Paris

Part 38

Chapter 383,823 wordsPublic domain

Puis, dehors, sur le pavé, Guillaume et Pierre souffrirent davantage. Dans la cohue, que maintenaient les gardes, il n'y avait plus que la boue remuée des bas-fonds, la prostitution et le crime, les meurtriers de demain qui venaient voir comment il fallait mourir. D'immondes filles en cheveux se mêlaient à des bandes de rôdeurs, courant au travers de la foule, hurlant des refrains obscènes. D'autres bandits, en groupe, causaient, se querellaient sur la façon glorieuse dont les guillotinés célèbres étaient morts; et il y en avait un sur lequel tous s'entendaient, parlant de lui ainsi que d'un grand capitaine, d'un héros au grand courage immortel. C'étaient des bouts de phrase effroyables surpris au passage, des détails sur la guillotine, d'ignobles fanfaronnades, des saletés ruisselantes de sang. Et, sur tout cela, une fièvre bestiale, un rut de la mort qui faisait délirer ce peuple, une hâte que la vie fraîche et rouge coulât sous le couteau, pour la voir à terre, pour s'y tremper. Seuls, à cette exécution qui n'était pas celle d'un assassin ordinaire, des hommes muets, aux yeux ardents, passaient, circulaient, dans une visible exaltation de foi, où l'on sentait grandir la folie contagieuse de la vengeance et du martyre.

Guillaume songeait à Victor Mathis, lorsqu'il crut le reconnaître, au premier rang, parmi les curieux que le cordon de gardes maintenait. Il était là, avec sa maigre face imberbe, blême et pincée, forcé de se grandir pour voir, à cause de sa petite taille; et, près d'une grande fille rousse qui gesticulait, il ne bougeait pas, ne parlait pas, tout à l'attente, les yeux là-bas, des yeux ronds, ardents et fixes d'oiseau de nuit, perçant les ténèbres. Un garde le repoussa brutalement; mais il revint, patient, saturé de haine, voulant voir quand même pour tâcher de haïr davantage.

Cette fois, lorsque Massot aperçut Pierre sans soutane, il ne s'étonna même pas, lui parla de son air gai:

--Ah! monsieur Froment, vous avez eu la curiosité de venir voir ça?

--Oui, j'ai accompagné mon frère. Mais je crains bien que nous ne puissions voir grand'chose.

--Certes, si vous restez là.

Et, tout de suite, obligeamment, en garçon qui aimait à montrer sa puissance de journaliste connu, devant lequel tombaient les consignes:

--Voulez-vous passer avec moi? Justement, l'officier de paix est mon ami.

Sans attendre la réponse, il arrêta ce dernier, lui parla bas, vivement, en lui contant une histoire, deux de ses confrères qu'il avait amenés, pour des articles. L'officier, d'abord, hésita, se débattit. Puis, il eut un geste las de consentement, dans la sourde crainte que la police a toujours de la presse.

--Venez vite, dit Massot en entraînant les deux frères.

Surpris de voir le cordon des gardes s'ouvrir si brusquement devant eux, ceux-ci se trouvèrent dans le vaste espace libre. Au sortir de la cohue tumultueuse, il régnait là, sous les petits platanes, une solitude, un silence, d'une tranquillité reposante. La nuit pâlissait, une lueur d'aube commençait à pleuvoir du ciel comme une cendre fine.

Lorsqu'il leur eut fait couper la place de biais, Massot les arrêta près de la prison, en reprenant:

--Moi, je vais entrer, je veux assister au lever et à la toilette... Promenez-vous, regardez, personne ne vous demandera rien. D'ailleurs, je vous rejoindrai.

Il y avait, éparses dans l'ombre, une centaine de personnes, des journalistes, des curieux. Aux deux bords du bout de chaussée pavée qui menait de la porte de la Roquette à la guillotine, on avait posé des barrières, de ces barrières de bois mobiles qui servent à maintenir les queues des théâtres. Des gens, déjà, s'y tenaient accoudés, pour être le plus près possible sur le passage du condamné. D'autres se promenaient lentement, causaient à demi-voix. Et les deux frères s'approchèrent.

La guillotine était là, sous les branches, dans la verdure tendre des premières feuilles. D'abord, ils ne virent qu'elle, éclairée d'une lueur louche par un bec de gaz voisin, dont le jour naissant jaunissait la clarté. On venait d'achever de la monter, à petit bruit, sans qu'on entendît autre chose que de sourds et rares coups de maillet; et, maintenant, les aides du bourreau, en redingotes, en hauts chapeaux de soie noirs, attendaient, erraient d'un air de patience. Mais elle, quel air de bassesse et de honte, aplatie sur le sol comme une bête immonde, dégoûtée elle-même de la besogne qu'elle allait accomplir! Quoi? c'était ça, la machine à venger la société, la machine à faire des exemples! c'étaient ces quelques poutres par terre, au ras du sol, sur lesquelles s'emmanchaient, en l'air, deux autres poutres de trois mètres à peine, qui retenaient le couteau! Où donc se trouvait le grand échafaud peint en rouge, auquel montait un escalier de dix marches, qui dressait d'immenses bras sanglants, dominant les foules accourues, osant montrer au peuple l'horreur du châtiment? Désormais, on avait terré la bête, elle en était devenue ignoble, sournoise et lâche. Si, dans la salle pauvre des Assises, la justice humaine apparaissait sans majesté, le jour où elle condamnait un homme à mort, ce n'était plus, le jour terrible où elle l'exécutait, qu'une boucherie affreuse, à l'aide de la plus barbare et de la plus répugnante des mécaniques.

Guillaume et Pierre la regardaient, et un frisson de nausée soulevait leur être. Le jour grandissait peu à peu, le quartier apparaissait, la place d'abord avec les deux prisons basses et grises, face à face, puis les maisons lointaines, les boutiques des marchands de vin et des marbriers funéraires, les commerces de couronnes et de fleurs, que multiplie le voisinage du Père-Lachaise. On commençait à distinguer nettement, au loin, en un cercle élargi, la ligne noire de la foule, ainsi que les fenêtres, les balcons, débordant de têtes; et il y avait du monde jusque sur les toits. En face, la Petite-Roquette se trouvait changée en une sorte de discrète tribune, pour les invités. Seuls, au milieu du vaste espace libre, des gardes à cheval passaient lentement. Mais, de plus en plus, le ciel s'éclairait, et c'était au delà de la foule, dans le quartier entier, le réveil du travail, le long des larges, des interminables rues, dont les terrains vagues ne sont occupés que par des ateliers, des chantiers et des usines. Un ronflement courait, les machines, les métiers allaient reprendre leur branle, et déjà les fumées sortaient de la forêt des hautes cheminées de briques, qui, de toutes parts, surgissaient de l'ombre.

Alors, Guillaume sentit que la guillotine était là bien à sa place, dans ce quartier de misère et de travail. Elle s'y dressait chez elle, comme un aboutissement et comme une menace. L'ignorance, la pauvreté, la souffrance ne conduisaient-elles pas à elle? et n'était-elle pas chargée, chaque fois qu'on la plantait au milieu de ces rues ouvrières, de tenir en respect les déshérités, les meurt-de-faim, exaspérés de l'éternelle injustice, toujours prêts à la révolte? On ne la voyait point dans les quartiers de richesse et de jouissance, qu'elle n'avait pas à terroriser. Elle y serait apparue inutile, salissante, dans toute sa monstruosité farouche. Et cela devenait tragique et terrifiant que cet homme, qui avait jeté sa bombe, fou de misère, fût guillotiné là, sur ce pavé de misère.

Maintenant, le jour était né, il allait être quatre heures et demie. La foule lointaine, en rumeur, sentait la minute approcher.

Un frisson passa dans l'air.

--Il va venir, dit le petit Massot qui reparut. Ah! ce Salvat, c'est tout de même un brave!

Il raconta le réveil, l'entrée dans la cellule du directeur de la prison, du juge d'instruction Amadieu, de l'aumônier et de quelques autres personnes, la façon dont Salvat, qui dormait profondément, avait compris en ouvrant les yeux, tout de suite maître de lui, pâle et debout. Il s'était vêtu sans aide, il avait refusé le verre de cognac et la cigarette que l'aumônier brave homme lui offrait, de même qu'il avait écarté le crucifix d'un geste doux et têtu. Puis, la toilette, les mains attachées derrière le dos, les jambes retenues par une corde lâche, la chemise échancrée jusqu'aux épaules, avait eu lieu rapidement, sans qu'une parole fût échangée. Il souriait, quand on l'exhortait au courage, il se raidissait, dans l'unique crainte d'une faiblesse nerveuse, n'ayant plus qu'une volonté où se bandait tout son être, mourir en héros, rester le martyr de la foi ardente de vérité et de justice, pour laquelle il mourait.

--On dresse l'acte de décès sur le livre d'écrou, continua Massot. Approchez-vous, mettez-vous contre la barrière, si vous voulez voir de près... Vous savez que j'étais plus pâle et plus tremblant que lui. Je crois bien que je me fiche de tout; n'importe, ce n'est pas gai, cet homme qui va mourir... Vous ne vous imaginez pas les démarches, les efforts qu'on a faits pour le sauver. Une partie de la presse a demandé sa grâce. Et rien n'a réussi, l'exécution était inévitable, paraît-il, même aux yeux de ceux qui la regardent comme une faute. On avait pourtant une si touchante occasion de le gracier, lorsque sa fillette, cette petite Céline, a écrit au président de la république une belle lettre, que j'ai publiée le premier, dans _le Globe_... En voilà une lettre qui peut se vanter de m'avoir fait courir!

Au nom de Céline, Pierre, déjà bouleversé par l'attente de l'horrible spectacle, se sentit ému aux larmes. Il revoyait la fillette, il la revoyait avec la résignée et dolente madame Théodore, dans le dénuement de leur chambre froide, où le père ne rentrerait plus. C'était de là qu'il était parti, un matin de colère, le ventre vide, le crâne brûlant; et il arrivait ici, entre ces deux poutres, sous ce couteau.

Massot continuait à donner des détails, racontant maintenant que les médecins étaient furieux, parce qu'ils craignaient de ne pouvoir se faire livrer le corps du supplicié, immédiatement après l'exécution. Mais Guillaume ne l'écoutait plus. Accoudé à la barrière de bois, il attendait, les yeux fixés sur la porte de la prison, toujours close. Un frémissement agitait ses mains, il avait un visage d'angoisse, comme si lui-même fût du supplice. Le bourreau venait de reparaître, un petit homme quelconque, l'air fâché, ayant hâte d'en finir. Puis, dans un groupe d'autres messieurs en redingotes, les assistants se montraient le chef de la Sûreté Gascogne, d'air froidement administratif, et le juge d'instruction Amadieu, celui-ci souriant, très soigné, malgré l'heure matinale, venu là par devoir et importance, comme au cinquième acte d'un drame célèbre dont il se croyait l'auteur. Une rumeur plus haute monta de la foule lointaine, et Guillaume, en levant un instant la tête, revit les deux prisons grises, les platanes printaniers, les maisons débordant de monde, sous le grand ciel d'azur pâle, où le soleil triomphant allait renaître.

--Le voilà, attention!

Qui avait parlé? Un petit bruit sourd, la porte qui s'ouvrait, brisa tous les coeurs. Il n'y eut plus que des cous tendus, des regards fixes, des respirations oppressées. Salvat était sur le seuil. Comme l'aumônier sortait devant lui, à reculons, pour lui cacher la guillotine, il s'arrêta, il voulut la voir, la connaître, avant de marcher à elle. Et, debout, le col nu, il apparut alors avec sa face longue, vieillie, creusée par la vie trop rude, transfigurée par l'extraordinaire éclat de ses yeux de flamme et de songe. Une exaltation le soulevait, il mourait dans son rêve. Quand les aides se rapprochèrent pour le soutenir, il refusa de nouveau. Et il s'avança, à petits pas, aussi vite, aussi droit que la corde, dont ses jambes étaient entravées, le lui permettait.

Guillaume, tout d'un coup, sentit les yeux de Salvat sur ses yeux. En s'approchant, le condamné l'avait aperçu, l'avait reconnu; et, comme il passait à deux mètres à peine, il eut un faible sourire, il entra en lui son regard, si profondément, que Guillaume à jamais devait en garder la brûlure. Quelle pensée dernière, quel testament suprême lui laissait-il donc à méditer, à exécuter peut-être? Cela fut si poignant, que Pierre, redoutant que son frère ne criât sans le vouloir, lui posa la main sur le bras.

--Vive l'anarchie!

C'était Salvat qui avait crié. Mais la voix, changée, étranglée, se déchirait dans le grand silence. Les quelques personnes présentes blêmissaient, la foule semblait morte, au loin. Au milieu du large espace vide, on entendit s'ébrouer le cheval d'un garde.

Alors, ce fut une bousculade immonde, une scène d'une brutalité et d'une ignominie sans nom. Les aides se ruèrent sur Salvat, qui arrivait lentement, le front haut. Deux lui saisirent la tête, n'y trouvèrent que de rares cheveux, ne purent l'abaisser qu'en se pendant à la nuque; tandis que deux autres lui empoignaient les jambes, le jetaient violemment sur la planche qui bascula, qui roula. Et la tête fut portée, enchâssée à coups de bourrades dans la lunette, tout cela au milieu d'une telle confusion, d'une sauvagerie si rude, qu'on aurait cru à l'extermination d'une bête gênante, dont on avait hâte de se débarrasser. Le couteau tomba, un grand choc, pesant et sourd. Deux longs jets de sang avaient jailli des artères tranchées, les pieds s'étaient agités convulsivement. On ne vit rien autre, le bourreau se frottait les mains, d'un geste machinal, pendant qu'un aide prenait la tête coupée et ruisselante dans le petit panier, pour la mettre dans le grand, où le corps, déjà, venait d'être jeté, d'une secousse.

Ah! ce choc sourd, ce choc pesant du couteau Guillaume l'avait entendu retentir au loin, dans ce quartier de misère et de travail, jusqu'au fond des chambres pauvres, où des milliers d'ouvriers, à cette heure, se levaient pour la dure besogne du jour! Il prenait là un sens formidable, il disait l'exaspération de l'injustice, la folie du martyre, l'espoir douloureux que le sang répandu hâterait la victoire des déshérités. Et Pierre, lui, dans cette basse boucherie, dans cet égorgement abject de la machine à tuer, avait senti croître le frisson qui le glaçait, à la vision brusque d'un autre corps, l'enfant blonde et jolie, frappée au ventre par un éclat de la bombe, étendue là-bas, sous le porche de l'hôtel Duvillard. Le sang ruisselait de sa chair frêle, ainsi qu'il venait de jaillir de ce cou tranché. C'était le sang qui payait le sang, et c'était comme la dette éternellement rachetée du malheur humain, sans que jamais l'homme s'acquittât de la souffrance.

Au-dessus de la place, au-dessus de la foule, le grand silence du ciel clair continuait. Combien l'abomination avait-elle duré? une éternité peut-être, deux ou trois minutes sans doute. Enfin, il y eut un réveil, on sortait de ce cauchemar, les mains frémissantes, les faces blêmies, avec des yeux de pitié, de dégoût et de crainte.

--Encore un, c'est le quatrième que je vois, dit Massot, le coeur mal à l'aise. J'aime mieux, tout de même, faire les mariages... Allons-nous-en, j'ai mon article.

Guillaume et Pierre, machinalement, le suivirent, retraversèrent la place, se retrouvèrent au coin de la rue Merlin. Et, là, ils revirent, debout à l'endroit où ils l'avaient laissé, le petit Victor Mathis, avec ses yeux de flamme, dans son visage blanc et muet. Il n'avait rien dû voir distinctement; mais le bruit du couteau retentissait encore dans son crâne. Un agent le bouscula, lui cria de circuler. Lui, un instant, le dévisagea, secoué d'une rage soudaine, prêt à l'étrangler. Puis, tranquillement, il s'éloigna, il monta la rue de la Roquette, en haut de laquelle, sous le soleil levant, on apercevait les grands ombrages du Père-Lachaise.

Mais les deux frères tombaient sur toute une scène d'explication, qu'ils entendirent sans le vouloir. La princesse de Harth arrivait enfin, lorsque le spectacle était fini; et elle était d'autant plus furieuse, qu'elle venait d'apercevoir, à la porte du marchand de vin, son nouvel ami Dutheil, accompagnant une femme.

--Ah bien! vous êtes gentil, vous, de m'avoir lâchée comme ça! Impossible d'avancer avec ma voiture, j'ai dû venir à pied, au travers de ce vilain monde, bousculée, injuriée.

Tout de suite, sachant ce qu'il faisait, il lui présenta Silviane; et il lui glissa qu'il remplaçait un ami près de cette dernière. Rosemonde, qui brûlait de connaître l'actrice, sans doute excitée par les bruits qui couraient sur elle d'extraordinaires fantaisies amoureuses, se calma, devint charmante.

--J'aurais été si heureuse, madame, de voir ce spectacle avec une artiste de votre mérite, que j'admire tant, sans avoir encore trouvé l'occasion de le lui dire.

--Oh! mon Dieu! madame, vous n'avez pas perdu grand'chose, en arrivant trop tard. Nous étions là-haut, à ce balcon, et je n'ai guère entrevu que des hommes qui en bousculaient un autre, voilà tout... Ça ne vaut pas la peine de se déranger.

--Enfin, madame, maintenant que la connaissance est faite, j'espère bien que vous me permettrez d'être votre amie.

--Certes, madame, mon amie, comme je serai moi-même flattée et enchantée d'être la vôtre.

La main dans la main, elles se souriaient, Silviane très grise, mais retrouvant son visage pur de vierge, Rosemonde enfiévrée d'une curiosité nouvelle, voulant goûter à tout, même à cela.

Dès lors, égayé, Dutheil n'eut plus que le désir de ramener Silviane chez elle, pour tâcher d'être payé de son obligeance. Il appela Massot qui arrivait, il lui demanda où il trouverait une station de voitures. Mais déjà Rosemonde offrait la sienne, expliquait que le cocher attendait dans une rue voisine, s'entêtait à vouloir remettre l'actrice, puis le député à leurs portes. Et celui-ci, désespéré, dut consentir.

--Alors, demain, à la Madeleine, dit Massot ragaillardi, en secouant la main de la princesse.

--Oui, demain, à la Madeleine et à la Comédie.

--Tiens, c'est vrai! s'écria-t-il, en prenant la main de Silviane, qu'il baisa. Le matin à la Madeleine, le soir à la Comédie... Nous serons tous là pour vous faire un gros succès.

--J'y compte bien... A demain.

--A demain.

La foule s'écoulait, bourdonnante, lasse, dans une sorte de déception et de malaise. Quelques passionnés s'attardaient seuls, afin de voir partir le fourgon qui allait emporter le corps du supplicié; tandis que les bandes de rôdeurs et de filles, hâves au grand jour, sifflaient, s'appelaient d'une dernière ordure, pour retourner à leurs ténèbres. Vivement, les aides du bourreau démontaient la guillotine. Bientôt, la place serait nette.

Pierre, alors, voulut emmener Guillaume, qui n'avait pas desserré les lèvres, comme étourdi encore par le choc sourd du couteau. Et vainement, du geste, il lui avait montré les persiennes du logement de Mège, restées obstinément closes, dans la façade de la haute maison, au milieu de toutes les autres fenêtres grandes ouvertes. C'était sans doute une protestation du député socialiste contre la peine de mort, bien qu'il exécrât les anarchistes. Pendant que la foule se ruait à l'affreux spectacle, lui, couché, la face vers le mur, rêvait de quelle façon il finirait bien par forcer l'humanité à être heureuse, sous la loi autoritaire du collectivisme. La perte d'un enfant venait de bouleverser sa vie intime de père tendre et pauvre. Il toussait beaucoup, mais il voulait vivre. Et, maintenant, c'était lorsque le ministère Monferrand aurait succombé sous sa prochaine interpellation, qu'il devait prendre le pouvoir, abolir la guillotine, décréter la justice et la félicité parfaite.

--Tu vois, Guillaume, répéta Pierre doucement, Mège n'a pas ouvert ses fenêtres, c'est un brave homme tout de même, bien que nos amis Bache et Morin ne l'aiment guère.

Puis, comme son frère ne répondait toujours pas, hanté, perdu:

--Allons, viens, il faut que nous rentrions.

Tous deux prirent la rue de la Folie-Regnault, gagnèrent la ligne des boulevards extérieurs par la rue du Chemin-Vert. A cette heure, dans le clair soleil levant, tout le travail du quartier était enfin debout, les longues rues que bordaient les constructions basses des ateliers et des usines, s'animaient du ronflement des générateurs, tandis que les fumées des hautes cheminées, dorées par les premiers rayons, devenaient roses. Mais ce fut surtout lorsqu'ils débouchèrent sur le boulevard Ménilmontant, qu'ils eurent la sensation de la grande descente des ouvriers dans Paris. Ils le suivirent de leur pas de promenade, ils continuèrent par le boulevard de Belleville. Et, de toutes parts, de toutes les misérables rues des faubourgs, le flot ruisselait, un exode sans fin des travailleurs, levés à l'aube, allant reprendre la dure besogne dans le petit frisson du matin. C'étaient des bourgerons, des blouses, des pantalons de velours ou de toile, de gros souliers alourdissant la marche, des mains ballantes, déformées par l'outil. Les faces dormaient encore à moitié, sans un sourire, grises et lasses, tendues là-bas, vers la tâche éternelle, toujours recommencée, avec l'unique espoir de la recommencer toujours. Et le troupeau ne cessait pas, l'armée innombrable des corps de métier, des ouvriers sans cesse après des ouvriers, toute la chair à travail manuel que Paris dévorait, dont il avait besoin pour vivre dans son luxe et dans sa jouissance.

Puis, boulevard de la Villette, boulevard de la Chapelle, et jusqu'à la butte Montmartre, boulevard Rochechouart, le défilé continua, d'autres, encore d'autres descendirent des chambres vides et froides, se noyèrent dans l'immense ville, d'où, harassés, ils ne devaient rapporter le soir qu'un pain de rancune. A présent, c'était aussi le flot des ouvrières, des jupes vives, des coups d'oeil aux passants, les salaires si dérisoires, que les jolies parfois ne remontaient pas, tandis que les laides, ravagées, vivaient d'eau claire. Et, plus tard, c'étaient enfin les employés, la misère décente en paletot, des messieurs qui achevaient un petit pain, marchant vite, tracassés par la terreur de ne pouvoir payer leur terme et de ne savoir comment les enfants et la femme mangeraient jusqu'à la fin du mois. Le soleil montait à l'horizon, toute la fourmilière était dehors, la journée laborieuse recommençait, avec sa dépense continue d'énergie, de courage et de souffrance.

Jamais Pierre n'avait encore éprouvé si nettement la sensation du travail nécessaire, réparateur et sauveur. Déjà, lors de sa visite à l'usine Grandidier, et plus tard, quand lui-même avait senti le besoin d'une besogne, il s'était bien dit que la loi du monde devait être là. Mais, après l'abominable nuit, ce sang versé, ce travailleur égorgé, dans la folie de son rêve, quelle compensation, quelle espérance, à voir ainsi le soleil reparaître et l'éternel travail reprendre sa tâche! Si écrasant qu'il fût, si monstrueux de répartition injuste, n'était-ce pas le travail qui ferait un jour la justice et le bonheur?

Tout d'un coup, comme les deux frères gravissaient le flanc raide de la butte, ils aperçurent, en face d'eux, au-dessus d'eux, la basilique du Sacré-Coeur, souveraine et triomphale. Ce n'était plus une apparition lunaire, le songe de la domination, dressé devant le Paris nocturne. Le soleil la baignait d'une splendeur, elle était en or, et orgueilleuse, et victorieuse, flambante de gloire immortelle.

Guillaume, muet, qui avait en lui le dernier regard de Salvat, parut soudain conclure, prendre une décision dernière. Et il la regarda de ses yeux brûlants, il la condamna.

II

Le mariage était pour midi; et, depuis une demi-heure, les invités avaient envahi l'église, décorée avec un luxe extraordinaire, ornée de plantes vertes, embaumée de fleurs. Au fond, le maître-autel flambait de mille cierges, tandis que la grande porte, ouverte à deux battants, laissait voir, dans le clair soleil, le péristyle garni d'arbustes, les marches recouvertes d'un large tapis, la foule curieuse, entassée sur la place, et jusque dans la rue Royale.

Dutheil, qui venait encore de trouver trois chaises pour des dames en retard, dit à Massot, en train de prendre des noms sur un carnet:

--Ma foi! celles qui viendront maintenant, resteront debout.