Part 21
Presque à la même heure, à un autre bout de Paris, rue Saint-Dominique, la nuit lente s'était faite aussi dans le salon que la comtesse de Quinsac occupait, au fond du silencieux et morne rez-de-chaussée d'un vieil hôtel. Elle était là, seule avec le marquis de Morigny, l'ami fidèle, tous deux aux deux coins de la cheminée, où la braise d'une dernière bûche achevait de s'éteindre. La servante n'avait pas encore apporté la lampe, et la comtesse oubliait de sonner, trouvait un soulagement à son inquiétude, dans cet envahissement des ténèbres, noyant les choses inavouées qu'elle craignait de laisser voir sur son visage las. Alors seulement elle osa parler, au milieu de ce salon noir, devant le foyer mort, sans que nul bruit lointain de roues troublât le silence du grand passé qui dormait là.
--Oui, mon ami, je ne suis pas contente de la santé de Gérard. Vous allez le voir, car il m'a promis de rentrer de bonne heure et de dîner avec moi. Oh! je sais qu'il est de fière mine, l'air grand et fort. Mais il faut, pour le bien connaître, l'avoir veillé comme moi, élevé avec tant de peine! Au fond, il est à la merci de tous les petits maux, qui s'aggravent immédiatement chez lui... Et l'existence qu'il mène n'est pas faite pour la santé.
Elle se tut, soupira, hésitant à se confesser jusqu'au bout.
--Il mène l'existence qu'il peut mener, dit lentement le marquis de Morigny, dont le fin profil, le grand air de vieillard sévère et tendre se perdait, noyé d'ombre. Puisqu'il n'a pu supporter la vie militaire, et que les fatigues de la diplomatie elle-même vous effrayent, que voulez-vous donc qu'il fasse?... Il n'a qu'à vivre à l'écart, en attendant l'écroulement final, sous cette abominable république, qui achève de mettre la France au tombeau.
--Sans doute, mon ami. Mais justement, cette vie oisive m'épouvante. Il y achève de perdre tout ce qu'il avait de bon et de sain... Je ne dis pas uniquement cela pour les liaisons que nous avons dû lui tolérer. La dernière, que j'ai d'abord acceptée si difficilement, tant elle révoltait d'idées et de croyances en moi, m'est apparue ensuite comme étant plutôt d'une bonne influence... Seulement, le voici qui entre dans sa trente-sixième année, est-ce qu'il peut continuer à vivre de cette façon, sans but, sans devoir? Peut-être, s'il est soufrant, est-ce parce qu'il ne fait rien, qu'il n'est rien et qu'il ne sert à rien.
Sa voix se brisa de nouveau.
--Et puis, mon ami, puisque vous me forcez à tout vous dire, je vous avoue que moi-même je ne me porte pas très bien. J'ai eu des évanouissements, j'ai consulté. Enfin, d'un jour à l'autre, je peux disparaître.
Morigny, frémissant, se pencha, voulut lui saisir les mains, dans la nuit qui se faisait davantage.
--Vous, mon amie! ce serait vous que je perdrais, comme mon dernier culte! moi qui ai vu sombrer le vieux monde dont je suis, et qui vis dans l'unique espoir que vous restez au moins pour me fermer les yeux!
Elle le supplia de ne pas accroître sa peine.
--Non, non! ne me prenez pas les mains, ne les baisez pas! restez dans ces demi-ténèbres, où je ne vous vois plus qu'à peine... Ce sera notre divine force, jusqu'à la tombe, de nous être aimés si longtemps, sans une honte ni un regret... Et, si vous me touchiez, si je vous sentais trop près de moi, je ne pourrais finir, car je n'ai pas fini.
Puis, lorsqu'il fut retombé dans son silence et son immobilité:
--Demain, si je mourais, Gérard ne trouverait pas même ici la petite fortune qu'il croit encore entre mes mains. Souvent, le cher enfant m'a coûté gros, sans qu'il ait jamais paru s'en douter. J'aurais dû certainement me montrer plus sévère, plus prudente. Mais, que voulez-vous? la ruine est là, j'ai toujours été une mère trop faible... Et comprenez-vous maintenant l'angoisse où je vis, avec cette pensée que, si je meurs, Gérard n'aura pas même de quoi vivre, incapable du miracle que je renouvelle chaque jour, pour soutenir le train illusoire de notre maison?... Je le connais, si désarmé, si maladif sous sa belle apparence, ne pouvant rien faire, ne sachant même pas se conduire. Que deviendra-t-il? ne tombera-t-il pas à la pire détresse?
Alors, ses larmes coulèrent librement, son coeur se déchirait et saignait, dans sa prescience du lendemain de sa mort, ce grand enfant adoré en qui leur race et tout un monde croulaient. Et le marquis immobile, éperdu, sentant bien qu'il n'avait aucun titre pour offrir sa fortune, comprit tout d'un coup, sentit à quelle déchéance nouvelle ce désastre allait aboutir.
--Ah! ma pauvre amie, finit-il par dire d'une voix qui tremblait de révolte et de douleur, vous en êtes à ce mariage, oui! cet abominable mariage avec la fille de cette femme. Jamais! aviez-vous juré. Vous préfériez la mort de tout. Et voilà que vous consentez, je le sens!
Elle pleurait toujours, dans le salon noir et muet, devant le feu éteint. Ce mariage de Gérard avec Camille, n'était-ce pas pour elle la fin heureuse, la certitude de laisser son fils riche, aimé, attablé enfin à la vie? Mais une dernière rébellion la souleva.
--Non, non, je ne consens pas, je vous jure que je ne consens pas encore. Je lutte de toutes mes forces, ah! dans un combat de chaque heure, dont vous ne pouvez soupçonner la torture.
Puis, sincèrement, elle prévit sa défaite.
--Si je cède un jour, mon ami, croyez bien que je sens autant que vous l'abomination d'un tel mariage. C'est la fin de notre race et de notre honneur.
Ce cri le bouleversa, et il ne put rien ajouter. Dans son intransigeance de catholique et de royaliste hautain, lui aussi n'attendait que l'écroulement suprême. Mais quelle souffrance à se dire que cette noble femme, tant aimée, et si purement, allait être, dans la catastrophe, la plus dolente des victimes! Caché par l'ombre, il osa s'agenouiller devant elle, lui prendre la main et la baiser.
Comme la servante apportait enfin une lampe allumée, Gérard se présenta. Le vieux salon Louis XVI, aux pâles boiseries, retrouvait, dans la clarté douce, sa grâce surannée; et le jeune homme affecta une gaieté vive, pour rassurer sa mère et ne point la laisser trop triste, puisqu'il ne pouvait dîner avec elle. Quand il eut expliqué que des amis l'attendaient, elle fut la première à le dégager de sa parole, heureuse de le voir si gai.
--Va, va, mon enfant et ne te fatigue pas trop... Je vais garder Morigny. Le général et Larombardière doivent venir à neuf heures. Sois tranquille, j'aurai du monde, je ne m'ennuierai pas.
Et ce fut ainsi que Gérard, après s'être assis un instant, pour causer avec le marquis, put s'esquiver et se rendre au Café Anglais.
Quand il y arriva, des femmes en pelisse de fourrure montaient déjà l'escalier, les cabinets s'emplissaient d'aimables et luxueuses compagnies, les lampes électriques étincelaient, tout le branle du plaisir, de l'éclatante prostitution d'en haut commençait à secouer, à chauffer les murs. Et, dans le cabinet arrêté par le baron, il trouva une extraordinaire dépense, des fleurs superbes, des cristaux, de l'argenterie, comme pour un royal gala. La table de six couverts était dressée avec un faste qui le fit sourire, et le menu, la carte des vins promettaient des merveilles, tout ce qu'on avait pu choisir de plus rare et de plus cher.
--Hein? c'est chic! cria Silviane, qui était déjà là, avec Duvillard, Fonsègue et Dutheil. J'ai voulu l'étonner, votre critique influent... Quand on a payé un dîner pareil à un journaliste, n'est-ce pas? il faut bien qu'il soit aimable.
Elle, pour vaincre, n'avait rien imaginé de mieux que de faire une toilette étourdissante, une robe de satin jaune, couverte de vieux point d'Alençon. Et elle s'était décolletée, et elle avait mis tous ses diamants, un diadème dans les cheveux, une rivière au cou, des noeuds aux épaules, des bracelets et des bagues. Avec sa figure candide de vierge, encadrée de fins bandeaux, elle avait l'air d'une vierge de missel, chargée des offrandes de toute la chrétienté, la vierge reine.
--Enfin, vous êtes si jolie, dit Gérard qui la plaisantait parfois, ça va tout de même.
--Bon! répondit-elle sans se fâcher, vous trouvez que je suis une bourgeoise, qu'un petit dîner simple et une toilette modeste auraient fait preuve de plus de goût. Ah! mon cher, vous ne savez pas comment on prend les hommes!
Duvillard l'approuva, car il était ravi de la montrer en pleine gloire, parée comme une idole. Fonsègue causait diamants, disait que c'étaient là des valeurs bien chanceuses, depuis que la science, grâce au four électrique, touchait au jour où la fabrication pouvait en devenir courante. Tandis que Dutheil, l'air extasié, tournait autour de la jeune femme, avec des gestes mignons de chambrière, pour remettre en place un pli de dentelle, corriger une boucle indocile.
--Quoi donc? il est bien mal élevé, votre critique, qu'il se fait attendre!
En effet, le critique vint en retard d'un quart d'heure, et tout de suite, en s'excusant, il exprima le regret qu'il aurait de s'en aller dès neuf heures et demie, car il fallait absolument qu'il fît acte de présence, dans un petit théâtre de la rue Pigalle. C'était un grand gaillard, d'une cinquantaine d'années, large des épaules, à la face pleine et barbue. Il avait gardé de l'Ecole Normale tout un dogmatisme, un pédantisme étroit, dont rien n'avait pu le laver, ni ses efforts herculéens pour être sceptique et léger, ni les vingt années de sa vie de Paris, au travers de tous les mondes. Magister il était, et magister il restait, jusque dans ses laborieuses frasques d'imagination et d'audace. Dès l'entrée, il s'efforça d'être ravi de Silviane. Il la connaissait naturellement de vue, il avait même parlé d'elle fort mal, en cinq ou six lignes dédaigneuses, à la suite de ses quelques rôles. Mais cette jolie fille, vêtue comme une reine, présentée ainsi sous le protectorat de ces quatre hommes importants, l'émotionnait; et l'idée lui venait que rien ne serait plus parisien, d'une belle humeur parisienne plus détachée de pédanterie, que de la soutenir, en lui trouvant du talent.
On s'était mis à table, et ce fut une magnificence, un service d'un empressement délicat, un maître d'hôtel par convive, qui veillait aux mets et aux vins. Sur la nappe de neige, les fleurs embaumaient, l'argenterie et le cristal resplendissaient, tandis que circulaient une abondance de plats imprévus et délicieux, un poisson venu de Russie, des gibiers défendus, les dernières truffes grosses comme des oeufs, des primeurs savoureuses, telles qu'en pleine saison. C'était l'argent dépensé sans compter, pour le plaisir de payer follement ce qu'on était seul à manger ainsi, pour la gloire de se dire que personne n'en pouvait gâcher davantage. Et le critique influent, étonné, bien qu'il montrât l'aisance d'un homme habitué à toutes les fêtes, devenait servile, promettait son appui, s'engageait plus qu'il n'aurait voulu. Il fut d'ailleurs très gai, trouva des mots d'esprit, exagéra même sa belle humeur en plaisanteries gaillardes. Mais, après le rôti, après les grands crus de Bourgogne, et lorsque le champagne parut, son échauffement le ramena, sans résistance désormais possible, à sa vraie nature. On l'avait mis sur _Polyeucte_, sur le rôle de Pauline, que Silviane voulait jouer, pour son début à la Comédie-Française. Cet extraordinaire caprice, qui le révoltait huit jours plus tôt, ne lui semblait plus qu'une tentative hardie, dont elle sortirait victorieuse, si elle consentait à écouter ses conseils. Et il était parti, il fit une conférence sur le rôle, prétendit que pas une tragédienne ne l'avait encore compris sainement, que Pauline n'était au début qu'une bourgeoise honnête, et que le beau de sa conversion, au dénouement, venait de ce qu'il y avait miracle, un coup de la grâce qui faisait d'elle une divine figure. Ce n'était pas l'avis de Silviane, qui la voyait, dès les premiers vers, en héroïne idéale de quelque symbolique légende. Il parla sans fin, elle dut paraître convaincue, et il fut enchanté d'une élève si belle, si docile, sous la férule. Puis, comme dix heures sonnaient, il s'arracha brusquement du cabinet odorant et embrasé, pour courir à son devoir.
--Ah! mes enfants, s'écria Silviane, ce qu'il m'a rasée, votre critique! Est-il assez bête, avec sa Pauline petite bourgeoise! Je vous l'aurais ramassé joliment, si je n'avais pas eu besoin de lui... Non, non! c'est idiot, versez-moi un verre de champagne, j'ai besoin de me remonter.
Alors, la fête prit une grande intimité, entre les quatre hommes et cette fille endiamantée, décolletée, à demi nue, tandis que des couloirs, des cabinets voisins, venait tout un bruit de rires et de baisers, le branle qui avait grandi dans la maison entière. Sous la fenêtre, le boulevard roulait son torrent de voitures et de piétons, sa fièvre de plaisirs et ses marchandages d'amour.
--N'ouvrez pas! mon cher, reprit Silviane, en s'adressant à Fonsègue, qui se dirigeait vers la fenêtre, vous allez m'enrhumer. Vous êtes donc bien échauffé, vous? Moi, je suis très à l'aise... Dites, mon bon Duvillard, faites revenir du champagne. C'est étonnant ce que votre critique m'a donné soif!
On étouffait dans la chaleur aveuglante des lampes, dans l'odeur épaissie des fleurs et des vins. Et elle était prise d'un irrésistible besoin de noce, l'envie d'être grise, de s'amuser d'une sale façon, comme jadis, aux jours des débuts. Quelques verres de champagne l'achevèrent, elle devint d'une gaieté hardie, sonnante, étourdissante. Jamais encore ils ne l'avaient vue ainsi, réellement si drôle, qu'ils se mirent à s'amuser eux-mêmes. Fonsègue ayant dû partir, pour se rendre à son journal, elle l'embrassa, filialement, disait-elle, parce que lui l'avait toujours respectée. Restée seule en compagnie des trois autres, elle les traita avec une extraordinaire verdeur de paroles, qui les fouettait, les excitait. A mesure qu'elle se grisait davantage, un peu plus d'impudeur apparaissait en elle. Et c'était là son piment, qu'elle n'ignorait pas, sa figure de vierge, son air d'idéale pureté, sous lequel se révélait la plus perverse, la plus monstrueuse des courtisanes. Quand elle était ivre surtout, elle avait, avec ses innocents yeux bleus, sa candeur de lis, des imaginations diaboliques, à damner les hommes.
Aussi Duvillard la laissait-il se griser, l'y aidait même, nourrissant le projet sournois de la reconduire chez elle et de rester, si l'ivresse la lui livrait sans défense. Mais elle souriait, elle devinait.
--Je te vois venir, mon gros. Tu crois que je serai plus gentille, ce soir, parce que je suis en train de rire. Eh bien! tu te trompes, ma tête reste solide... Tu n'auras rien de moi, pas ça! tant que tu ne m'auras pas fait débuter à la Comédie!
Duvillard, qu'elle sevrait depuis six semaines, s'efforçait de rire, comptait quand même qu'il la mettrait au lit, s'il attendait patiemment. Et, des deux autres, Gérard, qu'elle regardait avec le plus de tendresse, en souvenir des caprices qu'elle avait eus pour lui déjà, se laissait aller, lui aussi, au désir d'une nuit heureuse, dans le désarroi de sa volonté; tandis que Dutheil, toujours au guet d'une occasion qui la lui livrerait, s'allumait, en s'imaginant que son tour était enfin venu, à la condition de manoeuvrer avec adresse.
Elle, pourtant, à se sentir désirée, à les voir tous les trois autour d'elle, sur elle, tirant la langue, comme elle disait, inventait d'impossibles histoires, leur tenait des discours d'une étonnante fantaisie ordurière. Ils la trouvaient impayable, dans sa resplendissante toilette de vierge reine. Puis, quand elle eut assez de Champagne, à demi folle, il lui poussa tout d'un coup une idée.
--Dites donc, mes enfants, on ne va pas rester ici, on s'embête. Il faut faire quelque chose... Vous ne savez pas? vous allez me mener au Cabinet des Horreurs, pour finir la soirée. Je veux entendre _la Chemise_, cette chanson que chante Legras et qui fait courir tout Paris.
Cette fois, Duvillard se révolta.
--Ah! non, par exemple! Cette chanson est une vraie saleté, jamais je ne vous conduirai dans ce mauvais lieu!
Elle ne parut pas l'entendre, déjà debout et chancelante, riant, arrangeant ses cheveux devant une glace.
--Et puis, j'ai habité Montmartre, ça m'amuse d'y retourner. Avec ça, je voudrais savoir si ce Legras est un Legras que j'ai connu, oh! il y a longtemps... Ouste! partons!
--Mais, ma chère, nous ne pouvons vous mener dans ce bouge, avec votre toilette. Vous voyez-vous entrer là dedans, décolletée, couverte de diamants! Nous nous ferions huer... Gérard, je vous en prie, dites-lui d'être un peu raisonnable.
Gérard, que l'idée d'une telle équipée blessait également, voulut intervenir. Elle lui ferma la bouche de sa main déjà gantée, elle répéta avec l'obstination gaie de l'ivresse:
--Zut! si l'on nous engueule, ce sera bien plus drôle... Partons, partons vite!
Alors, Dutheil qui écoutait en souriant, de son air d'homme de plaisir que rien n'étonne ni ne fâche, se mit galamment de son côté.
--Le Cabinet des Horreurs, mon cher baron, mais tout le monde y va, j'y ai conduit les plus nobles dames, et justement pour cette chanson de _la Chemise_, qui n'est pas plus sale qu'autre chose.
--Ah! tu entends, mon gros, ce que dit Dutheil! cria Silviane triomphante. Et il est député, lui! il n'irait pas compromettre son honorabilité.
Puis, comme Duvillard se débattait, désespéré de s'afficher avec elle dans le scandale d'un tel lieu, elle ne se fâcha pas, s'égaya davantage au contraire.
--A ton aise, mon gros, après tout! Je n'ai pas besoin de toi. File avec Gérard, et tâchez de vous consoler ensemble... Moi, je vais là-bas avec Dutheil. N'est-ce pas, Dutheil, que vous voulez bien vous charger de moi?
Mais ce n'était pas là le dénouement que le baron attendait. Il en resta plein d'angoisse, il dut se résigner au caprice de cette terrible fille, dont l'odeur seule l'abêtissait. Et il n'eut plus qu'un adoucissement, ne pas laisser partir Gérard, qui, par une dignité dernière, s'entêtait à ne pas en être. Il l'avait pris par les deux mains, le retenait, lui répétait d'une voix particulière qu'il lui demandait là un service d'ami. Si bien que l'amant de la femme, le fiancé de la fille fut enfin forcé de céder au mari et au père.
Silviane les regardait, follement amusée, riant à en pleurer. Tout d'un coup, elle s'oublia, avoua ses coups de coeur pour Gérard en le tutoyant, fit allusion à sa liaison avec la baronne.
--Viens donc, grande bête, accompagne-le, tu lui dois bien ça.
Duvillard affecta de ne pas entendre. Dutheil le rassurait, en lui disant qu'il y avait, dans un coin du Cabinet des Horreurs, une sorte de loge, où l'on pouvait se dissimuler un peu. La voiture de Silviane était heureusement en bas, un grand landau fermé, dont le cocher, beau gaillard solide, attendait, impassible sur son siège. Et l'on partit.
Le Cabinet des Horreurs était installé dans un ancien café du boulevard Rochechouart, qui avait fait faillite. La salle, étroite, irrégulière, avec des coins perdus, s'étouffait sous un plafond bas, enfumé. Et rien n'était plus rudimentaire que la décoration, on avait simplement collé contre les murs des affiches aux violentes enluminures, les plus nues, les plus crues. Au fond, devant un piano, se trouvait une petite estrade, sur laquelle s'ouvrait une porte, qu'un rideau fermait. Puis, il n'y avait plus que des bancs, sans coussin ni tapis, le long desquels s'alignaient des tables de guinguette, où les verres des consommations laissaient des ronds poisseux. Aucun luxe, aucun art, pas même de la propreté. Des becs de gaz sans globe, brûlant à l'air libre, flambaient, chauffaient furieusement l'épaisse buée dormante, faite des haleines et de la fumée des pipes. On apercevait sous ce voile des faces suantes, congestionnées, tandis que l'odeur âcre de tout ce monde entassé accroissait l'ivresse, les cris dont l'auditoire se fouettait à chaque chanson nouvelle. Il avait suffi de dresser ce tréteau, d'y produire ce Legras, aidé de deux ou trois filles, de lui faire chanter son répertoire de rageuses abominations, et le succès était venu en trois soirs, formidable, tout Paris alléché, affolé, s'entassant dans ce café borgne, que pendant dix ans les petits rentiers du quartier n'avaient pu faire vivre, lorsqu'on n'y permettait que leurs quotidiennes parties de dominos.
C'était le rut de l'immonde, l'irrésistible attirance de l'opprobre et du dégoût. Le Paris jouisseur, la bourgeoisie maîtresse de l'argent et du pouvoir, s'en écoeurant à la longue, mais n'en voulant rien lâcher, n'accourait que pour recevoir à la face des obscénités et des injures. Hypnotisée par le mépris, elle avait, dans sa déchéance prochaine, le besoin qu'on le lui crachât à la face. Et quel symptôme effrayant, ces condamnés de demain se jetant d'eux-mêmes à la boue, hâtant volontairement leur décomposition, par cette soif de l'ignoble, qui asseyait là, dans le vomissement de ce bouge, des hommes réputés graves et honnêtes, des femmes frêles et divines, d'une grâce, d'un luxe qui sentaient bon!
A une des premières tables, contre l'estrade, la petite princesse de Harth s'épanouissait, les yeux fous, les narines frémissantes, ravie de contenter enfin sa curiosité exaspérée des bas-fonds parisiens; tandis que le jeune Hyacinthe, qui s'était résigné à l'amener, pincé très correctement dans sa longue redingote, voulait bien ne point trop s'ennuyer, d'un air d'indulgence. Tous deux venaient de retrouver, à une table voisine de la leur, un vague Espagnol qu'ils connaissaient, le coulissier Bergaz, qui, présenté par Janzen, assistait d'ordinaire aux fêtes de la princesse. Du reste, ils ne savaient rien de lui, pas même s'il gagnait réellement à la Bourse l'argent qu'il dépensait parfois à pleines mains, mis avec une élégance affectée, d'une certaine finesse dans sa haute taille mince, avec sa bouche rouge de jouisseur, ses yeux clairs de bête de proie. On le disait de moeurs condamnables, il était ce soir-là en compagnie de deux jeunes gens: Rossi, un Italien petit et basané, aux durs cheveux, venu à Paris pour être modèle, ayant glissé à la facile existence des métiers louches; Sanfaute, un Parisien celui-là, un pâle voyou de la Chapelle, imberbe, vicieux et goguenard, coiffé comme une fille, ses blonds cheveux séparés en deux bandeaux, dont les boucles encadraient ses joues maigres.
--Oh! je vous en prie, demandait fiévreusement Rosemonde à Bergaz, vous qui semblez connaître tout ce vilain monde, montrez-moi donc les gens extraordinaires, dites-moi s'il n'y a pas ici par exemple des voleurs, des assassins!
Il riait de son air aigu, se moquant d'elle.
--Mais, madame, vous le connaissez, tout ce monde... Cette petite femme si délicate, si rose et si jolie, là-bas, c'est une Américaine, la femme d'un consul, que vous devez recevoir chez vous. L'autre, à droite, cette grande brune, qui a la dignité d'une reine, est une comtesse dont vous croisez chaque jour l'équipage au Bois. Et la maigre, plus loin, celle dont les yeux brûlent comme des yeux de louve, est l'amie d'un haut fonctionnaire, bien connu pour son austérité.
Dépitée, elle l'arrêta.
--Je sais, je sais... Mais les autres, ceux d'en bas, ceux qu'on vient voir?
Et elle posait des questions, et elle cherchait des visages de terreur et de mystère. Dans un coin, deux hommes finirent par attirer son attention, l'un tout jeune, le visage pâle et pincé, l'autre sans âge, boutonné dans un vieux paletot qui cachait jusqu'à son linge, une casquette si profondément enfoncée sur ses yeux, qu'on ne voyait de sa face qu'un bout de barbe. Ils étaient attablés tous les deux devant des chopes de bière, qu'ils vidaient lentement, muets.
--Ma chère, dit Hyacinthe en riant franchement, vous tombez mal, s'il vous faut des bandits déguisés. Ce pauvre garçon si pâle, et qui ne doit pas manger tous les jours, a été mon condisciple à Condorcet.
Etonné, Bergaz se récria.