Part 30
--Ah! la moisson! reprit Guillaume gaiement, qu'elle pousse donc vite, dans cette bonne terre de notre grand Paris, retournée par tant de révolutions, engraissée par le sang de tant de travailleurs! Il n'est que cette terre-là au monde pour que l'idée y germe, y fleurisse... Oui, oui! Pierre a raison, c'est le soleil qui ensemence Paris du monde futur, qui ne poussera que de lui.
Et Thomas, et François, et Antoine, rangés derrière leur père, exprimèrent la même certitude, d'un hochement de tête; pendant que Mère-Grand, de son air grave, les yeux au loin, semblait voir resplendir l'avenir.
--Un rêve, et dans combien de siècles! murmura Pierre, repris de frisson. Ce n'est pas pour nous.
--Eh bien! ce sera pour les autres! s'écria Marie. Est-ce que cela ne suffit pas?
Ce beau cri remua profondément Pierre. Et, tout d'un coup, il eut le souvenir d'une autre Marie, l'adorable Marie de sa jeunesse, cette Marie de Guersaint, guérie à Lourdes, et dont la perte avait à jamais vidé son coeur. Est-ce que la Marie nouvelle qui lui souriait là, d'un charme si calme et si fort, allait guérir l'ancienne blessure? Il revivait, depuis qu'elle était son amie.
Et, devant eux, à longs gestes, de la vivante poussière d'or de ses rayons, le soleil ensemençait Paris, pour la grande moisson future de justice et de vérité.
II
Un soir, à la fin d'une bonne journée de travail, comme Pierre aidait Thomas, il s'embarrassa dans la jupe de sa soutane, et manqua de tomber.
Marie, qui avait eu un léger cri d'inquiétude, lui dit:
--Pourquoi ne l'ôtez-vous pas?
Et elle disait cela sans intention aucune, simplement parce qu'elle trouvait cette robe trop lourde, embarrassante pour certains travaux.
Mais le mot, si droit, si net, s'enfonça dans l'esprit de Pierre, et n'en sortit plus. D'abord, il n'en fut que frappé. Puis, la nuit venue, dès qu'il fut seul dans sa petite maison de Neuilly, il sentit le mot qui le gênait, qui peu à peu lui causait une souffrance, une fièvre intolérable. «Pourquoi ne l'ôtez-vous pas?» En effet, il aurait dû l'ôter, quelle était donc la raison qui, jusque-là, l'avait empêché d'ôter cette robe si pesante, si douloureuse à ses épaules? Et l'affreux débat commença, il passa une nuit terrible, sans pouvoir dormir, à revivre toutes ses tortures anciennes.
Cela, pourtant, semblait si facile, de quitter le costume, puisqu'il ne remplissait plus la fonction. Depuis quelque temps, il avait cessé de dire sa messe, et c'était la vraie rupture, l'abandon décisif du sacerdoce. Mais, cette messe, il pouvait la dire de nouveau. Tandis que le jour où il ôterait la soutane, il sentait bien qu'il se dénuderait, qu'il sortirait de la prêtrise, pour ne plus jamais y rentrer. Et c'était donc l'irrévocable décision à prendre. Pendant des heures, il marcha au travers de sa chambre, dans l'angoisse de la lutte.
Ah! le beau rêve qu'il avait fait, de grandir farouche et solitaire! Ne plus croire, mais veiller quand même en prêtre chaste et loyal sur la croyance des autres! Ne pas descendre au parjure, ne pas tomber à la bassesse équivoque du renégat, continuer à être le ministre de l'illusion divine, dans la détresse même de son néant! C'était ainsi qu'il avait fini par être adoré comme un saint, lui qui niait tout, vide tel qu'un sépulcre, dont le vent a balayé la cendre. Et voilà que le scrupule de ce mensonge le prenait, un malaise qu'il n'avait pas encore senti, la pensée qu'il agirait mal, s'il continuait à ne pas mettre d'accord ses idées et sa vie. Tout son être en était déchiré.
Le débat se posait très nettement. De quel droit restait-il prêtre d'une religion à laquelle il ne croyait plus? La simple honnêteté ne lui commandait-elle pas de sortir d'une Eglise, où il niait que Dieu pût se trouver? Les dogmes n'étaient pour lui que d'enfantines erreurs, et il s'obstinait à les enseigner comme autant de vérités éternelles, toute une vilaine besogne, dont sa conscience maintenant s'effarait. En vain, il tâchait de retrouver le brûlant état d'esprit, le besoin de charité et de martyre qui l'avait fait s'offrir en holocauste, dans la pensée qu'il acceptait de souffrir du doute, de sa vie ravagée et perdue, pourvu qu'il pût encore apporter aux humbles le soulagement de l'espoir. Sans doute la vérité, la nature l'avaient déjà trop repris, il n'était plus que blessé par ce rôle d'apostolat mensonger, il ne se sentait plus l'affreux courage d'appeler Jésus du geste sur les fidèles à genoux, lorsqu'il savait bien que Jésus ne descendrait pas. Et tout croulait, son attitude de pasteur sublime, ce don suprême qu'il faisait de lui, en s'obstinant dans la règle et en donnant pour la foi jusqu'à sa torture de l'avoir perdue.
Que pensait Marie de son long mensonge? Et le mot revenait: «Pourquoi ne l'ôtez-vous pas?» Il en avait la conscience meurtrie. Elle devait l'en mépriser, elle si droite, si loyale. En elle, il résumait tous les blâmes épars, toutes les sourdes critiques que sa conduite soulevait. Il suffisait maintenant qu'elle lui donnât tort, pour qu'il se sentît coupable. Et, cependant, elle ne lui avait jamais témoigné d'un mot sa désapprobation. Si elle le désapprouvait, elle ne se croyait pas le droit sans doute d'intervenir dans une lutte de conscience. Le beau calme qu'elle montrait, généreux et sain, l'étonnait toujours. Lui que la hantise de l'inconnu, l'obsession du lendemain de la mort traînaient dans une continuelle agonie! Pendant des journées entières, il l'avait étudiée, suivie des yeux, sans jamais la surprendre en état de doute et de détresse. Cela venait, disait-elle, de ce qu'elle mettait à vivre toute sa joie, tout son effort, tout son devoir, de sorte que vivre lui suffisait, sans qu'elle eût le temps de se terrifier et de se paralyser avec des chimères. Il l'ôterait donc, cette soutane qui l'accablait et le brûlait, puisqu'elle lui avait demandé de son air si tranquille et si fort pourquoi il ne l'ôtait pas.
Mais, vers le matin, comme il s'était enfin jeté sur son lit, en se croyant calmé après avoir pris une décision, il fut remis debout par un étouffement brusque, un recommencement de l'abominable angoisse. Non, non! il ne pouvait l'ôter, cette robe qui s'était collée à sa chair! La peau viendrait avec le drap, tout son être en serait arraché. Est-ce que la prêtrise n'était pas indélébile, marquant le prêtre à jamais, le parquant à l'écart du troupeau? Même s'il arrachait la robe avec la peau, le prêtre resterait, objet de scandale et de honte, rayé de la vie commune, maladroit et impuissant. Alors, à quoi bon? puisque la geôle demeurait close et que, dehors, la vie laborieuse et féconde, au grand soleil, n'était plus faite pour lui. L'impuissance! l'impuissance! il s'en croyait frappé, au fond des os, jusqu'aux moelles. Et il ne put se décider, il ne retourna que le surlendemain à Montmartre, sans avoir pris un parti, retombé dans son tourment.
D'ailleurs, la maison heureuse s'était enfiévrée, Guillaume lui-même cédait à un trouble grandissant, préoccupé par l'affaire Salvat, pris d'une passion que les journaux, chaque matin, irritaient. L'attitude muette et digne de Salvat, déclarant qu'il n'avait pas de complice, avouant tout, mais gardant le silence, dès qu'il craignait de compromettre quelqu'un, l'avait profondément touché. L'instruction était bien secrète; seulement, le juge Amadieu, qui s'en trouvait chargé, la menait avec un éclat extraordinaire, toute la presse était encombrée de sa personne et de ses rapports avec l'accusé, des notes, des conversations, des indiscrétions. Heure par heure, grâce aux aveux tranquilles de celui-ci, il avait pu reconstruire l'histoire de l'attentat, ne gardant des doutes que sur la nature de la poudre employée et sur la fabrication de la bombe elle-même. Si Salvat, comme il l'affirmait, avait à la rigueur pu charger la bombe chez un ami, il devait mentir, quand il contait que la poudre était simplement de la dynamite, provenant de cartouches volées par des compagnons, car les experts affirmaient que jamais la dynamite n'aurait produit les effets constatés. Il y avait là un coin de mystère qui prolongeait l'instruction, et les journaux en abusaient pour publier quotidiennement les histoires les plus folles, les informations les plus saugrenues, dont les titres retentissants faisaient monter la vente.
Guillaume, chaque matin, y trouvait donc un sujet d'irritation croissante. Malgré son mépris pour Sanier, il ne pouvait s'empêcher d'acheter _la Voix du Peuple_, comme attiré par le flot de boue qui en débordait, s'exaspérant, frémissant d'indignation. Du reste, les autres journaux, _le Globe_ lui-même, si correct, publiaient des renseignements sans preuve, en tiraient en style plus neutre des réflexions et des jugements d'une révoltante injustice. La besogne de la presse semblait être de salir Salvat, afin de dégrader en sa personne l'anarchie; et sa vie entière était ainsi devenue une longue abomination: voleur à dix ans, lorsque, triste enfant abandonné, il battait les rues; plus tard, mauvais soldat, mauvais ouvrier, puni au régiment pour insubordination, chassé des ateliers qu'il troublait par sa propagande; plus tard, sans patrie, louche aventurier en Amérique, où l'on donnait à entendre qu'il avait commis toutes sortes de crimes ignorés; sans compter son immoralité profonde, son concubinage dès sa rentrée en France, cette belle-soeur qui avait gardé sa fillette abandonnée, et qu'il avait prise pour femme, sous les yeux mêmes de l'enfant. Les tares étaient ainsi étalées, grossies, en dehors des causes qui les avaient produites, de l'excuse du milieu où elles s'étaient aggravées. Et quelle révolte d'humanité et de justice chez Guillaume, qui connaissait le vrai Salvat, ce tendre et ce mystique, cet esprit chimérique et passionné, jeté dans la vie sans défense, écrasé toujours, exaspéré par l'acharnée misère, aboutissant au rêve de faire renaître l'âge d'or, en détruisant le vieux monde!
Le pis était que tout accablait Salvat, depuis qu'il se trouvait au secret, entre les mains absolues de l'ambitieux et mondain Amadieu. Guillaume savait par son fils Thomas que l'accusé ne pouvait compter sur aucun soutien, parmi ses anciens camarades de l'usine Grandidier. L'usine recommençait à prospérer, se relevait chaque jour davantage, grâce à la fabrication des bicyclettes; et l'on disait que Grandidier n'attendait que le petit moteur, dont Thomas cherchait la solution, pour se lancer dans la fabrication en grand des voitures automobiles. Mais, justement, rendu prudent par ces premiers succès, qui payaient à peine des années d'effort, il s'était fait sévère, avait congédié quelques ouvriers entachés d'anarchisme, ne voulant pas que la déplorable affaire de Salvat, autrefois embauché chez lui, jetât un soupçon défavorable sur sa maison. Et, s'il avait gardé Toussaint et son fils Charles, le premier beau-frère de l'accusé, le second soupçonné d'être sympathique à celui-ci, c'était que tous deux travaillaient là depuis vingt ans. Il fallait bien vivre. Toussaint, qui s'était remis péniblement au travail, après son accident, se proposait, s'il était appelé comme témoin à décharge, de ne donner sur son beau-frère que les quelques renseignements privés, tout ce qu'il savait du mariage avec sa soeur.
Un soir que Thomas revenait de l'usine, où il retournait de temps à autre, pour expérimenter son moteur, il conta qu'il avait vu madame Grandidier, la triste jeune femme, devenue folle à la suite d'une fièvre puerpérale, causée par la perte d'un enfant, et que son mari, obstinément, tendrement, gardait près de lui, dans le grand pavillon qu'il occupait à côté de l'usine. Jamais il n'avait voulu la mettre dans une maison de santé, malgré les crises affreuses parfois, malgré sa douloureuse vie quotidienne avec cette grande enfant si triste et si douce. Les persiennes restaient toujours closes, et c'était une extraordinaire surprise qu'une des fenêtres fût ouverte et que la recluse s'en approchât, dans le clair soleil de cette précoce journée de printemps. Elle n'y demeura qu'un instant, vision blanche et rapide, toute blonde et jolie, souriante. Déjà une servante refermait la fenêtre, le pavillon retombait à son silence de mort. On disait, dans l'usine, qu'il n'y avait pas eu de crise depuis près d'un mois, et que de là venait l'air de force et de contentement du patron, la main ferme, un peu rude, dont il assurait la prospérité croissante de sa maison.
--Il n'est point mauvais, conclut Thomas, mais il désire se faire respecter, dans la terrible lutte de concurrence qu'il soutient. Il dit qu'à notre époque, lorsque le capital et le salariat menacent de s'exterminer l'un l'autre, le salariat doit encore s'estimer heureux, s'il veut continuer à manger, que le capital tombe entre des mains actives et sages... Et, s'il condamne Salvat sans pitié, c'est qu'il croit à la nécessité d'un exemple.
Ce jour-là, en sortant de l'usine, dans ce quartier de la rue Marcadet, qui est comme une ruche bourdonnante de travail, le jeune homme avait fait une navrante rencontre. Madame Théodore et la petite Céline s'en allaient, après avoir essuyé un refus de la part de Toussaint, qui n'avait même pu leur donner dix sous. Depuis l'arrestation de Salvat, la femme et l'enfant, abandonnées, suspectées, chassées de leur misérable logement, ne mangeaient plus, vivaient errantes, au hasard de l'aumône. Jamais détresse pareille ne s'était abattue sur de pauvres êtres sans défense.
--Père, je leur ai dit de monter jusqu'ici. J'ai pensé qu'on pourrait payer un mois à leur propriétaire, pour qu'elles rentrent chez elles... Tiens! les voici sans doute.
Guillaume avait écouté en frémissant, fâché contre lui-même de n'avoir pas songé à ces deux tristes créatures. C'était l'abominable, l'éternelle histoire: l'homme disparu, la femme et l'enfant au pavé, à la faim. La justice qui frappe l'homme, atteint derrière et tue les innocents.
Très humble et craintive, madame Théodore entra, de son air effaré de malchanceuse que la vie ne se lassait pas d'accabler. Elle devenait presque aveugle, la petite Céline devait la conduire. Et celle-ci, dans sa robe en loques, avait toujours sa mince figure blonde, intelligente et fine, qu'un rire de jeunesse égayait quand même par moments.
Pierre était là, avec Marie, très touchés tous les deux. Il y avait aussi, aidant Mère-Grand à faire les raccommodages de la maison, madame Mathis, la mère du petit Victor, qui consentait à aller ainsi en journée, dans quelques familles, ce qui lui permettait de donner parfois une pièce de vingt francs à son fils. Mais Guillaume seul interrogea madame Théodore.
--Ah! monsieur, bégaya-t-elle, qui aurait jamais cru Salvat capable d'une pareille affaire, lui si bon, si humain? C'est pourtant vrai, puisque lui-même a tout conté au juge... Moi, je disais à tout le monde qu'il était en Belgique. Je n'en étais pas bien certaine, et j'aime mieux qu'il ne soit pas revenu nous voir, parce que, si on l'avait arrêté chez nous, ça m'aurait fait une trop grosse peine... Enfin, maintenant qu'ils le tiennent, ils vont le condamner à mort, c'est sûr.
Céline, qui avait regardé autour d'elle, intéressée, se lamenta brusquement, avec de grosses larmes dans les yeux.
--Oh! non, oh! non, maman, ils ne lui feront pas du mal!
Guillaume l'embrassa, continua ses questions.
--Que vous dirai-je? monsieur, la petite est encore incapable de travailler, moi je n'ai plus d'yeux, on ne veut plus même me prendre pour faire des ménages. Alors, c'est tout simple, on crève de faim... Sans doute, je ne suis pas sans famille, j'ai une soeur très bien mariée, à un employé, monsieur Chrétiennot, que vous connaissez peut-être. Seulement, il est un peu fier, et pour éviter des scènes à ma soeur, je ne vais plus la voir, d'autant plus qu'elle est désespérée en ce moment d'être retombée enceinte, ce qui est une vraie catastrophe dans un petit ménage, quand on a déjà deux filles... Et voilà pourquoi je n'ai guère que Toussaint, mon frère, à qui je puisse m'adresser. Madame Toussaint n'est pas méchante, mais elle n'est pourtant plus la même, depuis qu'elle passe sa vie à craindre que son mari n'ait une seconde attaque. La première a emporté leurs économies, que deviendrait-elle, s'il lui restait sur les bras, paralysé? Avec ça, elle est menacée d'une autre charge, car vous devez savoir que son fils Charles a eu la sottise de faire un enfant à la bonne d'un marchand de vin, qui, naturellement, s'est envolée, en lui laissant le gamin... Ça se comprend qu'ils soient gênés eux-mêmes. Je ne leur en veux pas. Ils m'ont déjà prêté des pièces de dix sous, ils ne peuvent pas m'en prêter toujours.
Molle, résignée, elle continuait, ne se plaignait que pour Céline, car c'était à fendre le coeur, une petite fille si futée, qui faisait tant de progrès à l'école communale et qui se trouvait réduite à battre le pavé comme une pauvresse. D'ailleurs, elle sentait bien qu'on s'écartait d'elles deux, maintenant, à cause de Salvat. Les Toussaint ne voulaient pas se compromettre dans une pareille histoire, et Charles seul avait dit qu'il comprenait qu'on perdît la tête, un beau jour, jusqu'à faire sauter les bourgeois, tant ils se conduisaient d'une façon dégoûtante.
--Moi, je ne dis rien, monsieur, parce que je ne suis qu'une pauvre femme. Et, tout de même, si vous voulez savoir ce que je pense, je pense que Salvat aurait mieux fait de ne pas faire ce qu'il a fait, parce que c'est nous deux, la petite et moi, qui en sommes les vraies punies... Voyez-vous, ça n'entre pas dans ma cervelle, la petite d'un condamné à mort...
Mais, de nouveau, Céline l'interrompit, en se jetant à son cou.
--Oh! maman, oh! maman, ne dis pas ça, je t'en prie! Ça ne peut pas être vrai, ça me fait trop de peine.
Pierre et Marie avaient échangé un regard d'infinie pitié, tandis que Mère-Grand se levait pour monter visiter ses armoires, ayant eu l'idée de donner un peu de linge et quelques vieux vêtements à ces deux misérables créatures. Guillaume, ému jusqu'aux larmes, révolté contre un monde où pouvaient se produire de telles infortunes, glissa son aumône dans la petite main de la fillette, en promettant à madame Théodore d'aller s'entendre avec son propriétaire, afin qu'il leur rendît leur chambre.
--Ah! monsieur Froment, reprit la malheureuse, Salvat avait bien raison de dire que vous étiez un brave homme... Et vous le savez aussi, que lui n'est pas un méchant, puisque vous l'avez employé pendant quelques jours... Maintenant qu'il est en prison, tout le monde parle de lui comme d'un bandit, et ça me fend le coeur.
Puis, se tournant vers madame Mathis, qui avait continué de coudre, effacée et discrète, de l'air d'une honnête bourgeoise que toutes ces choses ne devaient point regarder:
--Je vous connais, madame, et je connais surtout votre fils, monsieur Victor, qui est venu souvent causer chez nous... N'ayez pas peur, ce n'est pas moi qui le dirai, car je ne compromettrai jamais personne. Mais, si monsieur Victor pouvait parler, il n'y a que lui qui expliquerait bien les idées de Salvat.
Stupéfaite, madame Mathis la regardait. Dans son ignorance de la vraie existence et des vraies pensées de son fils, elle restait saisie, confusément terrifiée, à l'idée d'un lien possible entre lui et de telles gens. D'ailleurs, elle n'en voulut rien croire.
--Oh! vous devez vous tromper... Victor m'a dit qu'il ne venait presque jamais plus à Montmartre, toujours en voyage pour du travail.
Au son inquiet et frémissant de la voix, madame Théodore comprit qu'elle n'aurait pas dû mêler ainsi cette dame à ses tristes affaires; et, tout de suite, humblement, elle s'effaça.
--Je vous demande pardon, madame, je ne croyais pas vous blesser. Peut-être bien que je me trompe.
Doucement, madame Mathis s'était remise à coudre, comme si elle se fût hâtée de rentrer dans sa solitude, dans le coin de misère décente, où, seule, ignorée, elle mangeait à peine du pain. Ah! son cher fils adoré, il avait beau la négliger beaucoup, elle n'espérait plus qu'en lui, il restait son dernier rêve, toutes sortes de bonheurs dont il la comblerait un jour!
Mère-Grand redescendit, chargée d'un paquet de hardes et de linge, et ce fut avec des remerciements sans fin que madame Théodore et la petite Céline se retirèrent. Longtemps après leur départ, Guillaume se promena de long en large, ne pouvant se remettre au travail, muet, le front barré de rides.
Le lendemain, lorsque Pierre revint, toujours hésitant et torturé, il eut la surprise d'assister à une visite d'une autre sorte. Un coup de vent entra, des jupes volantes, des rires en fusée, et c'était la petite princesse Rosemonde, que le jeune Hyacinthe Duvillard, correct et froid, suivait.
--C'est moi, cher maître, je vous avais promis ma visite, en élève que votre génie passionne... Et voici notre jeune ami, qui a bien voulu m'amener, dès notre retour de Norvège, car ma première visite est pour vous.
Elle se tournait, saluait à l'aise, très gracieusement, Pierre et Marie, François et Antoine, qui se trouvaient là.
--Oh! la Norvège, cher maître, vous n'avez pas idée d'une telle virginité! Nous devrions tous aller boire à cette source neuve d'idéal, nous en reviendrions tous purifiés, rajeunis, capables des grands renoncements.
La vérité était qu'elle y avait passé des jours mortels, sans parvenir à se mettre au régime lacté que lui imposait son jeune amant. Ce voyage de leurs noces, non plus dans la chaude Italie, mais au pays des glaces et des neiges, était sans doute d'une élégance rare, qui disait bien la distinction de leur amour, exempt de toute matérialité grossière. Leur âme seule était du voyage, et ils ne devaient y connaître que des baisers d'âme. Le malheur fut, une nuit, dans un hôtel, comme il s'obstinait à la traiter en fiction, en pur lis symbolique, qu'elle s'exaspéra au point de prendre une cravache et de le cingler, à tour de bras. Lui-même eut la faiblesse de se fâcher, de la battre comme plâtre. De sorte qu'ils tombèrent ensuite dans les bras l'un de l'autre et qu'ils succombèrent, se possédèrent, comme des gens du commun. Au réveil, elle trouva médiocre cette sensation qu'elle était venue chercher si loin, tandis que lui ne l'excusa pas d'avoir si bassement dénoué une aventure dont il avait espéré quelque intellectualité. A quoi bon venir polluer le Nord vierge et divin, quand une ville déjà souillée de France aurait suffi? Et, dès le lendemain, n'étant plus assez purs, ne se sentant plus en communion avec les cygnes, sur les lacs du rêve, ils reprirent le bateau.
Brusquement, elle s'interrompit dans son extase pâmée au sujet de la Norvège, car il était inutile de confesser à tous leur échec lamentable. Et elle s'écria:
--A propos, vous savez ce qui m'attendait, à mon retour. J'ai trouvé mon hôtel dévalisé, oh! complètement. Un saccage dont vous n'avez pas l'idée, et une saleté immonde!... Tout de suite nous avons reconnu la signature, nous avons pensé aux petits amis de Bergaz.