Paris

Part 26

Chapter 263,793 wordsPublic domain

--Encore le départ, encore la terre étrangère, quand ce n'est pas le cachot! Ah! le pauvre être sans joie, traqué toute sa vie, ayant donné sa vie entière à son idéal de liberté qui se démode, dont on plaisante, et qu'il voit crouler avec lui!

Mais, de nouveau, des agents, des gardes, parurent, rôdèrent autour du restaurant. Sans doute, ayant compris qu'ils avaient perdu la piste, ils revenaient avec l'idée que l'homme devait s'être, au passage, terré dans ce chalet. Et, savamment, ils le cernaient, prenaient des précautions, avant de procéder à des fouilles minutieuses, pour être certains, cette fois, que le gibier ne leur échapperait pas. Les deux frères, lorsqu'ils se furent aperçus de cette manoeuvre, se sentirent envahis d'une crainte sourde. C'était la battue de tout à l'heure, ils avaient bien vu l'homme fuir; mais, pourtant, qui leur disait qu'on n'allait pas les forcer à établir leur identité, puisqu'ils s'étaient jetés si fâcheusement dans ce coup de filet? D'un regard, ils se consultèrent, eurent un instant la pensée de partir sous l'averse. Puis, ils comprirent que cela ne pouvait que les compromettre davantage. Et ils attendirent, d'autant plus que l'arrivée de deux nouveaux clients vint faire diversion.

Une victoria, dont la capote était baissée, et le tablier, relevé, s'arrêtait devant la porte. Il en descendit d'abord un jeune homme, l'air correct et ennuyé, puis une jeune femme qui riait aux éclats, très amusée par cette pluie incessante. Ils discutaient ensemble, elle regrettait, en manière de plaisanterie, de n'être pas venue à bicyclette, tandis que lui trouvait inepte cette promenade sous un déluge.

--Enfin, mon cher, il fallait bien aller quelque part. Pourquoi n'avez-vous pas voulu me mener voir passer les masques?

--Oh! les masques, ma chère! Non, non, autant le Bois, autant le fond du lac!

Et, comme ils entraient, Pierre reconnut la petite princesse Rosemonde, dans la jeune femme que la pluie rendait si gaie, et le bel Hyacinthe Duvillard, dans le jeune homme qui déclarait la mi-carême odieuse, le Bois infect, la bicyclette inesthétique. La nuit précédente, après la tasse de thé offerte, elle l'avait gardé, elle avait voulu contenter son caprice, en le violentant presque comme on violente une femme. Mais, bien qu'ayant consenti à se mettre au lit près d'elle, il s'était refusé à toute laideur et à toute bassesse, malgré les coups qu'elle avait fini par lui donner, s'exaspérant jusqu'à le mordre. Ah! l'horreur, la vilenie de ce geste, la répugnante grossièreté de l'enfant qui pouvait en naître! Ça, quant à l'enfant, il avait raison, elle n'en désirait point. Alors, il avait parlé du geste des âmes qui s'accouplent cérébralement. Elle ne disait pas non, consentait à essayer; mais comment faire? Et, comme ils reparlaient de la Norvège, ils avaient décidé, d'accord enfin, qu'ils partiraient le lundi pour Christiania, un voyage de noces, l'idée qu'ils iraient là-bas consommer l'intellectualité de leur union. Leur seul regret était qu'on ne fût plus au gros de l'hiver, car la froide, la blanche, la chaste neige n'était-elle pas la seule couche possible pour de telles épousailles?

Dès que le garçon leur eut servi des petits verres de bourgeoise anisette, à défaut de kummel, Hyacinthe, qui venait de reconnaître Pierre et son frère Guillaume, dont il avait eu les fils pour condisciples à Condorcet, se pencha, nomma ce dernier à l'oreille de Rosemonde. Tout de suite, celle-ci se leva, dans une brusque exaltation d'enthousiasme.

--Guillaume Froment! Guillaume Froment, le grand chimiste!

Et, s'avançant, le bras tendu:

--Ah! monsieur, vous me pardonnerez cette inconvenance. Mais il faut absolument que je vous serre la main... Je vous admire tant! vous avez fait sur les explosifs de si merveilleux travaux!

Puis, elle se mit à rire comme une gamine, en voyant l'étonnement du chimiste.

--Je suis la princesse de Harth. Monsieur l'abbé, votre frère, me connaît, et j'aurais dû me faire présenter par lui... D'ailleurs, nous avons, vous et moi, des amis communs, le très distingué Janzen, qui devait me mener chez vous, à titre d'élève bien modeste. J'ai fait de la chimie, oh! par zèle pour la vérité et en faveur des bonnes causes, pas davantage... N'est-ce pas? maître, que vous me permettez d'aller frapper à votre porte, dès que je serai de retour de Christiania, où je vais, avec mon jeune ami, faire un voyage de simple émotion et de recherches, dans l'ordre des sentiments inéprouvés.

Et elle continua, et il fut impossible aux autres de placer un mot. Elle mêlait tout: son goût d'internationalisme, qui l'avait jetée un moment aux bras de Janzen, dans le monde anarchiste, parmi les pires aventuriers du parti; sa nouvelle passion des petites chapelles mystiques et symboliques, la revanche de l'idéal sur le réalisme grossier, la poésie des esthètes qui lui faisait rêver un spasme ignoré sous le baiser de glace du bel Hyacinthe.

Tout d'un coup, elle s'arrêta, se remit à rire.

--Tiens! qu'est-ce qu'ils ont donc, ces agents, à fouiller ici? Est-ce que c'est nous qu'on vient arrêter?... Oh! que ce serait drôle!

En effet, le commissaire de police Dupot et l'agent Mondésir se décidaient à entrer sous la véranda, pour visiter le restaurant, après les recherches vaines que leurs hommes venaient de faire dans l'écurie et dans la remise. Leur conviction était absolue, l'homme ne pouvait être que là. Dupot, un petit monsieur maigre, très chauve, très myope, portant des lunettes, avait son air d'ennui et de lassitude habituel, au fond très éveillé et d'un courage indomptable. Lui n'avait pas d'arme; mais, comme il s'attendait aux pires violences, à une défense furieuse de loup forcé, il venait de conseiller à Mondésir d'armer son revolver et de le tenir prêt dans sa poche. Pourtant, Mondésir, râblé et carré comme un dogue, qui flairait de son nez camard, dut le laisser passer le premier, par respect hiérarchique.

D'un vif coup d'oeil, derrière ses lunettes, le commissaire avait dévisagé les quatre consommateurs, ce prêtre, cette femme, puis les deux autres, des gens quelconques. Et, les dédaignant, il voulait tout de suite monter au premier étage, lorsque le garçon, épouvanté par cette brusque invasion de la police, perdit la tête, bégaya:

--C'est qu'il y a, là-haut, un monsieur et une dame, dans un cabinet.

Dupot l'écarta tranquillement.

--Un monsieur et une dame, ce n'est pas ce que nous cherchons... Allons, vite! ouvrez toutes les portes, il faut que pas une porte d'armoire ne reste fermée.

Puis, en haut, ils visitèrent toutes les pièces, tous les recoins, et il n'y eut que le cabinet où se trouvaient Eve et Gérard, que le garçon ne put ouvrir, parce que le verrou était mis à l'intérieur.

--Ouvrez donc, cria le garçon dans la serrure, ce n'est pas pour vous.

Enfin, le verrou fut tiré, et Dupot, qui ne se permit pas même un sourire, laissa descendre la dame et le monsieur, tremblants et blêmes, tandis que Mondésir entrait regarder sous la table, derrière le divan, au fond d'un petit placard, par acquit de conscience.

En bas, lorsque Eve et Gérard durent traverser la véranda, ils eurent la nouvelle émotion de trouver des curieux, ces gens de leur connaissance, réunis là par le plus imprévu des hasards. Elle avait beau avoir le visage caché sous son épaisse voilette, elle rencontra le regard de son fils, elle sentit qu'il la reconnaissait. Quelle fatalité! lui, si bavard, qui disait tout à sa soeur, dans le servage épouvanté où elle le tenait! Et, comme ils fuyaient, comme le comte, désespéré du scandale, la reconduisait à son fiacre, sous la pluie battante, ils entendirent nettement la petite princesse Rosemonde, très amusée, qui s'écriait:

--Mais c'est monsieur le comte de Quinsac!... Et la dame, dites, la dame, qui est-ce?

Hyacinthe, un peu pâle, ne répondant pas, elle insista.

--Voyons, vous devez la connaître, la dame. Dites-moi qui c'est.

--Ce n'est personne, finit-il par répondre. Quelque femme.

Pierre avait compris, gêné devant tant de honte et de souffrance, détournant les yeux, regardant Guillaume. Et, tout d'un coup, la scène changea, au moment où le commissaire Dupot et l'agent Mondésir redescendaient, sans avoir trouvé l'homme. Des cris retentirent au dehors, il y eut un bruit de course et de bousculade. Puis, le chef de la Sûreté Gascogne, qui était resté dans les dépendances du restaurant, à continuer les fouilles, parut, poussant devant lui un paquet sans nom de guenilles et de boue, que tenaient deux agents. C'était l'homme, la bête traquée, violentée et prise enfin, qu'on venait de découvrir au fond de la remise, dans un tonneau, sous du foin.

Ah! quel hallali de victoire, après ces deux grandes heures de course, après cette enragée battue qui avait essoufflé les poitrines et brisé les jambes! La chasse à l'homme, la plus passionnante et la plus sauvage! On tenait l'homme, on le poussait, on le traînait, on le bourrait de coups. Et lui, l'homme, était le plus lamentable des gibiers, une épave, hâve et terreux d'avoir passé la nuit dans un trou de feuilles, trempé encore jusqu'à la taille de s'être jeté au travers d'un ruisseau, battu par la pluie, couvert de fange, ses pauvres vêtements en lambeaux, sa casquette à l'état de loque, les jambes et les mains en sang de son terrible galop parmi les taillis obstrués d'orties et de ronces. Il n'avait plus visage humain, les cheveux collés aux tempes, les yeux saignants hors des orbites, la face entière ravagée, contractée en un masque effroyable d'effroi, de colère et de souffrance. C'était la bête, c'était l'homme, et on le poussa encore, et il tomba sur une des tables du petit café, assis, tenu par les rudes poings qui le secouaient.

Alors, Guillaume eut un saisissement, dont le frisson le glaça. Il saisit la main de Pierre, qui, voyant, comprenant, frémit à son tour. Salvat, ô justice! l'homme était Salvat! C'était Salvat qu'ils avaient vu galoper par le Bois comme un sanglier que force une meute! C'était Salvat qui était là, ce paquet immonde, ce vaincu de misère et de révolte! Et Pierre, dans son angoisse, eut une fois encore la vision brusque du petit trottin, là-bas, sous le porche de l'hôtel Duvillard, l'enfant blonde et jolie, dont la bombe avait ouvert le ventre.

Dupot et Mondésir, vivement, triomphaient avec Gascogne. L'homme, pourtant, n'avait opposé aucune résistance, s'était laissé prendre, d'une douceur de mouton. Et, depuis qu'il était là, si rudement tenu en respect, il ne jetait autour de lui que des regards las, d'une infinie tristesse.

Il parla, et ce fut sa première parole, la voix rauque et basse:

--J'ai faim.

Il se mourait de faim et de fatigue, il n'avait bu qu'un verre de bière, la veille au soir, après deux jours de jeune déjà.

--Donnez-lui un morceau de pain, dit le commissaire Dupot au garçon. Il le mangera pendant qu'on ira chercher un fiacre.

Un agent partit à la recherche d'une voiture. La pluie venait de cesser, on entendit le grelot clair d'une bicyclette, des équipages reparurent, le Bois reprenait sa vie mondaine, au loin, dans les larges allées que dorait un pâle rayon de soleil.

Mais l'homme s'était jeté goulûment sur le morceau de pain; et, tandis qu'il le dévorait, d'un air éperdu de satisfaction animale, ses regards rencontrèrent les quatre consommateurs qui étaient là. Hyacinthe et Rosemonde parurent l'irriter, avec leur mine inquiète et ravie d'assister de la sorte à l'arrestation de ce misérable, qu'ils prenaient pour un bandit quelconque. Puis, ses tristes yeux sanglants vacillèrent. Ils venaient d'avoir la surprise de reconnaître Pierre et Guillaume. Et ils n'exprimèrent plus, fixés sur ce dernier, que l'affection soumise d'un bon chien reconnaissant, la promesse renouvelée d'un inviolable silence.

De nouveau, il parla, comme s'il s'adressait, en homme de courage, à celui qu'il ne regardait plus, à d'autres aussi, aux compagnons qui n'étaient point là.

--C'est bête d'avoir couru... Je ne sais pas pourquoi j'ai couru... Ah! que ça finisse, je suis prêt.

V

Le lendemain matin, en lisant les journaux, Guillaume et Pierre furent très surpris de voir que l'arrestation de Salvat n'y faisait pas le gros bruit qu'ils attendaient. A peine y trouvèrent-ils une petite note, perdue parmi les faits divers, disant qu'à la suite d'une battue, au Bois de Boulogne, la police venait de mettre la main sur un homme, un anarchiste, qu'on croyait compromis dans les derniers attentats. Et les journaux entiers étaient pleins du terrible vacarme, soulevé par les délations nouvelles de Sanier, dans _la Voix du Peuple_, un extraordinaire flot d'articles sur l'affaire des Chemins de fer africains, des renseignements et des appréciations de toutes sortes, au sujet de la grande séance qu'on prévoyait à la Chambre, ce jour-là, si le député socialiste Mège reprenait son interpellation, ainsi qu'il l'avait formellement annoncé.

Guillaume était décidé, depuis la veille, à rentrer chez lui, à Montmartre, puisque sa blessure se cicatrisait et qu'aucune menace, désormais, ne semblait devoir l'y atteindre, ni dans ses projets, ni dans ses travaux. La police avait passé près de lui sans paraître même soupçonner sa responsabilité possible. D'autre part, Salvat ne parlerait certainement pas. Mais Pierre supplia son frère d'attendre deux ou trois jours encore, jusqu'aux premiers interrogatoires de celui-ci, lorsqu'on verrait tout à fait clair dans la situation. La veille, pendant sa longue attente chez le ministre, il avait surpris d'obscures choses, entendu de vagues paroles, toute une sourde liaison entre l'attentat et la crise parlementaire, qui lui faisait désirer que cette dernière fût complètement vidée, avant que Guillaume reprît son existence habituelle.

--Ecoute, lui dit-il, je vais passer chez Morin, pour le prier de venir dîner, car il faut absolument que Barthès soit averti ce soir du nouveau coup qui le frappe... Puis, j'irai jusqu'à la Chambre, je veux savoir. Ensuite, je te laisserai partir.

Dès une heure et demie, Pierre arrivait au Palais-Bourbon. Et, comme il songeait que Fonsègue le ferait entrer sans doute, il rencontra, dans le vestibule, le général de Bozonnet, qui avait justement deux cartes, un ami à lui n'ayant pu venir, au dernier moment. La curiosité était énorme, on annonçait dans Paris une séance passionnante, on se disputait âprement les cartes depuis la veille. Jamais Pierre ne serait entré, si le général ne l'avait pris avec lui, en homme aimable, heureux aussi d'avoir un compagnon pour causer, car il expliquait qu'il venait passer simplement là son après-midi, comme il l'aurait tué à tout autre spectacle, au concert ou dans une vente de charité. Il y venait aussi pour s'indigner, pour se repaître de la honteuse bassesse du parlementarisme, dans son mécontentement d'ancien légitimiste devenu bonapartiste, doublement fini.

En haut, Pierre et le général purent se glisser au premier banc de la tribune. Ils y trouvèrent le petit Massot, qui les fit asseoir à sa droite et à sa gauche, en s'amincissant encore. Il connaissait tout le monde.

--Ah! vous avez eu la curiosité d'assister à ça, mon général. Et vous, monsieur l'abbé, vous êtes venu vous exercer à la tolérance et au pardon des injures... Moi, je suis un curieux par métier, vous voyez un homme qui a besoin d'un sujet d'article; et, comme il n'y avait plus que de mauvaises places, dans la tribune de la presse, j'ai réussi à m'installer commodément ici... Une belle séance à coup sûr. Regardez, regardez cet entassement de monde, à droite, à gauche, partout!

En effet, les tribunes étroites, mal agencées, débordaient de têtes. Beaucoup de femmes, des hommes de tout âge, s'y écrasaient en une masse confuse, où l'on ne distinguait que la rondeur pâle des visages. Mais le spectacle était en bas, dans la salle des séances encore vide, pareille, avec ses rangées de banquettes en demi-cercle, à une de ces salles de théâtre qui s'emplissent très lentement, un jour de première représentation. Sous le jour froid qui tombait du plafond vitré, la tribune luisante et grave attendait, tandis que, derrière et plus haut, occupant tout le mur du fond, le bureau avec ses tables, ses sièges, son fauteuil présidentiel, restait également désert, peuplé seulement de deux garçons de bureau, en train de changer les plumes et de visiter les encriers.

--Les femmes, reprit Massot en riant, viennent ici comme elles vont dans les ménageries, avec le secret espoir que les fauves se mangeront... Et vous avez lu l'article de _la Voix du Peuple_, ce matin? Il est étonnant, Sanier! Quand il n'y a plus d'ordures, il en trouve encore. Il ajoute à la boue, il crache et souille le cloaque. Si le fond est vrai, il s'arrange pour mentir quand même, dans la monstrueuse végétation de ses commentaires. Chaque jour, il faut qu'il renchérisse, qu'il serve le nouveau poison à ses lecteurs, pour que le tirage de son journal monte... Et, naturellement, ça secoue le public, c'est grâce à lui que tout ce public est ici, les nerfs détraqués, dans l'attente de quelque sale spectacle.

Puis, il s'égaya de nouveau, en demandant à Pierre s'il avait lu, dans _le Globe_, un article non signé, très digne et très perfide, sommant Barroux de donner en toute franchise, sur l'affaire des Chemins de fer africains, les explications que le pays attendait. Jusque-là, le journal avait soutenu hautement le président du Conseil; et l'on sentait, dans l'article, un commencement d'abandon, le brusque froid qui précède les ruptures. Pierre dit que cet article l'avait beaucoup surpris, car il croyait la fortune de Fonsègue liée à celle de Barroux, par une entière communauté de vues et par des liens très anciens d'amitié.

Massot riait toujours.

--Sans doute, sans doute, le coeur du patron a dû saigner. L'article a été très remarqué et il va faire un mal considérable au ministère. Mais, que voulez-vous? le patron sait mieux que personne la ligne de conduite à tenir pour sauver la situation du journal et la sienne.

Alors, il dit l'émotion, la confusion extraordinaire qui régnaient parmi les députés, dans les couloirs, où il était allé faire un tour, avant de monter s'assurer une place. La Chambre, qui ne s'était pas réunie depuis deux jours, rentrait sur cet énorme scandale, pareil aux incendies près de s'éteindre, se rallumant et dévorant tout. Les chiffres de la liste de Sanier circulaient: deux cent mille à Barroux, quatre-vingt mille à Monferrand, cinquante à Fonsègue, dix à Dutheil, trois à Chaigneux, et tant à celui-ci, et tant à cet autre, l'interminable délation; cela, au milieu des histoires les plus extraordinaires, des commérages, des calomnies, un incroyable mélange de vérités et de mensonges, dans lequel il devenait impossible de se reconnaître. Sous le vent de terreur qui soufflait, parmi les visages blêmes, les lèvres tremblantes, d'autres passaient congestionnés, éclatants de sauvage joie, avec des rires de victoire prochaine. Car, en somme, sous les grandes indignations de commande, les appels à la propreté, à la moralité parlementaire, il n'y avait toujours là qu'une question de personnes, celle de savoir si le ministère serait renversé et quel serait le nouveau cabinet. Barroux semblait bien malade; mais qui pouvait prévoir la part de l'inattendu, dans une telle bagarre? On annonçait que Mège allait être d'une violence extrême. Barroux répondrait, et ses amis disaient sa colère, sa volonté de faire la clarté complète, décisive. Sans doute Monferrand prendrait ensuite la parole. Quant à Vignon, malgré son allégresse contenue, il affectait de se tenir à l'écart; et on l'avait vu aller de l'un à l'autre de ses partisans, pour leur conseiller le calme, le coup d'oeil clair et froid qui décide du triomphe, dans les batailles. Jamais cuve de sorcière, débordante de plus de drogues et de plus abominables choses sans nom, n'avait bouilli sur un pareil feu d'enfer.

--Du diable si l'on sait ce qui va sortir de tout ça! conclut Massot. Ah! la sale cuisine! Vous allez voir.

Mais le général de Bozonnet s'attendait aux pires catastrophes. Encore si l'on avait eu une armée, on aurait pu balayer, un beau matin, cette poignée de parlementaires vendus, qui mangeaient et pourrissaient le pays. La fin de tout, pour lui, était que la nation en armes n'était pas une armée. Et il enfourcha le sujet favori de ses amères doléances, depuis qu'on l'avait mis à la retraite, en homme d'un autre régime que le présent bouleversait.

--Puisque vous cherchez un sujet d'article, dit-il à Massot, le voilà, votre sujet!... La France, qui a plus d'un million de soldats, n'a pas une armée. Je vous donnerai des notes, vous direz enfin la vérité.

Tout de suite, il s'empara du journaliste, il le catéchisa. La guerre devait être une affaire de caste, des chefs de droit divin conduisant aux combats des mercenaires, des gens payés ou choisis. La démocratiser, c'était la tuer; et il la regrettait, en héros qui la considérait comme la seule noble occupation. Du moment que tout le monde se trouvait forcé de se battre, personne ne voulait plus se battre. Voilà pourquoi le service obligatoire, la nation en armes, amènerait certainement la fin de la guerre, dans un temps plus ou moins long. Si, depuis 1870, on ne s'était pas battu, cela venait justement de ce que tout le monde était prêt à se battre. Et l'on hésitait, maintenant, à jeter un peuple contre un autre, en songeant à l'effroyable écrasement, à la désastreuse dépense d'argent et de sang. Aussi l'Europe, changée en un immense camp retranché, l'emplissait-elle de colère et de dégoût, comme si la certitude que tous avaient de s'exterminer dès la première bataille, lui gâtait le plaisir qu'on avait autrefois à se battre ainsi qu'on chassait, par l'imprévu des monts et des bois.

--Mais, dit doucement Pierre, ce n'est pas un grand mal, si la guerre disparaît.

Le général s'irrita d'abord.

--Ah bien! vous aurez de jolis peuples, si l'on ne se bat plus!

Puis, il voulut se montrer pratique.

--Remarquez que la guerre n'a jamais coûté autant d'argent que depuis le temps où elle n'est plus possible. Notre paix défensive, nos nations en armes ruinent les Etats, simplement. Si ce n'est pas la défaite, c'est la banqueroute certaine... En tout cas, l'état militaire est un état perdu, où il n'y a plus rien à faire. La foi s'en va, on le désertera peu à peu, comme on déserte l'état religieux.

Et il eut un geste de désolation, la malédiction du soldat d'autrefois à ce parlement, à cette Chambre républicaine, comme s'il l'accusait des jours qui devaient venir, où le soldat ne serait plus que le citoyen.

Le petit Massot hochait la tête, trouvant sans doute le sujet d'article trop sérieux pour lui. Il coupa court, en disant:

--Tiens! monseigneur Martha est dans la tribune diplomatique, avec l'ambassadeur d'Espagne... Vous savez qu'on dément sa candidature dans le Morbihan. Il est bien trop fin pour vouloir se compromettre à être député, lorsqu'il tient les ficelles qui font mouvoir ici la plupart des catholiques ralliés au gouvernement républicain.

Pierre, en effet, venait d'apercevoir le visage souriant et discret de monseigneur Martha, qui s'était montré charmant pour lui, la veille, dans l'antichambre du ministre. Dès lors, il lui sembla que cet évêque prenait là une importance considérable, si modeste que voulût paraître son attitude. Il le sentait puissant et agissant, bien qu'il ne bougeât pas, qu'il se contentât de regarder, en simple curieux amusé par le spectacle. Et il revenait toujours à lui, comme s'il s'attendait à le voir tout d'un coup diriger l'action, commander aux hommes et aux choses.

--Ah! dit encore Massot, voici Mège... La séance va commencer.