Paris

Part 33

Chapter 333,783 wordsPublic domain

A Montmartre, après le départ des enfants, comme il les nommait, Guillaume s'était mis à fabriquer de cette poudre mystérieuse, dont il cachait les cartouches, en haut, dans la chambre de Mère-Grand. La fabrication en était très dangereuse, le moindre oubli pendant les manipulations, un robinet fermé trop tard, pouvait déterminer une explosion formidable, qui aurait emporté la maison et ses habitants. Aussi préférait-il attendre qu'il fût seul, sans danger pour autrui, sans crainte d'être distrait lui-même. Pourtant, ce matin-là, ses trois fils travaillaient dans le vaste atelier. Et Mère-Grand, comme de coutume, cousait tranquillement près du fourneau. Mais elle, très brave, ne comptait pas, car elle ne quittait guère sa place, vivant à l'aise dans le péril; et elle en était arrivée à aider Guillaume, à connaître aussi bien que lui les différentes phases de la délicate opération, avec toutes leurs terrifiantes menaces.

Ce matin-là, en le voyant absorbé, elle levait parfois les yeux du linge qu'elle raccommodait, sans lunettes, malgré ses soixante-dix ans. D'un coup d'oeil, elle s'assurait qu'il n'oubliait rien, puis se remettait à sa besogne. Dans son éternelle robe noire, avec toutes ses dents encore et ses cheveux qui blanchissaient à peine, elle gardait son fin visage d'autrefois, mais séché et jauni, devenu d'une sévérité douce. D'ordinaire, elle parlait peu, ne discutant jamais, agissant et dirigeant, n'ouvrant les lèvres que pour donner des conseils de raison, de force, de vaillance. On ne savait tout ce qu'elle pensait et tout ce qu'elle voulait que par ses réponses, des paroles brèves, où éclatait son âme de justice et d'héroïsme.

Depuis quelque temps surtout, elle semblait se faire plus silencieuse, s'activant dans la maison dont elle était l'absolue maîtresse, suivant de ses beaux yeux pensifs son petit peuple, les trois fils, Guillaume, Marie, Pierre, qui tous lui obéissaient comme à leur reine acceptée, indiscutée. Avait-elle donc prévu des changements, vu des faits, que personne autour d'elle ne prévoyait ni ne voyait? Elle était devenue plus grave encore, comme dans l'attente d'une heure prochaine où l'on aurait besoin de sa sagesse et de son autorité.

--Faites attention, Guillaume, vous êtes distrait, ce matin, finit-elle par dire. Est-ce que vous avez quelque ennui, quelque peine?

Il la regarda d'un air souriant.

--Aucune peine, je vous assure... Je songeais à notre bonne Marie, qui était si heureuse d'aller en forêt, par ce beau soleil.

Antoine avait levé la tête, tandis que ses deux frères restaient plongés dans leur besogne.

--Est-ce malheureux que j'aie eu ce bois à terminer! Je l'aurais accompagnée si volontiers.

--Bah! dit le père de sa voix paisible, Pierre est avec elle, Pierre est très prudent.

Pendant un instant encore, Mère-Grand l'examina, puis elle reprit sa couture. Sa royauté sur la maison, qui mettait à ses pieds les jeunes et les vieux, venait de son long dévouement, de son intelligence et de sa bonté à régner. Née protestante, libérée plus tard des croyances religieuses, elle n'appliquait en toutes choses, par-dessus les conventions sociales, que cette idée de justice humaine qu'elle s'était faite, après avoir tant souffert de la longue injustice dont son mari était mort. Elle y apportait une extraordinaire bravoure, ignorant les préjugés, allant jusqu'au bout de son devoir, tel qu'elle le comprenait. Et, comme elle s'était dévouée à son mari, puis à sa fille Marguerite, elle se dévouait au mari de sa fille et à ses petits-fils, à Guillaume et à ses enfants. Maintenant, Pierre lui-même, qu'elle avait étudié d'abord avec inquiétude, était entré dans sa famille, faisait partie du petit coin de bonheur qu'elle gouvernait. Sans doute, elle l'en avait reconnu digne. Elle n'aimait pas à donner les raisons profondes qui la décidaient. Après des journées de silence, elle s'était contentée, un soir, de dire à Guillaume qu'il avait bien fait d'amener son frère.

Vers midi, Guillaume, toujours à sa besogne, s'écria:

--Dites donc, les enfants ne sont pas rentrés, on va les attendre un peu pour se mettre à table... Moi, je voudrais bien finir.

Un quart d'heure encore se passa. Les trois grands garçons quittèrent leur travail, allèrent dans le jardin se laver les mains.

--Marie s'attarde beaucoup, fit remarquer Mère-Grand. Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé!

--Oh! elle marche à merveille, elle est sûre d'elle, dit Guillaume. Je suis plus inquiet pour Pierre.

De nouveau, elle fixait les yeux sur lui.

--Elle l'aura guidé, tous deux vont déjà bien ensemble.

--Sans doute... N'importe! j'aimerais mieux les savoir rentrés.

Puis, brusquement, il crut entendre les grelots des bicyclettes, il cria que c'étaient eux; et, dans son contentement, il oublia tout, il lâcha son fourneau, pour courir dans le jardin, à leur rencontre.

Mère-Grand, restée seule, continua tranquillement de coudre, sans songer, elle non plus, que, près de sa chaise, dans l'appareil, la fabrication de la poudre s'achevait. Et, lorsque, deux minutes plus tard, Guillaume rentra, en disant qu'il s'était trompé, il devint tout d'un coup livide, les yeux fixés sur le fourneau. Le moment exact où la fermeture d'un robinet assurait sans danger la fin de la manipulation, venait de passer pendant sa courte absence; et, maintenant, d'une seconde à l'autre, l'effroyable explosion allait se produire, si une main hardie n'osait s'approcher et tourner le robinet terrible. Il devait être déjà trop tard, le brave qui ferait cela serait broyé.

Souvent Guillaume avait ainsi risqué la mort, avec une parfaite insouciance. Mais, cette fois, il restait cloué au sol, sans pouvoir avancer, toute sa chair révoltée par l'effroi de l'anéantissement. Il grelottait, il bégayait, dans l'attente de la catastrophe, qui menaçait de faire sauter la maison aux quatre coins du ciel.

--Mère-Grand, Mère-Grand... L'appareil, le robinet... C'est fini, fini, fini...

La vieille femme avait levé la tête, sans comprendre encore.

--Quoi donc? qu'avez-vous?

Puis, elle le vit si décomposé, reculant, fou de terreur, qu'elle regarda vers le fourneau et sentit l'épouvantable danger.

--Eh bien! mais, c'est très simple... Il n'y a qu'à fermer le robinet, n'est-ce pas?

Et, sans hâte, de l'air le plus aisé du monde, elle posa son ouvrage sur la petite table, quitta sa chaise, alla tourner le robinet, d'une main légère, qui ne tremblait même pas.

--Voilà qui est fait... Pourquoi donc, mon ami, ne l'avez-vous pas fait vous-même?

Il l'avait suivie des yeux, béant, glacé, comme touché par la mort. Et, quand le sang lui revint sous la peau, quand il se retrouva vivant devant l'appareil désormais inoffensif, il eut un profond soupir, frissonnant encore et désespéré.

--Pourquoi je ne l'ai pas fermé?... Mais parce que j'ai eu peur.

A ce moment, Marie et Pierre rentraient, ravis de leur promenade, causant, riant, rapportant avec eux l'allégresse du clair soleil; et les trois frères, Thomas, François, Antoine, qui revenaient du jardin, les plaisantaient, voulaient leur faire avouer que Pierre s'était battu avec une vache et qu'il avait pédalé au travers d'un champ d'avoine. La vue du père, bouleversé, les inquiéta brusquement.

--Mes enfants, je viens d'être lâche... Ah! c'est curieux, la lâcheté, une sensation que je ne connaissais pas.

Et il conta la crainte de l'accident, sa terreur, et de quelle façon tranquille Mère-Grand les avait tous sauvés d'une mort certaine. Elle eut un petit geste, comme pour dire que tourner un robinet n'était pas si héroïque. Mais des larmes étaient montées aux yeux des trois grands garçons, et ils vinrent l'embrasser l'un après l'autre, avec une ferveur dévote, mettant dans cette caresse la reconnaissance, le culte qu'ils avaient pour elle. Depuis leur petite enfance, elle leur avait tout donné, et elle leur donnait encore la vie. Marie à son tour s'était jetée dans ses bras, la baisait, pleine de gratitude et d'attendrissement. Et, seule, Mère-Grand ne pleurait pas, les calmait, voulait qu'on n'exagérât rien et qu'on fût toujours raisonnable.

--Voyons, dit Guillaume, qui se remettait, vous me permettrez de vous embrasser comme eux, car je vous dois bien ça... Et Pierre aussi va vous embrasser, parce que vous êtes maintenant aussi bonne pour lui que vous l'avez toujours été pour nous.

A table, lorsqu'on put enfin déjeuner, il revint sur cette peur dont il restait surpris et honteux. Depuis quelque temps, il s'était ainsi découvert des soucis de prudence, lui qui, autrefois, ne songeait jamais à la mort. Deux fois déjà, il avait frémi devant des catastrophes possibles. D'où lui venait donc, sur le tard, ce goût de l'existence? Pourquoi donc tenait-il maintenant à vivre? Et il finit par dire gaiement, avec une pointe de tendresse émue:

--Je crois bien, Marie, que c'est votre pensée qui me rend lâche. Si je suis moins brave, c'est que j'ai désormais quelque chose de précieux à risquer. J'ai charge de bonheur... Tout à l'heure, quand j'ai cru que nous allions tous mourir, je vous ai vue, c'est l'effroi de vous perdre qui m'a glacé et paralysé.

Gentiment, Marie s'était elle-même mise à rire. Les allusions à leur prochain mariage étaient rares, mais elle les accueillait toujours d'un air d'affection heureuse.

--Six semaines encore, dit-elle simplement.

Mère-Grand, qui les regardait, tourna les yeux vers Pierre. Il écoutait en souriant, lui aussi.

--C'est vrai, dit-elle, dans six semaines, vous serez mariés. J'ai bien fait alors d'empêcher la maison de sauter.

A leur tour, les enfants, Thomas, François et Antoine, s'égayèrent. Et le déjeuner s'acheva très joyeusement.

L'après-midi, Pierre sentit un poids, peu à peu, qui lui écrasait le coeur. Le mot de Marie lui revenait: «Six semaines encore.» Oui, dans six semaines, elle serait mariée. Et il lui semblait que jamais il n'avait su cela, que jamais il n'y avait songé. Puis, le soir, dans sa chambre, à Neuilly, ce fut une douleur intolérable. Le mot le torturait, le tuait. Pourquoi donc n'avait-il pas souffert d'abord, l'accueillant d'un sourire? et pourquoi, lentement, la douleur était-elle venue si obstinée, si cruelle? Tout d'un coup, l'idée naquit, la certitude s'imposa, foudroyante. Il aimait Marie, il l'aimait d'amour, à en mourir.

Alors, dans cette vision soudaine, tout s'éclaira. Depuis la première rencontre, il se vit marchant invinciblement à cet amour, se croyant blessé d'abord, prenant pour de l'hostilité l'émoi où le jetait la jeune fille, conquis ensuite, cédant à une divine douceur. C'était à elle qu'il aboutissait après tant de tourments et de luttes, et c'était en elle qu'il avait fini par se calmer. Mais, surtout, la promenade à bicyclette du matin, si délicieuse, lui apparaissait sous son véritable jour, comme une matinée de fiançailles, au sein de la forêt heureuse, de la forêt complice. La nature l'avait repris, délivré de son mal, sain et fort, et l'avait donné à la femme qu'il adorait. Son frisson, son bonheur, sa communion parfaite avec les arbres, avec les bêtes, avec le ciel, tout ce qu'il ne s'expliquait pas, prenait maintenant un sens très clair, qui l'exaltait. Marie seule était sa guérison, son espoir, sa certitude de renaître et d'être heureux enfin. Déjà, il avait oublié près d'elle les problèmes anxieux, tout ce qui le hantait et l'écrasait. Depuis huit jours, la pensée de la mort, qui avait si longtemps été sa compagne de chaque heure, ne lui était pas même venue. Le débat de la croyance et du doute, la détresse du néant, la colère contre la souffrance injuste, elle avait tout écarté de ses mains fraîches, si bien portante elle-même, si joyeuse de vivre, qu'elle lui avait rendu le goût de la vie. Et c'était simplement cela, elle refaisait de lui l'homme, le travailleur, l'amant et le père.

Brusquement, il se rappela l'abbé Rose, la conversation douloureuse qu'il avait eue un matin avec ce saint homme. Ce coeur ingénu, ignorant des choses de l'amour, était pourtant le voyant qui seul avait compris. Il le lui disait bien, qu'il était changé, qu'il y avait en lui un autre homme. Et lui qui s'obstinait sottement à jurer qu'il était le même, lorsque Marie l'avait transformé déjà, remettant dans sa poitrine la nature entière, et les campagnes ensoleillées, et les vents qui fécondent, et le vaste ciel qui mûrit les moissons! Et voilà donc pourquoi le catholicisme, la religion de la mort, l'avait exaspéré à ce point de lui faire crier que l'Evangile était périmé et que le monde attendait un autre code, une loi de bonheur terrestre, de justice humaine, d'amour vivant et de fécondité!

Mais Guillaume? Il vit son frère se dresser devant lui, son frère qui l'adorait, qui l'avait introduit dans sa maison de labeur, de paix et de tendresse, pour le guérir. S'il connaissait Marie, c'était que Guillaume l'avait voulu. Et le mot lui revint: «Six semaines encore.» Dans six semaines, son frère devait épouser la jeune fille. Ce fut comme si un couteau lui entrait dans le coeur. Pas une seconde il n'hésita: s'il devait en mourir, il en mourrait; mais personne au monde ne connaîtrait son amour, il se vaincrait, fuirait au loin, s'il se sentait lâche. Son frère qui le voulait ressuscité, qui était l'artisan de cette passion dont il brûlait, qui avait poussé la confiance jusqu'à lui tout donner de son coeur et des siens, non, non! plutôt que de lui causer un souci d'une heure, il se serait condamné lui-même à une éternelle torture! Et c'était bien sa torture qui recommençait, car s'il perdait Marie, il retombait à la détresse de son néant. Déjà, sur sa couche d'insomnie, l'abomination recommençait, la négation de tout, l'inutilité de tout, le monde sans signification aucune, la vie niée et maudite. Son frisson de la mort le reprit. Mourir, mourir, et sans avoir vécu!

Ah! quelle lutte affreuse! Jusqu'au jour, il se martyrisa, il gémit. Pourquoi avait-il ôté sa soutane? Un mot de Marie la lui avait fait quitter, un mot de Marie lui donnait l'idée désespérée de la reprendre. On ne s'évadait pas de son cachot. Cette robe noire tenait à sa chair, il croyait ne plus la porter, mais elle lui mangeait toujours les épaules, et il serait sage de s'y ensevelir à jamais. Au moins il porterait le deuil de sa virilité.

Puis, une idée encore le bouleversa. Qu'avait-il à se débattre ainsi? Marie ne l'aimait point. Pendant leur promenade de la matinée, rien n'avait pu lui faire croire qu'elle l'aimait autrement qu'en soeur bonne et charmante. Elle aimait Guillaume sans doute. Et il étouffa de longs sanglots dans son oreiller, il fit le nouveau serment de se vaincre et de sourire à leur bonheur.

IV

Pierre étant retourné le lendemain à Montmartre, y souffrit tellement, que, de deux jours, il n'y reparut pas. Il s'enferma chez lui, où personne ne voyait sa fièvre. Et, un matin, comme il était au lit encore, désespéré, sans force, il eut la surprise et l'embarras de voir entrer son frère Guillaume.

--Il faut bien que je me dérange, puisque tu nous abandonnes... Je viens te chercher pour que tu assistes avec moi à l'affaire de Salvat, qu'on juge aujourd'hui. J'ai eu bien de la peine à m'assurer deux places... Allons, lève-toi, nous déjeunerons dehors et nous serons là-bas de bonne heure.

Lui-même paraissait soucieux, préoccupé, hanté d'une inquiétude qui l'assombrissait; et, comme son frère se hâtait de s'habiller, il l'interrogea.

--Est-ce que tu as quelque chose à nous reprocher?

--Mais rien! Quelle idée as-tu là?

--Alors, pourquoi cesses-tu de venir? On te voyait chaque jour, et tout d'un coup tu disparais.

Pierre chercha vainement un mensonge, acheva de se troubler.

--J'ai eu du travail ici... Enfin, que veux-tu? mes idées noires me reprenaient, je n'avais que faire d'aller vous attrister tous.

Guillaume eut un geste brusque.

--Si tu crois que ton absence nous égaye!... Marie, toujours si bien portante, si heureuse, a eu une telle migraine avant-hier, qu'elle a dû garder la chambre. Hier encore, elle était toute mal à l'aise, énervée, silencieuse. Nous avons passé une mauvaise journée.

Et il le regardait bien en face, de ses yeux de franchise et de loyauté, où le soupçon né en lui et qu'il ne voulait pas dire, apparaissait clairement.

Bouleversé par l'émoi de Marie, épouvanté à l'idée de se trahir, Pierre réussit à mentir cette fois, en répondant d'une voix tranquille:

--Oui, elle n'était déjà pas très bien, le jour où nous sommes allés à bicyclette... Moi, je t'assure que j'ai eu beaucoup d'occupation. J'allais me lever, pour reprendre chez vous mes habitudes.

Un instant encore, Guillaume le regarda; puis, convaincu sans doute, ou remettant à plus tard de savoir la vérité, il causa affectueusement d'autre chose; et, dans cette tendresse fraternelle, si vive chez lui, il gardait pourtant un tel frisson de détresse pressentie, de douleur inavouée, peut-être inconsciente, que son frère le questionna à son tour.

--Et toi, est-ce que tu es malade? Tu ne me parais pas dans ta belle sérénité ordinaire.

--Moi? oh! non, non, je ne suis pas malade... Seulement, ma belle sérénité me paraît compromise. C'est cette affaire de Salvat qui me jette hors de moi, tu le sais bien. Ils me rendront enragé, avec leur monstrueuse injustice, à écraser tous ce misérable.

Dès lors, il ne parla plus que de Salvat, s'y entêta, s'y passionna, comme désireux de trouver dans l'affaire du jour, une explication à toutes ses révoltes, à toutes ses souffrances. En déjeunant, vers dix heures, chez un petit restaurateur du boulevard du Palais, il dit combien il était touché du silence gardé par Salvat, et sur la nature de la poudre employée pour la fabrication de la bombe, et sur les quelques journées de travail faites chez lui. C'était à ce silence qu'il devait de n'avoir pas été inquiété et de n'être pas même cité parmi les témoins. Pris d'attendrissement, il revint sur son invention, l'engin formidable qui devait assurer la toute-puissance à la France initiatrice et libératrice. Désormais, les résultats de ses dix dernières années de recherches étaient hors de tout danger, prêts et décisifs, pouvant être livrés dès le lendemain au gouvernement français. Et, en dehors de certains scrupules sourds qui le troublaient, devant l'indignité du monde financier et du monde politique, il n'attendait plus que d'avoir épousé Marie, pour l'associer, par une galanterie touchante, à ce don magnifique de la paix universelle, qu'il se croyait à la veille de faire au monde.

C'était par Bertheroy que Guillaume s'était assuré deux places, très difficilement. Et, lorsque, dès l'ouverture des portes, à onze heures précises, Pierre et lui se présentèrent, ils crurent bien qu'ils n'entreraient pas. Toutes les grilles étaient closes, des barrières fermaient les couloirs, un vent de terreur soufflait par le Palais désert, comme si la magistrature eût redouté une invasion d'anarchistes, armés de bombes. On retrouvait là le frisson d'épouvante noire qui, depuis trois mois, ravageait Paris. Les deux frères durent parlementer à chaque porte, à chaque barrière, gardées militairement. Et, quand ils pénétrèrent enfin dans la salle des Assises, elle était pleine déjà, toute bondée et débordante d'un public entassé, qui consentait à s'y étouffer une heure avant l'entrée de la Cour, et qui se résignait à n'en point bouger de sept ou huit heures peut-être, car le bruit courait qu'on voulait se débarrasser de l'affaire en une seule audience. Dans la partie si étroite, réservée au public debout, s'écrasait une masse compacte de curieux, montés au hasard de la rue, parmi lesquels des compagnons, des amis de Salvat, avaient pourtant réussi à se glisser; dans l'autre compartiment, où l'on parque les témoins, sur les bancs de chêne, se tenaient les invités, ceux qu'on avait fait entrer par faveur, trop nombreux, serrés, assis presque les uns sur les genoux des autres; et, dans le prétoire, envahissant la place libre, jusque derrière la Cour, des chaises étaient rangées comme au spectacle, occupées par le beau monde privilégié, des hommes politiques, des journalistes, des dames, tandis que le flot des avocats en robe se logeait au petit bonheur, dans tous les coins.

Pierre ne connaissait pas la salle des Assises, et il fut surpris, car il s'était imaginé toute une pompe, toute une majesté. Ce temple de la justice des hommes lui apparut petit, morne, d'une propreté douteuse. L'estrade sur laquelle siégeait la Cour, était si basse, qu'il voyait à peine les fauteuils du président et des deux assesseurs. Puis, c'était le vieux chêne prodigué, les boiseries, les balustrades, les bancs, qui assombrissait la salle, tendue de gros vert, caissonnée au plafond de chêne encore. Les sept fenêtres, mesquines et haut percées, garnies de maigres petits rideaux blancs, y versaient un jour blême, qui la coupait en deux, d'une ligne nette: d'un côté, l'accusé et son avocat, à leurs bancs, sous la froide lumière; de l'autre, dans l'ombre, le jury, isolé, clôturé en son étroit compartiment; et il y avait là comme un symbole du juge anonyme, inconnu, en face de l'accusé mis à nu, fouillé jusqu'à l'âme. Au fond de cette sévérité triste, on distinguait confusément, dominant le tribunal, le Christ peint, qui s'alourdissait derrière une sorte de fumée grise. Seul, à côté de l'horloge, au-dessus du banc où Salvat allait s'asseoir, un buste de la République, d'un blanc cru de plâtre, éclatait sur le mur sombre.

Guillaume et Pierre ne trouvèrent plus deux places qu'au dernier banc du compartiment des témoins, contre la cloison qui séparait ceux-ci du public debout. Et, comme Guillaume s'asseyait, il aperçut, les coudes appuyés à la rampe de cette cloison, le menton sur ses mains croisées, le petit Victor Mathis, dont les yeux brûlaient, dans sa face pâle, aux lèvres minces. Les deux hommes se reconnurent, mais Victor ne bougea pas, Guillaume comprit qu'il n'était pas sain d'échanger là des saluts. Et, dès lors, il sentit Victor en arrêt au-dessus de lui, immobile, avec ses regards de flamme, dans une attente muette et farouche de ce qui allait se passer.

Pendant ce temps, Pierre venait également de reconnaître, assis devant lui, l'aimable député Dutheil et la petite princesse Rosemonde. Au milieu du brouhaha de la foule, qui causait et riait pour prendre patience, leurs voix sonnaient parmi les plus heureuses, disant leur joie d'être là, à ce spectacle si couru. Il lui expliquait la salle, tous les bancs, toutes les petites cages de bois, le jury, l'accusé, la défense, le procureur de la république, jusqu'au greffier, sans oublier la table à conviction et la barre des témoins. Tout cela était vide, un garçon de service donnait un dernier coup d'oeil, des avocats traversaient rapidement. On aurait dit un théâtre dont la scène restait déserte, tandis que les spectateurs, s'écrasant à leurs places, attendaient que la pièce commençât. Et, pour tromper cette attente, la petite princesse finit par chercher les personnes de sa connaissance, parmi le flot pressé de toutes ces têtes avides et déjà congestionnées.

--Tiens! là-bas, derrière le tribunal, c'est monsieur Fonsègue, n'est-ce pas? près de cette grosse dame en jaune. Et voici, de l'autre côté, notre ami, le général de Bozonnet... Le baron Duvillard n'est donc pas là?

--Oh! non, répondit Dutheil, il ne peut guère, il aurait l'air de venir demander vengeance.

Puis, il la questionna à son tour.

--Vous êtes donc fâchée avec votre bel ami Hyacinthe, que vous m'avez fait le grand plaisir de me choisir pour cavalier?

D'un léger haussement d'épaules, elle dit combien les poètes commençaient à l'ennuyer. Une nouvelle saute de caprice la jetait à la politique; et, depuis huit jours, elle trouvait très amusant de se passionner aux alentours de la crise ministérielle. C'était le jeune député d'Angoulême qui l'initiait.