Part 22
--Vous avez connu Mathis à Condorcet! Oui, c'est vrai, il y a fait ses classes... Ah! vous avez connu Mathis. Un garçon bien remarquable, et que la misère étrangle... Mais, dites donc, l'autre, son compagnon, vous ne le connaissez pas?
Hyacinthe, regardant l'homme enfoui dans la casquette, disait déjà non de la tête, lorsque Bergaz, tout d'un coup, le poussa vivement du coude, pour le faire taire. Et, comme explication, il ajouta très bas:
--Chut!... Voici Raphanel. Je me méfie depuis quelque temps. Dès qu'il arrive, ça sent la police.
Raphanel était aussi une des vagues et louches figures de l'anarchie que Janzen avait introduites chez la princesse, pour flatter sa passion révolutionnaire du moment. Celui-là, petit homme rond et gai, à la figure poupine, au nez enfantin noyé entre de grosses joues, passait pour un énergumène, réclamait à grand fracas l'incendie et le meurtre, dans les réunions publiques. Et le fâcheux était que, compromis déjà plusieurs fois, il avait toujours réussi à s'en tirer, lorsque les compagnons restaient sous les verrous. Ceux-ci commençaient à s'étonner.
Tout de suite, il serra gaiement la main de la princesse, s'attabla près d'elle sans y être invité, se mit à injurier cette sale bourgeoisie, qui se vautrait dans les mauvais lieux. Ravie, Rosemonde l'encouragea, tandis qu'on se fâchait autour d'eux. Bergaz, de son oeil clair, l'examinait, avec un petit rire de soupçon, en terrible homme qui agissait, laissant parler les autres. Par moments, il échangeait avec Sanfaute et Rossi, ses deux lieutenants muets, de minces regards d'intelligence; et ceux-ci étaient visiblement à lui corps et âme, dans toutes les libres débauches, dans tous les attentats profitables où il lui plaisait de les mener. L'anarchie, eux seuls l'exploitaient, la pratiquaient jusqu'au bout, utilisant l'atroce logique des conséquences. Et Hyacinthe, qui rêvait bien du vice en esthète, mais qui n'osait point, enviait éperdument les bandeaux de Sanfaute, quoiqu'il affectât de les traiter en choses connues, dont il était las.
Cependant, en attendant Legras et ses Fleurs du pavé, deux chanteuses s'étaient succédé sur l'estrade, l'une grasse, l'autre maigre, l'une distillant des romances niaises, avec des dessous polissons, l'autre lançant des refrains canailles, d'une violence de gifles. Elle avait fini, au milieu d'une tempête de bravos, lorsque, brusquement, la salle mise en joie, cherchant à rire, éclata de nouveau. C'était Silviane qui faisait son entrée, dans la petite loge, au fond. Quand elle apparut debout, en pleine lumière, à demi nue, pareille à un astre, avec sa robe de satin jaune, toute resplendissante de ses diamants, il y eut une huée formidable, des rires, des cris, des sifflets, des grognements mêlés à des applaudissements féroces. Et le scandale s'accrut encore, des gros mots volèrent, dès qu'on aperçut derrière elle les trois hommes, Duvillard, Gérard et Dutheil, plastronnés et cravatés de blanc, graves et corrects.
--Nous vous le disions bien! murmura Duvillard, fort ennuyé de l'aventure, tandis que Gérard tâchait de se dissimuler dans l'ombre.
Mais elle, souriante, enchantée, face au public, recevait l'orage de son air candide de vierge folle, comme on aspire l'air vivifiant du large, soufflant en bourrasque. Elle était de là, c'était l'air natal.
--Eh bien! quoi? répondit-elle au baron, qui voulait la faire asseoir. Ils sont gais, c'est très gentil... Oh! que je m'amuse!
--Mais certainement, c'est très gentil, déclara Dutheil, qui se mettait à l'aise lui aussi. Elle a raison, il faut bien rire.
Au milieu du bruit qui ne cessait pas, la petite princesse de Harth, enthousiasmée, s'était levée, pour mieux voir. Elle secoua Hyacinthe.
--Dites, mais c'est votre père avec cette Silviane! Regardez-les, regardez-les... Ah bien! il en a un estomac, de se montrer ici avec elle!
Hyacinthe se dégagea, refusa de regarder. Ça ne l'intéressait pas, son père était idiot, il n'y avait qu'un gosse pour se toquer ainsi d'une fille. Et son mépris de la femme devint insultant.
--Vous m'agacez, mon cher, dit Rosemonde, en se rasseyant presque sur ses genoux, résolue à se faire reconduire et à le garder, ce soir-là, sous le prétexte de lui offrir une tasse de thé. C'est vous le gosse, qui posez pour ne pas vouloir de nous... Et il a raison, votre père, d'aimer celle-là. Elle est très jolie, je la trouve adorable, moi!
Alors, Hyacinthe ricana, fit allusion à la perversité connue de Silviane.
--Désirez-vous que j'aille le lui dire?... Papa vous présentera, et vous ferez bon ménage.
Quand Rosemonde eut compris, elle se mit simplement à rire.
--Non, non, je suis une curieuse, mais je ne vais pas encore jusque-là.
--Vous irez bien un jour, il faut tout connaître.
--Mon Dieu! oui, qui sait?
Soudain, le bruit cessa, chacun reprit sa place, et il ne resta que le pouls ardent de la salle battant de fièvre. Legras venait de paraître sur l'estrade. C'était un gros garçon blême, en veston de velours, la face ronde, soigneusement rasée, avec l'oeil dur, le coup de mâchoire du mâle, qui se fait adorer des femmes en les terrorisant. Il ne manquait point de talent, chantait juste, avait une voix cuivrée d'une pénétration, d'une puissance pathétique extraordinaire. Et son répertoire, ses Fleurs du pavé, achevait d'expliquer son succès, des chansons où l'ordure et la souffrance d'en bas, toute l'abominable plaie de l'enfer social hurlait et crachait son mal en mots immondes, de sang et de feu.
Le piano préluda, Legras chanta _la Chemise_, l'horrible chose qui faisait accourir Paris. A coups de fouet, le dernier linge de la fille pauvre, de la chair à prostitution, y était lacéré, arraché. Toute la luxure de la rue s'y étalait dans sa saleté et son âcreté de poison. Et le crime bourgeois clamait, derrière ce corps de la femme traîné dans la boue, jeté à la fosse commune, meurtri, violé, sans un voile. Mais, plus encore que les paroles, la brûlante injure était dans la façon dont Legras jetait ça au visage des riches, des heureux, des belles dames qui venaient s'entasser pour l'entendre. Sous le plafond bas, au milieu de la fumée des pipes, dans l'aveuglante fournaise du gaz, il lançait les vers à coups de gueule comme des crachats, toute une rafale de furieux mépris. Et, quand il eut fini, ce fut du délire, les belles bourgeoises ne s'essuyaient même pas de tant d'affronts, elles applaudissaient frénétiquement la salle trépignait, s'enrouait, se vautrait éperdue dans son ignominie.
--Bravo! bravo! répétait de sa voix aiguë la petite princesse. Étonnant! étonnant! prodigieux!
Mais, surtout, Silviane, dont l'ivresse semblait augmenter, depuis qu'elle se passionnait au fond de ce four chauffé à blanc, tapait des mains, criait très haut.
--C'est lui, c'est mon Legras! Il faut que je l'embrasse, il m'a fait trop de plaisir.
Duvillard, exaspéré à la fin, voulut l'emmener de force. Elle se cramponna au rebord de la loge, elle cria plus haut, sans se fâcher d'ailleurs, toujours très gaie. Et il fallut bien parlementer. Elle consentait à partir, à se laisser ramener chez elle. Mais, auparavant, elle s'était juré d'embrasser Legras, un ancien ami.
--Allez tous les trois m'attendre dans la voiture. Je vous rejoins tout de suite.
Comme la salle finissait par se calmer, Rosemonde s'aperçut que la loge se vidait; et, sa curiosité satisfaite, elle songea elle-même à se faire reconduire par Hyacinthe. Celui-ci, qui avait écouté languissant, sans applaudir, causait de la Norvège avec Bergaz, lequel prétendait avoir voyagé dans le Nord. Oh! les fjords, oh! les lacs glacés, oh! le froid pur, lilial et chaste de l'éternel hiver! Ce n'était que là, disait Hyacinthe, qu'il comprenait la femme et l'amour, le baiser de neige.
--Voulez-vous que nous partions demain? s'écria la princesse, avec sa vivacité effrontée. Nous faisons là-bas notre voyage de noces... Je lâche mon hôtel, je mets la clef sous la porte.
Et elle ajouta qu'elle plaisantait, naturellement. Mais Bergaz la savait capable de cette fugue. A l'idée qu'elle laisserait son petit hôtel fermé, et sans gardien peut-être, il avait échangé un vif regard avec Sanfaute et Rossi, toujours muets et souriants. Quel coup à faire, quelle reprise à tenter là sur la commune richesse, volée par l'infâme bourgeoisie!
Raphanel, lui, après avoir acclamé Legras, s'était mis à fouiller la salle de ses petits yeux gris et perçants. Et les deux hommes, Mathis et l'autre, le mal vêtu, celui dont on ne voyait qu'un bout de barbe, venaient de fixer son attention. Ils n'avaient pas ri, ils n'avaient pas applaudi, ils étaient là comme des gens très las qui se reposent, convaincus que le meilleur moyen de disparaître est de se mêler à une foule.
Tout d'un coup, Raphanel se tourna vers Bergaz.
--C'est bien le petit Mathis, là-bas. Avec qui donc est-il?
Bergaz eut un geste évasif: il ne savait pas. Mais il ne quitta plus Raphanel des yeux, il le vit qui affectait de se désintéresser, puis qui achevait sa chope et prenait congé, en disant, par manière de plaisanterie, qu'une dame l'attendait, à côté, dans le bureau des omnibus. Vivement, dès qu'il eut disparu, Bergaz se leva, enjamba les bancs, bouscula le monde, s'ouvrit un passage jusqu'au petit Mathis, à l'oreille duquel il se pencha. Et, tout de suite, celui-ci quitta sa table, emmena son compagnon, le poussa dehors, par une porte de dégagement. Ce fut si rapidement fait, que personne ne s'aperçut de cette fuite.
--Qu'y a-t-il donc? demanda la princesse à Bergaz, lorsque celui-ci fut revenu se rasseoir tranquillement, entre Rossi et Sanfaute.
--Mais rien, j'ai voulu serrer la main de Mathis, qui partait.
Rosemonde annonça qu'elle allait en faire autant. Puis, elle s'attarda un moment encore, reparla de la Norvège, en voyant que seule l'idée des glaces éternelles, du grand froid purificateur, passionnait Hyacinthe. Dans son poème de _la Fin de la Femme_, trente vers qu'il désirait n'achever jamais, il songeait, comme dernier décor, à un bois de sapins glacés. Et elle s'était levée, elle recommençait gaiement sa plaisanterie, disait qu'elle l'emmenait prendre une tasse de thé chez elle, pour régler leur départ, lorsque Bergaz, qui l'écoutait tout en surveillant la porte du coin de l'oeil, eut une involontaire exclamation.
--Mondésir! j'en étais sûr!
A la porte, venait d'apparaître un petit homme nerveux et râblé, dont la face ronde, au front bossu, au nez camard, avait toute une rudesse militaire. On aurait dit un sous-officier en bourgeois. Il fouillait la salle, semblait effaré et déçu.
Bergaz, qui désirait rattraper son exclamation, reprit avec aisance:
--Je disais bien que ça sentait la police... Tenez! voici un agent, Mondésir, un gaillard très fort, qui a eu des ennuis au régiment... Le voyez-vous flairer, comme un chien dont le nez est en défaut. Va, va, mon brave, si l'on t'a désigné quelque gibier, tu peux chercher, l'oiseau est parti.
Dehors, lorsque Rosemonde eut décidé Hyacinthe à l'accompagner, ils se hâtèrent de monter en riant dans le coupé qui les attendait, car ils venaient d'apercevoir le landau de Silviane, avec le cocher majestueux, immobile sur le siège, tandis que les trois hommes, Duvillard, Gérard et Dutheil, attendaient toujours, debout au bord du trottoir. Depuis près de vingt minutes, ils étaient là, dans les demi-ténèbres de ce boulevard extérieur, où rôdaient la basse prostitution, les vices immondes des quartiers pauvres. Des ivrognes les avaient bousculés, des ombres de filles les frôlaient, allaient et venaient, chuchotantes, sous les jurons et les coups des souteneurs. Des couples infâmes cherchaient l'obscurité des arbres, s'arrêtaient sur les bancs, gagnaient les coins d'abominable ordure. Et c'était le quartier entier, les maisons borgnes aux alentours, les garnis ignobles, les misérables chambres de débauche, sans vitres à la fenêtre, sans draps au matelas. La nausée de toute la déchéance humaine qui grouille, jusqu'au matin, dans cette boue noire de Paris, les enveloppait, les glaçait, sans que ni le baron, ni les deux autres voulussent quitter la place. Leur espoir entêté les faisait tenir bon, chacun continuait à se promettre qu'il resterait le dernier, et qu'il reconduirait Silviane, et qu'elle serait à lui, trop grise pour se défendre.
Enfin, Duvillard s'impatienta, dit au cocher:
--Jules, allez donc voir pourquoi madame ne revient pas.
--Mais les chevaux, monsieur le baron?
--Soyez tranquille, nous sommes là.
Une petite pluie fine s'était mise à tomber. Et l'attente recommença, s'éternisa de nouveau. Mais une rencontre imprévue les occupa un instant. Il leur sembla qu'une ombre, une maigre femme en jupe noire, les frôlait. Et ils eurent la surprise de reconnaître un prêtre.
--Eh quoi! c'est vous, monsieur l'abbé Froment? s'écria Gérard. A cette heure-ci? dans ce quartier?
Pierre, sans se permettre de s'étonner de les y trouver eux-mêmes, et sans leur demander ce qu'ils y faisaient, expliqua qu'il s'était attardé chez l'abbé Rose, pour visiter avec lui une hospitalité de nuit. Ah! toute l'affreuse misère qui aboutissait là, dans ces dortoirs empestés, dont l'odeur de bétail l'avait fait défaillir! tout ce qui s'anéantissait là de lassitude et de désespoir, en un sommeil écrasé de bêtes tombées sur le sol, pour y cuver l'abomination de vivre! Une promiscuité innommable, l'indigence et la souffrance en tas, des enfants, des hommes, des vieillards, des haillons sordides de mendiants mêlés à des redingotes élimées de pauvres honteux, les épaves du naufrage quotidien de Paris, la fainéantise, et le vice, et la malchance, et l'injustice, que le flot roulait et rejetait, avec les impuretés de l'écume! Certains dormaient assommés, la face morte. D'autres, sur le dos, la bouche ouverte, ronflant, continuaient à clamer la plainte de leur existence. D'autres, sans repos, s'agitaient, luttaient encore dans leur sommeil contre des cauchemars grandis, la fatigue, le froid, la faim, qui prenaient de monstrueuses formes. Et, de ces êtres gisant comme des blessés après une bataille, de cette ambulance de la vie, empoisonnée d'une puanteur de pourriture et de mort, montait une nausée de révolte, la pensée justicière des alcôves heureuses, de la joie des riches qui aimaient ou qui se délassaient à cette heure, dans la toile fine et dans les dentelles.
Vainement, Pierre et l'abbé Rose, parmi les misérables en tas, avaient cherché le grand Vieux, l'ancien menuisier, pour le repêcher du cloaque et l'envoyer, dès le lendemain, à l'Asile des Invalides du travail. Il s'était présenté le soir, mais il n'y avait plus de place; car, chose horrible, cet enfer était encore un lieu d'élection. Et il devait être quelque part, adossé contre une borne, couché derrière une palissade. Désolé, ne pouvant battre les ténèbres louches, le bon abbé Rose était remonté rue Cortot, tandis que Pierre cherchait une voiture, pour rentrer à Neuilly.
La petite pluie fine continuait, devenait glaciale, lorsque le cocher Jules reparut enfin, interrompant le prêtre qui disait au baron et aux deux autres le frisson qu'il avait gardé de sa visite.
--Eh bien! Jules, et madame? demanda Duvillard au cocher, inquiet de le voir seul.
Jules, impassible, respectueux, sans autre ironie que le coin gauche de sa bouche légèrement de travers, répondit de sa voix blanche:
--Madame fait dire qu'elle ne rentrera pas, et elle met sa voiture à la disposition de ces messieurs, si ces messieurs veulent bien que je les reconduise chez eux.
Cette fois, c'était trop, le baron se fâcha. S'être laissé traîner dans ce bouge, l'attendre en espérant profiter de son ivresse, pour voir cette ivresse la jeter au cou d'un Legras, non, non! il en avait assez, elle payerait cher cette abomination. Et il arrêta un fiacre qui passait, il y poussa Gérard en lui disant:
--Vous allez me mettre chez moi.
--Mais puisqu'elle nous laisse la voiture! criait Dutheil, déjà consolé, riant au fond de la bonne histoire. Venez donc, il y a de la place pour trois... Non! vous préférez ce fiacre, à votre aise!
Lui, monta gaillardement, s'en alla, étalé sur les coussins, au trot des deux grands carrossiers, tandis que, dans le vieux fiacre, rudement cahoté, le baron exhalait sa colère, sans que Gérard, noyé d'ombre, l'interrompît d'un seul mot. Elle, qu'il avait comblée, qui lui avait coûté déjà près de deux millions, lui faire cette injure, à lui, lui qui était le maître, qui disposait des fortunes et des hommes! Enfin, elle l'avait voulu, il était délivré, et il respirait fortement, comme un homme qui sort d'un bagne.
Pierre, un instant, regarda s'éloigner les deux voitures. Puis, il fila sous les arbres, pour s'abriter de la pluie, en attendant qu'un autre fiacre passât. Son pauvre être en lutte finissait par se glacer, toute la monstrueuse nuit de Paris y entrait, tout ce qui sanglotait là de débauche et de détresse, la prostitution d'en haut retombée à la prostitution d'en bas. Et de pâles fantômes de filles erraient toujours, en quête de leur pain, lorsqu'une ombre le frôla, lui dit à l'oreille:
--Prévenez votre frère, la police est sur les talons de Salvat, qui peut être arrêté d'une heure à l'autre.
Déjà l'ombre s'effaçait, et Pierre, tressaillant, crut reconnaître, sous un rayon de gaz, la petite face sèche, blême et pincée, de Victor Mathis. En même temps, là-haut, dans la paisible salle à manger de l'abbé Rose, il revit la douce figure de madame Mathis, si triste, si résignée, ne vivant plus que du dernier et tremblant espoir qu'elle mettait en son fils.
III
Dès huit heures, par ce jour férié du jeudi de la mi-carême, lorsque tous les bureaux du vaste hôtel étaient vides, Monferrand, le ministre de l'Intérieur, se trouvait seul dans son cabinet. Un simple huissier gardait sa porte, et deux garçons de service occupaient la première antichambre.
Monferrand, à son réveil, venait d'avoir la plus désagréable des émotions. _La Voix du Peuple_, qui, la veille, avait repris l'affaire des Chemins de fer africains, en accusant Barroux, l'actuel ministre des Finances, d'avoir touché deux cent mille francs, continuait la campagne, aggravait le scandale, ce matin-là, en publiant la liste depuis si longtemps promise, les trente-deux noms des députés et des sénateurs, qui avaient vendu leurs voix à Hunter, l'homme de Duvillard, le mythique corrupteur, aujourd'hui disparu, évanoui, introuvable. Et Monferrand venait donc de se voir en tête de la liste, porté pour la somme de quatre-vingt mille francs, tandis que Fonsègue y était pour cinquante mille, et que les chiffres tombaient ensuite à dix mille pour Dutheil, à trois mille pour Chaigneux, la voix misérable la moins chère, au milieu de toutes les autres payées de cinq à vingt mille.
Dans l'émoi de Monferrand, il n'entrait ni surprise ni colère. Simplement, il n'aurait pas cru que Sanier poussât la rage du vacarme jusqu'à publier cette liste, cette prétendue page arrachée d'un carnet de Hunter, aux signes hiéroglyphiques incompréhensibles, qu'il aurait fallu discuter, expliquer, pour en tirer la vérité vraie. D'autre part, lui était parfaitement tranquille, n'ayant rien écrit, rien signé, sachant qu'on se tire de tous les mauvais cas avec de l'audace, en n'avouant jamais. Seulement, quel pavé dans la mare parlementaire! Tout de suite, il sentit l'inévitable conséquence, le ministère renversé, balayé par ce nouvel ouragan de délations et de commérages. Heureusement, la Chambre, ce jeudi-là, ne siégeait pas. Mais, dès le lendemain, Mège allait reprendre son interpellation, Vignon et ses amis profiteraient de l'occasion pour donner aux portefeuilles convoités un furieux assaut. Et il se voyait par terre, chassé de ce cabinet, où, depuis huit mois, il prenait ses aises, sans gloriole sotte, heureux uniquement d'être à sa place, en homme de gouvernement, qui se croyait de taille à dompter et à conduire les foules.
Il avait rejeté les journaux d'un geste dédaigneux, il s'était levé en s'étirant, avec un grognement de lion qu'on taquine. Et, maintenant, il marchait de long en large, au travers de la vaste pièce d'un luxe officiel et fané, meublée d'acajou, drapée de damas vert. Les mains derrière le dos, il n'avait point son air paterne, sa bonhomie souriante et un peu commune. Tout le rude lutteur qu'il était, dans sa taille courte, ses épaules larges, apparaissait, crevait son masque épais. Sa bouche sensuelle, son nez gros, ses yeux durs, disaient qu'il était sans scrupule, d'une volonté d'acier, taillé pour les rudes besognes. Qu'allait-il faire? allait-il se laisser entraîner dans le désastre, avec l'honnête et tonitruant Barroux? Peut-être son cas personnel n'était-il pas désespéré. Mais comment lâcher les autres pour gagner la rive? comment se repêcher lui-même, tandis que les autres se noieraient? Grave problème, manoeuvre ardue, dont la recherche le bouleversait, dans son furieux besoin de garder le pouvoir.
Il ne trouva rien, il jura contre les accès de vertu de cette grande bête de république, qui rendaient, selon lui, tout gouvernement impossible. Une niaiserie pareille arrêtant un homme de son intelligence et de sa force! Allez donc gouverner les hommes, si l'on vous ôte des mains l'argent, le bâton souverain? Et il en riait amèrement tout seul, tellement la conception d'un pays idyllique, où les grandes entreprises se feraient honnêtement, lui paraissait absurde. Ne sachant que résoudre, il songea tout d'un coup que la sagesse était d'avoir un entretien avec le baron Duvillard, qu'il connaissait depuis longtemps, et qu'il regrettait de ne pas avoir vu plus tôt, pour le pousser à négocier l'achat du silence de Sanier. D'abord, il eut l'idée d'écrire au baron un billet de deux lignes, qu'un garçon de service aurait porté. Puis, dans sa méfiance des documents écrits, il préféra employer le téléphone, qu'il avait fait installer, pour son usage, sur une petite table, près de son bureau.
--C'est bien monsieur le baron Duvillard qui me parle?... Parfait! Oui, c'est moi, le ministre, monsieur Monferrand, et je vous prie de venir tout de suite me voir... Parfait! parfait! je vous attends.
Il se remit à marcher et à chercher. Ce Duvillard était un maître homme, lui aussi, qui lui donnerait sans doute quelque idée. Et il s'enfonçait dans des combinaisons laborieuses, lorsque l'huissier se présenta, en disant que monsieur Gascogne, le chef de la Sûreté, insistait pour parler à monsieur le ministre. Sa première pensée fut qu'on venait de la Préfecture de police, pour avoir son avis sur les mesures d'ordre à prendre, ce jour-là, à l'occasion des deux cortèges, celui des Lavoirs et celui des Etudiants, qui, dès midi, allaient défiler, au milieu de l'écrasement de la foule.
--Faites entrer monsieur Gascogne.
Un homme entra, grand, mince, très brun, ayant l'air d'un ouvrier endimanché. D'aspect froid, connaissant admirablement les dessous de Paris, il était d'esprit net et méthodique. Mais le pli professionnel le gâtait un peu, il aurait eu plus d'intelligence s'il avait cru moins en avoir, et s'il n'avait pas eu la certitude qu'il savait tout.
D'abord, il excusa monsieur le Préfet, qui serait venu certainement lui-même, si une légère indisposition ne l'avait retenu. Il valait peut-être mieux, du reste, que ce fût lui qui renseignât monsieur le ministre sur la grave affaire, qu'il connaissait à fond. Et il dit la grave affaire.
--Je crois bien, monsieur le ministre, que nous tenons enfin l'auteur de l'attentat de la rue Godot-de-Mauroy.
Monferrand, qui écoutait d'un air impatient, se passionna tout d'un coup. Les recherches vaines de la police, les attaques et les plaisanteries des journaux étaient un de ses ennuis quotidiens. Il répondit avec sa bonhomie brutale:
--Ah! tant mieux pour vous, monsieur Gascogne, car vous alliez finir par y laisser votre place... L'homme est arrêté?
--Non, pas encore, monsieur le ministre. Mais il ne peut s'échapper, c'est une affaire de quelques heures.