Paris

Part 40

Chapter 403,632 wordsPublic domain

Dauvergne, joli homme, grand, blond, avec des yeux bleus qui souriaient derrière un binocle, l'écoutait d'un air de bienveillance. Il réussissait beaucoup à l'Instruction publique, bien qu'il ignorât tout de l'Université. Mais, en vrai Parisien de Dijon, comme on disait, il n'était point sans tact ni malice, il donnait des fêtes où sa jeune et délicieuse femme excellait, il passait pour un ami éclairé des écrivains et des artistes. Et l'engagement de Silviane à la Comédie, son oeuvre jusqu'ici la plus fameuse, qui aurait coulé tout autre ministre, l'avait, par une singulière aventure, rendu populaire. On trouvait cela inattendu, amusant.

Lorsqu'il eut compris que Chaigneux désirait simplement être certain qu'il occuperait, le soir, sa loge à la Comédie, il redoubla d'amabilité.

--Mais certainement, mon cher député, je serai là. Quand on a une si charmante filleule, on ne l'abandonne pas dans le danger.

Monferrand, qui écoutait d'une oreille, se tourna soudain.

--Et dites-lui que je compte bien y être aussi, et qu'elle aura de la sorte deux amis de plus dans la salle.

Duvillard, ravi, les yeux brillant d'émotion et de gratitude, s'inclina, comme si les deux ministres venaient de lui faire, personnellement, une grâce inoubliable.

Ce fut alors, après avoir lui-même profondément remercié, que Chaigneux aperçut Fonsègue. Il se précipita, il l'emmena un peu à l'écart.

--Ah! mon cher collègue, il faut absolument que cette affaire s'arrange. Je la considère comme d'une importance capitale.

--Quoi donc? demanda Fonsègue surpris.

--Mais cet article de Massot, que vous ne voulez pas laisser passer.

Carrément, le directeur du _Globe_ déclara qu'il ne passerait pas. Il défendait la dignité, la gravité de son journal; et de tels éloges, donnés à une fille, à une simple fille, apparaîtraient monstrueux, salissants, dans une feuille dont il avait eu tant de peine à faire un organe austère, d'une moralité inattaquable. D'ailleurs, lui s'en moquait, parlait de Silviane en termes crus, disait qu'elle pouvait bien trousser ses jupes en public, et qu'il en serait. Mais _le Globe_, c'était sacré.

Chaigneux, déconcerté, éploré, insista.

--Voyons, mon cher collègue, faites un petit effort pour moi. Si l'article ne passe pas, Duvillard va croire que c'est de ma faute. Et vous savez que j'ai besoin de lui, voilà le mariage de ma fille aînée retardé encore, je ne sais plus où donner de la tête.

Puis, voyant que ses malheurs personnels ne le touchaient nullement:

--Pour vous-même, mon cher collègue, pour vous-même... Car enfin, cet article, Duvillard le connaît, et il tient d'autant plus à le voir paraître dans _le Globe_, qu'il le sait plus élogieux. Réfléchissez, il rompra certainement avec vous.

Un instant, Fonsègue garda le silence. Songeait-il à la grosse affaire du Transsaharien? se disait-il que ce serait dur de se fâcher à ce moment, de ne pas avoir sa part, dans la prochaine distribution aux amis fidèles? Mais sans doute une idée d'attente et de prudence l'emporta.

--Non, non! je ne puis pas, c'est une question de conscience.

Cependant, les félicitations continuaient, il semblait que tout Paris défilât, et toujours les mêmes sourires, toujours les mêmes poignées de main. Très las, les deux mariés, les deux familles devaient garder leur air d'enchantement, contre le mur où la cohue avait fini par les serrer. La chaleur devenait insupportable, une fine poussière montait, comme sur le passage des grands troupeaux.

La petite princesse de Harth, attardée on ne savait où, on ne savait à quoi, surgit brusquement, se jeta au cou de Camille, embrassa Eve elle-même, garda la main de Gérard dans les deux siennes, en lui faisant d'extraordinaires compliments. Puis, ayant aperçu Hyacinthe, elle s'en empara, l'emmena dans un coin.

--Dites donc, vous, j'ai quelque chose à vous demander.

Hyacinthe, ce jour-là, était muet. Le mariage de sa soeur lui semblait une cérémonie méprisable, d'une vulgarité sans nom. Encore une, encore un, qui acceptaient cette sale et grossière loi des sexes, éternisant l'absurdité humaine du monde. Aussi avait-il décidé d'y assister en silence, d'un air de hautaine désapprobation.

Inquiet, il regarda Rosemonde, car il était heureux d'avoir rompu, il craignit quelque caprice qui la lui ramenât. Pour la première fois de la journée, il desserra les lèvres.

--Comme camarade, ma chère, tout ce qu'il vous plaira.

Elle s'était mise à rire, elle lui expliqua qu'elle en mourrait, si elle n'assistait pas au début de Silviane, dont elle était l'amie, l'admiratrice passionnée; et elle le supplia d'obtenir de son père qu'il la prît avec eux dans sa loge, où elle savait qu'il y avait une place.

Lui-même, alors, eut un sourire, en songeant que ce serait une fin d'une esthétique rare et symbolique, cette Silviane qui le débarrasserait de Rosemonde, ces deux femmes qui incarneraient l'amour infécond. Il était, au nom de la beauté, pour le mariage unisexuel qui n'enfante pas.

--C'est chose convenue, ma chère, je vais prévenir papa, il y aura une place pour vous.

Et le défilé, enfin, s'étant ralenti, la sacristie s'étant vidée un peu, les mariés et les deux familles purent s'échapper, parmi la foule bourdonnante, lente à s'écouler, qui s'attardait, stationnait, afin de les saluer et de les dévisager encore.

Gérard et Camille, tout de suite après le lunch, devaient partir pour une propriété que Duvillard possédait dans l'Eure. Et ce lunch, servi à deux pas de la Madeleine, dans le royal hôtel de la rue Godot-de-Mauroy, fut une nouvelle magnificence. Au premier étage, la salle à manger était transformée en un buffet d'une abondance et d'une somptuosité merveilleuses; tandis que le vaste salon rouge, le petit salon bleu et argent, toutes les luxueuses pièces, portes ouvertes, permettaient un grand déploiement de réception. Bien qu'on eût dit que les amis des deux familles, les intimes seuls, étaient invités, il y eut là plus de trois cents personnes. Les ministres s'étaient excusés, alléguant l'écrasement des affaires publiques. Mais on revit les journalistes, les magistrats, les députés, tout un flot du fleuve qui avait coulé dans la sacristie. Et les plus dépaysés, parmi ces affamés se ruant à la curée prochaine, étaient certainement les quelques invités de madame de Quinsac, que le général de Bozonnet et le marquis de Morigny avaient installée sur un canapé du grand salon rouge, et qu'ils ne quittaient pas.

Eve, rompue de fatigue, à bout de force physique et morale, s'était assise dans le petit salon bleu et argent, que sa passion des fleurs avait changé en un grand bouquet de roses. Elle serait tombée, le parquet tremblait sous ses pieds; et, pourtant, elle souriait encore, elle se faisait belle et charmante, dès qu'un invité s'approchait. Un secours inespéré lui vint, lorsqu'elle aperçut monseigneur Martha, qui avait bien voulu honorer le lunch de sa présence. Il prit un fauteuil près d'elle, se mit à causer de son air de caresse, avec une gaieté aimable. Sans doute il n'ignorait pas l'affreux drame, l'angoisse vainement combattue qui ravageait cette pauvre âme, car il se montra paternel, il lui prodigua ses consolations. Elle parlait en veuve inconsolable qui renonce au monde, elle donnait à entendre que Dieu seul pouvait la satisfaire. Puis, la conversation tomba sur l'OEuvre des Invalides du travail, et elle déclara qu'elle était résolue à prendre très au sérieux son rôle de présidente, qu'elle s'y vouerait tout entière désormais.

--Monseigneur, à ce sujet, permettez-moi même de vous demander un conseil... J'ai besoin de quelqu'un pour m'aider, et j'ai songé à prendre un prêtre que j'admire, un véritable saint, monsieur l'abbé Pierre Froment.

L'évêque, devenu grave, restait embarrassé, lorsque la petite princesse, qui passait au bras de Dutheil, entendit le nom. Elle s'approcha, avec son impétuosité ordinaire.

--L'abbé Pierre Froment... Je ne vous ai pas dit, ma chère, je l'ai rencontré en veston, en pantalon, et l'on m'a raconté qu'il pédalait au Bois avec une créature... N'est-ce pas, Dutheil, que nous l'avons rencontré?

Le député s'inclina en souriant, tandis que, saisie, bouleversée, Eve joignait les mains.

--Est-ce possible? une telle flamme de charité, une foi et une passion d'apôtre!

Enfin, monseigneur intervint.

--Oui, oui, l'Eglise est frappée parfois de grandes tristesses. J'ai su la folie du malheureux dont vous parlez, j'ai cru même devoir lui écrire, et il a laissé ma lettre sans réponse. J'aurais tant voulu éviter un pareil scandale! Mais il est des forces abominables que nous ne pouvons toujours vaincre, et l'archevêché a, ces jours-ci, prononcé l'interdiction... Il faudra choisir une autre personne, madame.

Ce fut un désastre. Eve regardait Rosemonde et Dutheil, n'osant leur demander des détails, rêvant de cette créature qui avait osé détourner un prêtre. Quelque fille impudique sûrement, une de ces détraquées, folles de leur chair! Et il lui sembla qu'un tel crime achevait son propre malheur.

Elle murmura, avec un geste qui prenait à témoin son grand luxe, les roses embaumées où elle baignait, la foule de ses invités qui se ruaient au buffet:

--Ah! décidément, il n'y a que corruption, on ne peut plus compter sur personne.

A ce même moment, Camille, sur le point de partir avec Gérard, se trouvait seule dans sa chambre de jeune fille, lorsque son frère Hyacinthe l'y rejoignit.

--Ah! mon petit, te voilà!... Dépêche-toi, si tu veux m'embrasser. Je file, et bien heureuse.

Il l'embrassa. Puis, doctement:

--Je te croyais plus forte. Depuis ce, matin, tu montres une joie qui me dégoûte.

Elle se contenta de le regarder avec un mépris tranquille. Il continua.

--Ton Gérard que tu manges des yeux, tu sais bien qu'elle te le reprendra, dès que vous reviendrez.

Ses joues blêmirent, ses yeux s'embrasèrent. Et, marchant sur son frère, les poings serrés:

--Elle! tu dis qu'elle me le reprendra!

C'était de leur mère qu'ils parlaient.

--Ecoute, mon petit, je la tuerai plutôt. Ah! non, qu'elle ne compte pas sur cette saleté, parce que l'homme qui est à moi, vois-tu, je le garde... Et toi, tu feras bien de me laisser tranquille avec tes méchancetés, car tu sais que je te connais, tu n'es qu'une fille et qu'une bête!

Il avait reculé, comme si une vipère dressait sa mince tête, aiguë et noire; et il préféra battre en retraite, ayant toujours tremblé devant elle.

Alors, pendant que les derniers invités s'acharnaient, achevaient de dévaster le buffet, les adieux se firent, les mariés prirent congé, pour monter dans la voiture qui devait les conduire à la gare. Le général de Bozonnet s'était mis, dans un groupe, à dire une fois de plus sa désespérance chagrine, au sujet du service militaire obligatoire; et il fallut que le marquis de Morigny le ramenât, au moment où la comtesse de Quinsac embrassait son fils et sa bru Camille, les mains tremblantes, si émue, que le marquis se permit pieusement de la soutenir. Hyacinthe s'était lancé à la recherche de son père, qu'on ne trouvait nulle part. Il finit par le découvrir, dans une embrasure de fenêtre, en grande conférence avec Chaigneux effondré, qu'il malmenait violemment, furieux d'apprendre le scrupule de conscience de Fonsègue; car, si l'article ne passait pas, Silviane était capable de s'en prendre à lui seul et de l'en punir, en lui fermant sa porte encore. Tout de suite, il dut retrouver son air triomphant, il accourut pour baiser sa fille au front, pour serrer la main de son gendre, plaisantant, leur souhaitant, là-bas, des jours agréables. Et ce furent enfin les adieux d'Eve, près de laquelle monseigneur Martha était resté, souriant. Elle se montra d'une bravoure attendrissante, elle puisa dans sa volonté d'être belle jusqu'au bout une force dernière, qui lui permit d'être gaie et maternelle.

Elle avait pris la main un peu frémissante et gênée de Gérard, elle osa la garder un instant dans la sienne, très bonne, vraiment héroïque de renoncement.

--Au revoir, Gérard, portez-vous bien, soyez heureux.

Puis, elle se tourna vers Camille, elle la baisa sur les deux joues, tandis que monseigneur les regardait toutes deux, d'un air d'indulgente sympathie.

--Au revoir, ma fille.

--Au revoir, ma mère.

Mais les voix tremblaient, les regards s'étaient croisés avec des lueurs de glaive, et elles avaient senti les dents sous le baiser. Ah! cette rage de la voir belle toujours, désirable encore, malgré les années et les larmes! Et l'autre, quelle torture, cette fille jeune, cette jeunesse qui avait fini par la vaincre, et qui lui emportait à jamais son amour! Le mutuel pardon était impossible, elles s'exécreraient jusque dans la tombe de famille, où elles dormiraient côte à côte, un jour.

Le soir, pourtant, la baronne Duvillard s'excusa de ne pouvoir assister à la représentation de _Polyeucte_. Elle était lasse, elle voulait se coucher de bonne heure; et, la tête dans l'oreiller, elle pleura la nuit entière. La loge, une avant-scène de balcon, ne fut donc occupée que par le baron, Hyacinthe, Dutheil et la petite princesse de Harth.

Dès neuf heures, la salle était pleine, cette bourdonnante et éclatante salle des grandes solennités dramatiques. Tout le Paris qui avait défilé le matin dans la sacristie de la Madeleine, se retrouvait là, avec la même fièvre de curiosité, le même désir d'imprévu, d'extraordinaire; et l'on reconnaissait les mêmes têtes, les mêmes sourires, des femmes qui se saluaient d'un petit signe d'intelligence, des hommes qui se comprenaient d'un mot, d'un geste. Toutes et tous étaient fidèles au rendez-vous, épaules nues, boutonnière fleurie, en une splendeur éblouissante de fête. Fonsègue occupait la loge du _Globe_, avec deux ménages amis. A l'orchestre, le petit Massot avait son fauteuil habituel. On y voyait aussi le juge d'instruction Amadieu, un des habitués fidèles de la Comédie, ainsi que le général de Bozonnet et l'avocat général Lehmann. Mais Sanier surtout, l'effroyable Sanier, avec son mufle de gros homme apoplectique, était beaucoup regardé, à cause de son article scandaleux du matin. Chaigneux, qui n'avait gardé pour lui qu'un strapontin modeste, battait les couloirs, se montrait à tous les étages, soufflant une dernière fois l'enthousiasme. Et, lorsque, dans l'avant-scène qui faisait face à celle de Duvillard, les deux ministres, Monferrand et Dauvergne, parurent, un frémissement léger courut, les sourires se firent plus intimes et plus amusés, car personne n'ignorait la part qu'ils venaient prendre au succès de la débutante.

Cependant, de mauvais bruits circulaient encore la veille. Sanier avait déclaré que le début de Silviane, d'une catin notoire, à la Comédie-Française, et dans ce rôle de Pauline, d'une si haute noblesse morale, était un véritable défi à la pudeur publique. Cette extravagante fantaisie d'une jolie fille avait d'ailleurs longtemps soulevé la presse. Mais on en parlait depuis six mois, et Paris, qui finissait par s'y faire, accourait là, n'ayant plus que son unique besoin d'être distrait. Avant qu'on levât la toile, dans l'air même de la salle, on le sentait bon enfant, rieur et jouisseur, se moquant dans les coins, prêt à battre des mains, s'il y trouvait son plaisir.

Et ce fut vraiment extraordinaire. Quand Silviane parut au premier acte, chastement drapée, elle étonna la salle par le pur ovale de sa figure de vierge, à la bouche d'innocence, aux yeux de candeur immaculée. Puis, surtout, la façon dont elle avait compris le rôle stupéfia d'abord, charma ensuite. Dès ses confidences à Stratonice, dès le récit du songe, elle fit de Pauline une figure mystique envolée dans le rêve, une sorte de sainte de vitrail que la Brunehilde de Wagner, chevauchant les nuages, aurait emportée en croupe. Cela était parfaitement inepte, contre toute raison et contre toute vérité. On sembla ne s'y intéresser que davantage, cédant à la mode, mais sans doute excité plus encore par le contraste, entre ce lis ingénu et la fille aux goûts infâmes. Dès ce moment, le succès grandit d'acte en acte, au second pendant son explication avec Sévère, au troisième dans sa scène avec Félix, pour aboutir, au quatrième, à la scène avec _Polyeucte_, puis à la scène avec Sévère, d'une noblesse tragique si poignante. Un léger coup de sifflet, dont on accusa Sanier, assura la victoire. Monferrand et Dauvergne, comme le racontèrent les journaux, donnèrent le signal des applaudissements; et toute la salle s'enflamma, Paris battit des mains, moitié par amusement, moitié par ironie peut-être, faisant aussi cette fête au faste de Duvillard et à la forte poigne de ce ministère Silviane, dont on plaisantait pendant les entr'actes.

Dans l'avant-scène du baron, c'était une passion, une bousculade.

--Vous savez, vint dire Dutheil, que notre critique influent, celui que je vous ai amené à souper un soir, est furieux. Il s'entête à dire que Pauline est une petite bourgeoise, touchée à la fin seulement par le miracle, et que c'est tuer la figure que de la poser tout de suite en sainte vierge.

--Bah! dit superbement Duvillard, qu'il discute, ça fera du bruit... L'important est que nous ayons demain matin l'article de Massot dans _le Globe_.

Mais, à ce sujet, les nouvelles n'étaient pas bonnes. Chaigneux, qui avait relancé Fonsègue, déclarait que celui-ci hésitait encore, malgré le succès, qu'il trouvait idiot. Le baron se fâcha.

--Allez dire à Fonsègue que je veux et que je me souviendrai.

Dans le fond de l'avant-scène, Rosemonde délirait d'enthousiasme.

--Mon petit Hyacinthe, je vous en supplie, menez-moi à la loge de Silviane. Je ne peux pas attendre, il faut que je l'embrasse.

--Mais nous allons tous y aller, s'écria Duvillard, qui avait entendu.

Les couloirs débordaient, on s'écrasait jusque sur la scène. Puis, un obstacle se présenta, la porte de la loge était fermée; et, lorsque le baron frappa, une habilleuse répondit que madame priait ces messieurs d'attendre.

--Oh! moi, une femme, ça ne fait rien, dit Rosemonde, en se glissant vivement. Et vous, Hyacinthe, venez donc, ça ne fait rien non plus.

Silviane, à demi nue, se faisait essuyer les épaules et la gorge, tant elle avait chaud. Exaltée, Rosemonde se jeta sur elle, la baisa. Elles causèrent, la bouche presque sur la bouche, dans le flamboiement embrasé du gaz, dans le vertige des fleurs dont l'étroite pièce était pleine. Et, au milieu des mots brûlants d'admiration et de tendresse, Hyacinthe entendit qu'elles promettaient de se revoir à la sortie, et que Silviane finissait par inviter Rosemonde à venir prendre une tasse de thé chez elle. Il eut un sourire complaisant, en disant à l'actrice:

--Votre voiture vous attend au coin de la rue Montpensier, n'est-ce pas? Eh bien! je me charge d'y conduire la princesse. Ce sera plus simple, vous rentrerez ensemble.

--Ah! que vous êtes mignon! cria Rosemonde. C'est entendu.

La porte fut ouverte, les hommes entrèrent, se répandirent en félicitations. Mais il fallut vite regagner la salle pour le cinquième acte. Et ce fut le triomphe, la salle croula, lorsque Silviane déclama le fameux: «Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée», avec un élancement de sainte martyre qui monte au ciel. On n'était pas plus âme. Quand on rappela les artistes, Paris fit une ovation dernière à cette vierge de théâtre qui jouait si bien les catins à la ville, selon le mot de Sanier.

Duvillard, tout de suite, passa par les coulisses avec Dutheil, pour aller prendre Silviane, pendant qu'Hyacinthe conduisait Rosemonde à la voiture, qui stationnait au coin de la rue Montpensier. Ensuite, le jeune homme attendit. Et il sembla tout égayé, lorsque son père, qui arrivait avec Silviane, fut arrêté par un geste de celle-ci, comme il voulait monter à son tour.

--Non, mon cher, pas ce soir. J'ai une amie.

La petite mine rieuse de Rosemonde était apparue, au fond du coupé. Il demeura béant, pendant que la voiture filait, emmenant les deux femmes. Lui qui, depuis tant de jours, travaillait à rentrer en grâce!

--Mon cher, que voulez-vous? expliquait Hyacinthe à Dutheil, un peu choqué lui-même. J'avais d'elle par-dessus la tête, et je l'ai donnée à Silviane.

Duvillard, étourdi, restait sur le trottoir, dans la galerie devenue déserte, lorsque Chaigneux, qui s'en allait harassé, le reconnut, se précipita, pour lui annoncer que Fonsègue avait réfléchi et que l'article de Massot passerait. Dans les couloirs, on avait aussi causé beaucoup du fameux Transsaharien.

Hyacinthe emmena son père, le réconforta, en camarade raisonnable, pour qui la femme était une bête impure et basse.

--Viens dormir... Puisque cet article doit paraître, tu le lui porteras demain matin, elle t'ouvrira sûrement.

Et les deux hommes, qui voulaient marcher, remontèrent l'avenue de l'Opéra, vide et morne à cette heure, fumant, échangeant de lentes paroles, tandis que, sur Paris endormi, passait une lamentation immense, l'agonie d'un monde.

III

Depuis l'exécution de Salvat, Guillaume était tombé dans un grand silence. Il semblait préoccupé, absent. Pendant des heures, il travaillait, il fabriquait de cette poudre si dangereuse, à la formule connue de lui seul, des manipulations d'une délicatesse extrême, pour lesquelles il ne voulait l'aide de personne. Puis, il s'en allait, il rentrait brisé par de longues promenades solitaires. Au milieu des siens, il restait très doux, s'efforçait de sourire. Mais il avait toujours l'air de revenir de très loin, dans un sursaut, lorsqu'on lui adressait la parole.

Pierre, alors, s'imagina que son frère avait trop compté sur l'héroïsme de son renoncement et que la perte de Marie lui était intolérable. N'était-ce pas elle qui le hantait, qu'il regrettait, à mesure que devenait plus prochaine la date fixée pour le mariage? Et il osa, un soir, s'en ouvrir à lui, offrant encore de partir, de disparaître.

Aux premiers mots, Guillaume l'arrêta, dans un cri de tendresse.

--Marie! ah! mon petit frère, je l'aime trop, je t'aime trop, pour regretter ce que j'ai fait... Non, non! vous ne me donnez que du bonheur, vous êtes tout mon courage, toute ma force, maintenant que je vous sais heureux l'un et l'autre... Et je t'assure, tu te trompes, je n'ai absolument rien, c'est le travail sans doute qui m'absorbe un peu.

Ce soir-là, il voulut réagir, il se montra d'une gaieté charmante. Au dîner, il demanda si le tapissier viendrait bientôt organiser pour le jeune ménage les deux petites pièces que Marie occupait au-dessus du laboratoire. Celle-ci, qui attendait paisible et souriante, sans hâte ni gêne, depuis que le mariage était décidé, se mit alors à lui dire joyeusement tout ce qu'elle désirait: une chambre rouge, tendue d'andrinople à vingt sous le mètre; des meubles de sapin verni, qui lui feraient croire qu'elle était à la campagne; enfin, un tapis par terre, parce qu'un tapis était pour elle le comble du luxe. Et elle riait, et il riait avec elle, l'air amusé et paternel, tandis que Pierre, que cette bonhomie soulageait, restait convaincu qu'il s'était trompé.