'aime ainsi, la couche et la lève, la caresse et la fait rire. Quelle tristesse!... Très rarement elle a des crises, devient furieuse, veut mordre et se tuer, en se jetant contre les murs; et, alors, il doit lutter avec elle, car personne autre que lui ne la touche. Il tâche de la maintenir, la garde dans ses bras, pour la calmer... Mais, aujourd'hui, quelle terreur, quelle lamentation! Avez-vous entendu? Jamais elle n'a dû avoir une crise si terrible.
Au bout d'un quart d'heure, dans le grand silence, Grandidier sortit du pavillon, tête nue, livide encore. Comme il passait devant le petit atelier vitré, et qu'il y aperçut Thomas et Pierre, il y entra, vint s'adosser contre un étau, en homme pris d'étourdissement, hanté d'un cauchemar. Sa face de douceur et d'énergie gardait un masque d'angoisse, d'une infinie souffrance. Une écorchure saignait près de son oreille gauche.
Tout de suite, il voulut parler, combattre, rentrer dans sa vie de labeur.
--Je suis content de vous voir, mon cher Thomas. J'ai songé à ce que vous m'avez dit, pour notre moteur. Il faut en causer encore.
En le voyant si éperdu, le jeune homme eut une inspiration charitable, songea qu'une diversion brusque, le malheur d'un autre, le tirerait peut-être de sa hantise.
--Sans doute, je suis venu me mettre à votre disposition... Mais, auparavant, laissez-moi vous dire que nous sortons de chez Toussaint, ce malheureux foudroyé par la paralysie, et que nous avons le coeur navré d'un si effroyable sort, le dénuement complet, l'abandon au coin de la borne, après tant d'années de travail.
Il fit valoir les vingt-cinq ans que le vieil ouvrier avait passés à l'usine, la justice qu'il y aurait à lui tenir compte de ce long effort, de tout ce qu'il avait donné là de sa vie de brave homme. Il demanda que la maison lui vînt en aide, au nom de l'équité, au nom de la pitié aussi.
--Ah! monsieur, se permit de dire Pierre à son tour, je voudrais vous emmener un instant dans cette triste chambre, en face de ce misérable être vieilli, usé, écrasé, qui n'a même plus la parole pour crier sa souffrance. Il n'est pas de pire malheur à celui de mourir ainsi, dans la désespérance de toute bonté et de toute justice.
Grandidier, muet, les avait écoutés. Puis, de grosses larmes irrésistibles noyèrent ses yeux. Sa voix trembla, très basse.
--Le pire malheur, le connaît-on? Qui peut parler du pire malheur, s'il n'a pas souffert le malheur des autres?... Oui, oui, ce pauvre Toussaint, c'est triste, à son âge, d'en être réduit là, de ne savoir s'il mangera demain. Mais je sais des tristesses aussi grandes, des abominations qui empoisonnent l'existence davantage encore... Ah! le pain, croire que le bonheur régnera quand tout le monde aura du pain, quel imbécile espoir!
Dans son frisson, passait le drame si douloureux de sa vie. Etre le patron, le maître, l'homme en train de s'enrichir, qui dispose du capital et que les ouvriers jalousent; avoir un établissement où la chance est rentrée, dont les machines battent monnaie, sans qu'on paraisse avoir d'autre peine que d'empocher tous les bénéfices; et être pourtant le plus misérable des hommes, n'avoir pas un jour qui ne soit gâté par l'agonie du coeur, ne trouver chaque soir, en rentrant au foyer, pour récompense et pour soutien, que la plus atroce torture sentimentale! Tout se payait. Ce triomphateur, ce privilégié de l'argent, sur son tas qui grossissait d'inventaire en inventaire, sanglotait de détresse.
Il se montra très bienveillant, il promit de secourir Toussaint. Mais que pouvait-il faire? Jamais il n'admettrait le principe d'une pension, parce que c'était la négation même du salariat, tel qu'il fonctionnait. Il défendait ses droits de patron très énergiquement, il répétait que l'âpreté de la concurrence le forcerait à les exercer sans aucun abandon possible, tant que le système actuel existerait. Sa fonction était de faire de bonnes affaires, honnêtement. Et il regretta que ses ouvriers n'eussent pas donné suite à leur projet d'une caisse de retraites, il laissa même entendre qu'il les pousserait à le reprendre.
Une rougeur était remontée à ses joues, sa vie de lutte quotidienne le reprenait, le remettait debout.
--Je voulais donc vous dire, à propos de notre petit moteur...
Et il causa longuement avec Thomas, pendant que Pierre attendait, le coeur bouleversé, éperdu de l'universel besoin de bonheur. Celui-ci saisissait des mots, se perdait au milieu des termes techniques. Autrefois, l'usine avait fabriqué des petits moteurs à vapeur. Mais ils semblaient condamnés par la pratique, on cherchait une autre force. L'électricité, la reine prévue de demain, n'était pas encore possible, à cause du poids des appareils qu'elle nécessitait. Et il n'y avait donc que le pétrole, avec des inconvénients si graves, que la victoire et la fortune seraient sûrement pour le constructeur qui le remplacerait par un agent de force nouveau, inconnu encore. La solution du problème était là, trouver et appliquer cette force.
--Oui, je suis pressé maintenant, dit Grandidier d'un air de grande animation. Je vous ai laissé chercher en paix, sans vous importuner de questions curieuses. Mais une solution devient nécessaire.
Thomas souriait.
--Encore un peu de patience, je crois être dans une bonne voie.
Et Grandidier leur serra la main à tous deux, puis s'en alla faire son tour accoutumé, au travers de ses ateliers en branle, tandis que, dans son silence de mort, le pavillon l'attendait, clos et frissonnant de la douleur continue, inguérissable, où il rentrait chaque jour.
Le jour baissait déjà, lorsque Pierre et Thomas, remontés sur la butte Montmartre, se dirigèrent vers le grand atelier vitré que le sculpteur Jahan s'était aménagé, pour y exécuter l'ange colossal dont il avait la commande, parmi les hangars, les ateliers, les baraquements de toutes sortes, que nécessitait l'achèvement de la basilique du Sacré-Coeur. Il y avait là de vastes terrains vagues, encombrés de matériaux, d'un chaos extraordinaire de pierres de taille, de charpentes, de machines; et, en attendant que les terrassiers vinssent faire aux alentours la toilette dernière, des tranchées restaient béantes, des escaliers rompus s'engouffraient, des portes bouchées d'une simple palissade menaient encore aux substructions de l'église.
Thomas, qui s'était arrêté devant l'atelier de Jahan, désigna du doigt une de ces portes, par où l'on descendait dans les travaux de fondation.
--Vous n'avez jamais eu l'idée de visiter les fondations de la basilique. C'est tout un monde, et rien n'est plus intéressant... Vous savez qu'ils y ont englouti des millions. Il leur a fallu aller chercher le bon sol au fond de la butte, ils ont creusé plus de quatre-vingts puits, dans lesquels ils ont coulé du béton, pour poser leur église sur ces quatre-vingts colonnes souterraines... On ne les voit pas, mais ce sont bien elles qui portent, au-dessus de Paris, ce monument d'absurdité et d'affront.
Pierre s'était approché de la palissade, s'oubliait à regarder, derrière, une porte ouverte, une sorte de palier noir, d'où s'enfonçait un escalier. Et il rêvait à ces colonnes invisibles, à toute l'énergie têtue, à toute la volonté de domination qui tenait l'édifice debout.
Thomas fut obligé de le rappeler.
--Hâtons-nous, voici le crépuscule. Nous ne pourrions plus rien voir.
Antoine devait les attendre chez Jahan, qui désirait leur montrer une maquette nouvelle. Quand ils entrèrent, les deux praticiens travaillaient encore à l'ange monumental, dont ils achevaient, en haut d'un échafaudage, de dégrossir les ailes symétriques; tandis que le sculpteur, assis sur une chaise basse, les bras à demi nus, les mains tachées de terre glaise, était absorbé dans la contemplation d'une figure haute d'un mètre, à laquelle il venait de travailler.
--Ah! c'est vous autres. Antoine vous attend depuis plus d'une demi-heure. Je crois qu'il est sorti avec Lise pour voir le soleil se coucher sur Paris. Mais ils vont revenir.
Et il retomba dans son silence, immobile, les yeux sur son oeuvre.
C'était une figure de femme, nue, debout et haute, d'une majesté si auguste, dans la simplicité des lignes, qu'elle semblait géante. Sa chevelure éparse et féconde était comme les rayons de sa face, dont la souveraine beauté resplendissait, pareille au soleil. Et elle n'avait qu'un geste d'offre et d'accueil, les deux bras légèrement tendus, les mains ouvertes, pour tous les hommes.
Jahan se remit à parler lentement, dans son rêve.
--Vous vous souvenez, je voulais donner un pendant à la Fécondité que vous avez vue, les flancs solides, capables de porter un monde. Et j'avais une Charité dont je laissais sécher la terre, tellement je la sentais peu, banale, poncive... Alors, j'ai eu l'idée d'une Justice. Mais le glaive, les balances, ah! non! Ce n'était pas cette Justice-là, vêtue de la robe, coiffée de la toque, qui m'enflammait. J'étais hanté passionnément par l'autre, celle que les petits, que les souffrants attendent, celle qui seule peut mettre enfin un peu d'ordre et de bonheur parmi nous... Et je l'ai vue ainsi, toute nue, toute simple, toute grande. Elle est le soleil, un soleil de beauté, d'harmonie et de force, parce que le soleil est l'unique justice, brûlant au ciel pour tout le monde, donnant du même geste, au pauvre comme au riche, sa magnificence, sa lumière, sa chaleur, qui sont la source de toute vie... Aussi, vous la voyez, elle se donne également de ses mains tendues, elle accueille l'humanité entière, elle lui fait le cadeau de l'éternelle vie dans l'éternelle beauté. Ah! être beau, être fort, être juste, c'est tout le rêve!
Il ralluma sa pipe, éclata d'un bon rire.
--Enfin, je crois qu'elle est d'aplomb, la bonne femme... Hein? qu'en pensez-vous?
Les deux visiteurs lui firent de grands éloges. Pierre était très ému de retrouver, dans cette imagination d'artiste, la pensée qu'il roulait depuis si longtemps, l'ère prochaine de la Justice, sur les ruines de ce monde, que la Charité, après des siècles d'expérience, n'avait pu sauver de l'écroulement final.
Gaiement, le sculpteur expliquait qu'il faisait là sa maquette, pour se consoler un peu de son grand mannequin d'ange, dont la banalité imposée le désespérait. On venait encore de lui adresser des observations sur les plis de la robe, qui accusaient trop les cuisses; et il avait dû modifier la draperie entière.
--Tout ce qu'ils voudront! cria-t-il. Ce n'est plus mon oeuvre, c'est une commande que j'exécute, comme un maçon fait un mur. Il n'y a plus d'art religieux, l'incroyance et la bêtise l'ont tué... Et si l'art social, l'art humain pouvait renaître, ah! quelle gloire d'être un des annonciateurs!
Il s'interrompit. Où diable les deux enfants, Antoine et Lise, étaient-ils donc passés? Il ouvrit la porte de l'atelier toute grande; et, dans le terrain vague, parmi les déblais, on aperçut les fins profils d'Antoine très grand, de Lise très frêle et petite, se détachant sur l'immensité de Paris, que dorait l'adieu du soleil. De son bras robuste de jeune colosse tendre, il la soutenait, la faisait marcher désormais sans fatigue; tandis qu'elle, d'une grâce mince de fillette enfin épanouie, devenue femme, levait les yeux sur les siens, avec un sourire d'infinie gratitude, pour se donner toute, à jamais.
--Ah! les voici qui reviennent... Vous savez que le miracle est aujourd'hui complet. Et comment vous dire ma joie! Elle me désespérait, j'avais même renoncé à lui faire apprendre à lire, je la laissais les jours entiers dans un coin, les jambes et la langue nouées, ainsi qu'une innocente... Et voilà que votre frère est venu, s'y est pris je ne sais de quelle façon. Elle l'a écouté, l'a compris, s'est mise avec lui à lire, à écrire, à être intelligente et gaie. Puis, comme ses jambes ne se déliaient pas, qu'elle gardait son air infirme de naine souffreteuse, il a commencé par l'apporter ici dans ses bras, il l'a forcée de marcher en la soutenant, si bien qu'aujourd'hui elle marche enfin toute seule. Positivement, en quelques semaines, elle a grandi, elle est devenue élancée et charmante... Oui, oui, je vous assure, c'est toute une seconde naissance, une création véritable. Regardez-les.
Antoine et Lise s'avançaient toujours lentement. Et de quelle vie les baignait le vent du soir, qui montait de la grande ville, éclatante et chaude de soleil! S'il avait choisi pour l'instruire cet endroit d'horizon sublime, de grand air charriant tant de germes, c'était sans doute que nulle part au monde il n'aurait pu lui souffler plus d'âme, plus de force. L'amante enfin venait d'être faite par l'amant. Il avait pris la femme endormie, sans mouvement et sans pensée; puis, il l'avait éveillée, l'avait créée, l'avait aimée, pour en être aimé. Et elle était son oeuvre, elle était lui.
--Eh bien! soeurette, tu n'es donc plus lasse?
Elle sourit divinement.
--Oh! non! c'est si bon, c'est si beau, de marcher ainsi devant soi... Avec Antoine, je veux bien aller toujours ainsi, simplement.
On s'égaya, et Jahan dit de son air de bonne humeur:
--Espérons qu'il ne te mènera pas si loin. Vous êtes arrivés maintenant, ce n'est pas moi qui vous empêcherai d'être heureux.
Antoine s'était planté devant la figure de la Justice, à laquelle le jour tombant semblait donner un frémissement de vie. A cette heure tendre, une telle sensibilité d'art l'exaltait, que des larmes parurent dans ses yeux. Et il murmura:
--Oh! divine simplicité, divine beauté!
Lui, récemment, avait terminé un bois d'après Lise, tenant un livre à la main, éveillée à l'intelligence, à l'amour, qui était un chef-d'oeuvre de vérité et d'émotion. Cette fois, il avait réalisé son désir, en attaquant le bois directement, devant le modèle. Et il était dans un moment d'espoir infini, rêvant des oeuvres grandes et originales, où il ferait vivre à jamais toute son époque.
Mais Thomas voulait rentrer. On serra la main de Jahan, qui, sa journée finie, remettait son paletot, pour ramener sa soeur Lise chez eux, rue du Calvaire.
--A demain, Lise, dit Antoine, qui se pencha pour la baiser.
Elle se haussa, elle lui donna ses yeux, qu'il avait ouverts à la vie.
--A demain, Antoine.
Dehors, le crépuscule tombait. Et Pierre, qui était sorti le premier, eut, à cette minute vague, une vision dont l'inattendu le stupéfia d'abord. Il aperçut nettement son frère Guillaume sortant de la porte, du trou béant qui descendait aux substructions de la basilique. Vivement, il put le voir franchir la palissade, puis affecter d'être là par hasard, comme s'il arrivait de la rue Lamarck. Quand il aborda ses deux fils, l'air ravi de la rencontre, en racontant qu'il remontait de Paris, Pierre se demanda s'il avait rêvé. Mais un regard inquiet que lui jeta son frère, lui rendit sa certitude. Et ce fut alors en lui un malaise devant cet homme qui ne mentait jamais, une angoisse soupçonneuse d'être enfin sur la trace de tout ce qu'il redoutait, de tout ce qu'il sentait, depuis quelque temps, s'agiter de formidable, dans la petite maison de paix et de travail.
Ce soir-là, lorsque Guillaume, ses deux fils et son frère rentrèrent dans le vaste atelier ouvert sur Paris, il était si noyé de crépuscule qu'ils le crurent vide. On n'avait pas encore allumé les lampes.
--Tiens! dit Guillaume, il n'y a personne.
La voix de François monta de l'ombre, tranquille, un peu basse.
--Mais si, je suis là.
Il était resté à sa table; et, ne voyant plus clair pour lire, quittant le livre des yeux, il songeait, le menton dans la main, les regards perdus au loin sur Paris peu à peu envahi de ténèbres. Tout l'après-midi, il avait travaillé là, sans même lever la tête. L'époque de son examen approchait, il vivait dans une tension continue de son cerveau, la plus forte qu'il pouvait donner. Et cette solitude, cette ombre étaient toutes pleines de ce jeune homme, immobile ainsi, la face au-dessus de son livre.
--Comment! tu es là, tu travailles! reprit le père. Pourquoi n'as-tu pas demandé une lampe?
--Non, je regardais Paris, reprit François lentement. C'est singulier comme la nuit y descend par degrés, d'un air d'intelligence. Le dernier quartier éclairé a été, là-bas, la montagne Sainte-Geneviève, ce plateau du Panthéon, où toute connaissance et toute science ont grandi. Les écoles, les bibliothèques, les laboratoires sont encore dorés d'un rayon de soleil, lorsque les bas quartiers des marchands plongent déjà dans les ténèbres. Je ne veux pas dire que l'astre nous aime, à l'Ecole Normale, mais je vous affirme qu'il s'attarde sur nos toits, lorsqu'il n'est plus nulle part.
Il se mit à rire de sa plaisanterie, et l'on sentait pourtant son ardente foi à l'effort cérébral, toute sa vie donnée à ce travail intellectuel, qui, selon lui, pouvait seul faire la vérité, décider de la justice, créer le bonheur.
Un silence régna. Paris, de plus eu plus, tombait à la nuit, noir, immense, mystérieux. Une à une, alors, des étincelles y brillèrent.
--On allume les lampes, dit encore François. Le travail va partout reprendre.
Guillaume, qui rêvait à son tour, hanté par son idée fixe, s'écria:
--Le travail, oui, sans doute! Mais pour qu'il donne toute sa moisson, il faut qu'une volonté le féconde... Il y a quelque chose de supérieur au travail.
Thomas et Antoine s'étaient rapprochés. Et François demanda, en leur nom comme au sien:
--Quoi donc, père?
--L'action.
Les trois fils se turent un instant, envahis par la solennité de l'heure, frémissants sous les grandes vagues obscures, qui montaient de l'océan indistinct de la ville. Puis, une voix jeune répondit, sans qu'on sût laquelle:
--L'action n'est que du travail.
Et Pierre sentit croître encore son inquiétude, n'ayant pas la paix respectueuse, la foi muette des trois grands fils. De nouveau, l'énorme et terrifiante chose venait de se dresser, énigmatique. Et un immense frisson passait, dans l'obscurité qui s'était faite, en face de ce Paris noir, où s'allumaient les lampes, pour toute une nuit passionnée de travail.
IV
Ce jour-là, une grande cérémonie devait avoir lieu à la basilique du Sacré-Coeur. Dix mille pèlerins assisteraient à une bénédiction solennelle du Saint-Sacrement. Et, en attendant quatre heures, l'heure fixée, Montmartre allait être envahi, les pentes noires de monde, les boutiques d'objets religieux assiégées, les buvettes débordantes, toute une fête foraine; tandis que la grosse cloche, la Savoyarde, sonnerait à la volée, au-dessus de ce peuple en liesse.
Comme Pierre, le matin, entrait dans le grand atelier, il vit que Guillaume et Mère-Grand s'y trouvaient seuls; et un mot qu'il entendit l'arrêta, le fit écouter, sans scrupule, caché derrière une haute bibliothèque tournante. Mère-Grand, assise à sa place habituelle, près du vitrage, travaillait. Guillaume parlait bas, debout devant elle.
--Mère, tout est prêt, c'est pour aujourd'hui.
Elle laissa tomber son ouvrage, leva les yeux, très pâle.
--Ah!... Vous êtes décidé.
--Oui, irrévocablement. A quatre heures, je serai là-bas, tout sera fini.
--C'est bien, vous êtes le maître.
Il y eut un terrible silence. La voix de Guillaume semblait venir de loin, comme déjà hors du monde. On le sentait inébranlable, tout entier à son rêve tragique, à son idée fixe de martyre, désormais cristallisée, enfoncée en plein crâne. Mère-Grand le regardait de ses pâles yeux de femme héroïque, vieillie dans la souffrance des autres, dans l'abnégation et le dévouement d'un coeur intrépide, que l'idée seule du devoir exaltait. Elle l'avait aidé à régler les moindres détails, elle savait donc son effroyable dessein; et, si la justicière qui était en elle, après tant d'iniquités vues et endurées, acceptait l'idée des expiations farouches, le monde purifié par la flamme du volcan, elle croyait trop à la nécessité d'être brave et de vivre sa vie jusqu'au bout, pour qu'elle pût jamais trouver la mort bonne et féconde.
--Mon fils, reprit-elle doucement, j'ai vu grandir votre projet, il ne m'a ni surprise ni révoltée, je l'ai admis comme la foudre, comme le feu même du ciel, d'une pureté et d'une force souveraines. A toute heure, je vous ai soutenu, j'ai voulu être votre conscience et votre volonté... Mais, une fois encore, il faut que je vous le dise: on ne déserte pas la vie.
--Mère, c'est inutile, j'ai donné ma vie, je ne puis la reprendre... Ne voulez-vous donc plus être ma volonté, comme vous le dites, celle qui doit rester et agir?
Elle ne répondit pas, elle l'interrogea elle-même, avec une gravité lente.
--Alors, il est inutile que je vous parle des enfants, de moi, de la maison... Vous avez bien réfléchi, vous êtes résolu?
Et, comme il disait oui, simplement, elle répéta:
--C'est bien, vous êtes le maître... Je serai celle qui reste et qui agit. N'ayez aucune crainte, votre testament est en bonnes mains. Tout ce que nous avons arrêté ensemble, sera fait.
De nouveau, ils se turent. Puis, elle demanda encore:
--A quatre heures, au moment de cette bénédiction?
--Oui, à quatre heures.
Elle le regardait toujours de ses pâles yeux, d'une simplicité, d'une grandeur surhumaine, dans sa mince robe noire. Et ce regard d'infinie vaillance, de tristesse profonde aussi, le bouleversa brusquement d'émotion. Ses mains tremblèrent, il demanda:
--Mère, voulez-vous que je vous embrasse?
--Ah! de grand coeur, mon fils. Si votre devoir n'est pas le mien, vous voyez que je le respecte, et que je vous aime.
Ils s'embrassèrent, et quand Pierre, glacé, se montra, Mère-Grand avait repris paisiblement son ouvrage, tandis que Guillaume allait et venait, mettait un peu d'ordre sur une planche du laboratoire, de son air actif accoutumé.