Paris

Part 23

Chapter 233,771 wordsPublic domain

Et il conta toute l'histoire: comment l'agent Mondésir, averti par un agent secret que l'anarchiste Salvat se trouvait dans un cabaret de Montmartre, s'était présenté trop tard, lorsque l'oiseau venait de s'envoler; puis, le hasard qui l'avait remis en présence de Salvat, arrêté à cent pas du cabaret, guettant de loin; et, dès lors, Salvat filé, dans l'espoir de le prendre au nid, avec ses complices, Salvat suivi de la sorte jusqu'à la porte Maillot, où, brusquement, se sentant traqué sans doute, il s'était mis à galoper, pour se jeter dans le Bois de Boulogne. Il y était depuis deux heures du matin, sous la pluie fine qui n'avait pas cessé de tomber. On avait attendu le jour, afin d'organiser une battue et de lui donner la chasse, comme à une bête que la lassitude doit suffire à livrer. De façon que, d'une minute à l'autre, il allait être pris.

--Je sais, monsieur le ministre, combien vous vous intéressez à cette arrestation, et j'ai eu la pensée d'accourir demander vos ordres. L'agent Mondésir est là-bas, qui mène la battue. Il regrette bien de n'avoir pas cueilli l'homme, boulevard Rochechouart; mais son idée de le filer, tout de même, était excellente; et l'on ne peut que lui reprocher de ne s'être pas méfié du Bois de Boulogne.

Salvat arrêté, ce Salvat dont les journaux étaient pleins depuis trois semaines, c'était là une réussite, un coup dont le retentissement serait énorme. Monferrand écoutait, et au fond de ses gros yeux fixes, derrière son masque lourd de fauve au repos, se lisait tout un travail intérieur, toute une soudaine volonté d'utiliser à son profit l'événement que le hasard lui apportait. Confusément, déjà, un lien s'établissait en lui, entre cette arrestation et l'interpellation de Mège, l'autre affaire, celle des Chemins de fer africains, qui devait le lendemain renverser le ministère. Et une combinaison s'ébauchait: n'était-ce pas son étoile qui lui envoyait ce qu'il cherchait, le moyen de se repêcher dans l'eau trouble de la crise prochaine?

--Mais, dites donc, monsieur Gascogne, êtes-vous bien sûr que ce Salvat soit l'auteur de l'attentat?

--Oh! absolument sûr, monsieur le ministre. Il avouera tout, dans le fiacre, avant d'arriver à la Préfecture.

Pensif, Monferrand s'était de nouveau mis à marcher, et les idées lui venaient, à mesure qu'il parlait, avec une lenteur réfléchie.

--Mes ordres, mon Dieu! mes ordres, c'est d'abord que vous agissiez avec une grande prudence... Oui, n'ameutez pas les promeneurs du Bois. Tâchez que l'arrestation passe inaperçue... Et, si vous obtenez des aveux, gardez-les pour vous, ne les communiquez pas à la presse. Oh! ça, je vous le recommande bien, que les journaux ne soient pas mis dans l'affaire... Enfin, venez me renseigner, moi, et le secret pour tout le monde, le secret absolu!

Gascogne s'inclina, mais Monferrand le retint, pour lui dire que son ami, M. Lehmann, procureur de la république, recevait quotidiennement des lettres d'anarchistes, qui menaçaient de le faire sauter, lui et sa famille; si bien que, malgré son courage, il demandait qu'on fît garder sa maison par des agents en bourgeois. Déjà la Sûreté avait organisé une surveillance pareille, pour la maison habitée par le juge d'instruction Amadieu. Et, si celui-ci était un personnage précieux, Parisien aimable, psychologue et criminaliste distingué, écrivain même à ses heures, le procureur de la république Lehmann l'égalait en mérites de toutes sortes, car il était un de ces magistrats politiques, un de ces Juifs de talent avisé, qui très honnêtement font leur chemin, en se mettant toujours du côté du pouvoir.

--Monsieur le ministre, dit à son tour Gascogne, il y a aussi l'affaire Barthès... Nous attendons, faut-il procéder à l'arrestation, dans cette petite maison de Neuilly?

Un de ces hasards, qui servent parfois les policiers, et qui font croire à leur génie, lui avait révélé le secret refuge de Nicolas Barthès, la petite maison d'un prêtre, l'abbé Pierre Froment. Et, bien que Barthès, depuis que régnait la terreur anarchiste, dans l'affolement de Paris, se trouvât sous le coup d'un mandat d'amener, simplement comme suspect, pouvant avoir eu des rapports avec les révolutionnaires, il n'avait point osé l'arrêter chez ce prêtre, un saint vénéré de tout le quartier, sans avoir un ordre formel. Le ministre, consulté, l'avait approuvé vivement de sa réserve vis-à-vis du clergé, en se chargeant lui-même d'arranger l'affaire.

--Non, monsieur Gascogne, ne bougez pas. Vous savez mon sentiment, ayons les prêtres avec nous, et non contre nous... J'ai fait écrire à monsieur l'abbé Froment, pour qu'il vienne ce matin, un matin où je n'attends personne. Je causerai avec lui, l'affaire ne vous regarde plus.

Et il le congédiait, lorsque l'huissier reparut, en disant que monsieur le président du Conseil était là.

--Barroux!... Ah! fichtre! monsieur Gascogne, sortez par ici, je préfère que personne ne vous rencontre, puisque je vous demande le silence sur l'arrestation de ce Salvat... C'est bien entendu, n'est-ce pas? moi seul dois tout savoir, et téléphonez-moi ici, directement, si quelque incident grave se produisait.

A peine le chef de la Sûreté avait-il disparu, par la porte d'un salon voisin, que l'huissier rouvrit celle de l'antichambre.

--Monsieur le président du Conseil.

Les mains tendues, avec un empressement où la déférence et la cordialité étaient dosées avec justesse, Monferrand s'avança, de son air franc et bonhomme.

--Ah! mon cher président, pourquoi vous êtes-vous dérangé? Je serais allé chez vous, si vous aviez hâte de me voir.

Mais, d'un geste impatient, Barroux rejeta toute préséance.

--Non, non! je faisais aux Champs-Elysées ma promenade à pied quotidienne, j'étais sous l'empire de préoccupations si vives, que j'ai mieux aimé venir tout de suite... Vous pensez bien que nous ne pouvons rester sous le coup de ce qui se passe. Et, en attendant le Conseil de demain matin, où il faudra arrêter un plan de défense, j'ai senti que nous avions à causer ensemble.

Il prit un fauteuil, tandis que Monferrand en roulait un autre, pour s'asseoir devant lui, à contre-jour. Les deux hommes étaient en présence. Et autant Barroux, de dix ans plus âgé, blanc et solennel, gardait la haute prestance du pouvoir, avec sa belle figure rasée, ses favoris neigeux, toute cette attitude de conventionnel romantique, qui essayait de magnifier la simple loyauté d'un bourgeois, un peu sot et bon; autant l'autre, lourd et fin, sous son masque commun, dans son affectation de rondeur et de simplicité, cachait des gouffres ignorés, une âme obscure de jouisseur et de despote, sans pitié ni scrupules.

Très ému au fond, Barroux souffla un instant, le sang à la tête, le coeur battant d'indignation et de colère, au souvenir du flot de basses injures que _la Voix du Peuple_ avait déversé sur lui, le matin encore.

--Voyons, mon cher collègue, il faut en finir, il faut faire cesser cette scandaleuse campagne... D'ailleurs, vous vous doutez bien de ce qui nous attend demain à la Chambre. Maintenant que voilà la fameuse liste publiée, nous allons avoir sur les bras tous les mécontents. Vignon s'agite...

--Ah! vous avez des nouvelles de Vignon? demanda Monferrand, devenu très attentif.

--Sans doute, en passant, je viens de voir une file de fiacres à sa porte. Toutes ses créatures sont en branle depuis hier, et vingt personnes m'ont dit que la bande se partageait déjà les portefeuilles. Car vous vous doutez bien que l'ingénu et farouche Mège va tirer une fois de plus les marrons du feu. Enfin, nous sommes morts, on a la prétention de nous enterrer dans la boue, avant de se disputer nos dépouilles.

Il eut un geste théâtral, le bras tendu, et sa voix sonna éloquemment, comme s'il se trouvait à la tribune. Son émotion était réelle pourtant, des larmes montaient à ses yeux.

--Moi, moi! qui ai donné ma vie entière à la république, qui l'ai fondée, qui l'ai sauvée, me voir ainsi abreuvé d'outrages, être obligé de me défendre contre des accusations abominables! Un prévaricateur, moi! un ministre qui se serait vendu, qui aurait reçu deux cent mille francs de ce Hunter, pour les mettre simplement dans sa poche!... Eh! oui, il a été question de deux cent mille francs entre lui et moi. Mais il faut dire comment et dans quelles conditions. C'est comme vous sans doute, pour les quatre-vingt mille francs qu'il vous aurait remis...

Monferrand l'interrompit, d'une voix nette.

--Il ne m'a pas remis un centime.

Très surpris, l'autre le regarda, mais ne vit que sa grosse tête rude, noyée d'ombre.

--Ah!... Je croyais que vous étiez en relation d'affaires avec lui, et que vous le connaissiez particulièrement.

--Non, j'ai connu Hunter comme tout le monde, je ne savais même pas qu'il était le racoleur du baron Duvillard, pour les Chemins de fer africains, et jamais il n'a été question de cette chose entre nous.

Cela était si invraisemblable, si contraire à tout ce qu'il savait, que Barroux, devant un si évident mensonge, resta un instant effaré. Puis, il se ressaisit d'un geste, laissant les autres à leur cas, pour revenir au sien.

--Oh! moi, il m'a fait plus de dix visites, il m'en a rebattu les oreilles, des Chemins de fer africains. C'était lorsque la Chambre a dû voter l'émission des valeurs à lots... Et, tenez! mon cher, je nous vois encore, dans cette pièce, car vous vous souvenez que j'avais alors l'Intérieur, tandis que vous veniez d'entrer aux Travaux publics. Moi, j'étais assis à ce bureau, tandis que Hunter se trouvait ici même, dans ce fauteuil où je suis. Ce jour-là, il avait désiré me consulter sur l'emploi des sommes considérables que la banque Duvillard voulait consacrer à la publicité; et, devant les gros chiffres mis en regard des journaux monarchistes, je me rappelle que je me fâchais, estimant avec raison que c'était là un argent de ruine contre la république; de sorte que, cédant à ses instances, je dressai moi aussi une liste, disposant des fameux deux cent mille francs pour des journaux républicains, des journaux amis, qui ont touché par mon entremise, c'est vrai... Voilà l'histoire.

Il se leva, se frappa la poitrine du poing, tandis que sa voix se haussait encore.

--Eh bien! j'en ai assez, des calomnies et des mensonges... Cette histoire, je vais demain la conter tout simplement à la Chambre. Ce sera ma seule défense. Un honnête homme ne craint pas la vérité.

A son tour, Monferrand s'était levé, dans un cri, où il se confessait tout entier.

--C'est idiot, jamais on n'avoue, vous ne ferez pas ça!

Mais Barroux s'entêta, superbe.

--Je le ferai. Nous verrons bien si la Chambre, par acclamation, n'absoudra pas un vieux serviteur de la liberté.

--Non! vous tomberez sous les huées, et vous nous entraînerez tous avec vous.

--Qu'importe? nous tomberons, dignement, honnêtement!

Monferrand eut un geste de furieuse colère. Puis, tout d'un coup, il se calma. Une brusque lueur venait de jaillir, dans l'anxieuse confusion, où il se débattait depuis le matin; et tout s'éclairait, le plan encore vague qu'avait fait naître en lui l'arrestation prochaine de Salvat, se complétait, s'élargissait en une combinaison audacieuse. Pourquoi donc aurait-il empêché la chute de ce grand innocent de Barroux? L'unique chose d'importance était de ne pas tomber avec lui, ou du moins de se rattraper. Il se tut, il ne mâcha plus que des mots sourds, où sa révolte semblait s'user. Et, enfin, de son air de bonhomie bourrue:

--Mon Dieu! après tout, vous avez peut-être raison. Il faut être brave. Et, d'ailleurs, mon cher président, vous êtes notre chef, nous vous suivrons.

Les deux hommes s'étaient rassis face à face, et la conversation continua, ils achevèrent de se mettre cordialement d'accord sur l'attitude du ministère, en vue de l'interpellation certaine du lendemain.

Cette nuit-là, le baron Duvillard n'avait guère dormi. Laissé à sa porte par Gérard, il s'était couché violemment, en homme qui veut commander au sommeil, afin d'oublier et de se reprendre. Mais le sommeil n'était point venu, il l'avait cherché pendant de longues heures, brûlé d'insomnie, la chair en feu sous l'affront de Silviane. Comme il l'avait crié, c'était monstrueux, cela! cette fille, enrichie, comblée, le souffletant de cette boue, lui le maître, qui se flattait d'avoir mis Paris et la république dans sa poche, qui disposait des consciences comme un marchand accapare les laines ou les cuirs, pour un coup de Bourse! Et la sourde conscience que Silviane était sa tare vengeresse, sa pourriture, à lui le pourrisseur, achevait de l'exaspérer. Vainement, il voulait chasser cette hantise, se rappeler ses affaires, ses rendez-vous du lendemain, les millions qu'il brassait aux quatre coins du monde, la toute-puissance de l'argent qui mettait entre ses mains le sort des peuples. Toujours, et malgré tout, Silviane renaissait, l'éclaboussait de son vice. Il tâcha de se raccrocher désespérément à la grande affaire qu'il préparait depuis des mois, le fameux Chemin de fer transsaharien, une colossale entreprise qui remuerait les milliards et changerait la face de la terre. Et Silviane reparut encore, le gifla sur les deux joues, de sa petite main trempée dans le ruisseau. Vers la pointe du jour, cependant, il finit par s'assoupir, en refaisant le furieux serment de ne jamais la revoir, de la repousser du pied, même si elle venait se traîner à ses genoux.

Dès sept heures, lorsqu'il se réveilla, brisé, dans la moiteur alanguissante des draps, sa première pensée fut pour elle, il faillit céder à une lâcheté. L'idée l'assaillait de courir s'assurer si elle était rentrée, de la surprendre endormie, et de faire sa paix, et d'en profiter pour la ravoir peut-être. Mais il sauta du lit, alla se tremper d'eau froide, retrouva sa bravoure. C'était une misérable, il se crut cette fois guéri d'elle à jamais. Et la vérité fut qu'il finit par l'oublier, dès qu'il eut ouvert les journaux du matin. La publication de la liste, dans _la Voix du Peuple_, le bouleversa, car il avait douté jusque-là que Sanier l'eût en sa possession. D'un coup d'oeil, il jugea le document, les quelques vérités qu'il contenait, mêlées à l'habituel flot d'imbécillités et de mensonges. Lui, pourtant, cette fois encore, ne se sentit pas atteint: il ne redoutait réellement qu'une chose, l'arrestation de son intermédiaire Hunter, dont le procès aurait pu le mettre en cause. Comme il ne cessait de le répéter, de son air calme et souriant, il n'avait fait que ce que font toutes les maisons de banque, lorsqu'elles lancent une émission, payant la publicité de la presse, employant des courtiers, récompensant les services discrets, rendus à l'affaire. C'était une affaire, et cela, pour lui, disait tout. Du reste, il était beau joueur, il parlait avec un mépris indigné d'un banquier qui, dans un récent scandale, affolé, acculé, ruiné par le chantage, avait cru finir les choses en se tuant, un drame pitoyable, une mare de boue et de sang, d'où le scandale avait repoussé monstrueusement, en une pullulante et indestructible végétation. Non, non! on restait debout, on luttait jusqu'à la dernière énergie, jusqu'au dernier écu.

Vers neuf heures, un tintement l'appela au téléphone particulier, posé sur son bureau. Et sa folie le reprit, l'idée le traversa que ce devait être Silviane. Souvent, elle s'amusait ainsi à le déranger, au milieu des plus graves préoccupations. Elle venait de rentrer, elle comprenait qu'elle était allée trop loin, et voulait son pardon. Puis, lorsqu'il entendit que c'était Monferrand qui le demandait au ministère, il eut le léger frisson d'un homme sauvé encore du gouffre qu'il côtoie. Vivement, il demanda son chapeau, sa canne, désireux de marcher, de réfléchir au grand air. Et, de nouveau, il fut tout aux complications de l'affaire scandaleuse qui allait émotionner le parlement et Paris entier. Se tuer, ah! non, c'était sot et lâche. La terreur pouvait souffler, il se sentait d'âme ferme, de volonté supérieure aux événements, résolu à se défendre en maître qui entend ne rien lâcher de sa puissance.

Cette terreur, dès que Duvillard entra dans les antichambres du ministère, il la sentit qui soufflait en tempête. _La Voix du Peuple_, avec sa terrible liste, avait glacé les coeurs des coupables, et tous pâlissaient, tous accouraient, éperdus, en sentant le sol qui croulait sous eux. Le premier qu'il aperçut fut Dutheil, fiévreux, mâchant ses fines moustaches, la face tirée par un tic, dans son effort de sourire quand même. Il le gronda d'être là, c'était une faute de venir ainsi aux nouvelles, l'air effaré. Et l'autre, ragaillardi déjà par cette rude parole, se défendait, jurait qu'il n'avait pas même lu l'article de Sanier, qu'il était monté simplement pour recommander au ministre une dame de ses amies. Le baron se chargea de son affaire, le renvoya, en lui souhaitant une bonne mi-carême. Mais celui surtout qui lui fit pitié, ce fut Chaigneux, le corps vacillant, comme plié par le poids de sa longue tête chevaline, et si malpropre, si en détresse, qu'on aurait dit un vieux pauvre. Quand il reconnut le banquier, il se précipita, vint le saluer avec un empressement obséquieux.

--Ah! monsieur le baron, faut-il que les hommes soient méchants! C'est ma mort, on m'assassine, et que deviendra ma femme, que deviendront mes trois filles, dont je suis l'unique soutien?

Il avait mis dans cette lamentation toute son histoire de triste sire, victime de la politique, ayant eu la folie de quitter Arras et son étude d'avoué pour triompher à Paris avec ses quatre femmes, comme il disait, la mère et les trois filles, dont il n'avait plus été dès lors que le domestique honteux, effaré par ses continuels échecs de médiocre. Député honnête, ah! grand Dieu! il aurait bien voulu l'être; mais n'était-il pas le besogneux éternel, toujours en quête d'un billet de cent francs, le député forcément à vendre? et piteux, et tellement bousculé par ses quatre femmes, qu'il aurait ramassé pour elles de l'argent n'importe où, dans n'importe quoi.

--Imaginez-vous, monsieur le baron, que j'ai enfin trouvé un mari pour mon aînée. C'est la première chance qui m'arrive, elles ne seront plus que trois à la maison... Seulement, vous comprenez la désastreuse impression, sur la famille du jeune homme, d'un article comme celui de ce matin. Et je suis accouru chez monsieur le ministre, pour le supplier d'accorder une place de secrétaire à mon futur gendre... Cette place, que j'ai promise, peut encore tout arranger.

Il était si minable, il parlait d'une voix si éplorée, que Duvillard eut l'idée d'une de ces bonnes actions, qu'il savait risquer à propos, et dans lesquelles il plaçait sa protection et son argent à gros intérêts. Il est toujours excellent d'avoir à soi de ces créatures malchanceuses dont on se fait, pour un morceau de pain, des valets et des complices. Aussi le renvoya-t-il, en se chargeant de son affaire, ainsi qu'il s'était chargé de celle de Dutheil. Et il ajouta qu'il l'attendrait le lendemain, pour causer, pour l'aider, puisqu'il mariait une de ses filles.

Chaigneux, flairant un prêt, s'effondra en remerciements.

--Ah! monsieur le baron, ma vie sera trop courte pour acquitter une telle dette de reconnaissance.

Comme Duvillard se retournait, il eut la surprise d'apercevoir, dans un coin de l'antichambre, l'abbé Froment qui attendait. Celui-là, pourtant, n'était pas de la charrette des suspects, bien que, lui aussi, parût cacher une anxiété profonde, en affectant de lire un journal. Le baron s'avança, serra la main du prêtre, causa cordialement. Et Pierre lui conta qu'il avait reçu une lettre, le priant de se présenter chez le ministre: il ignorait pourquoi, il se disait très surpris, souriant, ne voulant pas montrer son inquiétude. Depuis un quart d'heure, il attendait. Pourvu qu'on ne l'oubliât pas, dans cette antichambre!

L'huissier parut, s'empressa.

--Monsieur le ministre vous attend, monsieur le baron. Il est en ce moment avec monsieur le président du Conseil; mais, dès que monsieur le président s'en ira, j'ai ordre de vous introduire, monsieur le baron.

Presque aussitôt, Barroux sortit; et, comme Duvillard allait entrer, il le reconnut, le retint. Amèrement, il parla de l'affaire, en homme indigné, sous le coup de la calomnie. Est-ce que lui, Duvillard, n'en témoignerait pas à l'occasion, que lui, Barroux, n'avait jamais touché directement un centime? Il oubliait qu'il parlait à un banquier, qu'il était lui-même ministre des Finances, pour dire tout son dégoût de l'argent. Ah! les affaires, quelle eau trouble, empoisonnée et salissante! Mais il répétait qu'il souffletterait les insulteurs, et que la vérité suffirait.

Duvillard l'écoutait, le regardait. Et la pensée de Silviane, tout d'un coup, rentrait en lui, le hantait, sans qu'il fît même un effort pour la chasser. Il songeait que, si Barroux l'avait bien voulu, lorsqu'il l'avait prié d'agir, Silviane serait maintenant à la Comédie, et que certainement la déplorable aventure de la veille n'aurait pas eu lieu; car il commençait à se reconnaître coupable, jamais Silviane ne l'aurait lâché salement, s'il avait contenté son caprice.

--Vous savez, je vous en veux, dit-il en interrompant le ministre.

Etonné, l'autre à son tour le regarda.

--Comment, vous m'en voulez! De quoi donc?

--Mais de ce que vous ne m'avez pas aidé, vous savez bien, pour cette amie à moi, qui désire débuter dans _Polyeucte_.

Barroux sourit, condescendant, aimable.

--Ah! oui, Silviane d'Aulnay! Mais, mon cher ami, c'est Taboureau qui s'est mis en travers. Il a les Beaux-Arts, la question ne regardait que lui. Et je n'y pouvais rien, ce parfait honnête homme, qui nous est tombé d'une Faculté de province, est plein de scrupules... Moi, je suis un vieux Parisien, je comprends tout, j'aurais été enchanté de vous être agréable.

Devant cette résistance nouvelle à son plaisir, Duvillard se reprit de passion, eut le besoin immédiat d'obtenir ce qu'on lui refusait.

--Taboureau, Taboureau, un joli poids mort dont vous vous êtes encombré là! Honnête, est-ce que tout le monde ne l'est pas?... Voyons, mon cher ministre, il en est temps encore, faites nommer Silviane, ça vous portera bonheur pour demain.

Cette fois, Barroux éclata franchement de rire.

--Non, non! je ne puis lâcher Taboureau en ce moment... On s'en amuserait trop. Un ministère perdu ou sauvé, sur la question Silviane!

Il avait tendu la main, pour prendre congé. Le baron la serra, le retint un instant encore, en lui disant, très grave, un peu pâle:

--Vous avez tort de rire, mon cher ministre. Des ministères sont tombés ou se sont remis debout pour moins que ça... Si vous tombez demain, je souhaite que vous ne le regrettiez jamais.

Et il le regarda s'éloigner, blessé au coeur de son air de plaisanterie, exaspéré par l'idée que quelque chose lui était décidément impossible. Certes, ce n'était pas dans l'espoir de se remettre avec Silviane, mais il se jurait de tout bouleverser, s'il le fallait, pour lui envoyer son traité signé, par simple vengeance, comme un soufflet, oui! un soufflet. Cette minute venait d'être décisive.

A cet instant, Duvillard, dont les yeux accompagnaient Barroux, fut surpris de voir Fonsègue, qui arrivait, manoeuvrer de façon à n'être pas aperçu par le ministre. Il y réussit, il entra dans l'antichambre, les yeux troubles, toute sa petite personne, si vive et si spirituelle d'habitude, éperdue. C'était le vent de terreur qui continuait à souffler et qui l'apportait.

--Vous n'avez donc pas vu votre ami Barroux? demanda le baron, intrigué.

--Barroux? non!