Paris

Part 34

Chapter 343,673 wordsPublic domain

--Mon cher, lui dit-elle, ils sont tous un peu fous, chez les Duvillard... Vous savez que c'est chose décidée, Gérard épouse Camille. La baronne s'est résignée, et j'ai appris de source certaine que madame de Quinsac elle-même, la mère du jeune homme, a donné son consentement.

Dutheil s'égayait, l'air très renseigné aussi.

--Oui, oui, je sais. Le mariage aura lieu prochainement à la Madeleine, oh! un mariage d'une magnificence dont on causera... Que voulez-vous? il ne pouvait y avoir de meilleur dénouement. La baronne, au fond, est la bonté même, et j'ai toujours dit qu'elle se sacrifierait pour assurer le bonheur de sa fille et de Gérard... En somme, ce mariage arrange tout, remet tout dans l'ordre.

--Eh bien! et le baron, que dit-il? demanda Rosemonde.

--Mais il est ravi, le baron! Vous avez bien vu, ce matin, dans la liste du nouveau ministère, que Dauvergne a l'Instruction publique. Et c'est l'engagement certain de Silviane à la Comédie. Dauvergne n'a été choisi que pour ça.

Il plaisantait. Mais, à ce moment, le petit Massot, qui se querellait avec un huissier, aperçut de loin une place libre à côté de la princesse; et, sur un geste de demande, celle-ci lui fit signe de venir.

--Ah bien! dit-il en s'installant, ce n'est pas sans peine. On s'écrase au banc de la presse. Avec ça, j'ai une chronique à faire... Vous êtes la plus aimable des femmes, princesse, de vous serrer un peu pour votre très fidèle admirateur.

Puis, donnant une poignée de main à Dutheil, il continua, sans transition:

--Alors, monsieur le député, c'est donc fait, ce ministère?... Vous y avez mis le temps, mais c'est en vérité un beau ministère, qui émerveille tout le monde.

En effet, les décrets avaient paru à _l'Officiel_, le matin même. Après de longs jours de crise, et lorsque Vignon, pour la seconde fois, venait de voir sa combinaison échouer, au milieu des plus inextricables embarras, tout d'un coup Monferrand, appelé à l'Elysée, en désespoir de cause, était rentré en scène; et, en vingt-quatre heures, il avait trouvé son personnel, fait approuver sa liste, de sorte qu'il remontait triomphalement au pouvoir, d'où il était tombé misérablement avec Barroux. Il changeait de portefeuille, il quittait l'Intérieur pour aller aux Finances, comme président du Conseil, sa lointaine et secrète ambition. Maintenant, apparaissait toute la beauté de son travail sourd, la façon magistrale dont il s'était repêché, avec l'arrestation de Salvat, puis l'extraordinaire campagne menée souterrainement contre Vignon, les mille obstacles dont il lui avait barré la route à deux reprises, enfin le dénouement en coup de foudre, cette liste toute prête, ce ministère bâclé en un jour, quand on avait eu besoin de lui.

--C'est du beau travail, mes compliments! répéta le petit Massot, qui se moquait.

--Moi, je n'y suis pour rien, dit modestement Dutheil.

--Comment? pour rien! Vous en êtes, mon cher, tout le monde sait que vous en êtes.

Le député sourit, flatté. Aussi l'autre continua-t-il, avec des sous-entendus, avec des plaisanteries, qui faisaient accepter tout. Il parlait de la bande à Monferrand, de la clientèle qui, par besoin de sa victoire, l'avait si puissamment aidé. Et de quel coeur Fonsègue avait fait achever, dans _le Globe_, son vieil ami Barroux devenu encombrant! Tous les matins, depuis un mois, un article y paraissait, exécutant Barroux, détruisant Vignon, préparant la rentrée du sauveur qu'on ne nommait pas. Puis, c'étaient dans l'ombre les millions de Duvillard qui guerroyaient, les créatures du baron, si nombreuses, marchant comme une armée au bon combat. Sans compter Dutheil en personne, fifre et tambour, et Chaigneux lui-même, résigné aux basses besognes dont personne ne voulait se charger. Et voilà comment le triomphateur Monferrand allait débuter à coup sûr par étouffer la scandaleuse et gênante affaire des Chemins de fer africains, en faisant nommer une commission d'enquête qui l'enterrerait.

Dutheil avait pris un air d'importance.

--Que voulez-vous? mon cher, à certaines heures graves, lorsque la société tombe en péril, il y a des hommes forts, des hommes de gouvernement qui s'imposent... Monferrand n'avait pas besoin de notre amitié, la situation réclamait impérieusement sa présence au pouvoir. Il est la seule poigne qui puisse nous sauver.

--Je sais, dit Massot goguenard. On m'a même affirmé que, si l'on a tout bâclé, de façon que les décrets parussent ce matin, c'est pour rassurer le jury et la magistrature, pour leur donner le courage de prononcer une condamnation à mort, ce soir, du moment que Monferrand sera là, derrière eux, avec sa poigne.

--Mais oui, mon cher, une condamnation à mort est aujourd'hui de salut public, et il faut bien que ceux qui sont chargés d'assurer notre sécurité sociale, n'ignorent pas que le ministère est avec eux et saura les protéger au besoin.

Un rire aimable de la princesse les interrompit.

--Oh! voyez donc là-bas, n'est-ce pas Silviane qui est venue s'asseoir à côté de monsieur Fonsègue?

--Le ministère Silviane, murmura Massot plaisamment. Ah! on ne va pas s'embêter chez Dauvergne, s'il se met bien avec les petites actrices!

Guillaume et Pierre écoutaient, entendaient, sans même le vouloir. Et, chez le premier surtout, ces commérages mondains, ces indiscrétions politiques causaient un affreux serrement de coeur. Salvat condamné à mort, avant même qu'il eût comparu! Salvat payant les fautes de tous, n'étant plus qu'une occasion propice pour le triomphe d'une bande de jouisseurs et d'ambitieux! Puis, par-dessous, quel cloaque, toute une pourriture sociale, l'argent corrupteur, la famille tombée aux drames immondes, la politique réduite à une lutte traîtresse de personnes, le pouvoir devenu la proie des habiles et des impudents! Est-ce que tout n'allait pas crouler? Est-ce que cette audience solennelle de justice humaine n'était pas une parodie dérisoire, puisqu'il n'y avait là que des heureux, des privilégiés, défendant l'édifice en ruine qui les abritait, déployant toute l'énorme force dont ils disposaient encore, pour écraser une mouche, le pauvre diable, de cerveau incertain, amené là par son rêve violent et fumeux d'une justice autre, supérieure et vengeresse?

Mais il y eut un frémissement, midi sonnait, le jury faisait son entrée, s'installait à son banc, dans une débandade de troupeau. Des figures bonasses, de gros hommes endimanchés, quelques maigres, chafouins, aux yeux vifs, des barbes et des calvities; et le tout gris, effacé, presque indistinct au fond de l'ombre qui noyait ce côté de la salle. Puis, ce fut la Cour, M. de Larombardière, un des vice-présidents de la Cour d'appel, qui assumait le périlleux honneur de présider ce jour-là, en outrant encore la majesté de sa longue face mince et toute blanche, d'aspect d'autant plus austère, qu'il était flanqué de deux assesseurs petits, rougeauds, l'un brun, l'autre blond. Déjà, au siège du ministère public, M. Lehmann, un des avocats généraux les plus répandus, les plus adroits, un Alsacien aux épaules larges, aux yeux de ruse, s'était assis, ce qui prouvait l'importance considérable qu'on donnait à l'affaire. Et, enfin, Salvat fut introduit, dans le gros bruit de bottes des gendarmes, soulevant une curiosité si passionnée, que toute la salle se mit debout. Il avait encore la casquette et le grand paletot flottant que Victor lui avait procurés, et ce fut une surprise pour tous de lui voir ce grand visage décharné, doux et triste, aux rares cheveux roux qui grisonnaient, aux beaux yeux bleus de tendresse, rêveurs et brûlants. Il jeta un regard sur le public, sourit à quelqu'un qu'il reconnaissait, Victor sans doute, peut-être Guillaume. Puis, il ne bougea plus.

Le président attendit le silence, et ce furent alors toutes les formalités des débuts d'audience. Ensuite eut lieu l'interminable lecture de l'acte d'accusation, faite par un huissier, d'une voix aiguë. L'aspect de la salle avait changé, on écoutait avec une lassitude un peu impatiente; car, depuis des semaines, les journaux contaient cette histoire. Maintenant, plus une place n'était vide, à peine restait-il devant le tribunal l'étroit espace nécessaire pour l'audition des témoins. Cet entassement prodigieux se bariolait des toilettes claires des dames et des robes noires des avocats, parmi lesquelles les trois robes rouges des juges disparaissaient, sur l'estrade, si basse, qu'on apercevait à peine, au-dessus des autres têtes, la face longue du président. Beaucoup s'intéressaient au jury, tâchaient de déchiffrer ces visages quelconques, envahis d'ombre. D'autres ne quittaient pas des yeux l'accusé, s'étonnaient de son air de fatigue et d'indifférence, à ce point qu'il avait à peine répondu aux questions que lui posait à demi-voix son avocat, un jeune homme de talent, disait-on, l'air éveillé, frémissant, qui attendait nerveusement l'occasion de se couvrir de gloire. Et la grosse curiosité, à mesure que l'acte d'accusation se déroulait, devenait surtout la table des pièces à conviction, où se trouvaient exposés des débris de toutes sortes, un éclat arraché de la porte cochère de l'hôtel Duvillard, des plâtras tombés de la voûte, un pavé que la violence de l'explosion avait fendu, d'autres décombres noircis. Mais, ce qui attendrissait les coeurs, c'était le carton de modiste resté intact, et c'était surtout, dans l'esprit-de-vin d'un bocal, quelque chose de vague et de blanc, une petite main du trottin, arrachée du poignet, qu'on avait ainsi conservée, ne pouvant garder ni apporter sur cette table le misérable corps, au ventre ouvert par la bombe.

Enfin, Salvat se leva, le président commença l'interrogatoire. Et l'opposition apparut avec une netteté tragique: le jury dans l'ombre anonyme, son opinion déjà faite sous la pression de la terreur publique, siégeant là pour condamner; l'accusé en pleine et vive lumière, seul et lamentable entre les quatre gendarmes, chargé des crimes de la race. Tout de suite, d'ailleurs, M. de Larombardière le prit avec lui sur le ton du mépris et du dégoût. Il ne manquait pas d'honnêteté, il était un des derniers représentants de l'ancienne magistrature scrupuleuse et droite; mais il n'entendait rien aux temps nouveaux, il traitait professionnellement les coupables avec une sévérité de dieu biblique. Et la petite infirmité qui désolait sa vie, un zézaiement qui, d'après lui, l'avait seul empêché de développer, dans la magistrature debout, des qualités géniales d'orateur, achevait de le rendre d'une maussaderie féroce, incapable d'intelligente mansuétude. Il y eut des sourires, et il les devinait, lorsque s'éleva sa petite voix grêle et pointue, pour les premières questions. Cette voix si drôle enlevait le peu de majesté qui restait à ces débats, où se disputait la vie d'un homme, dans cette salle bondée de curieux, d'un public peu à peu suffoqué et suant, qui s'éventait et plaisantait. Salvat répondit aux premières questions de son air las et poli. Tandis que le président s'efforçait de l'avilir, lui reprochait avec dureté les antécédents de sa jeunesse misérable, grossissait les tares, traitait d'immonde la promiscuité de madame Théodore et de la petite Céline, lui, tranquillement, disait oui, disait non, en homme qui n'a rien à cacher, qui accepte toute la responsabilité de ses actes. Il avait fait des aveux complets, il les répéta, très calme, sans y changer un mot, il expliqua que, s'il avait choisi l'hôtel Duvillard pour déposer sa bombe, c'était afin de donner à son acte sa vraie signification, la mise en demeure aux riches, aux hommes d'argent scandaleusement enrichis par le vol et le mensonge, de rendre leur part de la fortune commune aux pauvres, aux ouvriers, à leurs petits et à leurs femmes, qui crevaient de faim. Là seulement il s'anima, toutes les misères endurées remontaient en fièvre à son crâne fumeux de demi-savant, où s'étaient amassées pêle-mêle les revendications, les théories, les idées exaspérées de justice absolue et de bonheur universel. Et, dès lors, il apparut ce qu'il était réellement, un sentimental, un rêveur exalté par la souffrance, sobre, orgueilleux et têtu, voulant refaire le monde selon sa logique de sectaire.

--Mais vous avez fui, cria le président de sa voix de crécelle, ne dites pas que vous donniez votre vie à la cause et que vous étiez prêt au martyre!

C'était le regret désespéré de Salvat, d'avoir cédé, au Bois de Boulogne, à l'effarement, à la rage sourde de l'homme chassé, traqué, qui ne veut pas se laisser prendre. Et il se fâcha.

--Je ne crains pas la mort, on le verra bien... Que tous aient mon courage, et demain votre société pourrie sera balayée, le bonheur enfin naîtra.

Puis, l'interrogatoire s'éternisa sur la fabrication même de la bombe. Avec raison, le président fit remarquer qu'on se trouvait là devant le seul point obscur de l'affaire.

--Ainsi, vous vous entêtez à dire que la poudre employée par vous est de la dynamite? Vous allez entendre tout à l'heure les experts, qui ne sont pas d'accord entre eux, il est vrai, mais qui ont tous conclu à l'emploi d'un autre explosif, qu'ils ne peuvent préciser... Ne nous cachez donc rien, puisque vous vous faites gloire de tout dire.

Brusquement, Salvat s'était calmé; et il ne répondait plus que par monosyllabes, d'une prudence extrême.

--Cherchez, si vous ne me croyez pas... J'ai fabriqué ma bombe tout seul, et dans les conditions que j'ai déjà répétées vingt fois... Vous n'attendez pas, bien sûr, que je livre des noms, que je compromette des camarades!

Et il ne sortit pas de cette déclaration. A la fin seulement, une émotion invincible l'envahit, lorsque le président revint sur la misérable victime, sur le petit trottin, si doux, si blond et si joli, que la destinée féroce avait amené là, pour y trouver une affreuse mort.

--C'est une des vôtres que vous avez frappée, c'est une ouvrière, une pauvre enfant qui aidait sa vieille grand'mère à vivre, avec ses quelques sous de gain.

La voix de Salvat s'étrangla.

--Ça, c'est vraiment la seule chose que je regrette... Certainement que ma bombe n'était pas pour elle; et que tous les travailleurs, que tous les meurt-de-faim se souviennent, si elle a donné son sang, comme je donnerai le mien!

L'interrogatoire s'acheva de la sorte au milieu d'une agitation profonde. Pierre avait senti Guillaume frémir à côté de lui, pendant que l'accusé, si paisiblement, s'obstinait à ne rien dire de l'explosif employé, en acceptant la responsabilité entière de l'acte qui allait lui coûter la tête. Et Guillaume, d'un mouvement irrésistible, s'étant tourné, aperçut le petit Victor Mathis qui ne bougeait pas, les coudes toujours sur la rampe, le menton dans ses mains, écoutant de toute sa passion muette. Mais sa face était plus pâle encore, ses yeux brûlaient comme deux trous ouverts sur l'incendie vengeur dont les flammes ne s'éteindraient plus.

Dans la salle, il y eut un brouhaha de quelques minutes.

--Il est très bien, ce Salvat, déclarait la princesse amusée, il a le regard tendre... Ah! non, mon cher député, ne dites pas de mal de lui. Vous savez que j'ai l'âme anarchiste, moi.

--Je n'en dis aucun mal, répondit Dutheil gaiement. Tenez! pas plus que notre ami Amadieu n'a le droit d'en dire, car vous savez que cette affaire vient de le mettre au pinacle... Jamais on n'a tant parlé de lui, et il adore ça. Le voilà le juge d'instruction le plus mondain, le plus illustre, en passe de faire et d'être tout ce qu'il voudra.

Massot résuma la situation, avec son impudence ironique.

--N'est-ce pas? quand l'anarchie va, tout va... En voilà une bombe qui aura arrangé les affaires de plusieurs gaillards de ma connaissance!... Croyez-vous que mon patron Fonsègue, si empressé là-bas, auprès de sa voisine, ait à s'en plaindre? et croyez-vous que le sieur Sanier, qui se prélasse derrière le président, et qui serait beaucoup mieux entre les quatre gendarmes, ne doit pas une fière chandelle à Salvat, pour l'abominable réclame qu'il a battue sur le dos de ce misérable?... Je ne parle pas des hommes politiques, ni des hommes de finance, ni de tous ceux qui pêchent en eau trouble...

Dutheil l'interrompit.

--Dites donc, il me semble que vous-même avez utilisé suffisamment l'aventure... Votre interview de la petite Céline vous a rapporté gros.

En effet, Massot avait eu l'idée géniale de se mettre à la recherche de madame Théodore et de la fillette, puis de conter sa visite dans _le Globe_, avec toutes sortes de détails intimes et attendrissants. L'article venait d'avoir un succès prodigieux, les jolies réponses de Céline sur son papa emprisonné touchaient toutes les âmes sensibles, à ce point que des dames en équipage s'étaient rendues chez les deux tristes créatures, que les aumônes affluaient, et que la plus étrange sympathie allait à l'enfant, de la part même des personnes qui exigeaient la tête du père.

--Mais je ne me plains pas de mon petit bénéfice, dit le journaliste. Chacun gagne ce qu'il peut, comme il peut.

A ce moment, Rosemonde reconnut derrière elle Guillaume et Pierre, et son saisissement fut tel, en apercevant ce dernier en veston, qu'elle n'osa point leur parler. Elle se pencha, communiqua sans doute sa surprise à Dutheil et à Massot, car tous deux se tournèrent; mais, par discrétion, eux aussi affectèrent de ne pas voir, de ne pas savoir. La chaleur devenait intolérable, une dame s'était évanouie. Et, de nouveau, la voix zézayante du président obtint le silence.

Salvat était debout, quelques feuilles de papier à la main. Avec peine, il fit comprendre qu'il désirait compléter son interrogatoire, en lisant une déclaration, qu'il avait préparée à l'avance, et dans laquelle il expliquait les raisons de son attentat. Surpris, sourdement indigné, M. de Larombardière hésitait, cherchait à empêcher une telle lecture; puis, comprenant qu'il ne pouvait fermer la bouche de l'accusé, il l'autorisa, d'un geste à la fois irrité et dédaigneux. Et Salvat se mit à lire, en écolier bien sage qui s'applique, ânonnant un peu, se troublant, donnant parfois une force extraordinaire aux mots dont il était visiblement satisfait. C'était le cri de souffrance et de révolte poussé déjà par tant de déshérités, l'affreuse misère d'en bas, l'ouvrier ne pouvant vivre de son travail, toute une classe, la plus nombreuse, la plus digne, mourant de faim, tandis que, d'autre part, les privilégiés, gorgés de richesses, vautrés dans leur assouvissement, refusaient jusqu'aux miettes de leur table, ne voulaient rien rendre de cette fortune volée. Il fallait donc tout leur reprendre, les réveiller de leur égoïsme par des avertissements terribles, leur annoncer à coups de bombe que le jour de la justice était venu. Ce mot de justice, le misérable le lança d'une voix sonnante, qui emplit toute la salle. Mais ce qui émotionna surtout, ce fut, lorsqu'il eut fait le sacrifice de sa vie, en disant aux jurés qu'il n'attendait d'eux que la mort, l'annonce prophétique, par laquelle il termina, des autres martyrs qui naîtraient de son sang. On pouvait l'envoyer à l'échafaud, il savait que son exemple enfanterait des braves. Après lui, un autre vengeur, et un autre encore, toujours d'autres, jusqu'à ce que la vieille société pourrie ait croulé, pour faire place à la société de justice et de bonheur, dont il était l'apôtre.

A deux reprises, le président, agité d'impatiences, avait tenté de l'interrompre. Mais il lisait toujours, avec sa conscience imperturbable d'illuminé, qui craint de mal dire la phrase importante. Cette lecture, il devait y songer depuis qu'il se trouvait en prison. C'était l'acte décisif de son suicide, il y donnait sa vie contre la gloire d'être mort pour l'humanité. Et, quand il eut fini, il reprit sa place entre les gendarmes, les yeux brillants, les joues roses, d'un air de grande joie intérieure.

Tout de suite, pour détruire l'effet produit, un sourd malaise d'attendrissement et de peur, le président voulut procéder à l'audition des témoins. Ce fut un défilé interminable, d'un intérêt médiocre, aucun n'ayant de révélations à faire. On remarqua la déposition sage de l'usinier Grandidier, qui avait dû congédier Salvat, à la suite de certains faits de propagande anarchiste. Un beau-frère de l'accusé, le mécanicien Toussaint, apparut aussi comme un très brave homme, par la façon dont il présenta les choses du côté favorable, sans mentir. Mais la longue discussion fut surtout entre les experts, qui ne parvinrent pas plus à s'entendre, devant le public, qu'ils ne s'étaient entendus dans leurs rapports; car, si pour eux tous la poudre employée ne paraissait pas être de la dynamite, ils avançaient chacun, sur sa réelle nature, les suppositions les plus extraordinaires et les plus contradictoires. Une consultation de l'illustre savant Bertheroy fut lue ensuite, qui remettait les choses au point, en concluant qu'on devait se trouver devant un explosif nouveau, d'une puissance prodigieuse, dont lui-même ignorait la formule. L'agent Mondésir et le commissaire Dupot vinrent à leur tour raconter la chasse à l'homme, puis l'arrestation si mouvementée, au Bois de Boulogne. Mondésir fut la gaieté de l'audience par les saillies militaires dont il sema son récit. De même que la grand'mère du petit trottin en fut la douleur, le frisson de révolte et de pitié: une pauvre petite vieille, desséchée, cassée, que l'accusation avait eu la cruauté de traîner là, et qui se mit à fondre en larmes, ahurie, sans comprendre ce qu'on lui demandait. Et il n'y eut plus que les témoins à décharge, un défilé ininterrompu de chefs d'atelier, de camarades, de compagnons, qui vinrent tous déclarer que Salvat était un brave homme, un travailleur intelligent et courageux, ne buvant jamais, adorant sa fille, incapable d'une indélicatesse et d'une méchanceté.

Il était déjà quatre heures, lorsque l'audition des témoins fut achevée. Dans la salle brûlante, une lassitude fiévreuse mettait le sang aux visages, tandis qu'une sorte de poussière rousse obscurcissait le jour pâlissant qui tombait des fenêtres. Des femmes s'éventaient, des hommes s'épongeaient le front. Mais la passion du spectacle allumait tous les yeux d'une joie dure. Et personne ne bougeait.

--Ah! soupira Rosemonde, moi qui comptais pouvoir prendre une tasse de thé, chez une amie, à cinq heures! Je vais mourir de faim.

--Nous sommes ici au moins pour jusqu'à sept heures, dit Massot. Je ne vous offre pas d'aller vous chercher un petit pain, on ne me laisserait pas rentrer.

Dutheil n'avait pas cessé de hausser les épaules, pendant que Salvat lisait sa déclaration.

--Hein? est-ce assez enfantin, tout ce qu'il a dit! L'imbécile qui va mourir pour ça!... Des riches et des pauvres, mais il y en aura toujours! Et il est bien certain aussi que, lorsqu'on est pauvre, le seul désir qu'on a est de devenir riche... S'il est sur ce banc aujourd'hui, c'est qu'il a échoué, voilà tout!

Pierre, très ému, s'inquiétait de son frère, pâle, bouleversé, qui se taisait près de lui. Il chercha sa main, la pressa secrètement. Puis, à voix basse:

--Est-ce que tu te sens mal à l'aise? veux-tu que nous nous en allions?

Mais Guillaume répondit d'un serrement discret et affectueux. Il était bien, il resterait jusqu'au bout, dans l'exaspération qui le soulevait.