Paris

Part 39

Chapter 393,747 wordsPublic domain

--Comment les nomme-t-on, ces trois-là? demanda le journaliste.

--La duchesse de Boisemont et ses deux filles.

--Bigre! tout l'armorial de la France, et toute la finance, et toute la politique. C'est mieux encore qu'un mariage bien parisien.

En effet, tous les mondes se trouvaient réunis là, un peu gênés d'abord de s'y rencontrer. Pendant que les Duvillard amenaient les maîtres de l'argent, les hommes au pouvoir, madame de Quinsac et son fils étaient assistés des plus grands noms de l'aristocratie. Le choix des témoins disait à lui seul ce mélange étonnant: pour Gérard, le général de Bozonnet, son oncle, et le marquis de Morigny; pour Camille, le grand banquier Louvard, son cousin, et Monferrand, ministre des Finances, président du Conseil. La tranquille bravade de ce dernier, compromis naguère dans les affaires du baron, acceptant aujourd'hui d'être le témoin de sa fille, ajoutait à son triomphe un éclat d'insolence. Et, comme pour passionner davantage encore les curiosités, la bénédiction nuptiale devait être donnée par monseigneur Marina, évêque de Persépolis, l'agent de la politique du pape en France, l'apôtre du ralliement, de la république conquise au catholicisme.

--Que dis-je, un mariage bien parisien! répéta Massot en ricanant. C'est un symbole, ce mariage. L'apothéose de la bourgeoisie, mon cher, la vieille noblesse sacrifiant un de ses fils sur l'autel du veau d'or, et cela pour que le bon Dieu et les gendarmes, redevenus les maîtres de la France, nous débarrassent de ces fripouilles de socialistes.

Il se reprit:

--D'ailleurs, il n'y a plus de socialistes, on leur a coupé la tête, hier matin.

Dutheil, amusé, trouvait ça très drôle. Puis, confidentiellement:

--Vous savez que ça n'a pas été commode... Vous avez lu, ce matin, l'ignoble article de Sanier?

--Oui, oui, mais je savais auparavant, tout le monde savait.

Et, à demi-voix, se comprenant d'un mot, ils continuèrent. Chez les Duvillard, la mère n'avait fini par donner son amant à sa fille que dans les larmes, après une lutte désespérée, cédant au seul désir de voir Gérard riche et heureux, gardant contre Camille sa haine atroce de rivale vaincue. Chez madame de Quinsac, un combat s'était livré aussi douloureux, la comtesse n'avait consenti, révoltée, que pour sauver son fils du danger où elle le savait depuis l'enfance, si touchante d'abnégation maternelle, que le marquis de Morigny s'était résigné lui-même, malgré son indignation, à servir de témoin, faisant ainsi à celle qu'il avait toujours aimée le suprême sacrifice, celui de sa conscience. Et c'était cette effroyable histoire que Sanier, le matin, avait contée dans _la Voix du Peuple_, sous des pseudonymes transparents; et il avait trouvé même moyen d'ajouter à l'ordure, mal renseigné comme toujours, l'esprit tourné au mensonge, ayant besoin que l'égout dégorgé quotidiennement par lui, pour le succès de la vente, charriât un flot sans cesse épaissi et de plus en plus empoisonné. Depuis que la victoire de Monferrand l'avait forcé de laisser dormir l'affaire des Chemins de fer africains, il se rejetait sur les scandales privés, il salissait et détroussait les familles.

Soudain, Chaigneux se précipita, mélancolique et affairé, mal boutonné dans sa redingote douteuse.

--Eh bien! monsieur Massot, et votre article sur notre Silviane? Est-ce convenu, passera-t-il?

Duvillard avait eu l'idée d'utiliser Chaigneux, toujours à vendre, toujours prêt à servir de valet, en faisant de lui un racoleur, un ouvrier du prochain succès de Silviane. Et il l'avait donné à celle-ci, qui le chargeait de toutes sortes de basses besognes, le forçait à battre Paris pour lui recruter des applaudisseurs et lui assurer une publicité triomphale. Sa fille aînée n'était pas mariée encore, jamais ses quatre femmes ne lui avaient pesé plus lourd sur les bras; et c'était l'enfer, il finissait par être battu, s'il n'apportait pas un billet de mille francs, le premier de chaque mois.

--Mon article, répondit Massot, ah! non, mon cher député, il ne passera sûrement pas. Fonsègue le trouve trop élogieux pour _le Globe_. Il m'a demandé si je me fichais de l'austérité bien connue de son journal.

Chaigneux devint blême. C'était un article fait d'avance, au point de vue mondain, sur le succès que Silviane remporterait le soir, à la Comédie, dans _Polyeucte_. Le journaliste, pour lui être agréable, le lui avait même communiqué; de sorte que, ravie, elle comptait bien maintenant le lire imprimé dans le plus grave des journaux.

--Grand Dieu! qu'allons-nous devenir? murmura le député lamentable. Il faut absolument que cet article passe.

--Dame! je veux bien, moi. Parlez-en vous-même au patron... Tenez! il est là-bas debout, entre Vignon et le ministre de l'Instruction publique, Dauvergne.

--Certainement, je lui parlerai... Mais pas ici. Tout à l'heure, à la sacristie, pendant le défilé... Et je tâcherai aussi de parler à Dauvergne, parce que notre Silviane tient absolument à ce qu'il occupe la loge des Beaux-Arts, ce soir. Monferrand y sera, il l'a promis à Duvillard.

Massot se mit à rire, répétant le mot qui avait couru Paris, après l'engagement de l'actrice.

--Le ministère Silviane... Il doit bien ça à sa marraine.

Mais la petite princesse de Harth, qui arrivait en coup de vent, tomba au milieu des trois hommes.

--Vous savez que je n'ai pas de place, cria-t-elle.

Dutheil crut qu'il s'agissait de trouver là une chaise, bien placée.

--Ne comptez pas sur moi, j'y renonce. Je viens d'avoir toutes les peines du monde à caser la duchesse de Boisemont et ses deux filles.

--Eh! je parle de la représentation de ce soir... Mon bon Dutheil; il faut absolument que vous me fassiez donner un petit coin, dans une loge. J'en mourrai, c'est certain, si je ne puis applaudir notre incomparable, notre délicieuse amie.

Depuis la veille, depuis qu'elle avait mis Silviane à sa porte, après l'exécution de Salvat, elle professait pour elle une admiration fougueuse.

--Vous ne trouverez plus une seule place, madame, déclara Chaigneux, important. Nous avons tout donné, on vient de m'offrir trois cents francs d'un fauteuil.

--C'est exact, on s'est arraché les moindres strapontins, reprit Dutheil. Et je suis désolé, ne comptez pas sur moi... Duvillard seul pourrait vous prendre dans sa loge. Il m'a dit qu'il m'y réservait une place. Mais je crois bien que nous n'y sommes encore que trois, en comptant son fils... Demandez donc tout à l'heure à Hyacinthe qu'il vous fasse inviter.

Rosemonde, tombée aux bras de l'aimable député, un soir qu'Hyacinthe l'avait rendue malade d'ennui, sentit bien l'intention ironique. Elle ne s'en écria pas moins, enchantée:

--Tiens, c'est vrai! Hyacinthe ne peut pas me refuser ça... Merci du renseignement, mon petit Dutheil. Vous êtes gentil, vous, parce que vous arrangez les choses gaiement, même les choses tristes... Et n'oubliez pas que vous m'avez promis de m'apprendre la politique. Oh! la politique, mon cher, je sens que jamais rien ne m'aura passionnée comme la politique!

Elle les quitta, bouscula le monde, finit quand même par s'installer au premier rang.

--La bonne toquée! murmura Massot, l'air amusé.

Puis, comme Chaigneux se précipitait à la rencontre du juge d'instruction Amadieu, pour lui demander obséquieusement s'il avait bien reçu son fauteuil, le journaliste se pencha à l'oreille du député.

--A propos, cher ami, est-ce vrai, ce prochain lancement que Duvillard ferait de son fameux Chemin de fer transsaharien? Une gigantesque entreprise, des centaines de millions et des centaines de millions, cette fois... Hier soir, au journal, Fonsègue haussait les épaules, disait que c'était fou, qu'il n'y croyait pas.

Dutheil cligna de l'oeil, plaisanta.

--Affaire dans le sac, mon bon Fonsègue baisera les pieds du patron avant quarante-huit heures.

Et, guilleret, il laissa entendre quelle manne dorée allait de nouveau tomber sur la presse, sur les amis fidèles, sur tous les hommes de bonne volonté. Quand l'orage est passé, l'oiseau secoue ses ailes. Et il se montrait pimpant et jaseur, dans la joyeuse certitude du cadeau attendu, comme si jamais la fâcheuse affaire des Chemins de fer africains ne l'avait bouleversé et blêmi d'épouvante.

--Fichtre! dit Massot, devenu sérieux, c'est alors mieux qu'un triomphe, ici, c'est encore la promesse d'une moisson nouvelle. Je ne m'étonne plus si l'on s'écrase!

A ce moment, les orgues éclatèrent puissamment en un chant de glorieux accueil. C'était le cortège qui faisait enfin son entrée dans l'église. Il y avait eu, dehors, pendant qu'il montait pompeusement les marches, sous le clair soleil, un long brouhaha parmi la foule, dont le flot, entassé jusque sur la chaussée de la rue Royale, entravait la circulation des fiacres et des omnibus. Et, maintenant, il pénétrait sous les hautes voûtes retentissantes, il s'avançait vers le maître-autel embrasé de cierges, entre les deux masses serrées des assistants, les hommes en redingote, les femmes en toilettes claires. Tous s'étaient mis debout, les faces se tendaient avec des sourires, brûlantes de curiosité.

D'abord, derrière le suisse magnifique, ce fut Camille au bras de son père, le baron Duvillard, qui avait son grand air superbe des jours de victoire. Elle, voilée d'un admirable point d'Alençon, que retenait le diadème de fleurs d'oranger, vêtue d'une robe de mousseline de soie plissée, sur un dessous de satin blanc, était si heureuse, si éclatante d'avoir vaincu, qu'elle en devenait presque jolie, redressée, laissant voir à peine son épaule gauche plus haute que la droite. Puis, Gérard suivait, donnant le bras à sa mère, la comtesse de Quinsac, lui très bel homme, très correct, ayant l'air qu'il devait avoir, elle d'une noblesse et d'une dignité impassibles, dans sa robe de soie bleu paon, brodée de perles d'acier et d'or. Mais on attendait Eve surtout, les têtes s'allongèrent, quand elle parut au bras du général de Bozonnet, un des témoins, le plus proche parent du marié. Elle avait une robe de taffetas vieux rose, garnie de valenciennes, d'un prix inestimable, et jamais elle n'avait paru plus jeune, plus délicieusement blonde. Pourtant, ses yeux disaient ses larmes, bien qu'elle s'efforçât de sourire; et il y avait, dans la grâce dolente de toute sa personne, comme un veuvage, le don pitoyable qu'elle avait fait de l'être aimé. Monferrand, le marquis de Morigny, le banquier Louvard, les trois autres témoins, venaient ensuite, donnant le bras à des dames de la famille. Monferrand surtout, très gai, très à l'aise, plaisantant sans majesté avec la dame qu'il accompagnait, une petite brune de mine évaporée, produisit une sensation considérable. Et il y avait encore dans le cortège, interminable et solennel, le frère de la mariée, Hyacinthe, dont on remarqua particulièrement l'habit, de forme inconnue, les pans plissés à gros plis symétriques.

Lorsque les fiancés eurent pris place devant les prie-Dieu qui les attendaient, et que les deux familles et les témoins se furent installés derrière, dans les grands fauteuils de velours rouge, à bois doré, la cérémonie se déroula avec une extraordinaire pompe. Le curé de la Madeleine lui-même officiait, des chanteurs de l'Opéra s'étaient joints à la maîtrise, pour la grand'messe chantée, que les orgues accompagnaient d'un continuel chant de gloire. Tout le luxe, toute la magnificence possible, mondaine et religieuse, était déployée, comme si l'on avait voulu faire de ce mariage, ainsi exalté, une fête publique, une victoire, une date marquant l'apogée d'une classe. Et il n'y avait pas jusqu'à l'impudence et à la bravade du monstrueux drame intime, connu de tous, affiché de la sorte, qui n'ajoutât à la cérémonie un éclat d'abominable grandeur. Mais on la sentit surtout, cette grandeur d'insolente domination, quand monseigneur Martha parut, en simple surplis, avec l'étole, pour la bénédiction. Grand, frais et rose, il souriait à demi, de son air de souveraineté aimable; et ce fut avec une onction auguste qu'il prononça les paroles sacramentelles, en pontife heureux de réconcilier les deux grands empires dont il unissait les héritiers. On attendait curieusement son allocution aux mariés. Il y fut vraiment merveilleux, il y triompha lui-même. N'était-ce pas dans cette église qu'il avait baptisé la mère, cette Eve blonde si belle encore, cette Juive convertie par lui à la foi catholique, au milieu des larmes d'attendrissement de toute la haute société de Paris? N'était-ce pas là encore qu'il avait fait ses trois fameuses conférences sur l'esprit nouveau, d'où dataient, selon lui, la déroute de la science, le réveil du spiritualisme chrétien, la politique de ralliement qui devait aboutir à la conquête de la république? Et il lui était bien permis, par de fines allusions, de se féliciter de son oeuvre, en mariant un fils pauvre de la vieille aristocratie aux cinq millions de cette héritière bourgeoise, en laquelle triomphaient les vainqueurs de 89, aujourd'hui maîtres du pouvoir. Seul, le quatrième état, le peuple, dupé, volé, n'était pas de la fête. Monseigneur Martha scellait en ces conjoints la nouvelle alliance, il réalisait la politique du pape, la sourde poussée de l'opportunisme jésuite, épousant la démocratie, le pouvoir et l'argent, pour s'en emparer. Dans sa péroraison, il se tourna vers Monferrand qui souriait, il sembla s'adresser à lui, en souhaitant aux époux une vie chrétienne d'humilité et d'obéissance, tout entière vécue dans la crainte de Dieu, dont il évoquait la main, la poigne de fer, comme celle du gendarme chargé de maintenir la paix du monde. Personne n'ignorait l'entente diplomatique de l'évêque et du ministre, quelque pacte secret, où tous deux satisfaisaient leur passion autoritaire, leur besoin d'envahissement et de royauté; et, lorsque l'assistance s'aperçut que Monferrand souriait de son air de bonhomie un peu narquoise, elle eut, elle aussi, des sourires.

--Ah! murmura Massot qui était resté près de Dutheil, si le vieux Justus Steinberger voyait sa petite-fille épouser le dernier des Quinsac, comme il s'amuserait!

--Mais, mon cher, répondit le député, c'est très bien, ces mariages. La mode y est. Les Juifs, les chrétiens, les bourgeois, les nobles, tous ont raison de s'entendre, pour constituer la nouvelle aristocratie. Il en faut une, autrement nous sommes débordés par le peuple.

Massot n'en ricanait pas moins de la figure que Justus Steinberger aurait faite, en écoutant monseigneur Martha. Et le bruit courait, en effet, que le vieux banquier juif, depuis la conversion de sa fille Eve, qu'il avait cessé de voir, s'intéressait à ce qu'elle disait, à ce qu'elle faisait, d'un air d'ironie attendrie, comme s'il avait eu plus que jamais en elle une arme de vengeance et de défaite, parmi ces chrétiens dont on accusait sa race de rêver la destruction. Si, en la donnant pour femme à Duvillard, il n'avait pas conquis celui-ci, ainsi qu'il l'avait espéré, sans doute s'en consolait-il en constatant l'extraordinaire fortune de son sang, mêlé à celui de ses durs maîtres d'autrefois, qu'il achevait de gâter. N'était-ce pas là cette définitive conquête juive, dont on parlait?

Un dernier chant triomphal des orgues termina la cérémonie. Les deux familles et les témoins passèrent dans la sacristie, où furent signés les actes. Et le grand défilé de félicitations commença.

Dans la haute salle, lambrissée de chêne, un peu obscure, les deux mariés étaient enfin réunis, côte à côte. Et quel rayonnement de joie, chez Camille, que ce fût fait, qu'elle eût triomphé, en épousant ce grand nom, ce bel homme, arraché avec tant de peine des bras de toutes, de sa mère elle-même! Elle en paraissait grandie, sa petite taille de fille contrefaite, noire et laide, se redressait, exultait, tandis qu'un flot ininterrompu de femmes, les amies, les simples connaissances, se bousculaient, galopaient, lui serraient les mains ou l'embrassaient à pleine bouche, avec des mots d'extase. Gérard, lui, qui la dépassait de toutes les épaules, d'autant plus noble et fort qu'elle semblait plus chétive, acceptait les poignées de main, les rendait, souriait, en prince Charmant, heureux de s'être laissé aimer, d'avoir fait tout ce bonheur, par bonté et faiblesse. Et, sur une même ligne, les deux familles formaient deux groupes, restés distincts, au milieu de la cohue qui les assiégeait, qui passait devant elles, les bras tendus, indéfiniment. Duvillard recevait les saluts en roi content de son peuple, tandis que, par un effort suprême, voulant finir en enchanteresse, Eve trouvait l'énergie d'être délicieuse, de répondre à tous les hommages, à peine frémissante des larmes dont son coeur éclatait. Puis, c'était, de l'autre côté des époux, madame de Quinsac entre le général de Bozonnet et le marquis de Morigny, très digne, un peu hautaine, se contentant le plus souvent d'incliner la tête, ne donnant sa petite main sèche qu'aux personnes qu'elle connaissait bien; et, noyée dans cette marée de figures inconnues, elle échangeait avec le marquis un regard d'indicible tristesse, lorsque le flot devenait par trop vaseux, roulant des têtes qui suaient tous les crimes de l'argent. Pendant près d'une demi-heure, ce flot coula, les poignées de main tombèrent drues comme grêle, les mariés et les deux familles en eurent les bras rompus.

Cependant, des gens demeuraient, des groupes se formaient, causant, s'égayant. Et Monferrand, tout de suite, se trouva entouré. Massot fit remarquer à Dutheil avec quel empressement l'avocat général Lehmann s'approchait, pour faire sa cour. Presque aussitôt, le juge d'instruction Amadieu fût également là; et M. de Larombardière, le vice-président à la Cour, un boudeur pourtant, un des fidèles du salon de la comtesse, arriva lui-même. C'était la magistrature forcément flatteuse et obéissante, inféodée au pouvoir maître de l'avancement, qui nomme et qui destitue. On prétendait que Lehmann, dans l'affaire des Chemins de fer africains, avait rendu des services à Monferrand, en faisant disparaître certains dossiers. Et, quant au souriant Amadieu, si Parisien, n'était-ce pas à lui qu'on devait la tête de Salvat?

--Vous savez, murmura Massot, que tous les trois viennent quêter des remerciements, pour leur guillotiné d'hier. Monferrand lui doit un beau cierge, à ce misérable, qui, une première fois, avec sa bombe, a empêché la chute du ministère, et qui, plus tard, lui a fait donner la présidence du Conseil, lorsqu'il s'est agi d'avoir un homme de poigne assez forte pour étrangler l'anarchie. Hein? quelle lutte, Monferrand d'un côté et ce Salvat de l'autre! Ça devait finir par une tête coupée, on en avait besoin d'une... Tenez! écoutez-les, ils en causent.

En effet, les trois magistrats, qui allaient saluer le ministre tout-puissant, étaient questionnés par des dames amies, dont le compte rendu des journaux avait enfiévré la curiosité. Et Amadieu, ayant par devoir assisté à l'exécution, répondait, heureux de cette dernière importance, résolu à détruire ce qu'il appelait la légende de la mort héroïque de Salvat. Selon lui, ce scélérat n'avait eu aucun vrai courage, tenu debout par son seul orgueil, si livide, si étranglé d'épouvante, qu'il était mort avant d'arriver sous le couteau.

--Ah! ça, c'est la vérité, cria Dutheil. J'y étais.

Massot le tira par le bras, indigné, bien qu'il se moquât de tout.

--Vous n'avez rien vu, mon cher. Salvat est mort très bravement, c'est bête à la fin de salir ce pauvre bougre jusque dans la mort!

Mais cette idée de la mort lâche de Salvat faisait plaisir à trop de monde. Et c'était comme un dernier holocauste qu'on mettait aux pieds de Monferrand, afin de lui être agréable. Il continuait de sourire de son air paisible, en brave homme qui cède aux seules nécessités. Il se montra particulièrement aimable à l'égard des trois magistrats, voulant les remercier, pour son compte, de la bravoure avec laquelle ils étaient allés jusqu'au bout de leur pénible devoir. La veille, après l'exécution, il avait obtenu, à la Chambre, dans un vote délicat, une majorité formidable. L'ordre régnait, tout allait pour le mieux en France. Et Vignon, qui avait voulu paraître au mariage, en beau joueur, s'étant approché, le ministre le retint, le fêta, par coquetterie et par tactique, dans la crainte, malgré tout, que l'avenir prochain ne fût à ce jeune homme, si intelligent et si mesuré. Puis, comme un ami commun leur apprenait une triste nouvelle, le fâcheux état de santé de Barroux, dont les médecins désespéraient, tous les deux s'apitoyèrent. Ce pauvre Barroux! depuis la séance où il était tombé, il n'avait pu se remettre, il déclinait de jour en jour, frappé au coeur par l'ingratitude du pays, mourant sous cette abominable accusation de trafic et de vol, lui si droit, si loyal, qui avait donné sa vie à la république! Aussi, répéta Monferrand, est-ce qu'on avoue? Jamais le public ne comprend ça.

A ce moment, Duvillard, abandonnant un peu son rôle de père, vint les rejoindre; et, dès lors, le triomphe du ministre se doubla du sien. N'était-il pas le maître, l'argent, le seul pouvoir stable, éternel, au-dessus des pouvoirs éphémères, de ces portefeuilles de ministre qui passaient si rapidement de mains en mains? Monferrand régnait et passerait, Vignon régnerait et passerait, ce Vignon déjà à ses pieds, averti déjà qu'on ne gouvernait pas sans les millions de la finance. N'était-ce donc pas lui le seul triomphateur, qui achetait cinq millions un fils de l'aristocratie, qui incarnait la bourgeoisie devenue souveraine, régnant en roi absolu, maître de la fortune publique et bien résolu à n'en rien lâcher, même sous les bombes. Cette fête devenait la sienne, il s'attablait seul au festin, sans consentir à un nouveau partage, maintenant qu'il avait tout conquis, tout possédé, laissant à regret les miettes de sa table aux petits d'en bas, à ces pauvres diables de travailleurs, que la Révolution, autrefois, avait dupés.

Désormais, l'affaire des Chemins de fer africains était une vieille affaire, enterrée dans une commission, escamotée. Tous ceux qui s'y étaient trouvés compromis, les Dutheil, les Chaigneux, les Fonsègue, tant d'autres, riaient d'aise, délivrés par la forte poigne de Monferrand, exaltés eux aussi dans le triomphe de Duvillard. Et l'ignoble article de Sanier, que _la Voix du Peuple_ avait publié le matin, ces révélations fangeuses, ne comptait même plus, n'obtenait que des haussements d'épaules, tellement le public, nourri de boue, saturé de dénonciations et de calomnies, était las de ces scandales à fracas. Une seule fièvre renaissait, le bruit répandu du prochain lancement de la grande affaire, ce fameux Chemin de fer transsaharien, qui allait remuer les millions et les faire pleuvoir sur les amis fidèles.

Pendant que Duvillard s'entretenait amicalement avec Monferrand et avec Dauvergne, le ministre de l'Instruction publique, qui les avait rejoints, Massot, rencontrant son rédacteur en chef Fonsègue, lui dit à demi-voix:

--Dutheil vient de m'assurer que leur Transsaharien est prêt et qu'ils vont le risquer à la Chambre. Ils se disent certains du succès.

Mais Fonsègue était sceptique.

--Pas possible, ils n'oseront pas recommencer si vite.

Pourtant, la nouvelle l'avait rendu grave. Il venait d'avoir une si grosse peur, à la suite de son imprudence, avec les Chemins de fer africains, qu'il s'était bien juré de prendre à l'avenir ses précautions. Mais cela n'allait pas jusqu'à refuser les affaires. Il fallait attendre, les étudier, et en être, être de toutes.

Justement, comme il regardait le groupe de Duvillard et des deux ministres, il assista à un racolage de Chaigneux, qui continuait, au travers de la sacristie, son recrutement pour la représentation du soir. Il célébrait Silviane, fouettait les curiosités, annonçait un succès énorme. Et, s'étant approché de Dauvergne, sa longue échine pliée en deux:

--Mon cher ministre, j'ai une requête à vous présenter de la part d'une belle dame, dont la victoire ne sera pas complète, ce soir, si vous ne daignez y joindre votre suffrage.