Part 31
Guillaume, la veille, avait lu qu'une bande de jeunes anarchistes s'était introduite, en fracturant la baie d'un sous-sol, dans le petit hôtel de la princesse de Harth, laissé désert, sans un serviteur, sans un gardien. Les aimables bandits ne s'étaient pas contentés de tout déménager, jusqu'aux gros meubles, mais ils avaient dû vivre là deux jours et deux nuits, buvant les vins de la cave, festoyant avec des provisions apportées du dehors, souillant les pièces, laissant des traces ignobles de leur passage. Et Rosemonde, quand elle était rentrée là dedans, plus émerveillée que fâchée de l'aventure, s'était tout de suite souvenue de la soirée passée au Cabinet des Horreurs avec Bergaz et ses deux tendresses, Rossi et Sanfaute, qui avaient su d'elle-même son départ pour la Norvège. Ceux-ci, en effet, venaient d'être arrêtés; mais Bergaz était en fuite. Elle ne s'étonnait pas trop, avertie déjà, n'ignorant pas que, parmi le monde très mêlé qu'elle recevait, en passionnée d'étrangetés internationales, se trouvaient de terribles messieurs. Janzen lui avait confié certaines histoires malpropres qu'on attribuait à Bergaz et à sa bande. Cette fois, il n'hésitait pas, il racontait tout haut que Bergaz, après Raphanel, s'était vendu à la police, et que le coup partait de celle-ci, désireuse de salir à jamais l'anarchie, par ce vol retentissant, accompli au milieu de telles ordures. Et la preuve n'en était-elle pas dans ce fait que la police l'avait laissé fuir?
--J'ai cru, dit Guillaume, que les journaux exagéraient... En ce moment, pour aggraver le cas de ce malheureux Salvat, ils inventent tant d'abominations!
--Oh! non, reprit gaiement Rosemonde, ils n'ont pu tout dire, c'était trop sale... J'en ai été quitte pour descendre à l'hôtel. J'y suis beaucoup mieux, ça commençait à m'ennuyer d'être chez moi... N'importe, l'anarchie n'est guère propre, je n'ose plus dire que j'en suis.
Elle riait, et elle sauta brusquement à un autre caprice, elle voulut que le maître lui parlât de ses derniers travaux, sans doute pour prouver qu'elle était capable de le comprendre. Mais l'histoire de Bergaz l'avait rendu soucieux, il se renferma dans des généralités, en ne se montrant plus que d'une politesse assez froide.
Pendant ce temps, Hyacinthe renouvelait connaissance avec François et Antoine, qu'il avait eus pour condisciples au lycée Condorcet. Il n'était venu avec la princesse qu'à contre-coeur, inquiet de la corvée; et il cédait uniquement à la sourde peur qu'il avait d'elle, depuis qu'elle le battait. Cette petite maison d'un chimiste réprouvé l'emplissait de dédain. Il crut devoir exagérer encore sa supériorité, devant d'anciens camarades qu'il retrouvait dans la basse ornière commune, au travail comme tout le monde.
--Ah! c'est vrai, dit-il à François en train de prendre des notes dans un livre, tu es entré à l'Ecole Normale, tu prépares un examen, je crois... Moi, que veux-tu? l'idée d'un collier quelconque me fait horreur. Je deviens stupide, dès qu'il s'agit d'un examen, d'un concours. L'infini est la seule route possible... Et puis, la science, entre nous, quelle duperie, quel rétrécissement de l'horizon! Autant vaut-il rester le petit enfant dont les yeux s'ouvrent sur l'invisible. Il en sait davantage.
François, ironique parfois, se plut à lui donner raison.
--Sans doute, sans doute. Mais il faut des dispositions naturelles pour rester le petit enfant... Moi, malheureusement, j'ai la misère d'être dévoré par le besoin de savoir. C'est déplorable, je passe mes jours à me casser la tête sur des livres... Oh! je n'en saurai jamais beaucoup, c'est certain; et voilà peut-être la raison pour laquelle je m'efforce d'en savoir toujours davantage... Accorde-moi que le travail est, comme la paresse, une façon de passer la vie, ah! moins élégante sûrement, car tu dois professer qu'il est moins esthétique.
--Moins esthétique, c'est cela même, reprit Hyacinthe. La beauté n'est jamais que dans l'inexprimé, toute vie qui se réalise tombe à l'abjection.
Cependant, si simple qu'il fût sous l'énormité géniale de ses prétentions, il dut sentir la raillerie. Et il se tourna vers Antoine, qui était resté assis devant le bois qu'il gravait, un portrait de Lise lisant, toujours abandonné et repris toujours, dans son désir d'y mettre le réveil de l'enfant à l'intelligence, à la vie.
--Toi, tu fais de la gravure... Depuis que j'ai renoncé aux vers, à un poème sur la fin de la Femme, tellement les mots me semblaient grossiers, encombrants, salissants, des pavés pour des maçons, j'ai eu l'idée de me mettre aussi au dessin, à la gravure peut-être... Mais où est-il le dessin qui dira le mystère, l'au-delà, le seul monde qui existe et qui importe, n'est-ce pas? Avec quel crayon l'obtenir, sur quelle planche le rendre? Il faudrait quelque chose d'impalpable, qui n'existât pas, qui suggérât seulement l'essence des choses et des êtres.
--Pourtant, ce n'est que par la matérialité de ses moyens, dit un peu brutalement Antoine, que l'art peut rendre ce que tu appelles l'essence des choses et des êtres, et ce qui n'est en somme que leur signification totale, celle du moins que nous leur prêtons... Rendre la vie, ah! là est ma grande passion, et il n'y a pas d'autre mystère que celui de la vie, au fond des êtres, derrière les choses... Quand ma planche vit, je suis content, j'ai créé.
Une moue d'Hyacinthe dit son dégoût de la fécondité. La belle affaire! le premier goujat venu faisait un enfant. Ce qui devenait exquis et rare, c'était l'idée insexuée existant par elle-même. Il voulut expliquer cela, s'embrouilla, se rejeta dans la certitude, rapportée de Norvège, que l'art et la littérature étaient finis en France, tués par la bassesse et par l'abus même de la production.
--C'est évident, conclut gaiement François, ne rien faire c'est avoir déjà du talent.
Pierre et Marie regardaient, écoutaient, restaient gênés de l'étrangeté de cette invasion, dans l'atelier si grave et si calme d'habitude. La petite princesse fut pourtant très aimable, s'approcha de la jeune fille, admira la merveilleuse finesse d'une broderie qu'elle terminait. Et elle ne voulut point partir sans emporter un autographe de Guillaume, sur un album qu'Hyacinthe dut aller chercher dans la voiture. Il lui obéissait avec un visible ennui, tous deux déjà las l'un de l'autre; mais, en attendant quelque autre caprice, elle le gardait, elle s'amusait encore à le terroriser; et, quand elle l'emmena, après avoir déclaré au maître que ce jour demeurerait pour elle une date mémorable, elle les fit tous sourire, en disant:
--Ah! ces jeunes gens ont connu Hyacinthe au lycée... N'est-ce pas que c'est un bon petit garçon, et qui serait même gentil, s'il voulait bien être comme tout le monde?
Le jour même, Janzen et Bache vinrent passer la soirée chez Guillaume. Les réunions intimes de Neuilly continuaient à Montmartre, une fois par semaine. Pierre, ces jours-là, ne s'en allait que très tard; et l'on causait sans fin dans l'atelier, ouvert sur le Paris nocturne, étincelant de gaz, dès que les deux femmes et les trois grands fils étaient montés se coucher. Théophile Morin arriva vers dix heures, retenu par des corrections de compositions, toute une lourde besogne pédagogique, sans nul intérêt, qui parfois lui prenait ses nuits.
--Mais c'est une folle! s'écria Janzen, dès que Guillaume leur eut conté la visite de la princesse. Un instant, lorsque je me suis lié avec elle, j'avais espéré l'utiliser pour la cause. Elle paraissait si convaincue, si hardie!... Ah! oui, elle n'est que la plus détraquée des femmes, simplement en quête d'émotions nouvelles.
Le sang aux joues, il sortait enfin de sa froideur accoutumée, du mystère dont il s'enveloppait. Sans doute, il avait souffert de sa rupture avec celle qu'il appelait autrefois la petite reine de l'anarchie, et dont la fortune, les relations si nombreuses et si mêlées, devaient lui avoir semblé des outils tout-puissants de propagande et de victoire.
--Vous savez, reprit-il en se calmant, que son hôtel dévalisé et souillé est un coup de la police... On a voulu, à la veille du procès de Salvat, achever de perdre l'anarchie dans l'idée des bourgeois.
Guillaume devint attentif.
--Oui, elle m'a dit cela... Mais je ne crois guère à cette histoire. Si Bergaz n'avait agi que sous l'influence dont vous parlez, on l'aurait arrêté avec les autres, comme autrefois on a, dans le même coup de filet, arrêté Raphanel et ceux qu'il avait vendus... Et puis, j'ai un peu connu Bergaz, c'est un pillard.
Sa voix s'était assombrie, il eut un geste de grand chagrin.
--Certes, je comprends toutes les revendications, même toutes les légitimes représailles... Mais le vol, le vol cynique, pour la jouissance, ah! non, je ne puis m'y faire. La hautaine espérance d'une société juste et meilleure en est dégradée en moi... Ce vol de l'hôtel de Harth m'a désolé.
Janzen avait son énigmatique sourire, mince et coupant comme un couteau.
--Bah! affaire d'atavisme, ce sont les siècles d'éducation et de croyance, derrière vous, qui protestent. Il faudra bien reprendre ce qu'on ne veut pas rendre... Ce qui me fâche, moi, c'est que Bergaz a choisi le moment pour se faire acheter. Un vol de comédie, un effet oratoire que se prépare le procureur qui demandera la tête de Salvat.
Il s'obstinait à son explication, dans sa haine de la police, peut-être aussi à la suite d'une brouille avec Bergaz, qu'il avait fréquenté. Son existence de sans-patrie, promenée au travers de l'Europe en un rêve sanglant, restait insondable. Et Guillaume, renonçant à discuter, se contenta de dire:
--Ah! ce misérable Salvat, tout l'accable, tout l'écrasera!... Vous ne sauriez croire, mes amis, dans quelle colère croissante me jette son aventure. C'est un soulèvement de toutes mes idées de justice et de vérité, que les événements de chaque jour aggravent, exaspèrent. Un fou assurément! mais qui a tant d'excuses, qui n'est au fond qu'un martyr dévoyé! Et le voilà la victime désignée, chargée des crimes d'un peuple, payant pour nous tous!
Bache et Morin hochaient la tête, sans répondre. Eux deux professaient l'horreur de l'anarchie. Morin, oubliant que son premier maître, Proudhon, avait lancé le mot, presque la chose, ne se souvenait que de son dieu Auguste Comte, pour s'enfermer avec lui dans le bel ordre hiérarchique des sciences, prêt à se résigner au bon tyran, jusqu'au jour où le peuple, instruit et pacifié, serait digne du bonheur. Et, quant à Bache, le vieil humanitaire mystique était en lui profondément blessé par la sécheresse individualiste de la théorie libertaire: il haussait doucement les épaules, il disait que toute solution se trouvait dans Fourier, qui avait à jamais réalisé l'avenir, en décrétant l'alliance du talent, du travail et du capital. Mais l'un et l'autre, pourtant, mécontents de la république bourgeoise, si lente aux réformes, trouvant que leurs idées étaient bafouées et que tout allait de mal en pis, consentaient à se fâcher sur la façon dont les partis adverses s'efforçaient d'utiliser Salvat, pour se maintenir au pouvoir ou pour le conquérir.
--Quand on songe, dit Bache, que leur crise ministérielle dure depuis trois semaines bientôt! Tous les appétits s'y montrent à nu, c'est un spectacle écoeurant... Avez-vous lu, ce matin, dans les journaux, que le président a dû prendre de nouveau le parti d'appeler Vignon à l'Elysée?
--Oh! les journaux, murmura Morin de son air las, je ne les lis plus... A quoi bon? ils sont si mal faits, et ils mentent tous.
La crise ministérielle, en effet, s'était éternisée. Très correctement, obéissant aux indications que lui fournissait la séance où était tombé le ministère Barroux, le président de la république avait mandé Vignon, le vainqueur, pour le charger de former le nouveau cabinet. Et il avait semblé que c'était une besogne aisée, réclamant au plus deux ou trois jours, car on citait depuis des mois les noms des amis que le jeune chef du parti radical amènerait avec lui au pouvoir. Mais des difficultés de toutes sortes avaient surgi, Vignon s'était débattu pendant dix jours au milieu d'inextricables obstacles, si bien que, de guerre lasse, craignant de s'user pour plus tard, s'il s'obstinait, il avait dû prévenir le président qu'il renonçait à la tâche. Aussitôt, celui-ci avait fait venir d'autres députés, s'informant, questionnant, jusqu'à ce qu'il en eût trouvé un d'assez brave pour tenter l'expérience à son tour; et les mêmes faits s'étaient produits, d'abord le projet d'une liste qui semblait devoir devenir définitive en quelques heures, puis des hésitations, des tiraillements, une paralysie lente, aboutissant à un échec final. On aurait dit que le sourd travail qui avait entravé Vignon, venait de recommencer, mystérieux et puissant, comme si toute une bande d'invisibles complices s'employaient à faire avorter les combinaisons, dans un intérêt caché. C'étaient, de partout, et de plus en plus invincibles, mille empêchements qui se levaient, jalousies, incompatibilités, défections, créées dans l'ombre par des mains expertes, grâce à l'emploi de toutes les pressions imaginables, les menaces, les promesses, les passions exaspérées et heurtées. Et il avait fallu que le président, fort embarrassé, mandât de nouveau Vignon, qui, cette fois, s'étant recueilli, ayant en poche sa liste presque complète, paraissait être certain de réussir dans les quarante-huit heures.
--Ce n'est pas fini, reprit Bache, et des gens bien informés prétendent que Vignon échouera comme la première fois... Voyez-vous, rien ne m'ôtera de l'idée que c'est la bande à Duvillard qui mène les choses. Au profit de quel monsieur, ah! ça, je l'ignore. Mais soyez convaincus qu'il s'agit, avant tout, d'étouffer l'affaire des Chemins de fer africains... Si Monferrand n'était pas trop compromis, je flairerais là un tour de sa façon. Avez-vous remarqué comme _le Globe_, qui, du matin au soir, a lâché Barroux, parle presque chaque jour de Monferrand avec une sympathie respectueuse? C'est un symptôme grave, car Fonsègue n'a pas l'habitude de ramasser si pieusement les vaincus... Enfin, que voulez-vous attendre de cette exécrable Chambre? Il s'y trame sûrement quelque malpropreté.
--Et ce grand niais de Mège, dit Morin, qui fait les affaires de tous les partis, excepté du sien! Est-il assez dupe, avec son idée qu'il lui suffira d'user un à un les cabinets, pour aboutir à celui dont il sera le chef?
Au nom de Mège, tous s'étaient récriés, mis d'accord par leur commune haine. Bache, qui pourtant pensait comme l'apôtre du collectivisme d'Etat sur bien des points, jugeait chacun de ses discours, chacun de ses actes, avec une sévérité impitoyable. Quant à Janzen, il le traitait simplement en bourgeois réactionnaire, qu'il faudrait balayer un des premiers. Et c'était là leur passion à tous, ils se montraient justes parfois pour des hommes, des adversaires irréconciliables, qui n'avaient aucune de leurs idées, tandis que le grand crime sans pardon possible était de penser à peu près comme eux, sans être absolument d'accord sur toutes choses.
La discussion continua, mêlant et opposant les systèmes, sautant de la politique à la presse, s'égarant, se passionnant, à propos des dénonciations de Sanier, dont le journal, chaque matin, roulait son flot boueux, dans un débordement d'égout. Et Guillaume, qui s'était mis, selon son habitude, à marcher de long en large, sortit de sa dolente rêverie, pour s'écrier:
--Ah! ce Sanier, quelle besogne immonde! Il n'y aura bientôt plus ni une chose, ni un être, sur lequel il n'aura pas vomi. On le croit avec soi, et l'on est éclaboussé... N'a-t-il pas raconté hier que, lorsqu'on a arrêté Salvat, au Bois de Boulogne, on avait trouvé sur lui des fausses clefs et des porte-monnaie, volés à des promeneurs!... Salvat toujours! Salvat, le sujet inépuisable d'articles, le nom imprimé qui suffit à tripler la vente! Salvat, l'heureuse diversion pour les vendus des Chemins de fer africains! Salvat, le champ de bataille où se défont et se font les ministères! Tous l'exploitent et tous l'égorgent.
Ce fut, cette nuit-là, le cri de révolte et de pitié sur lequel les amis se séparèrent. Pierre, assis contre le vitrage, ouvert sur l'immensité braisillante de Paris, avait écouté pendant des heures, sans desserrer les lèvres. Il était en proie à son doute, à sa lutte intérieure, et aucune solution, aucun apaisement, ne lui était encore apporté par tant d'opinions contradictoires, qui ne tombaient d'accord que pour condamner le vieux monde à disparaître, sans pouvoir rebâtir, d'un même effort fraternel, le monde futur de justice et de vérité. Et le Paris nocturne, semé d'étoiles, étincelant comme un ciel d'été, restait lui aussi la grande énigme, le chaos noir, la cendre obscure toute pétillante d'étincelles, dont la prochaine aurore devait sortir. Quel avenir s'enfantait là pour la terre entière, quelle parole décisive de salut et de bonheur allait, avec le jour, s'envoler aux quatre points de l'horizon?
Comme Pierre, enfin, partait à son tour, Guillaume lui posa les deux mains sur les épaules, le regarda longuement, attendri profondément dans sa colère.
--Ah! mon pauvre petit, tu souffres, toi aussi, je le vois bien depuis quelques jours. Mais tu es le maître de ta souffrance, car la lutte n'est qu'en toi, tu peux te vaincre, tandis qu'on ne peut vaincre le monde, lorsque c'est de lui qu'on souffre, et de ses méchancetés, et de ses injustices!... Va, va, sois brave, agis selon ta raison, même dans les larmes, et tu seras calmé.
Cette nuit-là, lorsque Pierre se retrouva seul dans sa maison de Neuilly, où ne revenaient plus que les ombres de son père et de sa mère, un suprême combat le tint longtemps éveillé. Jamais encore il n'avait senti à ce point le dégoût de son mensonge, cette prêtrise qui était devenue pour lui un vain geste, cette soutane qu'il s'était résigné à porter comme un déguisement. Peut-être tout ce qu'il venait de voir et d'entendre chez son frère, la misère sociale des uns, l'inutile et folle agitation des autres, le besoin d'une humanité meilleure s'obstinant au milieu des contradictions et des défaillances, lui avait-il fait sentir plus profondément la nécessité d'une vie loyale, vécue normalement au plein jour. Maintenant, il ne pouvait songer au long rêve qu'il avait fait, cette vie farouche et solitaire du saint prêtre qu'il n'était pas, sans être pris d'un frisson de honte, la conscience trouble, agité du malaise d'avoir si longtemps menti. Et c'était chose décidée, il ne mentirait pas davantage, même par charité, pour donner aux autres la divine illusion. Mais quel arrachement que d'ôter cette soutane qu'il croyait sentir collée à sa peau, et quelle détresse à se dire que, s'il l'arrachait quand même, il resterait décharné, blessé, infirme, sans jamais pouvoir redevenir pareil aux autres hommes!
Pendant cette nuit terrible, ce fut là de nouveau son débat, sa torture. La vie voudrait-elle de lui encore, n'avait-il pas été marqué pour rester éternellement à part? Il croyait sentir son serment dans sa chair, tel qu'un fer rouge. Se vêtir comme les hommes, à quoi bon? s'il ne devait plus être un homme. Il avait vécu jusque-là si frissonnant, si malhabile, si perdu dans le renoncement et dans le songe! Ne plus pouvoir, ne plus pouvoir, cela le hantait d'une terreur dont il craignait d'être paralysé. Et, quand enfin il se décida, ce fut dans l'angoisse, simplement par loyauté.
Le lendemain, lorsque Pierre revint à Montmartre, il était en pantalon et en veston de couleur sombre. Mère-Grand et les trois fils n'eurent ni un cri de surprise ni même un regard qui pût le gêner. Cela n'était-il pas naturel? Ils l'accueillirent de leur air tranquille de tous les jours, peut-être même avec plus d'affection, pour lui éviter le premier embarras. Mais Guillaume, lui, se permit un bon sourire. Il voyait là son oeuvre. La guérison venait, comme il l'avait espéré, par lui, chez lui, dans le plein soleil, dans la vie que le grand vitrage laissait entrer à larges flots.
Marie, elle aussi, avait levé les yeux, regardait Pierre. Elle ignorait tout ce que son mot si logique: «Pourquoi ne l'ôtez-vous pas?» lui avait fait souffrir. Et elle trouva simplement plus commode pour le travail, qu'il eût ôté sa soutane.
--Pierre, venez donc voir... Je m'amusais justement, lorsque vous êtes arrivé, à suivre, là-bas, sur Paris, ces fumées que le vent couche vers l'est. On dirait des navires, toute une escadre innombrable que le soleil empourpre. Oui, oui! des vaisseaux d'or, des milliers de vaisseaux d'or qui partent de l'océan de Paris, pour aller instruire et pacifier la terre.
III
Deux jours plus tard, Pierre s'accoutumait à son nouveau costume, n'y pensait plus, lorsque, venu le matin à Montmartre, il rencontra l'abbé Rose devant la basilique du Sacré-Coeur.
Le vieux prêtre, saisi d'abord, ayant peine à le reconnaître ainsi vêtu, lui prit les deux mains, le regarda longuement. Puis, les yeux inondés de larmes:
--O mon fils, vous voilà tombé à l'affreuse misère que je redoutais pour vous! Je ne vous en parlais pas, mais j'avais bien senti que Dieu s'était retiré de votre âme... Ah! rien ne pouvait m'atteindre au coeur d'une plus cruelle blessure!
Tremblant, il l'emmenait à l'écart, comme pour le soustraire au scandale des quelques rares passants; et ses forces défaillirent, il se laissa tomber sur un tas de briques, oublié là, dans l'herbe, au fond d'un chantier.
Cette grande douleur réelle de son vieil ami, si tendre, avait bouleversé Pierre, plus que ne l'auraient fait de furieux reproches et des anathèmes. Des larmes étaient aussi montées à ses yeux, dans la souffrance brusque, imprévue, d'une telle rencontre, à laquelle il aurait pourtant dû s'attendre. C'était un arrachement encore, et où coulait le meilleur de leur sang, que sa rupture avec le saint homme, dont il avait si longtemps partagé le rêve charitable, l'espoir du salut du monde par la bonté. Entre eux, il y avait eu tant de divines illusions, tant de luttes pour le mieux, tant de renoncements et tant de pardons mis en commun, dans le désir de hâter l'heureuse moisson future! Et voilà qu'ils se séparaient, que lui, jeune, retournait à la vie, abandonnant le vieil homme seul, en son chemin de songe et de vaine attente!
Il lui avait pris les mains à son tour, il se lamentait.
--Ah! mon ami, mon père, vous êtes bien le seul regret que je laisse dans l'affreux tourment d'où je sors. Je croyais en être guéri, et mon pauvre coeur vient de se fendre, rien qu'à vous rencontrer... Je vous en prie, ne pleurez pas sur moi, ne me reprochez pas ce que j'ai fait. C'était nécessaire, vous-même m'auriez dit, si je vous avais consulté, qu'il vaut mieux ne plus être prêtre que d'être un prêtre sans foi et sans honneur.
--Oui, oui, répéta doucement l'abbé Rose, vous n'aviez plus la foi, je m'en doutais, et votre rigidité, votre grande sainteté, où je devinais tant de désespoir, m'inquiétait beaucoup. Que d'heures j'ai passées à vous calmer, autrefois! Il faut que vous m'écoutiez encore, il faut que je vous sauve... Je ne suis pas, hélas! un théologien assez savant pour discuter, pour vous ramener, au nom des textes et des dogmes. Mais, au nom de la charité, mon enfant, au nom de la charité seule, réfléchissez, reprenez votre tâche de consolation et d'espérance.
Pierre, qui s'était assis près de lui, dans ce coin désert, au pied même de la basilique, se passionna.
--La charité! la charité! c'est la certitude de son néant et de son inévitable banqueroute qui a fini de tuer le prêtre en moi... Comment pouvez-vous croire que donner suffit, lorsque votre vie entière s'est épuisée à donner, sans que vous ayez récolté autre chose, pour les autres et pour vous, que l'injuste misère perpétuée, aggravée même, sans jamais pouvoir fixer le jour où l'abomination cessera?... La récompense après la mort, n'est-ce pas? la justice au paradis. Ah! ce n'est pas de la justice, cela! c'est une duperie dont le monde souffre depuis des siècles.